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APPENDICE

 

I. - LA FINE POINTE

 

Bien que les maîtres du présent et du précédent volume fassent constamment appel à la distinction entre la fine pointe et les activités de surface, ils laissent aux théologiens et aux philosophes le soin d'approfondir cette distinction et de l'accorder aux autres vérités premières; travail délicat, et qui n'était pas non plus de ma compétence. Il va, du reste, sans dire que de telles métaphores ne doivent pas être prises trop à la lettre. Ainsi, pour la parabole de Claudel, Animus et Anima. Ni Claudel, ni les mystiques ne veulent rompre tout à fait la continuité entre la fine pointe et tous les états et actes, même les plus inférieurs. A la moindre prière collaborent et Animus et Anima. On touche, si j'ose dire, à la prunelle de l'oeil, la communion des saints, lorsque, d'une manière ou d'une autre, on tend à rabaisser l'excellence de la prière vocale. Et c'est pourquoi j'ai recueilli avec tant de complaisance les nombreux passages de nos maîtres où est exaltée « l'oraison jaculatoire », et développé le sens profond, si peu connu, de cette pratique. On trouvera une critique singulièrement pénétrante de la parabole claudellienne dans l'ouvrage récent de M. Lefèvre : L'itinéraire philosophique de Maurice Blondel, Paris, 1928, pp. 167, seq.

 

II. - CAMUS ET LES A-COTÉ DE LA MYSTIQUE. VISIONS, EXTASES

 

Il est si difficile de se procurer la Théologie mystique de Camus, et ce petit livre est si précieux que plusieurs me sauront gré d'en citer encore quelques pages, Ouvrage de circonstance, il le dit et je le crois ; série de lettres plutôt que traité. Camus répond ici à certaines difficultés qui lui ont été proposées, et nous fait

 

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connaître chose très curieuse, les inquiétudes de ce temps-là en ce qui touche aux phénomènes mystiques ou soi-disant tels.

 

§ A. - Les images de sainte Gertrude.

 

« Pour ce livre des Insinuations, il est rempli d'une si tendre piété que je crois qu'il n'y a coeur si dur qui ne s'amollisse en les lisant : ce qui témoigne bien qu'il y a quelque chose de divin... en cet ouvrage... Ce qui vous ombrage, dites-vous, c'est d'y voir tant de baisers..., d'embrassements..., de caresses, de mignardises, de privautés. Mais tout cela est justifié par soi-même à cause de l'incomparable pureté dont il est écrit, qui ne peut laisser dans les esprits aucune impression sinistre. Et je n'y vois rien qui ne se puisse lire dans les Cantiques de Salomon, en termes aussi chatouilleux. » (pp. 323, 324).

 

§ B. - « Visions et révélations de sainte Thérèse ».

 

« Vous pressez davantage sur le trait des visions et révélations (de Thérèse)... et. vous me demandez si, par sa canonisation, elles sont toutes canonisées... Dans la petite ville où vous faites votre demeure, il y a certaines personnes de grande vertu et de sainteté de vie, qui accusent aussitôt d'hérésie, de libertinage, d'impiété et d'athéisme ceux qui doutent tant soit peu du moindre des miracles, et d'aucune des visions et révélations qui sont couchées dans les vies des saints... Ce zèle est un peu ardent. »

 

§ C. - L'arbitre inconnu.

 

Fort curieusement Camus hésite un peu - ou semble hésiter - sur le degré de créance que méritent les révélations faites à des saints canonisés (1). Il renvoie donc sa correspondante à un personnage dont je voudrais bien connaître le nom.

« Vous allez souvent à X..., cité grande... pleine de gens de lettres et de piété... Possible qu'y sera (un saint personnage qui a) un merveilleux crédit... aux choses spirituelles et de la

 

(1) « Si les Juifs, les Turcs, ou les autres infidèles nous menaçaient du martyre sur le sujet des plaies de Jésus-Christ et de tous les articles de la foi,... il n'y a point de doute qu'il faudrait endurer mille morts plutôt que de branler en un seul point. Mais, pour celles de saint François , je crois qu'il les faut fermement, fortement, hautement et puissamment soutenir et maintenir jusques au feu. Mais, si c'est inclusivement ou exclusivement, je le laisse à décider à ceux qui sont plus entendus que moi en ces matières, m'en rapportant à ce que l'Eglise en croit» (pp. 32o,.321).

 

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théologie mystique. J'ai connu des personnes qui m'ont dit qu'il voit fort souvent (je ne dis pas familièrement) le diable sous diverses formes, qu'il l'entend, qu'il le tente, qu'il le bat assez souvent; que quelquefois aussi, en récompense, mais plus rarement, il voit les anges... » Qu'elle aille donc le consulter. Et Camus, plus loin, revient à la charge : Quand vous verrez cet oracle vivant, n'oubliez pas « de lui demander son avis sur cette... difficulté... Je serai fort consolé d'en être éclairci, et principalement de celle-ci : quelle foi et croyance il faut ajouter aux visions et révélations qui se lisent dans les légendes ou vies des saints, qui ont toutes les qualités (nécessaires) de bonté et de vérité. C'est là le point que je ne puis vous résoudre, et sur lequel je m'en rapporte à l'ordonnance du Saint-Siège et de l'Eglise » (pp. 338-344).

 

§ D. - Le conflit entre Jean de la Croix et Thérèse.

 

« Je ne crois pas qu'il y ait écrivain mystique qui soit un plus grand fléau des visions et révélations que (J. de la Croix) ; car vous diriez qu'il a prix fait de les poursuivre à outrance, comme des obstacles à la vraie et parfaite contemplation... Et quand je dis fléau, ne vous imaginez pas que je parle des fausses et procédantes du mauvais esprit... Je parle des bonnes, célestes, angéliques, divines, desquelles il veut qu'on ne fasse mise ni recette, mais plutôt qu'on les rejette,... que l'on s'en dessaisisse, qu'on les tienne pour suspectes, qu'on prie Dieu qu'il les ôte... comme autant de choses qui retardent et empêchent la contemplation parfaite et l'union de l'âme avec Dieu. »

C'était pourtant un disciple de sainte Thérèse.. Elle n'aura pas manqué de lui communiquer ses visions, vraies et saintes, celles-ci, et il n'aura pas manqué de les approuver. « Cependant tous ses écrits... ne semblent viser qu'à ce seul point de dénuer tous les sens de leurs objets agréables..., et de dépouiller l'esprit des fantômes, espèces, images, idées, formes, tant imaginaires qu'intellectuelles, et le vider - c'est son mot - des impressions, des visions et révélations, tant bonnes que mauvaises, pour arriver à la contemplation ténébreuse... et caligineuse de la Divinité, ce qu'il appelle nuit obscure de l'âme. » Etrange conflit! « Ces deux auteurs d'une même réforme, qui ont tous deux excellemment écrit de la théologie mystique, vont au même  but par deux chemins, non seulement différents, mais comme opposés » (pp. 338-344). Dans sa thèse sur Jean de la Croix, M. Baruzi insistera longuement sur cette divergence ; mais que le vieux

 

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Camus l'ait saisie si nettement, cela, pour l'époque, est à remarquer. On sait, du reste, que François de Sales ne semble pas avoir lu saint Jean de la Croix.

 

§ E. – « Des extases et ravissements ».

 

Ce discours est bien remarquable. D'ailleurs, tout salésien, mais très en avance sur l'esprit du temps, sur Yves de Paris, par exemple. « Parmi les écrits des théologiens mystiques, il n'y a rien de si fréquent que la mention des extases et ravissements. Toutes les vies des saints, principalement les nouvelles, (en) sont remplies... Cela jette dans les esprits... des étonnements merveilleux. Parce que ces accidents sont rares,... aussitôt ils se persuadent qu'ils sont.., tout divins, et tiennent soudain pour saintes les personnes à qui ils arrivent, quoique ce soit une mesure... de sainteté, peu assurée.

« Pour voir lever le soleil, dit le grand Stoïque, nul ne s'en tire plus matin du lit, mais s'il se forme quelque comète, plusieurs passeront les nuits entières, sans crainte du... rhume, pour considérer ce météore... Si quelque personne spirituelle .. tombe quelquefois en suspension des sens extérieurs,.., tous les curieux y courent de fort loin... chacun prend cela pour miracle... », Tant il est vrai que le bon sens ne court pas les rues.

On nous dit que ces ravissements laissent en l'âme trois principaux effets. « Une grande lumière, une véhémente ardeur, une profonde humilité. Mais pressez-les de dire quelles sont ces lumières et ces ardeurs,... ils ne disent autre chose sinon qu'on n'en peut rien dire. Et puis qu'est-il besoin (de ces accidents) pour avancer dans la lumière de la foi ? Comme si la méditation. animée de grâce ou de charité, ne produisait pas cet effet... » Pour l'humilité, « l'expérience fait voir que plusieurs la perdent, pensant être de grands saints pour être tombés en ces syncopes, si difficiles à discerner que, de dix, possible n'y en aura-t-il pas une bonne... »

« Cela fait rouler les yeux dans la tête, tordre les bras, grincer les dents, demeurer froide et immobile... ou tomber par terre.... Grandes douleurs et convulsions... On en sort comme si tous les membres étaient brisés, on est tout en fièvre et en feu.., et ce qui est d'admirable : après tout cela, on ne se souvient de rien, non plus que celui qui sort d'une léthargie. Quelquefois on est comme une masse de plomb contre terre ; d'autres fois, on bondit, on fait des efforts de géant, on se fait tenir à quatre, on

 

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pleure, on chante, on rit, on crie, on gémit, on saute d'aise... Il faudrait ici-dessus consulter les médecins, et ils nous diraient qu'il y a plusieurs maladies qui ont les mêmes effets. »

On nous vante les effets de ces extases, pour moi « je ne vois rien (là) qui ne soit plus hautement dans la charité.., mère, racine, source, âme, forme, vie, roi de toutes les vertus ». Et il revient, après François de Sales, à exalter « l'extase de la vie » et des oeuvres surnaturelles, « ce grand et universel renoncement de nous-mêmes..., acquiescement perpétuel à tout ce qui plaît à Dieu». « Ne faire non plus d'état de nous-mêmes, comme si nous n'étions point ». «Ne rechercher que l'intérêt de Dieu... et nullement son propre avantage ». Bref l'extase du pur amour (pp. 345-452).

 

III. - PAGES CHOISIES DU P. HERCULE

 

§ A. - Fragments d'un sermon sur la visite des prisonniers.

 

Mementote vinctorum, disait saint Paul, tanquam simul vincti, voici le second point. Souvenez-vous de ces prisonniers qui sont abandonnés de tout le monde ; descendez quelquefois dans ces cachots noirs, où vivent ces pauvres malheureux, qui, pour être criminels, ne laissent pas d'être vos frères, tanquam simul vincti. La charité vous doit lier à eux, et vous devez leur aider à porter leurs chaînes; ou bien tanquam simul vincti, étant criminels comme eux, et peut-être plus qu'eux; en eux vous devez voir l'image de ce que vous êtes, criminels, coupables devant Dieu, et prisonniers de sa justice.

Allez, Chrétiens, allez hardiment dans ces prisons, entrez dans ces Conciergeries, dans ces lieux sales et puants, faites ces visites à la veille des bonnes fêtes, pour vous disposer à la communion. Allez sans appréhender que le mauvais air vous infecte, que la puanteur nuise à votre santé, que la pitié vous incommode. Souvenez-vous que les premiers chrétiens étaient tous prisonniers, ou dans les geôles des tyrans, ou dans les Catacombes, dans ces prisons volontaires qu'ils creusaient eux-mêmes autour de Rome. Ne soyez pas plus délicats que ces nobles matrones, ces dévotes veuves, ces saintes vierges qui, en la primitive Eglise, ne faisaient autre métier que d'aller visiter les captifs dans leurs cachots noirs, et de leur aller porter de quoi soulager leur misère. Vous n'êtes pas de meilleure condition que Praxède et que Pudentiane, ces deux soeurs, ces deux filles de la plus pure noblesse de Rome, de la plus illustre famille des anciens sénateurs, et de la

 

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plus heureuse maison qui fut dans cette grande ville ; puisqu'elle eut l'honneur de loger le premier vicaire de Jésus-Christ et d'être le refuge de l'Evangile.

Ces deux jeunes et saintes dames étaient nuit et jour occupées à passer de prison en prison, pour aller pourvoir aux nécessités des Martyrs, pour leur apporter de quoi vivre, pour leur donner de quoi guérir leurs maux, pour nettoyer leurs chaînes, pour faire leurs lits, pour panser leurs blessures, pour recueillir leur sang et pour leur rendre tous les offices de charité dont leur zèle les rendait capables.

Bon Dieu! que ce spectacle m'a toujours plu! Et qu'il est en effet agréable de se représenter ces deux vierges, accompagnées de leur mère Sabinelle, de leur grand'mère Priscille, de leurs frères Timothée et Novat, sortant de leur palais, tantôt pompeusement vêtues comme des princesses, tantôt déguisées comme des servantes; toujours pour les affaires des chrétiens prisonniers, pour aller gagner quelque garde, flatter quelque guichetier, apaiser quelque juge, adoucir quelque bourreau, encourager quelque esprit débile, consoler quelque agonisant ; porter des linges, des rafraîchissements, des remèdes ; ramasser le sang de ceux qu'on exécutait, le recueillir soigneusement avec des éponges, le porter dans la maison dans des réservoirs, et faire ainsi un des plus beaux trésors de reliques qui soit à Rome.

Que cette représentation doit être agréable aux esprits chrétiens, de voir ces belles mains sanglantes et toujours employées à de si bonnes oeuvres ! Ces saintes dames toujours dans des prisons pendant que leur père Pudentius faisait la cour à Néron, et empêchait par son autorité qu'on ne troublât la, dévotion de ces saintes filles !

Que ces filles étaient à mon gré bien disposées pour recevoir la communion, et qu'elles avaient bien droit, quand elles revenaient en leur palais, de demander à saint Pierre ou à saint Paul qui y étaient cachés, de payer leurs travaux par l'Eucharistie 1

Si ce pain eucharistique est le pain des anges, c'est le métier des anges de visiter les prisonniers, de pourvoir à ce qui leur manque et de procurer leur élargissement. C'est le métier de Jésus-Christ, de rompre nos chaînes, d'ouvrir nos prisons, de descendre avec ceux qui y entrent, et d'accompagner ceux qui y souffrent patiemment et pour son amour (1).

