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HOMÉLIE X. QUE PERSONNE NE S'ABUSE. SI QUELQU'UN D'ENTRE VOUS PARAÎT SAGE SELON CE SIÈCLE, QU'IL DEVIENNE FOU POUR ÊTRE SAGE ; VU QUE LA SAGESSE . DE CE SIÈCLE EST FOLIE DEVANT DIEU. (I COR. III, 18, 19, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)

 

ANALYSE.

 

1. L'Apôtre reprend t'attaque Contre la sagesse profane.

2. Paul, après avoir foulé aux pieds la sagesse humaine, s'adresse aux Corinthiens qui divisaient l'Eglise en se disant disciples et sectateurs de tel et tel maître et docteur.

3 et 4. Que (homme doit tout à Dieu; et qu'il lui doit rendre tout. — Qu'il faut être prêt à quitter la vie de bon coeur quand il y a quelque engagement de le faire. — Avis aux dignitaires ecclésiastiques, qu'ils ne sont que des dispensateurs. — Sentiments que doivent avoir les pères et, mères à qui Dieu reprend les enfants qu'il leur avait donnés. — Du bon usage des biens. — Que la société civile est prospère, ainsi que le corps humain, lorsque chaque membre. donne de ce. qu'il a aux autres.

 

1. Comme je l'ai déjà dit : Ayant été amené à accuser le fornicateur avant le moment favorable, après l'avoir attaqué en peu de mots par des allusions voilées et avoir troublé sa conscience, il recommence le combat contre la sagesse du dehors et s'en prend à ceux qui s'en glorifient et déchirent l'Eglise , afin qu'ayant épuisé ce sujet et traité dans tous ses détails ce point capital , il porte ensuite tolite la vivacité de son langage sur le coupable contre lequel il n'a encore fait qu'escarmoucher jusque-là. Car c'est à celui-ci surtout que s'adressent ces paroles : « Que personne ne s'abuse ». Il le frappe d'épouvante tout en usant de douceur; il l'a encore principalement en vue quand il parle de « paille », et quand il dit : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de « Dieu habite en vous? » En effet, les deux motifs qui.. nous retirent ordinairement du péché sont le souvenir du supplice qui lui est réservé, et la considération de notre propre dignité. En parlant de foin et de paille, il a jeté la terreur; en rappelant notre dignité et notre noblesse, il a fait rougir; par le premier de ces motifs, il corrige les plus insensibles, par le second il excite les plus sages à devenir meilleurs. « Que personne ne s'abuse. Si quelqu'un d'entre vous paraît sage selon ce siècle, qu'il devienne fou ». Il veut que l'on (356) meure au monde; et cette mort n'est point nuisible, mais utile, puisqu'elle est le principe de la vie. De même, il veut qu'on devienne fou selon ce siècle, afin de se procurer la vraie sagesse. Or, devenir fou selon le monde, c'est mépriser la sagesse du dehors, et se convaincre qu'elle ne sert à rien pour acquérir la foi. Comme donc la pauvreté selon Dieu est la source de la richesse, l'humilité de l'élévation, le mépris de la gloire le principe même de la gloire; ainsi, devenir fou c'est se procurer la plus. haute sagesse. En effet, tout chez nous reposé sur les contraires.

Et pourquoi l'apôtre ne dit-il pas : Qu'il dépouille la sagesse, mais : « Qu'il devienne fou? » Afin de déshonorer au dernier point l'enseignement profane. Car dire . Déposez vôtre sagesse, et dire . Devenez fou, ce n'est point la même chose, quant à l'énergie de l'expression. D’ autre part, il nous apprend à ne point rougir de notre simplicité; car il se moque absolument des choses profanes. C'est pourquoi il ne recule pas devant les mots, parce qu'il compte sur la force des choses. De même donc que la croix, qui semble un objet méprisable, est devenue pour nous la source de biens sans nombre, le sujet et la racine d'une gloire ineffable; ainsi, une folie apparente devient pour nous le principe de la sagesse. Et comme celui quia mal appris ne saura jamais rien de clair et de sain, à moins qu'il ne se dépouille de tout et ne présente une intelligence pure et nette au maître qui veut y imprimer quelque chose; ainsi, en fait de sagesse extérieure, vous ne saurez rien de bon, rien d'exact, à moins que vous n'enleviez tout, que vous ne balayiez tout, et rie vous présentiez comme un homme complètement ignorant pour recevoir la foi. Ainsi, ceux qui voient de travers s'égareront beaucoup plus que les aveugles mêmes, s'ils veulent s'en rapporter à leur vue défectueuse, au lieu de se livrer à un guide, les yeux fermés.

