Chapitre III
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CHAPITRE III : LE PÈRE EUDES ET LA DÉVOTION AU SACRÉ-COEUR

 

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I. Le P. Eudes écrivain et les autres maîtres de l'école française. — Style et composition médiocres. — Prédicateur plutôt qu'écrivain. — Analyse littéraire d'un de ses meilleurs chapitres. — Mérite bien supérieur de ses oeuvres latines. — L'Office du divin sacerdoce : Salvete mundi sidera. — L'Office du Coeur de Jésus. — La « messe de feu ». — Sa meilleure gloire est d'avoir inauguré le culte public du Sacré-Coeur.

 

II. Genèse de la dévotion eudistique au Coeur de Jésus. — Synthèse de l'école française et de l'humanisme dévot. — Bérullisme foncier du P. Eudes.

 

A. De la fête bérullienne de Jésus à la fête du Coeur de Jésus. Les deux fêtes définies d'une manière identique par la Congrégation des Rites. — Jésus-Christ fêté « en tout ce qu'il est en sa personne divine ». — De la personne au coeur. — Le coeur défini par le P. Eudes. — Le Coeur-personne et le Coeur-amour ; oscillations du P. Eudes entre ces deux conceptions. — Oscillations analogues chez les premiers représentants de l'école de Paray-le-Monial. — Le R. P. Bainvel et le passage du coeur à la personne. — La dévotion eudistique nécessaire à l'achèvement de la dévotion de Paray.

 

B. De l'intérieur au coeur de Jésus. Le P. Bainvel, et la dévotion à « tout l'intime de Jésus ». — Un jésuite bérullien, le P. Grou : « Le cœur de Jésus, c'est son intérieur ». — Un précurseur oublié de la dévotion au Sacré-Coeur, le P. Timothée de Raynier : six chapitres sur le Sacré-Coeur en 1662. — « L'intérieur de Jésus-Christ dans son Coeur divin. »

 

C. De Jésus vivant en nous au Coeur de Jésus, principe de notre vie spirituelle. — Doctrine bérullienne sur la vie de Jésus eu nous. — « Le coeur n'est-il pas le principe de la vie ? »

 

D. L'école française et l'école de Paray-le-Monial. Qu'il est impossible d'éviter Bérulle. — L'école française plus spéculative, moins « parlante à la foule ». — Le théocentrisme de la dévotion eudistique : le Cœur de Jésus, « moyen suprême de la religion ». — Anthropocentrisme de la dévotion de Paray : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes. » — L’école française fait plus de place « au Coeur divin », l'école de Paray, au « Coeur de chair ». — La dévotion de récole française noue intériorise davantage. — L'école de Paray regarde surtout les actes, récole française le foyer de l'amour divin. — Celle-ci plus contemplative, celle-là plus agissante. — La dévotion de l'école française orientée plus immédiatement vers la vie mystique. — Marthe et Marie. Optimam partem...

 

I. Comme écrivain, le P. Eudes, sans descendre

 

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jusqu'au banal, qu'il frôle parfois d'assez près, s'élève rarement au-dessus du médiocre. J'entends le médiocre des ouvrages dévots d'aujourd'hui, et non pas celui du XVIIe siècle qui, dans l'ensemble, reste excellent. Il est sans doute plus régulier, plus coulant, moins heurté que les premiers maîtres de l'Oratoire, Bérulle, Quarré, Bourgoing, moins impétueux que M. Olier ; mais, en revanche, on lui trouvera moins de force, moins de saveur, moins de poésie. D'un autre côté, il lui manque la distinction, l'onction sobre et pénétrante qui nous rendent singulièrement aimables la seconde et la troisième génération oratorienne — un Malebranche, un Lamy, un Duguet. Il se rapprocherait davantage du P. Quesnel, mais sans l'égaler. Il s'est parfaitement assimilé la doctrine de ses confrères ; pour le style, il n'est pas de la maison. Chose étonnante, il ignore l'art de composer qui, à cette époque, ne se distinguait pas encore de l'art d'écrire. Facile, abondant, intarissable, il veut tout dire à propos de tout. Il ne nous entraîne pas, doucement et impérieusement tout ensemble, à méditer avec lui; il ne développe pas, il égrène ses idées, lesquelles se pressent, se bousculent, se chassent les unes les autres, pour disparaître dans un grand bruit de paroles. Un ordre apparent et irritant, des divisions, des subdivisions, mais nulle dialectique intérieure ; du mouvement certes, mais factice et peu propre à seconder les rythmes naturels, soit de la réflexion, soit du sentiment. Puis cette agitation s'apaise, et fait place à des effusions, à des prières, belles quelquefois, mais plus souvent monotones, quelque peu verbeuses, et qui semblent ne devoir jamais finir. Cela vient peut-être de ce qu'il écrit toujours entre deux missions et au galop (1).