 

(1) Ouvrages de Piété, 2e partie, pp 98-102.

 

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§ B. - L'Eucharistie et le pur amour.

 

Je sais bien ce qu'il faut croire de l'attrition, ce qu'en disent les Docteurs de l'Église, ce que le Concile de Trente en a déterminé. (Mais) c'est enfin une condescendance à la faiblesse humaine; et quoiqu'elle soit suffisante avec la confession pour nous justifier, il semble qu'en la communion elle soit en quelque façon injurieuse au mystère, et qu'elle fasse tort à la charité désintéressée que Jésus-Christ nous y fait voir. N'est-ce pas ici un mystère d'amour et de pur amour, un pur amour qui bannit toute crainte servile, qui ne s'allie avec aucune sorte d'intérêt humain, qui n'a rien de charnel ni de terrestre, et où Dieu traite en Dieu, sans prétention, sans espérance, sans paiement; il donne tout en se donnant lui-même, et donne tout à qui n'a rien ?

Au sacrement de la confession, encore que nous espérions d'avoir notre absolution de la main de Dieu, nous avons néanmoins à traiter par son ordre avec un homme ; et c'est pour cela qu'il nous permet quelque chose d'humain en ce tribunal ; on y reçoit, mais on y donne. Il y a de l'amour et de la crainte mêlées ensemble, il y a du doux et de l'amer. La peine qu'on a de dire ses péchés devant un pécheur, et la confusion que l'amour-propre y souffre, ont obligé Notre-Seigneur à la pitié, il nous permet par une pure bonté de condescendance d'y songer à nos intérêts.

Mais, en l'Eucharistie, où nous n'avons affaire qu'à Dieu, où nous ne recevons que des grâces, où nous ne rencontrons qu'amour, que charité, que dilection, qu'excès; ne faut-il pas que la seule contrition nous anime, et que le sacrifice que nous allons faire soit d'un coeur. contrit, qui seul peut plaire à Dieu ? Sacrificium Deo (1) ?

 

§ C. - Petit traité de style épistolaire à l'usage des moniales.

 

A une religieuse de J. (Jouarre, je crois.)

 

Vous croyez, ma chère Fille, savoir toutes les raisons qui m'obligent de ne répondre que rarement et en peu de mots à vos fréquentes et longues lettres. Vous vous imaginez sans doute que je vous tiens cette rigueur, pour ne vous pas accoutumer â des commerces plus inutiles et plus dangereux ; vous pensez que je veux suivre les anciennes coutumes que feue Madame votre Abbesse avait établies ; vous dites en vous-même que je vous veux

 

(1) Ouvrages de Piété, 28 partie, pp. 124, 125.

 

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mortifier, que je veux enfin vous inspirer l'amour du silence, et vous faire comprendre qu'une religieuse, qui doit faire profession de parler à Dieu et de l'écouter dans ses oraisons, ne doit pas tant se mettre en peine de s'entretenir avec les hommes, quand ils auraient la vertu des anges. Je vous avoue que ce sont en effet mes raisons ; mais je vous déclare que j'en ai une autre, et je suis bien certain que vous ne la devinez pas. Je m'en vais vous la dire, écoutez-moi bien, et employez toute votre intelligence pour la bien comprendre. Je ne vous écris point, ou fort peu, parce que vous n'entendez pas mon langage ; et, comme ce serait une espèce de demi-folie de répondre en grec à une personne à qui le grec serait inconnu, aussi ne dois-je pas perdre le temps à parler sans me faire entendre. Je vous ai dit depuis plusieurs années que vous n'écrivez pas assez religieusement pour une Fille de saint Benoît, que les termes dont vous vous servez sont la plupart trop forts ou trop faibles, que votre style est embarrassé, que vous ne dites, ce me semble, que même chose dans vos lettres de trois grandes pages, et que partout vous y faites paraître votre empressement. Je vous dis ces choses depuis longtemps en langue vulgaire et en paroles fort intelligibles, mais, comme si vous n'entendiez pas mon français, ou que je parlasse allemand, vous me faites des réponses toutes contraires, et vous vous contentez de me faire des protestations et des compliments jusqu'au bout de votre papier. Il faut nécessairement que je ne m'explique pas bien, ou que votre intelligence soit éblouie ; car ayant tant d'affection, comme vous dites, pour ceux qui travaillent à votre vrai bien, vous ne voudriez pas les laisser là sans réponse, lorsqu'ils vous parlent avec confiance, ni les traiter par conséquent du dernier mépris. Je veux donc croire, pour votre consolation et pour la mienne, que je suis innocemment le seul coupable de ce malentendu, et que je ne me suis pas bien fait entendre sur cette matière.

 

Afin que vous m'entendiez une bonne fois, je m'en vais vous mettre ici un petit abrégé de la Science de bien écrire, et vous faire voir que les bonnes et belles lettres des religieuses doivent avoir un caractère qui soit conforme à leur condition, et qui les distingue des personnes qui sont de condition et de profession séculière. Les lettres des religieuses, pour être belles et bonnes, doivent avoir sept conditions : elles doivent être rares, courtes, précises, prudentes, sincères, dévotes et tout à fait éloignées de l'esprit, du style et des maximes des mondains.

 

Elles doivent être rares, parce qu'une créature qui a tout

 

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quitté, qui n'a besoin de rien, qui se considère comme une morte et qui, en cet état, s'est retirée en elle-même et cachée dans le sein de Dieu, ne doit pas avoir grand commerce avec le monde, et ne doit écrire que par pure nécessité ; imitant en cela le Sauveur du monde, qui n'a écrit visiblement en toute sa vie qu'une seule fois, et encore ce fut sur la terre et dans la poussière : Digito scribebat in terra. Quand la charité, l'obéissance ou le besoin obligent une religieuse d'écrire une lettre, c'est-à-dire de mettre ses pensées en évidence sur le papier, et de faire le portrait de son coeur avec de l'encre, elle le doit faire en petit et en peu de mots. C'est aux Prophètes, aux Apôtres et aux Docteurs de faire de grandes légendes ; mais une fille se doit contenter par sa profession d'obéir et d'écouter ; et elle, qui doit faire gloire de porter pour devise ces deux mots Audi, filia, ne doit écrire que fort succinctement et fort sobrement, dire ses besoins en peu de paroles et s'expliquer à peu près comme Marthe et Magdeleine s'expliquèrent à Jésus-Christ dans un billet de quatre mots : Ecce quem amas, infirmatur. Celui que vous aimez est malade. Pour faire ces lettres courtes et ces billets succincts, il ne faut dire précisément et qu'une fois ce qu'on a dessein de faire connaître à la personne, à qui ces billets ou ces lettres s'adressent. Après une petite introduction civile et charitable, qu'on peut mettre en deux lignes au commencement, il faut venir au point et l'exprimer en paroles nettes et simples. Car, en effet, que sert-il de dire à un homme qui n'est pas sourd une même chose en douze manières, et d'envelopper une petite vérité, qu'on veut dire à son directeur, d'une longue suite de paroles qui ne veulent rien dire : c'est perdre le temps fort mal à propos et pécher trop visiblement contre les règles de la prudence.

 

Ces règles de la prudence religieuse obligent une fille qui se mêle d'écrire des lettres, à penser à trois choses en les écrivant. Ce que j'écris est-il nécessaire, doit-elle dire ? Est-il profitable ? est-il judicieux ? est-il bienséant? A qui est-ce que je m'adresse ? Est-ce à une personne du siècle? Il la faut bien édifier. Est-ce à une personne de ma condition? Il ne faut pas que j'oublie la mienne. Est-ce un directeur? Il faut ménager son loisir, et tâcher à profiter de sa confiance. De plus, quand une religieuse écrit une lettre, comme si elle avait un miroir devant ses yeux, pour considérer ce qu'elle est, elle ne doit rien mettre sur le papier qui ne soit conforme à son nom, à sa profession, à son voile, à son âge, à ses exercices et, durant tout le temps qu'elle écrit,

 

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elle doit s'imaginer que son bon Ange lui tient la main, et qu'il lui dit sagement à l'oreille : Agissez prudemment; ôtez ce mot, il est trop tendre; effacez cet autre, il est trop séculier ; parlez comme eût parlé une des cinq Vierges sages de l'Évangile, ou comme saint Pierre veut que les enfants de Dieu s'expriment. Quasi sermones Dei.

Quoique cette prudence semble exiger de grandes précautions pour écrire religieusement, elle ne veut pas toujours qu'on s'embarrasse, ni qu'on s'inquiète de la pensée de vouloir trop bien faire. Elle veut qu'on agisse simplement et sincèrement; que chacun, selon la nature de son esprit, exprime ce qu'il pense, après avoir tâché de ne penser que ce qu'il doit ; qu'on évite les équivoques, les redites, les exagérations, les afféteries, les empressements, les entortillements de paroles, les obscurités des sens; et enfin tout ce qui peut choquer la sainte vérité et la sincérité des enfants de Dieu, qui doivent bien être prudents comme le serpent, mais qui doivent être simples comme la colombe. La prudence leur donne ses balances, quand ils prennent la plume, pour peser si tout ce qu'ils vont. écrire est conforme à la vérité, et si la sincérité chrétienne et religieuse n'y est point blessée ; et elle les avertit et leur crie à chaque mot qu'ils vont mettre sur le papier : Simplices sicut columbae, ut sitis sinceri.

On dit communément qu'il y a trois sortes de plumes dont on se sert pour écrire des lettres : la plume de l'aigle, qui n'est que pour les grands Docteurs et pour les personnes sublimes, qui s'élèvent au-dessus d'elles-mêmes, et se savent exprimer au langage du troisième ciel avec saint Paul. Il y a une plume de corbeau, qui sert aux esprits volages et libertins, pour manifester leurs pensées noires et malicieuses, et pour entretenir un commerce de malédiction et d'iniquité. Mais la troisième plume, dont se servent les âmes prudentes et simples, est celle de la colombe, avec laquelle elles expriment leurs gémissements intérieurs, font leurs plaintes sans amertume, disent leurs raisons sans empressement, parlent d'elles-mêmes sans flatterie, montrent leurs grâces sans vanité, content leurs peines sans amour-propre, et n'oublient jamais de parler de dévotion, c'est-à-dire avec un style qui leur est propre ; car une religieuse qui est la Servante, la Fille et l'Epouse du Dieu vivant, ne doit rien avoir de plus propre que l'esprit, la voix et le coeur d'une colombe, pour dire continuellement en toutes les choses qu'elle entreprend : Meditabor ut columba.

Ce dernier mot latin veut dire en langue vulgaire ce que doit dire une fille cloîtrée, quand elle se dispose à écrire le moindre

 

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billet : Je n'ai garde d'imaginer des choses qui soient indignes de ma condition ; mon orgueil ne me fera pas croire que j'ai l'esprit d'un aigle, pour m'obliger d'écrire ce que peut-être je n'entendrais pas, et ce que les autres entendraient aussi peu que moi. L'esprit séculier n'aura pas tant de pouvoir sur moi qu'il me fasse servir de la plume du corbeau, pour écrire des nouvelles du monde, des vanités, des complaisances, des compliments, des flatteries, des vaines douceurs, de fausses amitiés et de ces folles expressions, qu'en langue profane, l'on nomme fleurettes. Non, Seigneur, doit dire une âme religieuse, rien de séculier n'entrera dans mes sentiments ; je méditerai comme la colombe et, vous demandant avec votre Prophète les plumes de cet oiseau: Pennas sicut columba, je me souviendrai des principales règles de ma solitude, et je verrai qu'elles m'obligent principalement à ne penser qu'à vous et à n'avoir point de commerce avec les habitants et les amateurs de ce monde, qui vous méconnaît et qui vous méprise. Je dirai en commençant d'écrire mes lettres, lorsque les pensées ou les paroles du monde se présenteront à moi pour être employées dans mes écrits Je ne sais pas la langue du monde, je ne suis pas du monde et je n'ai rien à faire avec lui. De mundo non sum, in me mundus non habet quidquam. voilà les sept perfections d'une bonne et belle lettre ; voilà sur quoi vous devez régler celles que vous écrirez désormais. Prenez là-dessus vos mesures, et, si vous entendez enfin mon langage, faites-en profit, en ce saint temps du Jubilé, durant lequel vous devez faire des résolutions solennelles et renouveler votre intérieur. Le meilleur conseil que vous pourriez prendre serait de réformer en ces saints jours vos pensées, vos paroles et actions...

Faites donc vos résolutions en ces jours de salut ; et après avoir fait les plus importantes, faites encore celle-ci, de n'écrire plus que sobrement et de garder les petites règles que je vous ai données dans cette prodigieuse lettre. Je la fais longue, parce que vous m'érigez en législateur, et que vous voulez que je vous donne des instructions pour le Jubilé et pour le commencement de l'année. Mais si, par cette longueur, je vais contre le second des sept articles que je vous ai proposés en vous parlant de la science de. bien écrire, je vous promets que je n'irai pas contre le premier, et que je tâcherai, dans les occasions qui se présenteront, de bien observer tous les autres. Au moins, si je ne suis pas prudent, je serai précis; et si je n'ai pas l'esprit de dévotion, j'aurai la sincérité tout entière, et un bon désir de renoncer à

 

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tous les désirs séculiers. Je prie notre commun Maître qu'il vous communique sa sainte lumière et qu'il vous fasse voir clairement ce que je ne vous dis qu'en passant et en confusion. Appliquez-vous, sans profaner le langage du Saint-Esprit, cette parole qui dit que la lettre tue, et que l'esprit vivifie ; et quand vous serez de nouveau tentée de composer de grandes et longues épîtres, qui font perdre beaucoup de temps, dites avec David qui l'employait si bien, que vous voulez retrancher toute l'inutilité de ce commerce peu nécessaire, et que vous espérez, par ce petit retranchement, d'obliger le Seigneur à subvenir à toutes vos véritables nécessités, Quoniam non cognovi literaturam, etc. Parce que j'ai tâché de faire en moi la circoncision de mon coeur, et que j'ai pris soin de retrancher tout le superflu du commerce que j'avais avec les créatures, vous m'avez fait grâce, ô mon Dieu ! Moins j'aurai à traiter avec les hommes et plus facilement j'entrerai dans le pouvoir que vous m'avez donné de traiter familièrement avec vous, et de me souvenir de votre Justice souveraine. Cette justice, dont il faut continuellement se souvenir, c'est la pénitence que vous avez à faire selon ses ordres. Faites-la, ma chère Fille, comme je vous l'ai dit, et prenez tout ce que je vous dis, comme venant d'un coeur qui ne manque pas de solide affection ni de véritable reconnaissance pour les moindres offices de charité que vous m'avez rendus, et qui ne souhaite rien tant que de vous voir parfaite, pour être heureuse.