Et comment, direz-vous, peut-on dépouiller cette sagesse ? En n'usant pas de ses enseignements. Après avoir insisté si vivement pour qu'on l'abandonne, l'apôtre en donne la raison : « La sagesse de ce monde est folie devant Dieu ». Non-seulement elle ne sert à rien, mais elle est un obstacle. Il faut donc s'en détacher, puisqu'elle nuit. Voyez-vous comme son triomphe est complet, puisqu'il démontre qu'elle est non-seulement inutile, mais-nuisible? Et il ne se contente pas de ses propres arguments, mais il invoque des témoignages, en disant : « Car il est écrit : qui enlace les sages dans leurs propres ruses ». — « Dans leurs ruses », c'est-à-dire, les prend par leurs. propres armes. En effet, comme ils s'étaient servis de cette philosophie- pour se passer de Dieu, il s'en est servi pour leur prouver, qu'ils avaient besoin de Dieu. Comment? de quelle manière? En -ce que devenus insensés par elle, ils ont été justement pris dans ses filets; s'imaginant qu'ils n'avaient pas besoin de Dieu, ils ont été réduits à une telle pauvreté, qu'ils ont paru inférieurs à des pêcheurs, à des illettrés, et qu'ils ont fini par en avoir besoin. Voilà ce qui fait dire à Paul qu'il les a pris dans leurs propres ruses. Ces paroles : « Je perdrai la sagesse » (I Cor. I, 19), signifient que cette sagesse ne mène à rien d'utile; et celles-ci : « Qui enlace les sages dans leurs propres ruses », ont pour but de montrer la puissance de Dieu.

2. Il indique ensuite comment cela s'est fait, en invoquant un autre témoignage : « Le Seigneur sait que les pensées des sages sont vaines ». Mais quand la sagesse infinie a prononcé sur eux cet arrêt et les a montrés tels, quelle autre preuve de leur extrême folie demanderez-vous encore? Les jugements des hommes sont souvent erronés; mais les arrêts de Dieu sont irréprochables et impartiaux. Après cette victoire brillante qu'il a remportée sur la sagesse profane avec le secours de la sagesse de Dieu, l'apôtre prend un langage violent à l'égard de ceux qui se soumettaient à ces chefs illégitimes, et leur dit : « Que personne donc ne se glorifie dans les hommes; car tout est à vous ». Il revient à son premier sujet, en leur faisant voir qu'ils ne doivent point s'enorgueillir même dès choses spirituelles, puisqu'ils n'ont rien d'eux-mêmes. Si donc la sagesse du dehors est nuisible, et s'ils n'ont point d'eux-mêmes les avantages spirituels, de quoi peuvent-ils se glorifier? A propos de la sagesse du dehors, il dit : « Que personne ne s'abuse», parce qu'on se glorifiait d'une chose nuisible; mais, à propos des dons spirituels, il dit : « Que personne ne se glorifie », parce que ces dons étaient avantageux. Puis son langage s'adoucit : «Car tout est à vous, soit Paul, soit Apollon, soit Céphas, soit monde, soit vie, soit. mort, soit choses présentes, soit choses futures, tout (357) est à vous; et vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu ».