La plume à la main, il ne s'arrête pas de prêcher, d'improviser,

 

 

(1) Nul doute d'ailleurs qu'il n'ait fait passer dans son livre des pages entières de ses discours. Cf., par exemple, la préface de son opuscule sur les servants de messe, « une des plus belles et des plus fortes pages du grand missionnaire », d'après le R. P. Boulay. Cf. Boulay, op. cit., PP. 73-76.

 

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viser, et il cède éperdument à toutes les tentations de la chaire.

Que l'on prenne, par exemple, une de ses inspirations les plus heureuses, le « tableau », précieux malgré tout, « dans lequel le Coeur sacré de la très sainte Vierge est dépeint comme une harpe céleste et divine ». Le coeur de Marie, commence-t-il,

 

est la vraie harpe du véritable David, c'est-à-dire de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car c'est lui-même qui l'a faite de sa propre main ; c'est lui seul qui la possède..., jamais elle n'a été touchée d'autres doigts que des siens, parce que ce coeur virginal n'a jamais eu aucuns sentiments, ni affections, ni mouvements, que ceux qui lui ont été donnés par le Saint-Esprit.

 

Aimable début. Dès les premiers mots, nous nous rappelons les incomparables chapitres de François de Sales dans le Traité de l'amour de Dieu; mais François de Sales est un penseur, un poète ; le P. Eudes, avant tout un prédicateur.

 

Les cordes de cette sainte harpe, ce sont toutes les vertus de Coeur de Marie, spécialement sa foi... Douze cordes sur lesquelles le divin Esprit a fait résonner aux oreilles du Père éternel une si merveilleuse harmonie..., qu'en étant tout charmé, il a oublié touries les colères qu'il avait contre les pécheurs...

 

Assez beau encore, mais prenez garde que de ces « douze cordes » péniblement énumérées, il ne sera plus question. D'où, fatigue et désarroi chez les bonnes âmes ; commencement de nervosité chez les autres.

 

Je trouve dans les saintes Ecritures que le roi David a fait usage de sa harpe en quatre grandes que le Fils de David, qui est Jésus, a employé la sienne en quatre choses incomparablement plus grandes.

 

Nouveau désarroi. De la harpe de Marie, nous passons à celle du Fils de David ». Bientôt, du reste, par « notre vrai David », il nous faudra entendre la Vierge elle-même.

 

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Mais passons à ces «quatre choses » : La harpe de David, a. chasse le démon ; b. loue Dieu ; c. loue Dieu avec joie ; d. excite les autres à louer Dieu.

Division jetée au petit bonheur, et qui ne tiendra pas les meilleures de ses promesses. Ainsi, au premier point, vous attendiez un beau développement : « Tout le genre humain qui était en la possession de Satan... délivré par le son merveilleux de cette divine harpe ». Une ligne, et on court à d'autres idées. Dans le second point, il plaît au P. Eudes de distinguer cinq sortes de cantiques à la louange de la très sainte Trinité : amour ; louange ; compassion; triomphe; cantiques prophétiques. Une seule page, en vérité, mais plus longue d'ailleurs que vingt.

 

Voici cette autre chose bien remarquable. C'est que notre adorable David a plusieurs autres harpes, que son Père éternel lui a données, pour satisfaire au désir infini qu'il a de le louer infiniment.

Sa première et souveraine harpe, c'est son propre Coeur; 

 

la seconde, c'est le coeur de la sainte Vierge : « Duae citharae mysticae avait déjà dit saint Augustin, quarum una sortante, resonat altera, nullo etiam pulsante. Texte splendide. que le P. Eudes ne se donne pas le temps de goûter. Il laisse tomber cette merveille : nullo etiam pulsante... Autres « saintes harpes », les anges, les saints, nous-mêmes, si nous le voulons. Mais, juste ciel ! n'allions-nous pas oublier que Satan nous guette? Vite, vite, quittons le jardin mystique, pour venir à la mission :

 

Si, au contraire, votre coeur est une des harpes de Satan, il chantera durant cette vie, sur cette harpe infâme et maudite, les chansons malheureuses et abominables du monde, de la chair et du péché, au déshonneur de Dieu et à votre damnation ; et, en l'autre vie, il y fera résonner éternellement les chansons lugubres et effroyables de l'enfer, c'est-à-dire la rage, le désespoir et les blasphèmes des damnés (1).