 

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*  *

 

Croiriez-vous que votre dernière lettre m'a paru trop belle, qu'il m'a semblé qu'elle s'était un peu parée pour se présenter devant moi ? Pour vous bien dire la vérité, ç'a été plutôt un doute qu'une créance; car si je l'eusse cru tout de bon, j'en aurais été mal satisfait, et je me plaindrais à vous aujourd'hui de votre peu de confiance. Les lettres qu'écrit une affection sincère et religieuse sont sans ari, et sans ornement. La main ne fait que copier ce que le coeur dicte, et l'esprit bien éclairé n'y doit rien apporter du sien. Pour moi, je vous donne là-dessus l'exemple que vous pouvez suivre; car, vous écrivant rarement comme je fais, et vous écrivant de Rome, qui est une ville si cérémonieuse et si régulière, je ne vous écris rien d'exact ou de réglé, je répands sur le papier mes pensées comme elles viennent, et je vous entretiens comme si nous étions au parloir ; c'est, si je ne me trompe, comme il faut faire. La charité, comme vous savez, est éloquente

 

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sans affectation, belle sans artifice, aimable sans empressement, prudente sans finesse, ardente sans confusion, et riche sans emprunter de personne. Mais, sans y penser, je détruis ce que je vous dis, et j'écris contre ce que je prêche. J'allais tomber dans ce style figuré, qui n'est pas de la lettre familière et qui ressent un peu le sermon. Parlons donc sans cérémonie, écrivons sans prêcher. Dites moi, etc...

 

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*  *

 

Je ne sais comment vous avez le courage de m'écrire de si grandes lettres à moi qui ne vous réponds ordinairement que par petits billets et même quelquefois avec le silence. Vous connaissez bien que mes réponses viennent du coeur, et que ce coeur n'a pas toujours besoin de beaucoup de paroles pour découvrir ses pensées; il se découvre même sans parler, et présentement il vous dit avec une confiance abrégée que vous n'avez qu'à suivre la lumière dont le Saint-Esprit vous prévient, etc....

 

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Le silence est une bonne réponse.

 

Vous vous imaginez sans doute qu'on vous méprise terriblement, quand on ne répond pas à vos grandes lettres qu'avec un grand silence ; mais ce petit billet a charge de vous dire que vous vous trompez, et que ce bienheureux silence, avec lequel on vous répond plus éloquemment que toutes les plus belles paroles du monde ne sauraient faire. Oui, ma Fille, ce silence, ce je ne sais quoi de lourd, de sombre et de muet, ne laisse pas d'instruire votre âme, et de dire à l'oreille de votre coeur qu'il n'y a rien de si dangereux que le trop parler; que de ne parler point, ou de ne parler que peu, sont deux petits sentiers qui conduisent à l'innocence ; et que de retrancher ses paroles à la créature pour les donner à Dieu, c'est lui offrir un sacrifice qui lui est en odeur de suavité. Que peut-on vous dire de plus salutaire ?

 

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On répond mieux par prière que par lettre.

 

Etes-vous encore si novice et si jeune dans les maximes de la charité, que vous ne sachiez pas que l'on peut vous répondre

 

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sans vous écrire, et que ceux qui ont l'honneur de parler à Dieu, peuvent trouver en lui de quoi satisfaire à leurs obligations. Si j'ai eu l'honneur de m'approcher de son saint Tabernacle, et de lui dire assez confidemment: Seigneur, soyez la lumière et la direction d'une âme qui m'est chère, et que vous seul pouvez éclairer et régir souverainement ; fortifiez son coeur par votre grâce victorieuse; conduisez son esprit par les saintes onctions de votre saint et divin Esprit; rendez-la digne d'être votre Épouse; si j'ai dit ces choses avec quelque ardeur, ne vous ai-je pas mieux répondu que si je vous avais fait la lettre la plus tendre, la plus affective et la plus cordiale qu'on vous pourrait faire ? Que peut-on vous dire de plus cordial, de plus affectif et de plus touchant que de vous assurer qu'on ne cesse de parler pour vous à celui qui peut vous guérir, qui peut vous consoler, qui peut vous conduire, qui peut vous combler de vrais biens, et vous couronner enfin, comme je le souhaite.

 

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Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de mon silence et, j'ai bien plus de raison de craindre mon grand caquet même spirituel. Il y a je ne sais combien de temps, je n'ose le dire et ne le puis sans honte ; il y a près de trente ans que nous parlons et que nous écrivons des mystères de notre salut. Je vous ai fait des exhortations que vous ni moi n'avons pas bien exécutées ; je vous ai donné des conseils que je n'ai pas toujours suivis, et je puis bien croire, sans vous offenser, que vous n'avez pas fidèlement accompli tout ce que Dieu m'ordonnait de vous dire. Que faut-il donc faire? se repentir d'avoir trop parlé, nous mettre en état de travailler sur les anciennes résolutions que nous avons faites, etc...

 

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Si les billets pouvaient guérir les gens et les faire saints, j'en ferais volontiers à toute heure, et j'écrirais celui-ci avec grande ardeur ; mais, ma chère Fille, ces pauvres petits billets, quand ils seraient écrits par la main d'un ange et tout remplis de caractères de dévotion, ne sauraient donner que des consolations passagères, et faire ce que font les remèdes qu'on nomme lénitifs. Nous avons besoin de quelque chose de plus solide, et il faut que ce solide nous vienne de la main de Dieu. Si cette belle et divine main voulait graver deux petits mots dans le fond de notre âme,

 

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et imprimer dans le fond de nos coeurs, comme dalla celui de sainte Madeleine, que nos péchés nous sont remis, et que noue vivions en paix, nous aurions sujet d'une grande joie, et nous pourrions bien nous moquer de toutes nos infirmités. Pour mériter cette bénédiction, il faut porter nos infirmités avec patience, faire ce que votre chère Maîtresse fait, faire mieux encore ce que vous faites, pratiquer tous les offices de la charité, et vous rendre digne d'ouïr cette belle parole, Dilexit multum (1).

 

IV. - PAGES CHOISIES DE NOULLEAU

 

§ A. - Des conversations chrétiennes.

 

C'est la plus belle chose du monde que la conversation; le premier effet de la société, qui fait les hommes, et qui les distingue des bêtes. L'Académie de l'Honneur et de toutes les vertus qui rendent les hommes dans leur vie civile considéra hies aux hommes : la Bienveillance, la Modestie, la Civilité, la Patience, l'Humilité. La Bienveillance, pour s'y porter et y avoir entrée. La Modestie pour n'y déplaire pas. La Civilité, pour y gagner les esprits et les coeurs. La Patience, pour y souffrir les défauts de tous les autres, comme il faut, que tous les autres souffrent les nôtres,: L'Humilité, pour s'y tenir toujours en son rang et n'y troubler l'ordre d'aucune bienséance.

La conversation étant une si belle chose., quelle était autrefois la merveille de voir un Dieu en forme humaine la pratiquer sur la terre lui-même, et converser parmi Ies hommes! C'est un des mystères de Jésus-Christ, le plus considérable, que le mystère de ses Conversations divines. Il a plus fait pour la conversion des âmes, et pour les attirer doucement et amoureusement à Dieu son Père, par les conversations que. par ses prédications mêmes. Ses conversations n'ont scandalisé personne, ses prédications l'ont fait. Ses conversations n'ont presque manqué d'aucun de leurs effets, ses prédications fort souvent. Ses conversations ont toujours été de douceur ; ses prédications quelquefois de rigueur et de justice. Enfin, ses plus grandes conquêtes, témoin tous les apôtres, tous les disciples, la Magdeleine, la Samaritaine, la Chananéenne, sont les fruits de ses conversations, non de ses prédications ; de ses entretiens familiers, non de ses leçons publiques ; de ses privautés particulières, non de ses communications plus étendues et plus universelles.

 

(1) Ouvrages de Piété, par le P. Hercule, 2° partie, pp. 543-563.

 

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Si ce n'est que l'on dise, comme on le peut dire certainement, que toutes ses conversations, aussi bien que celles de ses apôtres et de ses disciples, après lui et à son divin exemple, étaient aussi de véritables et de continuelles prédications. Car il sortait effectivement de tels rayons de sa divine face, pendant le temps de sa conversation sur la terre, dit saint Jérôme ; une telle grâce paraissait en toutes ses paroles, dit l'Évangile ; une telle majesté, un tel éclat et une telle gloire en toutes ses actions divinement humaines, et humainement divines, dit le grand saint Denis, que rien (de ce qui) se présentait devant lui capable d'amour ou de crainte, ne se pouvait garder d'en rapporter toujours, par une certaine nécessité très heureuse, quelques grandes impressions ou de l'une ou de l'autre. Ainsi toutes ses conversations avaient la force et la vigueur des prédications plus puissantes. Jusques là qu'il n'y fallait quelquefois qu'une de ses paroles pour convertir une âme, tant il y en avait de certaines, entre toutes les autres, qu'il rendait singulièrement efficaces. Qu'il n'y fallait parfois même qu'une de ces oeillades, pour lui gagner, ou faire revenir le coeur, témoin saint Pierre ; tant il y avait de grâce, de puissance et d'attraits, au simple regard et à la moindre vue de sa divine face !

Or, comme Notre-Seigneur, en qualité de notre chef, n'a jamais eu aucune grâce qu'il n'ait versée dans ses membres, et qu'il n'ait particulièrement communiquée aux âmes plus élues, il a donné très singulièrement cette grâce à la conversation des bonnes âmes, de faire une infinité de biens au monde, par cette conversation même . Il n'est point de chrétiens qui n'aient part au Sacerdoce, dit l'apôtre saint Pierre ; comme il n'est point de chrétiens qui n'aient part au Sacrifice, dit l'Eglise. Il n'y en a point aussi qui ne soient nés prédicateurs en même temps que chrétiens et que prêtres. Et nous avons tous mission pour parler de Dieu sans cesse et de Jésus-Christ, son Fils ; pour porter la Loi de Dieu partout ; pour publier ses grandeurs, et annoncer ses justices devant la face de l'univers, et dans toutes les compagnies et toutes les assemblées...

Non seulement tous les chrétiens ont ainsi obligation de porter la loi de Dieu partout; mais ils ont encore obligation d'être eux-mêmes une vraie loi vivante et animée dans le christianisme, qui instruise partout toutes les âmes qui les regardent. Loi, qui oblige effectivement tout le monde et qui le doit un jour ou justifier ou condamner devant Dieu, mais qui le condamne même dès maintenant, dit saint Paul, puisque c'est la nature de toutes

 

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les actions de lumière de condamner toutes les oeuvres des ténèbres. Ainsi la vue d'une bonne âme dans une compagnie, n'y parlerait-elle jamais, est une prédication déjà bien efficace : son port, son maintien, sa modestie, ses habits, ses gestes, ses regards, toutes ces choses édifient. La seule montre de son visage même est une leçon publique, car Dieu a imprimé sans doute quelques traits particuliers de l'image de sa Beauté et de sa Bonté divine dans le visage des saints, qui ravit d'abord tout le monde, qui saisit tous les esprits, qui gagne tous les coeurs. La face même de leurs corps est comme le frontispice, dit Tertullien, de la beauté de leurs âmes. C'est pourquoi il est à désirer que les bonnes âmes se montrent et se produisent quelquefois. Et elles manquent à leur talent, et ne suivent pas tous les conseils de Dieu sur elles, quand elles ne le font pas. Un homme d'autorité, survenant inopinément dans un lieu où tout est en désordre, empêche d'abord tout le mal, adoucit tous les esprits, calme tous les orages. Or il n'est point d'autorité, sur la terre, égale à celle que donne la sainteté. Les bons et les méchants, lorsqu'elle est bien sincère et reconnue pour telle, ont une vénération pour elle dont ils ne sauraient se déprendre ; et vous diriez qu'elle imprime en eux secrètement le même honneur et le même respect en quelque façon que tout le monde doit à la Divinité, comme si chaque âme qui possède la sainteté était parmi nous et au regard de nous tous une certaine Divinité incarnée...

 

Car ne voyant jamais bien le monde qu'en l'entendant parler, - ce qui fit dire à cet ancien, s'adressant à un jeune homme qu'on lui avait amené pour le connaître et en porter jugement, Parle mon fils, afin que je te voie; et à Notre-Seigneur Jésus-Christ, que la bouche parle de l'abondance du coeur; et que comme s'il n'est pas possible que les mauvais disent de bonnes paroles, il n'est pas possible non plus que les bons en disent de mauvaises, tout arbre portant son fruit selon sa qualité - ne voyant donc bien jamais le monde qu'en l'entendant parler, quelle sera la conversation d'une âme sainte; et quelles impressions fera-t-elle de Dieu dans toutes les compagnies, lorsque non seulement on la verra au dehors par tout son port et maintien extérieur, mais encore on la verra, pour ainsi dire, par toutes ses paroles, jusqu'au plus profond de son âme, où est toujours sa principale beauté, aussi bien que de l'Epouse et de la Sunamite.

C'est cette sainteté de leurs conversations que Dieu demande davantage aux gens de condition. Ce n'est à beaucoup d'autres que le dernier de leurs talents, que cette conversation; à eux, c'est

 

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le premier. Ils sont nés pour l'exemple, et voilà pourquoi ils ne doivent jamais chercher, dans leur conversation ni la pure récréation et divertissement de leur Esprit, ni d'y satisfaire simplement aux lois de la civilité, mais toujours quelque sorte d'occupation. Dieu nous est représenté dans les Saintes Ecritures comme jouant dans le monde, dans lequel cependant il a une occupation perpétuelle, pour nous apprendre que, dans notre jeu même, nous devons nous occuper...