Après les avoir vivement blessés , il leur rend du courage. Plus haut il avait dit: « Nous sommes les coopérateiirs de Dieu.», et les avait longuement consolés ; ici il leur dit : « Tout est à vous », afin de détruire l'orgueil des maîtres, en montrant que non-seulement ils ne donnent rien à leurs disciples, mais qu'ils leur doivent au contraire de la reconnaissance, puisque c'est pour. eux .qu'ils ont été faits docteurs et qu'ils ont reçu la grâce. Et parce qu'ils pouvaient se glorifier, il .pré. vient le mal, en disant : « A chacun suivant le don de Dieu », et encore : « Dieu a donné la croissance », afin que les maîtres ne s'enflent pas , comme s'ils donnaient quelque chose de grand; ni les disciples, parce qu'on .leur a dit : « Tout est à vous ». Car bien que tout soit pour vous, tout cependant a été fait par Dieu. Remarquez comme il persiste jusqu'à la fin à prononcer son nom et celui de Pierre. Que veulent dire ces mots : « Sois mort? » Cela veut dire : quand même-ils mourraient, ils mourraient pour vous, c'est pour votre; salut qu'ils s'exposent aux dangers. Voyez-vous maintenant comment il rabat l'orgueil des disciples et relève les maîtres ? Il leur parle comme à des enfants nobles qui ont des précepteurs, et doivent un jour hériter de tout. On peut aussi interpréter en ce, sens qu'Adam est mort. pour nous, afin de nous rendre sages, et le Christ afin de nous sauver.

« Mais vous au Christ, et le Christ à Dieu ». Ce n'est pas de la même manière que nous sommes au Christ, que le Christ est à Dieu,.et que le monde est à nous. Nous sommes. au Christ, comme son ouvrage.; le Christ est à Dieu comme son Fils légitime, non comme son ouvrage; et, dans le. même sens, le monde n'est pas à nous. En sorte que si l’expression est une, la signification est différente. En effet, le monde est à nous, en ce sens qu'il a été fait peur nous; mais le Christ est à Dieu, en tant qu'il l'a pour auteur et pour Père; et nous sommes au Christ parce qu'il nous a créés. Que si ces maîtres sont à vous, pourquoi agissez-vous en sens contraire, en adoptant leur nom, et non celui du Christ et de Dieu?

« Que les hommes nous regardent, comme ministres du Christ et dispensateurs des mystères de Dieu ». (Ch. IV, 1.) Après avoir abattu leur présomption, voyez comme il les console, en disant :. « Comme ministres du Christ ». Ne rejetez donc. pas le nom du maître, pour prendre celui des ministres et des serviteurs. « Les dispensateurs », ajoute-t-il, pour montrer qu'on ne doit point donner les mystères à tout le monde, mais à ceux à qui ils sont nécessaires, et à ceux à qui ils doivent être dispensés. « Or, ce qu'on demande dans les dispensateurs, c'est que chacun soit trouvé fidèle » (Ch. IV, 2), c'est-à-dire, qu'il ne s'attribue point les. droits du Seigneur, qu'il ne dispose pas en maître, mais en simple dispensateur. Car le devoir du dispensateur est de bien administrer les biens qui lui sont confiés, et de ne pas s'approprier ce qui appartient au maître, mais au contraire d'attribuer à son maître ce qu'il a lui-même en propre.

Que chacun, réfléchissant à cela, ne se réserve donc point, ne s'attribue point ce qu'il peut avoir, soit l'éloquence, soit la richesse, avantages. que le maître lui a confiés, et qui ne sont point à lui; mais qu'il. les rapporte à Dieu, l'auteur de tout don. Voulez-vous voir des dispensateurs fidèles? Ecoutez ce que dit Pierre : « Pourquoi nous regardez-vous comme si c'était par notre propre vertu » ou par notre piété « que nous avons fait marcher cet homme? » Le même disait à Corneille (1) : « Et nous aussi nous sommes des hommes sujets aux mêmes passions » (Act. XIV, 15); et au Christ : « Voici que nous avons tout quitté pour vous suivre ». (Matth. XIX; 27.) Et Paul, après avoir dit : « J'ai travaillé plus qu'eux tous », ajoute : « Non pas moi cependant, mais la grâce de Dieu avec moi ». ( I Cor. XV, 10.) Et ailleurs, s'adressant aux mêmes Corinthiens, il leur disait : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? » Vous n'avez rien à vous, ni l'argent, ni l'éloquence, ni la vie même : car elle est à Dieu.