 

(1) Oeuvres complètes, VI, p. 253 267.             

 

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Et nous n'avons pas encore achevé le premier tiers de ce chapitre où le Coeur sacré de la sainte Vierge devait nous être, et ne nous sera pas dépeint, « comme une harpe céleste et divine ». A cette grêle de prémisses doctrinales succèdent huit pages d'exhortations et de prières, où il est parlé à peu près de tout, immense et bruyante péroraison, dont chaque fragment, mis en bonne place, aurait sa valeur, mais dont la masse chaotique nous étourdit, nous laisse accablés. Il s'en faut bien, du reste, que ce chapitre soit une exception dans les Oeuvres complètes du Bienheureux. En dehors du Royaume de Jésus, le plus médité et le plus soigné de ses livres, il fatigue vite par son abondance décousue et stérile, par son éloquence continue, et la vulgarité de son style. Il faudrait ne lire de lui que des extraits ou que des résumés fidèles. De là vient sans doute que des ouvrages de première importance, comme Le Coeur admirable de la très sainte Mère de Dieu, aient eu si peu de succès : une seule édition de 1681 à 1834 (1). « C'est un métier que de faire un livre », et le P. Eudes ne savait pas ce métier. Ajoutez à cela que, singulier en tout, parmi les écrivains de son temps, l'analyse morale l'intéresse peu. Affirmations dogmatiques ou élévations dévotes, son théocentrisme rigide ne lui permet pas de sortir de là. J'avoue qu'on peut en dire presque autant de Bérulle, mais celui-ci est un lyrique : il fait de nous ce qu'il veut et nous impose jusqu'à son beau dédain pour les chétives aventures du néant que nous sommes. Subjugués par lui, nous consentons, pour une heure, à nous oublier, tandis que nous n'écouterons jamais qu'avec ennui le prédicateur, même excellent, qui n'a pas su lire, dans son coeur trop simple, nos propres secrets.

Parmi les douze volumes des Oeuvres complètes, il en est un néanmoins qui se laisse lire et relire : c'est le recueil — tout latin, naturellement – des offices liturgiques composés

 

(1) Cf. Oeuvres complètes, VI. pp. XI, XII.

 

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par le P. Eudes pour le Propre de son Institut. Nous avons déjà parlé de cet usage curieux, très en honneur chez nous au XVII° et au XVIII° siècle, et particulièrement cher à l'école française. Foncièrement ecclésiastiques et par suite, attachés de toute leur âme aux cérémonies et à la prière publique de l'Église, ayant d'un autre côté l'attrait le plus vif pour la contemplation savante des mystères, ils conciliaient ces deux tendances, à la vérité diverses, mais non pas contraires, en insérant dans le cadre liturgique les dévotions nouvelles où leurs méditations les avaient conduits. Nous connaissons déjà par exemple cette Fête bérullienne de Jésus dont la messe et l'office propres, adoptés par la congrégation de l'Oratoire et par quelques églises particulières, traduisent en formules liturgiques la doctrine spirituelle du Discours sur les grandeurs de Jésus. A cette époque, les initiatives de ce genre obtenaient sans peine les approbations nécessaires. Pas même n'était besoin de recourir au Saint-Siège, car l'on tenait communément « que chaque évêque dans son diocèse, spécialement en France, a le même pouvoir sur ce sujet que le Souverain Pontife dans toute l'Église » (1). Et c'est ainsi que le P. Eudes, toujours prompt à suivre les exemples de son maître, rédigea lui aussi, et fit approuver par les autorités compétentes une dizaine d'offices nouveaux, qui, sans égaler les anciens chefs-d'oeuvre liturgiques, les rappellent parfois d'assez près : excellentes compositions, très supérieures à la plupart de celles que nous ont léguées les derniers siècles, et où se révèle, beaucoup mieux que dans le reste de ses ouvrages, une véritable vocation de théologien poète. Je citerai parmi les plus remarquables l'Office du saint nom de Marie (25 septembre), et l'Office du divin sacerdoce (13 novembre), où se trouvent admirablement présentées les vues du P. de

 

(1) Oeuvres complètes du P. Eudes, XI, pp. 14o, 141. On sait du reste que cette doctrine n'est plus admise aujourd'hui, et que nulle innovation liturgique n'est valable sans l'approbation de Rom.