Mais à quoi nous occuper, me direz-vous, dans nos divertissements mêmes ? A y jeter ,toujours quelques paroles pour y profiter à quelque âme ; à n'y en dire jamais aucune, à plus forte raison, qui puisse nuire.

Profitez ainsi de toutes vos paroles, Messieurs de qualité, et n'en dites point, si vous pouvez, par où vous ne gagneriez sur les âmes quelque chose pour Dieu. Composez toujours vos conversations à cette grande fin. Et comme cet ancien empereur, qui, ayant passé un jour sans se faire quelque nouvel ami, disait en le regrettant : J'ai perdu le jour d'un ami, tenez cette conversation-là pour perdue, où vous n'aurez pas fait quelque impression de Dieu dans les âmes, soit leur parlant de lui, pour le faire toujours connaître et aimer de plus en plus, soit défendant sa cause et soutenant son parti et le parti de la piété, toujours en quelque chose. Prudemment mais généreusement ; doucement, mais fortement; délicatement, mais avec poids et véritable effet. (L'Esprit du Christianisme, I, pp. 565-579.)

 

§ B. - L'amour du prochain.

 

Mais il y a quelque autre chose, et bien plus difficile : c'est l'amour du prochain : savoir, d'une créature qui, quelques perfections qu'elle puisse avoir en la terre, a mille imperfections aussi mêlées parmi; d'où vient qu'attirant d'un côté, elle rebute de l'autre. Mais en qui se rencontre même fort souvent, au regard de nous, de notre esprit, de nos inclinations, de tout ce que nous sommes, mille sortes d'antipathies et de contrariétés : fondement de mille contradictions, qui nous rendent souvent d'une alliance et d'une société non guère moins aisée que celle de la lumière et des ténèbres, du jour et de la nuit, des anges et des démons.

Et cependant, il nous faut aimer cette créature, nonobstant ses défauts et avec toutes nos antipathies et les siennes. Et il nous la faut aimer, chose étrange ! dans tout l'univers... N'y ayant

 

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point d'homme sur la terre, tel qu'il puisse être, qui ne soit notre prochain, et qui, en cette qualité, n'ait droit à notre amour et ne soit en quelque façon propriétaire de notre coeur, comme il l'est du sien même.

C'est-à-dire, il nous faut aimer, pour Dieu et parce que Dieu nous l'a commandé, un monde de créatures, si on ne regarde que ce qu'elles sont par elles-mêmes, très indignes de tout amour.

Une infinité de corps mal faits, d'aveugles, d'estropiés, de tordus, de bossus; une infinité d'esprits encore plus mal faits, et plus disgraciés de tous les dons de la nature, mais du Dieu même de la Nature; d'ingrats, de fourbes, de libertins, de cruels, de barbares, d'insupportables; de propres ennemis de nous-mêmes enfin, en la plupart de ces mauvaises qualités, et quelquefois en toutes.

Et il les faut aimer, non du bout des lèvres tant seulement ou de le superficie de l'âme, pour ainsi dire, mais du plus profond de son coeur, et sans aucune feinte. Et leur souhaiter à tous, comme à soi-même, non quelques petits biens, mais le souverain bien; non de longues années, mais l'éternité même; non quelque chétive gloire, mais la gloire de Dieu dans cette Eternité.

C'est trop peu dire qu'il le leur faut souhaiter ; il le leur faut procurer ; et le leur procurer de toute 'sa puissance, comme il le leur faut souhaiter de tout son coeur. Ce n'est pas encore assez, il faut croire très fermement que nous ne vivons sur la terre, dans le dessein de Dieu, en toute la société que nous avons avec les hommes, que pour attirer avec nous dans le ciel, en témoignage de l'amour que nous devons à Dieu; car c'est par là proprement que nous le lui témoignons avec assurance et en vérité : que pour attirer, dis-je, avec nous dans le ciel tous les hommes du monde. Nous liant très fortement pour cette grande fin, avec tous nos semblables sur toute la face de la terre, dans le corps de l'Eglise, et dans l'esprit de la vraie charité, pour n'aller jamais à Dieu qu'avec tout le monde. (L'Esprit du Christianisme, I, pp. 584-589.)

 

§ C. - morale et Religion.

 

Et puis, toute action humaine, à qui il ne manque rien selon les lois de la Morale et de la Philosophie civile et naturelle, n'est pas une action qui vous plaise, ni qui vous touche le coeur, ô mon Dieu ! Elle peut bien nous recommander devant les

nu.

 

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hommes, mais non pas devant vous... Pour être comme vous la demandez, il faut qu'elle soit chrétienne, et selon Jésus-Christ... Il faut qu'elle soit surnaturelle et fondée en la foi, puisqu'il est impossible de vous plaire sans la foi. Il faut qu'elle soit faite pour vous, comme auteur de la grâce et du monde nouveau, de la nouvelle créature, du nouvel homme ; et non pas seulement comme auteur de la nature et du monde visible. Il faut qu'elle tende à vous, comme vous êtes en vous-même, ad Deum ut est in se, et comme vous remplissez de vous-même dans la gloire et dans l'éternité les coeurs de tous vos saints. Il faut qu'elle ne cherche rien de la terre en la terre, ni du ciel même dans le ciel que vous seul... Il faut qu'elle vous envisage, qu'elle vous fasse hommage, qu'elle vous embrasse en la plénitude de votre Divinité ; en la Trinité de vos Personnes, comme Père, comme Fils, et comme Saint-Esprit. Car c'est ainsi que vous êtes et que vous subsistez en vous-même, et on ne vous regarde point selon la foi qu'on ne vous regarde ainsi. Et, partant, qu'elle vous envisage encore, qu'elle vous fasse hommage, et vous embrasse dans la pluralité de vos natures en la seconde de vos Personnes, par le mystère adorable de l'Incarnation, car vous n'êtes pas aussi désormais seulement Dieu ; vous êtes homme de plus, Homme et Dieu, Dieu et Homme tout ensemble, en la Personne de Jésus-Christ. Enfin il faut qu'elle soit... en nous une oeuvre du Saint-Esprit, qu'elle en ait tout l'impression, toutes les marques, et tout le caractère devant vos yeux, afin d'être faite entièrement selon... votre bon plaisir,... afin qu'étant pleine, et que n'y trouvant rien à redire, elle ne ressemble pas à celles de cet évêque de l'Apocalypse, à qui vous dites : Non invenio opera tua plena, ou de ce roi profane, en Daniel, à qui vous faites écrire par une main invisible : Appensus es in statera, inventus es minus habens. (L'Esprit, IV, p. 409-418.)

 

§ D. - Les Bénédictions des Etats.

 

Bénédiction aux Ministres d'Etat, qui ont toujours, non seulement auprès d'eux, mais encore par toutes les provinces, de perpétuels surveillants et pensionnaires du Prince, pour être incessamment. informés du véritable état de toutes choses partout. De tout le mérite des plus grands hommes en toutes conditions : de tout le démérite des méchants et les plus déréglés. Afin que, tenant un fidèle registre de toutes les choses et de toutes les personnes, ils les puissent mettre parfaitement en temps et lieu dans

 

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le rang et dans l'ordre où elles doivent être toutes perpétuellement mises devant les yeux et à la face du Prince.

 

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Bénédiction aux Confesseurs qui, aimant mieux gagner leurs pénitents pour Jésus-Christ que pour eux-mêmes et qui, surmontant en cela au regard des personnes de condition, mais particulièrement au regard des grandes dames, la plus grande de toutes les tentations, et qui est celle de retenir sur elles à quelque prix et danger que ce soit, le plus grand, le plus délicat et le plus délicieux de tous les empires, qui est celui qu'on possède sur les âmes, sur les esprits et sur les consciences, comme il n'y a guère de personne qui ne soit bien aise d'être flattée au plus fort même de la pénitence, ne les favorisent point dans leurs inclinations et les désirs de leur coeur, dans les passions de leurs âmes, dans les affections et les délices de leur chair, et qui ensuite pour ne leur mettre pas plus de doux coussins et accoudoirs sous la tête, toutes les fois qu'ils offensent, ne cherchent jamais à forcer et à contraindre malgré elle la loi de Dieu à s'accommoder à tout ce qu'ils veulent : mais les contraignent toujours plutôt eux-mêmes, de quelque condition qu'ils soient, de s'accorder avec la loi de Dieu, et de ployer humblement sous elle; à moins de quoi, ils les abandonnent, leur déclarant civilement et humblement, mais pourtant fortement et généreusement, qu'ils aiment mieux les quitter, que de les perdre en les flattant et en les abusant, et que de se perdre avec eux ; qu'ils en pourront trouver peut-être de plus habiles qu'eux et de plus résolutifs de toutes sortes de doutes, mais qu'ils craignent d'en trouver de plus présomptueux ; qu'il y a eu de tout temps de faux prophètes, et que les grands sont toujours le plus en danger de n'en avoir point d'autres, pour les conduire et pour leur promettre une paix qu'ils ne leur garantissent jamais, parce que Dieu n'est point de la partie, et qu'il ne la leur donne point avec eux. Mais qu'ils ne veulent pas être du nombre de ces faux prophètes, parce qu'ils ne savent que c'est que de tromper ni d'affronter personne, combien moins les plus grands et les plus grandes du monde.

 

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Bénédiction aux Prédicateurs qui, tout occupés à publier dans les chaires de vérité les seules louanges de Dieu et de ses Saints,

 

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ne s'amusent jamais à y publier les louanges des grands, de qui ils ont reçu ou attendent quelques faveurs ; comme le font quelques-uns qui, par le plus grand de tous les sacrilèges et de tous les adultères, faisant trafic de la plus sainte et de la plus sacrée chose du monde, qui est la parole de Dieu, pour s'acquérir par elle la bienveillance et la grâce, non de Dieu, mais des hommes, et singulièrement des grands, adulterantes verbum Dei, ne la débitent ordinairement devant eux qu'avec tous les artifices dont ils se peuvent aviser, pour les flatter par elle, et pour en attirer, comme avec des filets de tissure imperceptible tant elle est délicate, tout ce qu'ils en espèrent : ne cherchant ainsi jamais à les gagner que pour eux-mêmes, jamais pour Dieu.

Bénédiction aux Prédicateurs, qui prêchent toujours également aux grands comme aux petits, la pure vérité de l'Evangile. Et qui ne la déguisent jamais selon les affections des coeurs et l'inclination de la chair et du sang. Qui prêchent toujours tout l'Evangile, soit promettant ou menaçant, soit consolant ou foudroyant; soit éclairant agréablement de ses divines lumières, ou reprenant et tançant aigrement de ses plus sévères censures. Qui le prêchent toujours tout entier pour tous ou contre tous, en toute vérité, sans aucune insolence.

Bénédiction aux Prédicateurs, qui ont trouvé le secret, avec le Roi Prophète, d'annoncer même à la face de tous les grands, de la manière la plus délicate du monde, mais la plus efficace en même temps, toutes les paroles de la bouche de Dieu. Qui ont trouvé comme lui le secret de tout dire, de dire tout sans flatter, de dire tout sans choquer. Qui, nouveaux artisans de mille artifices et secrets d'éloquence, pareils à l'éloquence du prophète Nathan, ont trouvé l'industrie de ne jamais choquer, quoique pourtant ni ils ne cachent jamais rien, ni ne flattent jamais. Car voilà les trois choses à quoi tous les prédicateurs des grands doivent perpétuellement s'étudier. La première, à ne les choquer pas, car il les faut attirer, et non pas les rebuter. La seconde, à ne les flatter pas ; car ce n'est pas la flatterie qui les sait le mieux gagner : c'est la sincérité, c'est la charité, c'est le vrai zèle, quand ils ne peuvent pas douter que l'on en ait pour eux. Le troisième, c'est de ne leur rien cacher de toute la loi de Dieu, afin que, la connaissant toute, ils la puissent accomplir et qu'ils ne soient pas de ceux qui, ne la gardant qu'en quelques-uns de ses articles, sont autant sujets à la damnation éternelle que s'ils ne l'avaient gardée en aucun de ses points.

 

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Bénédiction aux Religieux qui, véritablement épris d'un très sincère amour de la pauvreté, pour imiter cordialement en cela la divine pauvreté de Jésus-Christ, se dépouillent pour jamais de toute propriété de biens en particulier et même de toute affection d'abondance et de surabondance de biens en commun. Car qu'est-ce de ne rien posséder sous le titre de propriété, si rien ne manque jamais sous le titre d'usage? Et de ne rien toucher à rien par ses propres mains, si par les mains d'une riche communauté et à qui rien ne manque du tout, on touche tous les jours avec abondance, non seulement le nécessaire, l'utile et l'agréable, mais encore fort souvent le superflu même de tout cela.

Bénédiction aux Religieux qui ne se désapproprient pas moins de toute la gloire du monde par la véritable humilité qu'ils le font de tous ses biens par la pauvreté. Car, - comme les biens de la gloire sont les biens de l'esprit et qu'il ne faut pas moins à un religieux être pauvre de ses biens, pour n'avoir pas moins la pauvreté d'esprit que la réelle pauvreté des biens du corps - il doit se désapproprier de toute la gloire du monde, soit dans son particulier, soit dans le corps de sa communauté (si ce n'est qu'il la veuille très purement en l'une et l'autre manière pour la seule gloire de Dieu).

Bénédiction aux Religieux qui ne se laissent jamais tenter de la plus furieuse de toutes les jalousies, qui est la jalousie de la gloire de leur communauté, qui, leur faisant mépriser tout autre communauté, les font s'élever par ce mépris non seulement dans toute la gloire de leur propre communauté, mais encore, par elle-même, au-dessus de la gloire de toutes les autres de l'Église. En sorte que, par tous ces degrés d'élévation où est facilement toute âme qui n'a point d'humilité, le plus indigne d'un corps se trouvera bientôt lui seul, devant ses propres yeux, plus grand et plus glorieux. que tous les Ordres ensemble. L'humilité veut que l'on se désapproprie même de ses propres bonnes œuvres, qui ne sont point, en somme, comme de nous, et que nous en cédions toute la gloire à Dieu, qui, par après, nous en donnera telle part qu'il lui plaira. Combien plus demande-t-elle que l'on se désapproprie de toutes les oeuvres d'autrui et de toute la gloire qui les suit et qui les accompagne?