3. Au besoin, sachez la perdre. Mais si vous aimez la vie et refusez de la dépouiller quand on vous la demande, vous n'êtes plus un dispensateur fidèle. Comment serait-il permis de résister à l'appel, de Dieu? Et c'est en cela que je reconnais et admire la bonté de Dieu; en ce que pouvant prendre malgré vous ce que vous possédez, il ne veut cependant que des dons volontaires, afin que vous méritiez une récompense.

 

1 Les paroles de cette citation n'ont pas été dites pu l'apôtre Pierre au centurion Corneille, mais par saint Paul aux habitants de Lystre. Il y a donc ici un lapsus memoriae ou bien une lacune dans le texte.

 

358

 

Il pourrait, par exemple, vous enlever la vie malgré vous; il demande que vous la lui donniez, pour que vous puissiez dire avec Paul: « Je meurs tous les jours ». (I Cor. XV, 31.) Il pourrait, malgré vous, vous dépouiller de la gloire et vous humilier; il vous en demande le sacrifice volontaire, pour que vous obteniez la récompense. Il pourrait vous appauvrir malgré vous ; il désire vous voir pauvre volontaire, afin de vous tresser une couronne. Comprenez-vous la bonté de Dieu? Voyez-vous notre lâcheté?

Etes-vous parvenu à une plus grande dignité, honoré d'une haute charge dans l'Eglise? Né vous enorgueillissez pas; ce n'est point vous qui avez acquis cette gloire, c'est Dieu qui vous en a revêtu. Usez-en comme d'une chose étrangère; n'en abusez pas, ne l'employez pas à des objets peu convenables, ne vous en enflez pas, ne vous l'appropriez pas ; regardez-vous toujours comme un homme pauvre et obscur. Si l'on vous avait confié la gardé de la pourpre royale, vous ne devriez pas la revêtir et la souiller, mais la conserver soigneusement pour celui qui vous l'aurait remise. Vous avez reçu le don de la parole? Ne vous en glorifiez pas, ne vous en vantez pas; car cette faveur n'est point à vous. Ne vous montrez point ingrat en' tout ce qui appartient au maître; mais faites en part à vos frères, n'en soyez pas fier comme d’un bien propre, et ne le ménagez pas dans la distribution. Si vous avez des enfants, ils sont à Dieu ; dans cette conviction , vous le remercierez tant que vous les posséderez ; quand ils vous seront enlevés, vous ne vous affligerez pas. Tel était job quand il disait :. « Dieu me les avait donnés, Dieu me les a enlevés ». (Job, I, 21.) Car nous tenons du Christ tout ce que nous avons; l'existence même, la vie, la respiration, la lumière, l'air, la terre; et s'il nous soustrait une seule de ces choses, c'en est fait de nous, nous périssons ; car nous sommes des étrangers et des voyageurs. Le « tien » et le « mien » sont de simples expressions qui n'ont pas d'objet. Si vous dites que cette maison est à vous, vous prononcez un mot vide de sens. En effet, l'air, la terre, la matière, appartiennent au Créateur, aussi bien que vous qui l'avez construite, et que tout ce qui existe. Que si vous en avez l'usufruit, il est bien précaire, non-seulement, à cause de la mort, mais à raison de l'instabilité des choses.