 

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Bérulle et du P. de Condren sur le sacerdoce. Ce dernier Office, écrit le P. Lebrun, « est à la fois une magnifique glorification des héros du sacerdoce, dont il raconte avec enthousiasme les vertus et les succès, un exposé saisissant des grandeurs et des devoirs du prêtre, et une prière ardente pour obtenir de Dieu qu'il fasse participer

ses ministres à l'esprit et aux vertus de leurs aînés. Le P. Eudes a été très heureux dans le choix et l'arrangement des textes qu'il a tirés de la Sainte Écriture et des Pères ; et quant aux parties de l'Office et de la messe qui sont entièrement de lui, comme les hymnes et la prose, elles sont aussi remarquables par la vigueur et l'élan que par l'élévation de la pensée ».

 

Salvete, mundi sidera,

Genlis sacrae pars inclyta,

Cleri decus sanctissimi,

Praeclara sors Altissimi !

 

Pars vestra Jesus optima,

Pars ejus et vos intima,

Paracliti sacrarium,

Summi Parentis gaudium.

 

Imago Matris virginis,

Lucerna Christi corporis,

Capta, sinus, cor, utera ;

Quis tanta laudet munera ?

 

Ou encore, et avec un enthousiasme croissant :

 

Terra deos extollimus,

Patres deorum psallimus,

Dei patres et filios.

 

« Le Bienheureux, continue le P. Lebrun, a réussi à y faire entrer toute sa belle doctrine sur les relations du prêtre avec les trois Personnes divines, son union avec Jésus-Christ, ses rapports avec la sainte Vierge, ses

 

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devoirs personnels, et la mission qu'il a à remplir auprès du peuple. Chantées dans un grand séminaire, elles devaient produire sur les ordinands une profonde et salutaire impression et il en faut dire autant de l'office tout entier » (1).

Plus connu, plus admiré, sinon plus beau, l'Office du Coeur de Jésus, composé par le P. Eudes vers 1668, plusieurs années avant les premières révélations de Paray-le-Monial (1673), et aussitôt approuvé par nombre d'évêques (16;o-167 t). « C'est là, dit un juge deux fois difficile, le R. P. Bainvel, une oeuvre originale, qui rappelle par endroits l'incomparable office du Saint-Sacrement, pour le mélange harmonieux d'une pensée riche et profonde, de l'enthousiasme poétique, de la piété suave et solide, toute nourrie de l'Écriture et des Pères. Les thèmes de pensée sont à peu près ceux... (que le P. Eudes a développés) dans le livre XII Du Coeur Admirable; mais grâce, en partie, aux salutaires contraintes du genre liturgique et du rythme, l'expression est plus vigoureuse et plus ramassée. Quant à l'esprit général, c'est le plus pur esprit de la dévotion au Sacré-Coeur, surtout l'esprit d'amour... Les antiennes sont toutes bibliques et ne respirent qu'amour ; elles sont souvent modifiées de manière à enchâsser le mot coeur. Les leçons, soit bibliques, soit patristiques sont fort bien choisies... La messe enfin, est une messe toute d'autour, toute pleine du Sacré-Coeur, de son amour pour Dieu et pour nous, de notre amour pour lui. C'est de la grande et belle liturgie, qui étendra et prolongera l'influence du

 

(1) Oeuvres complètes du P. Eudes, XI, pp. 191-199. Cet admirable office, inséré dès le milieu du XVII° siècle au Propre de Saint-Sulpice, a donc formé et nourri pendant près de trois siècles, la dévotion du clergé de France. M. Faillon l'attribue à tort à m. de Bretonvilliers. Hélas ! presque tout a une fin, et les plus belles choses comme les plus médiocres. Depuis une récente réforme, Saint-Sulpice a dû abandonner, je crois, et la fête du Sacerdoce, et la fête de l'Intérieur de Jésus, et d'autres encore... Certes, Renia locuta est... mais cependant, Quis desiderio sit... modus ? Tout cela était si beau!... Pour l'analyse littéraire plus détaillée de l'Office du Sacerdoce, et de quelques autres, cf. Boulay, op. cit., IV. Appendice, pp. 3-26.