 

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Bénédiction aux Financiers du Roi, qui, d'abord qu'ils entrent dans les finances, posent des bornes à leur ambition, à leur avarice, à leur prodigalité, à toutes folles et insensées, à toutes iniques et insolentes dépenses.

Bénédiction aux Financiers du Roi, qui, ne se voyant pas assez forts pour résister eux-mêmes à la tentation générale, qui a corrompu jusqu'ici tous les financiers de l'Etat, qui est de ne poser aucune borne à leur ambition et à leur avarice, seraient ravis qu'il y eût une bonne règle établie pour tous ceux qui manieraient les finances du Prince, afin qu'ils ne profitassent pas à l'infini sur les peuples, sur lesquels ce ne peut jamais être l'intention du Roi qu'ils gagnent à l'infini ; et que tous rendissent compte fidèlement de ce qu'ils auraient profité de leur administration, afin que le Roi, leur en laissant un gain raisonnable, il en retirât le reste pour le soulagement des peuples et pour en diminuer d'autant à l'avenir les tailles et les subsides.

Bénédiction aux Financiers du Roi qui supposent, comme une maxime indubitable, que l'intention du Roi n'est jamais qu'ils ruinent les peuples ou qu'ils les réduisent à une si grande extrémité qu'ils soient fort proches de la ruine totale. Car c'est un crime que de mal interpréter l'intention du Roi, qui ne peut jamais être - étant toujours très raisonnable et très sainte, comme il la faut toujours supposer - telle qu'on ruine ses sujets; la ruine de ceux-ci étant sa propre ruine à lui-même. Or personne agissant de bon sens ne se veut ruiner et, partant, ce serait un blasphème de croire que le Roi le voulût.

Bénédiction aux Financiers qui croient fermement que, quand le Roi accorde un parti sur son peuple, qui doit extrêmement affaiblir et ruiner une infinité de pauvres gens, sur la ruine desquels s'élève en un instant une prodigieuse fortune de partisan, pas une de ces deux choses n'a été l'intention du Roi, comme pas une des deux n'est réglée, et qu'il n'en peut avoir que de réglée, quand il n'est pas surpris et qu'on ne lui déguise pas les choses, les lui faisant entendre de toute une autre manière qu'elles ne sont. Comme il est assuré qu'on les lui a déguisées, quand elles en viennent à ces deux extrémités de la ruine du pauvre peuple et de la prodigieuse fortune du partisan et, partant, que celui-ci ne peut jouir en conscience du droit qu'il semble avoir du Prince, parce que, ne l'ayant que par surprise et par mauvaise foi, il ne l'a pas en vérité, quoiqu'il semble l'avoir.

Bénédiction aux Financiers et partisans qui ne ressemblent pas à ceux qui sont pires que les plus grands usuriers, et qui prêtent à de plus grosses et plus exorbitantes usures aux particuliers d'un Etat, lorsqu'ils les voient fort incommodés dans leurs affaires;

 

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prêtent même à leur Roi dans les plus grands besoins de l'État, à des usures si immenses et si prodigieuses que, ne le pouvant pas ruiner Iui-même ils en ruinent totalement, à chacune de leurs grandes usures, une infinité de ses sujets. Car est-il permis d'être usuriers envers le Prince, non plus qu'envers ses sujets? et ne doit-on pas, traitant avec lui, y traiter de bonne foi et se contenter, sur lui et sur son peuple, de profits raisonnables, vu que sans doute, étant extrêmement excessifs, ils sont excessivement usuraires, et partant, en cela même confiscables par toutes sortes de saintes lois, sur ceux qui les ont mal acquis.

Bénédiction aux Intendants des Finances qui, établis par le Prince pour surveiller et donner ordre à ce qu'elles ne soient jamais maniées que par des mains toutes pures et innocentes, et qu'elles soient toutes traitées et employées comme choses sacrées ainsi qu'elles le sont en effet, puisqu'elles sont les travaux et les sueurs des peuples, puisqu'elles en sont le meilleur sang, et la plus pure substance, s'y comportent toujours très saintement et religieusement...

Bénédiction aux Intendants des Finances, qui, au lieu de régler les Finances, ne sont pas les premiers à les dérégler et à les tirer tant qu'ils peuvent à leur propre usage, à les enfermer dans leurs coffres, au lieu de ne les employer jamais que saintement aux usages publics et à ne les enfermer que dans les coffres du Roi... (L'Esprit, I, 6o6-7oo.)

 

V. - Le P. DE CLUGNY ET LA CONFESSION BRUSQUÉE (cf. t. VII, pp. 292, 293).

 

Voici, à ce sujet, un passage de Duguet, dans ses Avis propres à conserver une piété fervente. (Lettres sur divers sujets de morale et de piété, I, pp. 86, 87.)

 

« Allez (au Confesseur) tous les huit jours. S'il arrive que vous tombiez dans quelques fautes un peu plus importantes, ou par elles-mêmes, ou par les circonstances - (vénielles, néanmoins, semble-t-il) ; portez-en la confession devant Dieu pendant quelques jours ; ne vous hâtez pas d'en décharger votre conscience par une prompte confession, qui la séduirait plutôt par un faux calme, quelle ne la guérirait; et tâchez d'expier par vos gémissements et par des actions contraires, ce qu'on ne se hâte d'ordinaire de confesser que pour l'oublier. »

 

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VI. - LOUIS BAIL, LE PUR AMOUR ET LES « SUPPOSITIONS IMPOSSIBLES »

 

Les mille et mille formules de l'acte du pur amour que l'on rencontre chez nos spirituels français du XVIIe siècle les moins suspects de quiétisme, rempliraient un in-folio. Elles se ressemblent, d'ailleurs, toutes; niais en voici une qui me paraît assez originale.

« O ! s'il était possible de vous faire accroître en quelque bien, de toute là force de mon être, je voudrais vous le procurer ; je voudrais être tout désir pour vous le souhaiter.

« Si je l'avais en moi, j' y voudrais renoncer, pour vous le faire posséder... Et, si, par impossible, vous n'étiez pas ce que vous êtes, si heureux et parfait, si, aux dépens de tout mon être, vous le pouviez être, je voudrais plutôt ne pas être du tout, afin que vous fussiez ce que vous êtes, infiniment beau, infiniment parfait.

« Mais qu'est-ce de cela? Mon être est tout chétif et misérable... Mais, s'il m'était loisible d'en souhaiter un autre plus... éminent, je ne voudrais pas que ce fût pour une autre raison, sinon qu'ayant seulement l'être que vous m'avez donné, j'ai trop peu de chose à perdre pour votre amour...

« Que j'aimerais mieux n'être pas du tout, plutôt que vous cessassiez d'être... Et, quand j'aurais perdu mon être... et que remis dans l'abîme de mon néant, je ne serais plus du tout, ce ne serait qu'une créature anéantie, dont le monde s'est toujours bien passé... Mais vous, mon Dieu,... O ! tout seul. 0 ! unique vraiment nécessaire, vivez plus que l'éternité.

« O Dieu de toutes mes affections, je vous désire pour toute l'éternité vos perfections infinies; et, quand il ne s'agirait que d'une seule, si, pour wons conserver le moindre degré d'icelle, quand ce ne serait que pour un seul moment, il était nécessaire que j'endurasse des peines éternelles, quand même elles seraient pareilles ou bien plus grandes que celles des damnés, je désirerais plutôt de les souffrir que non pas de voir la perte d'une seule de vos perfections, ou d'un seul de leurs degrés...

« Quand vous me haïriez, je voudrais vous chérir ; quand vous m'étoufferiez, je voudrais respirer après vous; et quand vous me damneriez, je voudrais toujours vous aimer, à cause que vous êtes, en vous-même, infiniment beau et digne d'un amour infini. » (Les actes intérieurs d'amour de Dieu, par Louis Bail, Docteur en théologie et Sous-pénitencier de Paris. Paris, 1634, pp. 4o-51.)

 

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VII. - PAGES CHOISIES DU FAISCEAU DE MYRRHE (cf. t. VII, 2° partie, ch. V).

 

§ A. - Les activités de piété.

 

Il faut remarquer que ce dernier état porte le nom de passif, pour le distinguer des deux premiers ; ce qui ne fait pas que l'âme, quelque perfection qu'elle puisse avoir, soit entièrement passive et sans action. Car il faut nécessairement qu'elle agisse et qu'elle opère en tous les trois états. La différence qu'il y a, c'est que, dans les deux premiers, l'âme se sert de tout, tant du dehors que du dedans, pour chercher Dieu, pour le trouver et s'encourager à l'aimer; et pour ce sujet, elle met toutes ses troupes en campagne, pour venir à bout de son dessein. Il n'y a rien en sa puissance dont elle ne se serve, pour remporter la victoire et pour tâcher de s'unir encore de plus en plus à son Bien-aimé. L'imagination travaille par toutes sortes de représentations ; la mémoire rappelle tout le temps passé ; l'entendement rôde par mer et par terre, par un flux et reflux de raisonnements et de discours produisant continuellement de nouvelles pensées; et la volonté, éclairée par l'entendement, se multiplie sans cesse et sans relâche, par des actes de foi, d'espérance, de confiance et d'amour, afin de trouver place dans le sein de son Père, de son Maître et de son Seigneur.

 

§ B. - Dernier état.

 

Dans ce dernier état, l'âme opère agréablement, suavement, sans peine et sans aucun travail ; et pour faire voir qu'il est d'une nécessité absolue que l'âme agisse en cet état si parfait, il faut, premier que de recevoir toutes ces richesses et tous ces

trésors, qu'elle s'ouvre et qu'elle leur donne une libre entrée, par un véritable consentement : or elle ne peut pas consentir, étant aveugle, qu'elle ne soit illuminée et éclairée par l'entendement. Il faut donc conclure absolument que, même dans ce troisième état, l'entendement et la volonté opèrent infailliblement, mais très parfaitement, très noblement, et, pour ainsi parler, imperceptiblement.

 

§ C. - De l'opération de l'entendement.

 

Quoique l'entendement élevé par la foi illumine la volonté, il ne sait pas toutefois comment cela se fait; ce n'est plus par un raisonnement, n'en étant plus capable dans le temps de l'union

 

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de l'âme avec Dieu, mais bien par une pure notion, et une simple intelligence qu'il communique à la volonté, sans le connaître ni savoir, ne sachant pas qu'il connaisse et qu'il entende ; et si, par hasard, il connaît qu'il entend, il ne saurait dire ce que c'est qu'il entend, et comme il entend; il n'y a que ceux qui ont passé par là qui sachent ce que je veux dire.

 

§ D. - De l'opération de la volonté.

 

La volonté ainsi éclairée n'opère plus en produisant à son ordinaire plusieurs actes, en les multipliant, en les répétant, et en les renouvelant. Mais, tout au contraire, elle opère par un acte très pur, très simple et continu ; sans discontinuation, ni interruption ; ou, pour mieux dire, la volonté trouve cet acte comme tout formé en elle-même , par lequel acte elle ne respire plus que d'être toute à Dieu; et, pour jouir de son divin Amant, elle renonce à soi-même ; elle renonce à toutes les créatures ; elle renonce à la terre, au Ciel et à tout le monde ; elle n'a aucune attache, et même ne prend aucun plaisir aux dons de Dieu, pour grands qu'ils soient, elle n'a plus qu'un Dieu en but et en vue; et il n'y a que la divine essence qui la puisse contenter. (Bien entendu il ne s'agit pas ici de l'acte unique et continu que rêvent les quiétistes.)

 

§ E. - Ce simple regard de l'âme s'augmente et se fortifie.

 

Plus l'âme avance et se perfectionne dans ce dernier état et dans ce dernier degré, ce regard intérieur, ou cette vue intérieure devient plus simple, plus pure, plus claire, plus forte, plus vive, plus grande, plus excellente, plus parfaite et plus unissante l'âme avec Dieu. Il y a quelque chose dans cette belle âme que Dieu seul connaît et que l'homme ne saurait comprendre, par laquelle l'âme est imbue et pleinement informée de tout ce qu'il faut qu'elle fasse, et de tout ce qu'il faut qu'elle évite, pour être agréable à Dieu, et pour accomplir entièrement et parfaitement sa volonté en toutes choses.

Cela se forme, ou plutôt se trouve formé dans le centre et dans l'essence de l'âme, dans un instant, dans un moment et dans un clin d'oeil, sans aucun raisonnement, ni application d'esprit, qui nous soit connue. Cela pénètre l'âme, cela demeure gravé et imprimé dans sa substance, quelque dissipation qu'elle puisse avoir pour le dehors ; et cela s'augmente et se fortifie toujours en elle. La volonté y acquiesce, s'y soumet et s'y abandonne,

 

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avec une joie que nous ne saurions concevoir, ni dire, ni exprimer ; et, par ce consentement doux, suave et imperceptible de la volonté, l'âme se trouve toute transformée en Dieu, sans pourtant rien perdre de son être, de sa substance et de son essence; elle devient déiforme et semblable à Dieu : c'est-à-dire, ce n'est plus l'âme qui agit, mais c'est Dieu qui opère, qui agit et qui travaille en elle et pour elle ; cette bonté divine la réduit au néant par toutes ces faveurs, et plus elle se trouve anéantie, plus elle se trouve remplie de la divine essence, qui la relève d'autant plus qu'elle s'estime indigne de paraître devant les yeux de sa divine Majesté.

L'âme, en cet état, est toujours écrasée, elle n'en peut plus, les forces lui manquent, elle croit qu'elle va, ce coup ici, se séparer de son corps, elle ne saurait plus que faire ni que dire, elle ne sait plus ce qu'elle doit demander, elle est obligée de garder le silence extérieurement; elle demeure là comme une pauvre folle et comme tout hébétée, quoique cela ne soit pas ; sinon qu'elle sent, sans sentir ; ou plutôt qu'elle trouve en soi quelque chose, qui dit, sans pourtant rien dire : Me voilà, faites en moi, de moi et pour moi, tout ce qu'il vous plaira ; puisque je ne suis plus à moi, et que j'y ai renoncé de bon coeur, pour être toute à vous et sans aucune réserve, comme une cire molle entre les mains du cirier.