Gravons ces vérités en nous, et devenons sages; par là nous ferons double profit : nous serons reconnaissants dans la jouissance et dans la privation , et nous ne serons pas esclaves de biens passagers qui ne sont point à nous. En vous enlevant la richesse, l'honneur, la gloire, votre corps, votre vie même, Dieu a repris son bien; en vous enlevant votre fils, ce n'est point votre fils, mais son serviteur qu'il reprend. Ce n'était point vous qui l'aviez formé, mais lui; vous n'aviez. été qu'un moyen, qu'un instrument; Dieu a tout fait. Soyons donc reconnaissants d'avoir été jugés dignes d'être ministres de l'oeuvre. Quoi ! vous auriez voulu le conserver toujours? Mais c’est le fait d'un homme ingrat et qui ne comprend pas que le bien qu'il possède est à un autre et non à lui . Ceux qui sont toujours prêts à la séparation, sentent qu'ils ne sont point propriétaires; mais ceux qui s'affligent, usurpent tes droits du roi. Si nous ne nous appartenons pas même, comment les autres nous appartiendraient-ils? Nous sommes doublement à Dieu : et par la création et par la foi. C'est ce qui fait dire à David : « Ma substance est en

vous » (Ps. XXXVIII); et à Paul : « C'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons; et que nous sommes » (Act. XVIII,28); et encore, à propos de la foi : « Vous n'êtes plus à vous-mêmes; et vous avez été achetés à un grand prix ». (I Cor. VI, 19, 20.) Car tout est à Dieu.

Quand donc il nous appelle, quand il veut reprendre, ne raisonnons pas à la façon des serviteurs ingrats, n'usurpons pas les droits du. maître. Votre vie n'est pas à vous : comment vos biens y seraient-ils? Pourquoi donc abusez-vous de ce qui ne vous appartient pas? Ne savez-vous pas que cet abus vous sera un jour reproché? Donc, puisqu'ils ne sont pas à nous, mais au maître, nous devions en faire des largesses à nos frères. C'est pour ne l'avoir pas fait que le mauvais riche fut accusé; il en sera ainsi de ceux qui n'auront pas nourri te Seigneur. Ne dites donc pas : Je ne dépense que le mien, je jouis de mes biens propres; non, ils ne sont pas à vous, mais aux autres; et je dis aux autres, parce que vous le voulez: parce que Dieu veut que ce qu'il vous a donné pour vos frères soit à vous. Or, le bien d'autrui devient le vôtre, si  vous l'employez au service du prochain; mais si vous le dépensez pour vous avec profusion, de propre qu'il vous était, il vous devient étranger. Oui; si vous (359) en usez avec inhumanité; si vous dites: Il est juste que je me serve de ce que j'ai; je dis que votre bien vous devient étranger. Car il est commun entre vous et votre frère, comme le soleil, l'air, la terre et tout le reste. Et comme dans le corps humain, le service est commun au corps entier et à chaque membre, et quand il se concentre sur un seul membre, il n'y atteint pas même son effet : ainsi en est-il de l'argent.

4. Rendons cela plus sensible par un exemple. Si la nourriture corporelle destinée à tous les membres se dirige vers un seul, elle lui devient étrangère, puisqu'elle ne peut être digérée, ni le nourrir; si, au contraire, elle se répartit entre tous les membres, elle lui devient propre comme à tous les autres. De même, si vous jouissez seul de vos richesses, vous les perdrez : car vous n'en recevrez pas la récompense ; mais si vous les partagez avec les autres, alors elles seront vraiment à vous, et vous en retirerez du profit ! Ne voyez-vous pas que les mains présentent la nourriture, que la bouche la triture, que l'estomac la reçoit? L'estomac dit-il : Comme je l'ai. reçue, je dois la retenir toute? Ne le dites donc pas non plus de vos richesses; c'est à celui qui les a reçues de les partager. De même que c'est un vice dans l'estomac de retenir toute la nourriture et de ne pas la distribuer, car par là il détruit le corps entier; ainsi c'est un vice chez les riches de retenir ce qu'ils possèdent :car par là ils font leur malheur et celui des autres. L'oeil aussi reçoit toute la lumière; mais il ne la retient pas pour lui seul, et éclaire le corps entier. Tant qu'il est oeil, il n'est pas dans sa nature de la retenir. Les narines respirent aussi les bonnes odeurs; mais elles ne les conservent pas; elles les transmettent au cerveau, les communiquent à l'estomac et réjouissent par elles l'homme tout entier. Les pieds seuls marchent ; mais ils ne se transportent pas seuls; car ils mettent en mouvement le corps entier.