 

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P. Eudes jusque dans les milieux les plus imprégnés de la dévotion de Paray. Preuve évidente que les deux dévotions (celle du P. Eudes et celle de Paray) ne se présentaient pas comme distinctes — puisque l'on chantait le Sacré-Coeur révélé à la Bienheureuse Marguerite-Marie avec les formules empruntées au P. Eudes » (1).

Dans cette oeuvre, écrit de son côté un liturgiste éminent, M. Amédée Gastoué, peu enclin, lui aussi, à goûter les pièces liturgiques de l'époque moderne, — le Bienheureux Eudes, réunissant la moelle la plus suave de tout ce qu'on avait écrit sur ce sujet, arrive à une élévation de pensée et de forme rarement atteinte. Le sens liturgique, à quelques faiblesses près, a inspiré ce bel Office. Dès le début des premières Vêpres, quelle précision et quelle noblesse dans cette première antienne : Jesus, ingrediens mundum, dicit : In capite libri scriptum est de me, ut faciam voluntatem tuam ; Deus meus, volui, et legem tuam in medio cordis mei; alleluia ! »... C'est la soumission du Christ à Dieu son père, dont toute la première partie de l'Office parcourra le cycle ».

Pour le remarquer en passant, le P. Eudes pouvait-il souligner, d'une manière plus lumineuse, le caractère théocentrique que doit avoir, dans sa pensée, la dévotion au Sacré-Coeur ?

« Quel lyrisme ensuite dans toute la messe, la « messe de feu », comme on la nommait au XVII°siècle (2) ; lyrisme qui éclate surtout dans la prose admirable, où le P. Eudes sut chanter l'amour de Jésus pour nous avec des accents

 

(1) Cité par le R. P. Lebrun : Le bienheureux Jean Eudes et le culte public du Cour de Jésus, Paris, s. d. (1918), pp. 39-40. Le P. de Gallifet, S. J. auteur d'un vies premiers Offices du Sacré-Coeur, a en effet beaucoup emprunté à l'Office du P. Eudes. Cf. la mention de ces emprunts dans Oeuvres complètes du P. Eudes, XI, pp. 466, sq.; soit v. g., p. 467, la strophe bien connue : O cor, amore saucium. Aurore corda saucia.

(2) Il y a là, me semble-t-il, une légère inexactitude. Le mot n'est-il pas du P. de Curley? « Si nous avions, disait ce dernier, à donner un nom à cette messe, nous l'appellerions la Messe de feu. C'est l'éternel amour éclatant en notes suppliantes et attendries. » F. de Curley, La Mère de Saumaise et les révélations de Paray, p. 181.

 

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dignes des plus grands poètes des âges passés ( ?), sur le rythme des vieilles séquences parisiennes d'Adam de Saint-Victor.

 

Gaudeamus exultantes,

Cordis Jesu personantes

Divina praeconia

 

Cor amandum Salvatoris,

Mellis fontem et amoris,

Corda cuncta diligant.

 

Cor beatum summi Regis,

Cor et vitam novae legis

Omnes linguae concinant  (1).

 

Mais quoi que l'on puisse clive sur la richesse doctrinale et sur la poésie de ces pièces liturgiques, leur plus grande gloire est d'avoir inauguré le culte public du Coeur de Jésus ; priorité mémorable, qu'on a vainement essayé de contester et sur laquelle il n'est pas inutile de dire encore quelques mots. Dès 1729,1e fameux biographe de Marguerite-Marie, Mgr Languet, le reconnaissait lui-même (2) : « La dévotion au Coeur sacré de Notre-Seigneur, écrivait-il, était déjà authentiquement approuvée en quelques diocèses, avant qu'elle fût connue dans le monastère de Paray, et que la Mère Marguerite eût commencé à recevoir à son sujet les lumières et les grâces qui sont rapportées dans sa vie. Ce fut par les soins du P. Eudes..., que cette dévotion se répandit dès le milieu du siècle passé, et que la fête du Coeur de Notre-Seigneur fut célébrée, avec

 

(1) Amédée Gastoué, dans l'Eucharistie. 16 juin 1912 ; article reproduit dans Les Saints coeurs de Jésus et de Marie, décembre 1915.

(2) Le passage que je vais citer ne paraissait pas dans la première rédaction de Mgr Languet; celui-ci pourtant, « sur les réclamations du P. Lemoine, assistant du supérieur général des eudistes..., reconnut qu'il s'était trompé, en attribuant à l'humble visitandine la gloire d'avoir été la première à promouvoir le culte public du Coeur de Jésus, et, pour réparer sa méprise, il fit ajouter un carton à son livre ». Lebrun, op. cit., pp. 187, 188.