 

§ F. - « J'ai connu ».

 

J'ai connu plusieurs bonnes âmes, hommes et femmes, qui respiraient en toutes sortes de temps (et principalement après avoir communié) une odeur si suave, si odoriférante, si charmante et si agréable qu'ils en étaient surpris et tout étonnés et qui m'assuraient qu'il n'y a point d'odeur sur la terre, qui approche et qui puisse être comparée à celle qu'ils respiraient et qu'ils ressentaient dans ces temps-là.

Je me suis entretenu plusieurs fois avec certaines âmes qui, s'approchant de nos autels pour communier, trouvaient tout en repos et en paix chez elles. Et comme des soldats, qui sont en garde, se rangent à leur devoir et se mettent en haie, pour recevoir quelque grand seigneur qui fait son entrée dans la ville, l'âme, qui veut s'asseoir et participer à la table de son Maître, imite et se comporte comme ces soldats rangés en haie et à leur devoir; elle trouve par expérience en soi-même, quelque chose qui l'assure et la rend très certaine qu'elle va recevoir ce grand Dieu des armées ; et, dans le même moment, tous les sens extérieurs et intérieurs, toutes les passions et toutes les puissances

 

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se rangent en haie, je veux dire, gardent le silence, et sont dans le respect ; rien ne branle, et on ne fait point de bruit au logis, pendant tout ce temps-là, ni extérieurement, ni intérieurement.

Il y a des âmes si pleines de Dieu et de ses grâces qu'elles ne savent point là où elles sont, ni ce qu'elles font ; et bien souvent, dans ce temps-là, elles ne connaissent personne. Si elles pouvaient parler dans certaines rencontres, elles diraient des choses admirables, quoique très souvent sans suite, mais toujours bonnes et saintes. Quand on les voit en train de parler, il ne les faut pas laisser sortir, d'autant que le monde n'est pas capable de concevoir ces choses-là.

Ce ne serait jamais fait, si on voulait et si on osait rapporter seulement une partie des choses que le torrent de la grâce opère dans ces âmes élevées et choisies, pour être les épouses de l'Agneau sans tache et sans macule. Il les faut passer sous silence, pour la plus grande gloire de Dieu, qui les fera connaître par quelque autre voie, quand il le voudra ; et afin de rendre témoignage à la vérité, je proteste que c'est dans mon prochain que toutes ces choses se sont passées et se passent encore assez sou-vent, et non pas en moi.

 

§ G. - Les épreuves.

 

Outre tout cela, son entendement, ce lui semble, est dans les ténèbres et dans la dernière obscurité; sa volonté est dans un grand aveuglement et toute pervertie ; à ce qu'elle pense, elle croit ne connaître plus Dieu, et se trouve dans une grande, ou plutôt, à ce qu'elle conçoit, dans une totale impuissance de rien penser ni dire ni faire pour Dieu. Elle croit, pour ainsi dire, qu'elle est réprouvée, que Dieu l'a entièrement abandonnée et qu'il ne se souvient non plus d'elle que si elle n'avait jamais été au monde. Elle est aussi fort tentée de croire qu'il n'y a ni Dieu ni Paradis ni Purgatoire, -ni Enfer. Tout cela lui est comme insensible et ne la touche en aucune manière, à ce qu'elle dit ; elle n'est pas capable d'y penser, d'y faire la moindre réflexion et d'en avoir le moindre souvenir. Elle en demeure là, sans se hausser ni baisser, quoi qu'on lui puisse dire. Elle ne quitte pourtant pas ses exercices, quant à l'extérieur, quoiqu'elle soit persuadée qu'elle est là (j'entends dans le temps de ses oraisons) comme une bûche et comme un morceau de bois, qui n'est propre à rien. Quoiqu'elle ne sente point en soi d'aversion du péché, elle ne le commet pourtant pas, quand l'occasion s'en présente ; et, encore bien que Dieu la laisse quelquefois longues

 

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années dans tous ces états, de soi si fâcheux et si pitoyables, elle n'en fait ni plus ni moins; elle n'en dit mot, elle ne s'en plaint point, elle ne demande point d'en être délivrée ; disons plus, que la pensée ne lui vient pas d'en demander la délivrance ; demeurant immobile (comme si elle était insensible comme une pauvre stupide, comme une pauvre hébétée, et comme une pauvre folle).

Je pourrais répondre fort facilement et avec vérité que la sagesse humaine n'a jamais compris et ne comprendra jamais les desseins et les secrets de Dieu sur cette pauvre âme (en apparence), mais très riche dans son fond, quoiqu'elle ne le sache et qu'elle ne le connaisse pas; et que le coeur humain ne peut être connu et pénétré que de Dieu seul.

Je dis donc maintenant (pour satisfaire le plus simplement qu'il me sera possible à la demande qu'on m'a faite, touchant cette bonne âme qui nous parait si faible, si faillie et si dénuée, tant pour le dedans, que pour le dehors; tant pour la partie inférieure, que pour la partie supérieure; tant pour le temporel, que pour le spirituel ; et de la part des hommes et même de la part de Dieu) qu'elle n'a jamais été si agréable, qu'elle n'a jamais été si heureuse, ni si intimement unie à son Epoux, etc., et qu'elle n'a jamais tant agi, ni opéré si continuellement (mais imperceptiblement), si noblement, ni si avantageusement, comme elle fait maintenant; quoiqu'il lui semble qu'elle a tout perdu, et qu'il n'y a plus rien à espérer pour elle.

La raison, c'est que l'entretien de l'âme avec Dieu, au dedans de nous, est d'autant plus noble et plus parfait qu'il est plus dégagé de la matière, des sens et des puissances, tant inférieures, que supérieures, que moins elles y contribuent, que moins elles y participent et qu'elles y ont moins de part.

Dans le cas proposé, tous les sens et toutes les puissances y contribuent moins, et y ont moins de part que jamais. Et par conséquent, cette pauvre idiote, en apparence, ne s'est jamais entretenue avec son Epoux, si noblement et si parfaitement, au dedans de soi, comme elle fait maintenant, quoi qu'elle ne soit pas capable de le croire et qu'il soit impossible à qui que ce soit de lui persuader; (non pas par opiniâtreté, ni pour être aheurtée à son propre jugement) mais elle s'accuse soi-même, confessant ingénuement et avec une grande simplicité, que toutes ses infidélités méritent bien tout ces châtiments et infiniment au delà.

Ce qui surprend ceux qui conduisent cette pauvre abandonnée de Dieu (en apparence), quoiqu'elle lui soit plus chère que jamais;

 

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et ce qui les étonne extraordinairement, par faute d'expérience et pour n'avoir jamais rien vu ni entendu parler de chose semblable, c'est de la voir maintenant, dans un état si déplorable et si digne de compassion, à ce qu'ils croient (quoique, dans la vérité, elle n'ait jamais été mieux avec Dieu), après l'avoir vue autrefois si forte, si courageuse et si généreuse que ni le monde, ni l'Enfer, ne l'eussent pas fait trembler ; et il n'y avait rien dans ces temps-là, qu'elle n'eût entrepris et qu'elle n'eût surmonté, à la pointe de l'épée et au péril de sa vie, pour l'amour de son Dieu.

Messieurs les directeurs sont d'autant plus surpris de la voir en cet état, duquel ils ne la tireront jamais, quoi qu'ils fassent pour cela, qu'ils l'ont vue autrefois tout autrement. Ils se disent les uns aux autres, en particulier et avec grande compassion : d'où vient qu'elle raisonnait si bien autrefois, qu'elle avait de si bons sentiments, tant de courage, tant de lumières, si sensible et si zélée pour tout ce qui regarde l'honneur de Dieu, qu'elle faisait tant de bonnes résolutions, et qu'elle les exécutait encore mieux, etc., et aujourd'hui, nous n'y trouvons plus rien de tout cela.

Je dis en répondant et je réponds en disant : tant mieux, pour les raisons que j'ai alléguées ci-devant; laissons son Époux seul avec elle, il ménagera ses forces ; elle se reposera, en quelque façon, quant à la partie inférieure ; mais elle n'aura jamais de repos quant à la partie supérieure, qui travaillera plus que jamais.

 

VIII. - PAGES CHOISIES DE BILLECOCQ

 

Faute de place, j'ai dû renoncer au chapitre que je m'étais d'abord promis de consacrer au P. Billecocq et à son excellent livre : Les voies de Dieu. Toutes les voies de Dieu sont miséricorde et vérité envers ceux qui cherchent son alliance et ses lois. Paris, 1693. Du moins en trouvera-t-on ici quelques extraits qui me paraissent d'un vif intérêt. Billecocq n'est en somme qu'un autre Piny, mais moins tendu que le grand.

 

§ A. - Critique de l'action.

 

On loue les hautes vertus des âmes ferventes qui sont jour et nuit dans l'action, toujours portées au plus grand bien, et qui courent avec joie dans la voie des bonnes oeuvres ; mais le sage trouve encore de plus hautes vertus dans les âmes qui souffrent leurs maux avec l'esprit de Dieu.

 

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L'homme patient, dit Salomon, vaut mieux que le courageux. Vaincre la volonté, assujettir ses sentiments et soumettre son esprit, par une foi humble et par une souffrance paisible des injures et des maux, c'est un courage, non des hommes ni des anges, mais de l'esprit de Dieu et de la grâce toute-puissante de Jésus-Christ. C'est là le courage véritablement héroïque. Ce sont là les victoires que les martyrs et les saints ont remportées. C'est là la gloire que le monde ignore, que les superbes méprisent et que Dieu couronne.

Le patient vaut mieux que le courageux. Il y a quelque chose de plus grand, et de plus saint dans la souffrance que dans l'action. Il faut plus de vertu pour souffrir que pour agir. On se prépare à l'action, mais on souffre assez souvent des maux qui surprennent et qu'on n'attendait pas. Il y a toujours quelque chose de nous dans nos oeuvres les plus saintes. Elles ne se font point sans le choix de notre volonté qui s'y porte, et qui ne les fait que parce qu'elle les veut faire avec moins de peine, quoiqu'on ne les fasse pas toujours sans répugnance ? Mais il n'y a rien des justes dans leurs afflictions. Elles sont toutes de Dieu qui les leur envoie. Aussi ne les souffrent-ils qu'avec une patience toute divine.

Le patient vaut mieux que le courageux. L'âme qui agit toujours par l'esprit de Dieu, acquiert, à la vérité, un grand nombre d'excellentes vertus, étant dans un exercice presque continuel de piété. Mais le juste qui souffre ses maux avec confiance possède en un moment ce que l'autre n'a qu'en bien du temps. L'âme la plus courageuse ne pratique pour l'ordinaire les vertus que successivement, tantôt l'une, tantôt l'autre, selon l'occasion qu'elle en a. Mais ne se trouvent-elles pas toutes comme ramassées dans les afflictions des saints, où l'on voit toujours paraître avec éclat, en même temps la foi, l'espérance, l'amour de Dieu, la charité du prochain, l'humilité, la patience, la douceur, le renoncement de soi-même, la mortification et toutes les vertus, qui font les grands justes ? Ce que le Sage nous a voulu marquer

par ces paroles : Leur affliction est légère, mais elle les dispose à de grandes choses c'est-à-dire à tous les dons de Dieu.

 

§ B. - Connaissance expérimentale de la grâce.

 

Il est vrai aussi que nul ne sait s'il  a la grâce de Dieu, selon le saint concile de Trente et, par conséquent, si les oeuvres de piété qu'il fait tous les jours sont agréables à Jésus-Christ : ce qui n'afflige pas peu quelquefois les âmes les plus justes, parce qu'elles craignent, tout ensemble, et de n'avoir point l'amour de

 

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Dieu, qu'elles désirent néanmoins d'aimer de tout leur coeur, et de ne rien faire qui lui plaise.

Mais pourquoi nous troublons-nous de ce que nous ne savons point ce que Dieu ne veut pas que nous sachions? Est-on moins saint devant Dieu, pour ne savoir pas qu'on est saint ? Aurait-on plus de grâce et plus de vertu, quand on saurait que l'on en a? Faut-il le connaître, pour en avoir? Et combien serait-il dangereux qu'on se laissât aller dans l'orgueil, si l'on savait qu'on a les dons des justes ? C'est une ignorance heureuse, que d'ignorer le bien qu'on fait. Plusieurs se sont perdus, parce qu'ils ont cru le savoir.

Les oeuvres des saints plaisent-elles moins à Dieu, quoiqu'ils ignorent qu'elles lui agréent ? Est-il nécessaire que Dieu nous dise qu'il nous aime, pour en être aimé ? Notre avantage est que cela soit, et non pas que nous le connaissions. Dieu nous cache ce que nous lui sommes, ne désirons pas savoir ce qu'il nous est, jusqu'à ce qu'il se montre à nous dans le ciel.

Ils ont quelques mouvements intérieurs de piété, qui les font espérer qu'il est en eux ; mais il ne les en assure pas. Ils voient quelques traits de Dieu dans leurs vertus ; mais ils ne présument pas que Dieu y soit lui-même.

Ils verront là-haut face à face ce qu'ils n'ont eu ici-bas que caché. Les plus saints ne connaissent maintenant qu'imparfaitement qu'ils sont à Dieu : mais, lorsqu'ils seront devant lui, ils connaîtront clairement qu'ils l'auront adoré en ce monde, en esprit et en vérité, et avec un coeur plein d'un amour sincère, comme Dieu connaît qu'ils l'adorent et qu'ils l'aiment en effet.

Et cependant, quoiqu'ils ne sachent, ni s'ils croient et espèrent en Dieu, comme les grands justes ont toujours cru et espéré en lui, ni s'ils ont son amour, il n'est pas moins vrai pour cela, que la foi, l'espérance, la charité, ces trois excellentes vertus demeurent en eux. Et si elles y demeurent, n'est-ce pas assez? Dieu les y a mises, Il sait qu'elles y sont, cela suffit. Nous les y trouverons à la mort, si nous sommes assez heureux pour n'avoir point, en ce dernier moment, de péché qui les ait détruites. Il n'y a nul besoin que le juste connaisse ses bonnes oeuvres. Cette connaissance n'en augmenterait ni le nombre, ni le mérite. Elles font en lui le trésor dont il est parlé dans l'Evangile, qui doit être caché, pour n'être point dérobé : car ce qui est surprenant, c'est que celui qui possède les dons de Dieu se les ôterait peut-être lui-même par sa présomption, s'il savait qu'il les a.