De même ne gardez point pour vous seul ce qui vous a été confié; autrement vous nuiriez , à tous, à vous surtout. Cette observation ne s'applique pas seulement aux membres. Un ouvrier en fer, par exemple, en refusant de travailler pour les autres, se ruine lui-même et rend les autres arts impossibles. Semblablement, si un cordonnier, un laboureur, un boulanger, tout homme exerçant un métier nécessaire, refuse d'en faire jouir les autres, il les perd et se perd lui-même. Et que parlé-je des riches? Les pauvres eux-mêmes, s'ils imitaient la méchanceté des riches et. des avares, vous uniraient considérablement, vous appauvriraient, vous détruiraient même bientôt, s'ils refusaient de se prêter quand vous avez besoin d'eux : comme si, par exemple, un laboureur refusait le travail de ses mains, un pilote la faculté de commercer, sur mer, un soldat son habileté dans les combats. N'y eût-il pas d'autre raison , rougissez et imitez leur bienveillance. Vous ne faites part de vos richesses à personne? Alors ne recevez rien de personne, et tout sera renversé de fond en comble. Car donner et recevoir est partout la source de beaucoup d'avantages , en agriculture, dans l’instruction, dans les arts. Quiconque garde son art pour lui seul, se perd et met le monde sens dessus dessous. En enfouissant la semence chez toi, le laboureur causera une affreuse disette; ainsi le riche en enfouissant son argent, se nuit plus qu'aux pauvres, puisqu'il appelle sur sa tête la flamme terrible de l'enfer.

De même que les martres communiquent leurs connaissances à tous leurs élèves, quel qu'en soit le nombre; ainsi faites-vous beaucoup d'obligés par vos bienfaits. Que tous disent: Il a délivré celui-ci de ta pauvreté, celui-là du péril; un tel eût péri, si, avec la grâce de Dieu, vous ne l’aviez sauvé par votre patronage; vous avez arraché celui-ci à la maladie, cet autre à la calomnie; l'un était étranger, vous l’avez accueilli; l’autre était nu, vous l’avez revêtu. De telles paroles valent mieux qu'une immense richesse et que de nombreux trésors; elles attirent plutôt l'attention du public que des vêtements d'or, des chevaux et des esclaves. Par ceci on paraît ennuyeux, à charge, on est haï, comme l’ennemi de tous; par cela, on est proclamé le père et le bienfaiteur universel, et, ce qui est bien au-dessus de tout le reste, on est accompagné dans toutes ses actions par la bienveillance de Dieu. Que l'un dise donc : Il a marié et doté ma fille ; l'autre : Il a fait prendre placé à mon fils parmi les hommes; celui-ci : Il m'a tiré du malheur ; celui-là : Il m'a sauvé du péril. Ces paroles sont préférables à des couronnes d'or; ce sont des milliers de hérauts qui proclament dans la ville les fruits de votre charité; voix bien plus agréables, (360) bien plus douces que celles des hérauts qui précèdent les magistrats, elles vous appellent sauveur, bienfaiteur, protecteur (les noms de Dieu même), et non avare, orgueilleux, insatiable, mesquin. Je vous en prie, n'ambitionnez pas de telles dénominations, mais celles qui leur sont contraires. Et si ces éloges, proférés sur la terre, rendent déjà si illustre et si glorieux, pensez de quel éclat, de quelle gloire vous jouirez quand ils auront été écrits dans le ciel, et que Dieu les proclamera au jour à venir. Puissions-nous obtenir tous ce bonheur, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent , au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les. siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

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