Et on peut très bien appliquer ici cette parole du Sage : Il y a des justes, leurs oeuvres sont dans la main du Seigneur. Elles

 

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sont dans la main de Dieu, parce que c'est par lui qu'ils les font; mais elles sont encore dans la main de Dieu, et non dans 1a main des justes, qui les ont faites, parce que, selon quelque sens, Dieu les leur ôte en les leur cachant, pour les leur conserver. Elles sont dans leur coeur, mais non pas dans leurs mains, parce qu'ils ne les voient pas. Et Dieu ne veut pas qu'elles soient dans leurs mains où on les verrait, mais dans leur coeur où elles sont cachées, afin que nulle créature ne les leur ravisse. Elles sortent du coeur de Dieu, et retournent en ses mains, parce que le même amour, qui l'a porté à leur donner la grâce de les faire, le porte à empêcher qu'ils ne les perdent.

Si les justes connaissaient leurs oeuvres, elles seraient comme entre leurs mains, pour en disposer, et plusieurs peut-être en disposeraient très mal ; mais, ne les connaissant pas, ils les ont, comme s'ils ne les avaient point; ce qui empêche qu'après avoir fait le bien, ils ne le détruisent par l'orgueil qui, selon saint Augustin, est le poison de toutes les bonnes oeuvres. Et les actions des justes étant au contraire dans la main du Seigneur, où peuvent-elles être mieux conservées ? La même main invisible, par laquelle ils les ont formées, les fait croître, les nourrit et les conserve dans leur coeur, où elle les a cachées.

N'ayez point d'inquiétude de ce que vous ne savez pas, ni si vous êtes dans la grâce de Dieu, ni par conséquent si vos oeuvres de dévotion lui sont agréables. Laissez-les entre les mains de Dieu après que vous les avez faites. Elles sont bien là. Elles ne seraient pas si bien entre vos mains, c'est-à-dire si vous. les connaissiez. Dieu garde lui-même votre trésor. Peut-il être plus fidèlement et plus sûrement gardé? Il vous le découvrira au moment de la mort; et alors vous verrez avec joie tout le bien que vous aurez fait durant la vie.

 

§ C. - De l'incertitude du salut.

 

On confesse enfin que l'incertitude du salut, cette ignorance dans laquelle nous sommes de notre prédestination ou de notre réprobation, jette quelquefois les âmes les plus saintes dans des appréhensions et des peines horribles. Mais Dieu nous a-t-il créés pour l'enfer? A-t-il donné la vie pour nous donner la mort? Il nous a donné l'être pour nous donner le ciel ; et il est mort pour nous faire vivre. Nous sommes les ouvrages de ses mains, et l'image de ses grandeurs : détruira-t-il ce qu'il a fait? Fera-t-il périr l'homme dans lequel il s'est gravé lui-même ? Nous sommes le prix de son sang : perdra-t-il lui-même ce qui

 

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lui a coûté si cher? Se serait-il fait notre souverain bien, s'il voulait nous jeter dans le plus grand mal, en nous privant de Dieu? Il est tout ensemble notre Dieu, notre Sauveur, notre Père, comme il s'appelle lui-même dans les saintes Ecritures ; et toutes ces qualités si tendres et si aimables ne le portent-elles point à nous attirer. à lui, pour nous rendre heureux du bonheur dont il est heureux lui-même ?

Et si nous disons que nous sommes pécheurs et que nous ne méritons point d'être appelés enfants de Dieu et de participer à son héritage : ne nous répond-il pas lui-même que le Fils de l'homme est venu, pour sauver ce qui était perdit; qu'il est venu, non pour les justes, mais pour les pécheurs ? Peut-il vouloir nous damner après être venu, pour nous sauver?

Notre salut est entre ses mains, à la vérité, mais peut-il être en plus grande sûreté, lui qui est toute bonté et toute puissance? Qui sait mieux que Dieu nous conduire par la voie, par laquelle nous devons marcher, pour arriver au Ciel, lui qui voit nos dispositions? Qui connaît mieux que lui les grâces particulières dont nous avons besoin, pour mériter la gloire des saints, lui qui peut seul nous donner les dons sans lesquels nul n'est sauvé?

Notre salut est sans doute bien plus entre les mains de Dieu, qui peut empêcher tout ce qui nous peut perdre, qu'entre les nôtres à nous, qui sommes si portés au mal, et si faibles pour résister, et qui avons si peu de courage, pour faire le bien. Si Dieu donc abandonnait les hommes tout à fait à eux-mêmes, nul ne serait sauvé. Car quiconque se sauve ne le fait que parce que Dieu empêche par la grâce qu'il ne se damne. Et, au contraire, l'âme qui se perd, ne tombe en ce dernier malheur que par elle-même, selon cette parole de Dieu dans son Prophète : Votre perte, ô Israël, ne vient que de vous, tout votre secours vient de moi seul.

Rien ne nous peut damner que le péché, et le péché vient de nous, sans que Dieu y ait aucune part. Mais tout le secours que nous recevons, pour nous retirer du péché, ou pour nous empêcher d'y tomber, vient de Dieu seul, qui est l'unique source de notre salut.

Ainsi, bannissons de notre pensée toutes les inquiétudes qui nous accablent, par la crainte de n'être pas sauvés : ce qui ne vient assez souvent que de l'amour-propre. Plusieurs craignent de perdre Dieu, non qu'ils l'aiment, mais parce qu'ils s'aiment eux-mêmes. Ils craignent, non d'être privés du ciel, mais de

 

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tomber dans l'enfer. Et si Dieu n'avait pas fait d'enfer, peu se mettraient en peine d'aller au ciel.

Mais, soit que ce soit par motif de crainte, soit que ce soit par principe d'amour que l'incertitude du salut nous jette dans le troublé, cessons de nous troubler. Abandonnons notre salut à Dieu. Il y pense, et il l'aime plus que nous. Car pourquoi, s'étant fait homme, a-t-il pris le nom de Sauveur? Est-ce en vain qu'il porte ce nom? N'est-ce pas parce qu'il s'est chargé de notre salut.

 

§ D. - L'acceptation hypothétique de l'enfer.

 

Peut-être veut-on bien que l'on rapporte ici ce que l'on a su d'une âme, à laquelle la crainte d'être réprouvée a fait souffrir d'horribles peines. C'était une âme très vertueuse, fidèle à Dieu en toutes choses, et toute remplie de son amour, qu'elle ne s'imaginait pas néanmoins avoir, parce que Jésus-Christ lui cachait, par ses peines mêmes, les grands dons dont il l'enrichissait tous les jours.

Mais, quoiqu'elle fût si digne de Dieu, elle se figurait sans cesse qu'elle ne le verrait jamais, croyant être du nombre de ceux que Dieu a réprouvés, non qu'elle s'abandonnât dans un vrai désespoir, parce que c'était un péché qu'elle ne voulait pas faire. Mais l'espérance en Dieu, qu'elle avait cependant dans le fond de son âme, agissait apparemment si peu en elle que, bien loin de sentir le moindre mouvement qui la portât à espérer en Jésus-Christ, elle n'avait au contraire que des pensées et que des sentiments d'un continuel désespoir, qui la faisait gémir nuit et jour, Elle se regardait déjà comme dans l'enfer, et on ne pense qu'avec frayeur à ce qu'elle souffrait dans cet état si affligeant.

Elle tremblait, elle frémissait, on la voyait pâlir d'horreur, à la vue des tourments de l'enfer, qu'elle croyait être préparé pour elle. Et, lorsqu'elle pensait à la haine que les damnés portent à Dieu, et qu'elle se représentait les blasphèmes exécrables qu'ils vomissent contre lui, cette pensée seule était déjà pour elle un enfer très cruel.

Eh quoi! disait-elle, nuit et jour, à Dieu même, toute pénétrée de sa douleur, O Dieu de toute bonté, de tout amour, vous haïrai-je, et vous blasphémerai-je éternellement ? Vous, ô grand Dieu, qui êtes digne de toute gloire, de tout honneur, de toute bénédiction, de toute louange ! Moi, ô Dieu de miséricorde, qui ai été si souvent comblée de vos dons, quoique j'en use si mal! O Dieu, qui m'avez créée pour vous, serai-je pour toujours séparée

 

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de vous? N'aimer et ne bénir jamais Dieu, le haïr et le blasphémer toujours, ne voir jamais ce Dieu si grand, si parfait, dans lequel seul est tout mon bien, ô enfer! ô enfer ! ô enfer, s'écriait-elle ! Elle ne pouvait se résoudre à des choses, qui lui paraissaient si impies et si criminelles, et qu'elle savait n'être propres qu'aux démons, et sachant néanmoins aussi qu'on n'aime et qu'on ne bénit pas Dieu dans l'enfer, où au contraire on le blasphème et le haït toujours et où on ne le voit jamais, elle tombait dans une tristesse affreuse qui l'accablait. Et la mort lui aurait été moins amère et moins sensible que la douleur qu'elle portait partout, comme un enfer, qui la suivait en quelque lieu qu'elle allât, Ceux qui la conduisaient n'épargnaient ni temps, ni soins, ni charité, pour la consoler dans cette affliction si extrême. On tâchait de réveiller souvent par tous les motifs de la miséricorde infinie de Dieu, et par les grands mérites de Jésus-Christ, son espérance qui paraissait tout assoupie, et même comme morte en elle. On lui mettait souvent devant les yeux les grâces particulières qu'elle avait reçues tant de fois du Sauveur. Et on s'efforçait de lui faire comprendre que Dieu ne les lui aurait pas faites, s'il la voulait damner.

Mais toutes les raisons les plus touchantes ne la touchaient nullement. Et elle demeurait toujours dans la pensée de sa réprobation. Et cette pensée si cruelle lui servait déjà comme d'un démon, pour la tourmenter.

Les moyens ordinaires dont on se sert pour retirer les âmes de semblables peines, étant donc inutiles pour celle-ci, son confesseur en conçut un tout extraordinaire. Je ne crois pas, lui dit-il, que vous soyez damnée ; mais, si Dieu veut que vous le soyez, il faut faire maintenant ce que vous ne ferez point alors : il faut vous y soumettre de bon coeur, et bénir et aimer de toutes vos forces en cette vie celui que vous haïrez et que vous blasphémerez dans l'éternité.

Elle ne reçut ce conseil, si surprenant et si affreux, qu'en tremblant et qu'en soupirant. Et on connut, par l'abondance des larmes qui tombèrent de ses yeux, combien était grande la répugnance de son coeur à suivre un conseil si nouveau et si rude, qui la portait à consentir à sa perte éternelle : ce que nul, qui a la foi et l'amour de Dieu, ne peut faire sans une peine horrible. Elle promit néanmoins de le suivre. Et, pour l'exécuter, elle se retira dans une église, où était exposé le Sacrement adorable de nos autels.

On lui conseillait de consentir à ne voir jamais Dieu dans le

 

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ciel, et elle le cherchait dans son Sacrement, pour avoir au moins le bonheur de posséder pour un peu de temps, par la foi, dans ce mystère, celui qu'elle croyait qu'elle ne verrait point éternellement dans le Paradis.

Mais, grand Dieu, vous savez seul ce qui se (passa) en son coeur, en votre divine présence, lorsqu'elle voulut former l'acte de cette soumission si effroyable qu'on lui avait conseillé. Ses peines se redoublèrent, et elles devinrent incomparablement plus grandes qu'elles n'étaient auparavant. Elle se sentit saisie d'une tristesse qui l'aurait fait mourir, si Dieu ne l'avait soutenue, pour en tirer la gloire qu'il en tira ensuite. La crainte, la frayeur, le désespoir s'emparèrent également de son coeur et de son esprit ; et elle entra dans une sorte d'agonie, qui réduisit son corps dans une langueur véritable. Le feu éternel de l'enfer qu'elle craignait ; la privation de Dieu qu'elle aimait uniquement; la rage, la haine, les blasphèmes, les malédictions des damnés, dont elle avait sans comparaison plus d'horreur que de l'enfer même ;. tout cela se présentait en même temps à son imagination déjà troublée, pour la troubler davantage, et l'accablait d'affliction.

A peine pouvait-elle se posséder, lorsqu'elle sentait qu'étant damnée, elle brûlerait toujours dans les flammes dévorantes, comme les appelle l'Ecriture, sans toutefois en être jamais dévorée; et que, non seulement elle ne verrait jamais Dieu, mais qu'elle le maudirait toujours. Il faut avoir autant d'amour pour Dieu qu'en avait cette âme si sainte, pour comprendre combien une pensée si noire et si sacrilège l'affligeait au dedans encore plus qu'il paraissait au dehors.

Mais nonobstant son extrême douleur et l'effroyable répugnance qu'elle avait à se soumettre à une chose qui l'aurait rendue malheureuse pour toujours, si elle lui était arrivée, après avoir longtemps combattu, elle fit enfin, en cette manière si humble et si touchante, cet acte de soumission à la volonté de Dieu, qu'on lui avait conseillé de faire. Et elle le fit en ce peu de paroles, parce que son abattement et ses soupirs ne lui permettaient point d'en dire davantage : Je me soumets, mon Dieu, à être damnée, si vous le voulez, pour votre gloire. Et, en prononçant ces paroles qui font frémir, lorsqu'on y pense seulement, elle se fit un si grand effort, que s'étant rompue une veine,. elle jeta du sang par la bouche.

Mais, comme si ce sang eût éteint pour elle tout le feu de l'enfer; et comme si cet acte de soumission d'être privée de Dieu, qu'elle venait de faire, l'eût déjà mise au contraire en

 

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possession de Dieu, bien loin d'avoir encore la moindre crainte d'être réprouvée, elle conçut dès lors une si ferme espérance en Dieu qu'elle se tint comme assurée de son salut.

Toutes ses peines se dissipèrent. Sa tristesse fut changée en joie, son désespoir en confiance, ses troubles en paix, et ses craintes en amour d'enfant, qui est toujours comme assuré de posséder l'héritage de son père. Et elle demeura, le reste de sa vie, dans un calme le plus tranquille du monde. Elle attendit ensuite tous les jours en repos l'heure heureuse de voir Dieu. Et Dieu n'avait attendu d'elle que cet abandonnement à ses ordres, pour la délivrer de sa tentation.

On laisse aux plus spirituels à juger si ce conseil est à donner à tout le monde, en de semblables peines. On voudra bien qu'on dise ici ce qu'on en pense. C'est que, si cela jetait une âme dans le découragement et l'empêchait de travailler de toutes ses forces à la vertu, se persuadant, par là, qu'il ne servira de rien qu'elle le fasse, puisque aussi bien elle se soumet à ne jouir jamais de la récompense que Dieu donne à ceux qui ont travaillé pour sa gloire, on ne croit pas pour lors qu'il faille se servir de ce moyen si extraordinaire, pour la retirer de ses peines. Et il est aisé de voir qu'il lui est plus avantageux de souffrir que d'abandonner la vertu.

Mais si, en lui conseillant ce qu'on a dit de l'âme dont on vient de parler, elle n'a ni moins d'amour pour Dieu, ni moins de zèle pour la piété, on ne voit pas d'inconvénient qu'on le fasse. Car, si saint Paul disait qu'il eût désiré de devenir anathème, d'être séparé de Jésus-Christ pour ses frères, pourquoi ne pourrait-on pas, par la dernière mort de soi-même, se soumettre à être privé de Dieu, s'il le fallait pour sa gloire ?

On ne voudrait pas néanmoins non plus donner ce conseil, lorsque les peines qu'on peut avoir par la crainte d'être réprouvé ne sont qu'ordinaires, c'est-à-dire telles que sont celles que souffrent ordinairement presque toutes les âmes qui ont quelque vue de l'éternité.

On ne conseillerait d'user de ce remède extraordinaire, que lorsque le mal est extraordinaire aussi, c'est-à-dire quand les peines sont si violentes, que nul des motifs communs qu'on donne aux âmes, pour les en retirer, ne font aucun effet sur elles. Dans ces sortes d'occasions, qui sont rares, les directeurs en oseront selon leur prudence, et selon la connaissance particulière qu'ils ont des âmes qu'ils conduisent.

Mais, quoiqu'il en soit, on voit, par là, que rien n'est plus capable

 

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de faire cesser nos peines que de nous soumettre à la volonté de Dieu, dans tous nos maux, soit du corps, soit de l'âme, laissant à la divine Providence à nous en délivrer, quand il lui plaira de le faire.

Peut-être n'avons-nous point assez de vertu pour nous abandonner à ses ordres, s'il nous voulait priver du ciel. Mais au moins, disons-lui, de coeur et de bouche, ce que lui ont dit tant de saints dans leurs afflictions : Seigneur, brûlez-moi en ce monde, mettez-moi en pièces durant cette vie, ne m'épargnez pas maintenant, afin que vous me pardonniez dans l'éternité. Et ne serons-nous pas encore trop heureux, si les maux que nous souffrons ici-bas nous délivrent de ceux que nous méritons de souffrir après la mort?

 

IX. - LES THOMASSIN ET LA PROVENCE

 

Je n'ai pu faire état, dans le tome VII, des précieux renseignements qu'a bien voulu me communiquer sur les Thomassin, le savant conservateur de la bibliothèque Méjanes, mon cher ami Edouard Aude. Non, paraît-il, les Thomassin ne nous viennent pas de Bourgogne., « Jean-André Thomassin, marchand d'Aix, fut anobli par Lettres patentes du roi René », en 1478. L'arrière-petit-fils de celui-ci, « Jean-André Thomassin... acquit la terre d'Ainac et un office de Conseiller au Parlement d'Aix, l'an 1569. Cet André Thomassin mourut l'an 1592. On lui fit de magnifiques funérailles : plusieurs flambeaux furent portés par des pauvres avec l'écusson de ses armes, d'or au sautoir d'argent ou croix de saint André, qui sont les armes parlantes d'André, nom patronymique des Thomassin. Ils ont ensuite quitté le nom d'André et les armes. » Ainsi, Barcilon de Mauvans, dans sa « Critique (manuscrite) du nobiliaire de Provence » Le même Barcilon veut aussi qu « Honoré-André Thomassin, fils de Jean, Jean l'anobli », ait été « taxé comme nouveau chrétien de race judaïque au rôle d'Aix, en exécution de la déclaration du roi Louis XII de l'an 1512, à la poursuite du Premier Président Gervais de Baumond ». Néanmoins, m'écrit E. Aude « au cours de ses fouilles dans les archives notariales aixoises, M. J. de La Calade a retrouvé ce personnage (Jean André, l'annobli) ; marchand (de draps probablement). Mais, nulle part dans les actes, il n'est qualifié de juif, ce qui tendrait à infirmer l'opinion de Barcilon, que les Thomassin étaient des juifs qui furent convertis sous Louis XII. »

 

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« Louis de Thomassin (le nôtre) est né le 28 août 16 19 dans la maison qu'habite actuellement l'archevêque d'Aix ; maison qui fait le coin à gauche en sortant de la rue Loubet pour aller dans la rue du Séminaire. Son père, Joseph de Thomassin était seigneur de Taillas et du Loubet. »

 

X. - LA VIE MYSTIQUE ET LE DOYEN DE SAINT-PAUL

 

Voici quelques textes que j'emprunte à un ouvrage récent de M. W. R. Inge, Doyen of Saint Paul - Personal religion and the life of devotion, Longmans, 1924 - et qui m'ont vivement intéressé. Comme l'on sait, M. Inge est une des autorités les plus considérables d'aujourd'hui en matière de mysticisme. (Ses Bampton Lectures, ses deux volumes sur Plotin, etc.). On n'ignore pas non plus qu'il pousse l'antiromanisme jusqu'à la frénésie. On n'est pas, d'ailleurs, moins attique, plus réfractaire à l'exquise tradition des scholars anglais. Je doute fort qu'il ait en belle place, dans sa deanery, le portrait de son prédécesseur, Dean Church, ce modèle incomparable de l'humaniste chrétien. Profondément religieux néanmoins, humain jusqu'à la tendresse, et qui n'a pas craint de nous révéler- comme dit ici l'évêque de Londres - a le secret de sa propre vie intérieure », dans ce petit livre écrit « in memoriam filiolæ dilectissimæ ». A qui veut scruter les profondeurs déconcertantes de l'âme anglaise, je conseillerais de lire parallèlement les Outspoken essays du sombre Dean, et ce petit livre dévot, sans omettre dans celui-ci, le poème latin du début :

 

Filia, non ullos obliviscenda per annos...

Illa meum complexa caput, a Pater optime, dixit

« Scisne, pater, quantum te tua filia amet ».

 

§ A. - Panmysticisme.

 

The mystical sense is so far from being a rare endowment, or an abnormality, which we may hesitate whether we should class as pathological, that it is, in one or other of its forma, almost universal. Philosophera and contemplatives alike start with the state of consciousness which arises in prayer, in communion with nature, and in love. This state of consciousness is given tous ; it is a fact of experience. It h a sacred and mysterious faculty of our nature, which does not carry with it an explanation of itself, and which

 

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is evidently capable of being strengthened by cultivation, like any other faculty. To this quest some of the acutest minds and some of the noblest characters have devoted themselves.

 

§ B. - La surface et la cime de l'âme : « Animus et Anima ».

 

The mystic quest begins in every case with an inward call felt in a moment of vision (1). It produces a sense of dissatisfaction with ordinary experience, with these superficial aspects of life with which we are usually content (2). It awakens a great desire and longing to get nearer to the heart of things, and a hope that in doing so we may be rid of some of the discord and limitation and evil with which we are surrounded in this world, and which not only surround us, but infect us, clogging and hampering our freedom and blinding the eyes of the soul. The discord within is even more painful than the discord without ; and we remember that, at the moment of vision, we seemed to have somehow escaped from it. We escaped from it - so it seems to us when we reflect upon what we then felt by escaping from ourselves. We did not feel as if our ordinary self was in communication with the Divine Spirit, but rather as if the Divine Spirit had for the time transformed our personality, raising it to a higher state in which it could breathe a purer air than that of earth, and see something of the invisible (3). All forms of the mystical experience give the same impression of self transcendance : whether we pray, or yield ourselves to the « something more deeply interfused», in the life of nature, or enter into that perfect sympathy with another person, when the two are « no more twain but one », there is the same assurance that the partition-walls of individuality have broken clown, and yet that at such moments we are more truly alive and more fully ourselves than ever be fore.

 

 

(1) Bien que manifestement M. Inge prenne ici « vision » au sens large, je crois qu'en parlant ainsi, il tend, plus ou moins à faire l'expérience mystique beaucoup plus extraordinaire qu'elle ne l'est en effet.

(2) Ici encore, pour ma part, je m'exprimerais autrement. Cette « dissatisfaction » n'est pas le résultat de l'expérience mystique, elle est cette expérience elle-même, ou, mieux encore, l'envers négatif de cette expérience.

(3) Distinction capitale, et qui prouverait, à elle seule, que la philosophie du mysticisme n'a rien de commun avec le panthéisme ; mais, distinction, que le dogme de la grâce sanctifiante rend tout ensemble plus solide et plus limpide. C'est pour n'avoir pas fait état de ce dogme que M. Inge tend à donner à la vie mystique un caractère d'expérience sensible qu'elle n'a pas nécessairement.

 

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Thus the subject of this experience, when he reflects on what he has seen and felt on the holy mount, is driven TO DISTINGUISH A LOWER FROM A HIGHER SELF, and to connect the disquietude of his inner life with the lower self... Hence the severity of the purgative stage of the mystic's discipline : the wishes to break the bonds which confine him to the lower life (1).

 

§ C. - L'extase et les à-côté sensationnels de la vie mystique.

 

In the best mystical writers, (the mystical trance) occupies less space than is usually supposed. In Neoplatonism it is, as it were, superimposed on a system which in the main is logical and rationalistic (2). It was, for thinkers of this school, an exceedingly rare experience... In the mysticism of the cloister, it fills a larger space and is regarded rather differently. « Mystical theology » came to be closely connected with strange stories of supernatural visitations... The official mystical literature of the Roman Catholic Church is net very edifying reading. It is true that the best guides instruct their consultants not to overvalue these experiences, and even tell them that they are frequently sent to encourage a beginner in the spiritual ascent (3).

 

§ D. - Sur le « mysticisme passionnel ».

 

The mystical temperament has a strong tendency to organic enjoyment (4). So, quite unconsciously, the mystical experience has in

 

(1) Ainsi toute vie mystique exige de soi l'effort ascétique. Inge montre fort bien que la vie mystique exige l'ascèse.

(2) C'est précisément par ce rationalisme foncier que Plotin se distingue des mystiques chrétiens.

(3) Ce que dit ici M. Inge de la place excessive faite chez nous à ces phénomènes extraordinaires est vrai, mais il aurait dû remarquer aussi que notre théologie mystique plus elle progresse, plus elle incline à réduire le prix de ces phénomènes, et surtout à ne pas les faire entrer dans la définition de la mystique. Tout le présent volume, à lui seul, montrerait assez que cette évolution ne date pas d'hier, et qu'elle ne nous pas été imposée par les psychologues contemporains.

(4) Malgré quelques concessions que je ne ferais pas, on voit que M. Inge n'a pas été converti par M. le baron Seillière à la philosophie qui identifie mysticisme et luxure. Nos maîtres nous permettent d'être beaucoup plus affirmatifs. J'ai dit et redit à quel point ils se défient tous des « consolations sensibles ». C'est qu'aussi bien leur philosophie dissipe d'elle-même toute confusion sur ce point. La cime de l'âme est hermétiquement fermée à tout le sensible. La remarque de M. Inge sur cet élément de « awe », qui atténue dans l'expérience religieuse ce que l'élément de tendresse pourrait avoir de trop vif, est déjà très importante; mais il faut aller plus loin, l'âme profonde n'étant pas susceptible de « awe », au sens propre de ce mot.

 

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some cases been perverted into an obscure foret of erotomania... Christian mysticim, however, has been almost wolly free from the really impure perversions wich are frequent in the mystical literature of Asia . The typical mystical emotion is a compound of awe and tenderness, and the element of awe has protected the Christian visionaries, whose eroticism when present, has been unconscious, and though doubtless unwholesome, has been restrained and subordinate.

 

§ E. - L'ignoratio elenchi de la prétendue « Psychologie religieuse » (1).

 

Though the psychological study of mystical phenomena has thrown much light on the physical and psychical concomitants of mystical states, I do not think that it has been altogether an advantage for the understanding of mysticism. The numerous books, chiefly French and American, which have investigated mysticim from this side, have failed completely to enter into the mind of the mystic himself. For psychology is the science which studies states of consciousness as such. But the mystic tares nothing about his states of consciousness (2)... It is impossible to enter into his state of mind by compiling statistics and issuing questionnaires. The psychologist also tends to give too much attention to the abnormal and unhealthy; he often treats mysticism as a type of mental aberration, instead of, as it is, an outgrowth, sometimes an overgrowth, of a faculty which is extremely common and perfectly wholesome (3).

 

(1) Ceci encore me paraît capital, et je l'ai répété mille fois, à ma manière, tout le long du présent volume.

(2) Ceci n'est vrai que des très hauts mystiques. Les chétifs, au contraire, ne sont que trop portés à étudier, à grossir et dramatiser leurs états de conscience ; il est plus simple et plus décisif de dire, comme nous l'avons fait, que la grâce sanctifiante, fondement de toute vie mystique, échappe d'elle-même à la conscience.

(3) Personal religion and the life of devotion, London , 1924,  I. The Hill of the Lord. Comme nous, M. Inge regrette que le mot « expérience religieuse » soit aujourd'hui à la mode. « It is quite possible, dit-il, that the decay of authority in religion has driven most people to vay more regard to the testimony of the inner light, and that, in consequence, the proportion of those whose faith rests on what it has become the fashion to call religious experience is greater now than at other times » (p. 26).

 

 

 

 

 

 

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