 

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l'approbation des évêques, dans plusieurs séminaires de Normandie » (1). Et, tout de même, le cardinal Pitra, dont l'autorité est plus grande en matière de critique, et qui, du reste, avait étudié de plus près l'apostolat du P. Eudes : « Le premier, dit-il, et pendant toute sa vie active, il propagea le nouveau culte, lui dévoua les deux congrégations dont il est le fondateur, inaugura ses fêtes, rédigea des offices, imprima des manuels, bâtit en son honneur des chapelles et des églises, érigea d'innombrables confréries ; il donna le branle à un mouvement qui a fini par envelopper l'Église tout entière... (Il est) le docteur qui donne la formule précise du nouveau culte, en expose le fondement théologique, répond aux adversaires, détermine le sens pratique et liturgique, assigne un rite, des chants, des prières, provoque des fêtes, des corporations, des ordonnances épiscopales, reçoit des brefs apostoliques destinés à propager et à perpétuer la nouvelle institution. Il en fut l'ambassadeur auprès des peuples, des princes du monde et du sanctuaire » (2). Autant de faits indiscutables comme nous l'avons déjà rappelé (3). Mais d'où sont venues au P. Eudes, et cette

 

(1) Lebrun, op. cit., p. 188. Cette note de Mgr Languet, ajoute le R. P. Lebrun, n'échappa point aux jansénistes, et l'auteur des Lettres aux cordicoles en prend occasion pour les bafouer l'un et l'autre (Eudes et Languet de la manière suivante : « C'est le P. Eudes qui a introduit la dévotion au Sacré-Coeur de Marie, et ensuite au Sacré-Coeur de Jésus... Qu'on en croie du moins Mgr Languet, qui était le P. Eudes de ce siècle-ci, comme le P. Eudes était le Languet de l'autre... C'est le nom d'Alacoquistes qui convient aux cordicoles, à moins qu'à cause de l'origine qu'ils tirent également des deux Marie, on aime mieux les appeler des marions, des manettes ou des marionnettes... Ces cieux dévotions ont eu pour institutrices deux tilles fanatiques de la plus haute extravagance... Marie des Vallées et... Marie Alacoque ». Lebrun, op. cit., p. 191.

(2) Cité par le P. Lebrun, op. cit., pp. 239, 24o.

(3) Bien que très instructive, je n'ai pas à faire l'histoire de la dévotion au Sacré-Coeur. Le R. P. Lebrun a tout dit et le mieux du monde dans le précieux ouvrage que j'ai tant de fois cité. Voici, pour mémoire, les dates principales :

1668-1669. Le P. Eudes compose la messe et l'office du Sacré-Coeur.

1670-1672. Approbations doctorales et épiscopales de la fête et de l'office (Coutances, Evreux, Rouen, Bayeux, Lisieux). — Circulaire du P. Eudes (29 juillet 1672), enjoignant aux communautés eudistes de célébrer, le 20 octobre suivant, et avec la plus grande solennité, la fête du Sacré-Coeur. — Eu ces mêmes années, Marguerite-Marie entre (1671), et fait profession (1672) à la Visitation de Paray-le-Monial.

1673. Première révélation de Paray (27 décembre).

1674 (au plus tarit. Les bénédictines de Montmartre, fort liées avec le

P. Eudes, adoptent son Office et commencent à célébrer solennellement la fête.

1685 (2o juillet). Fête du Sacré-Coeur, mais toute privée, célébrée par Marguerite-Marie et ses novices.

1689. Les visitandines de Dijon sont autorisées à célébrer publiquement la fête du Sacré-Coeur. La messe qu'elles font dire dans leur chapelle est manifestement calquée sur la messe du P. Eudes.

 

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ferveur et ces lumières, mais par quel intime travail a-t-il été amené à concevoir cette dévotion nouvelle, c'est ce qui nous reste à examiner.

II. La dévotion au Sacré-Coeur de Jésus devait naître, est née en effet de la providentielle et facile rencontre entre les deux grandes philosophies religieuses qui ont nourri la vie intérieure du catholicisme français pendant la première moitié du XVIIe siècle : d'une part l'école française, et d'autre part l'humanisme dévot. La rencontre pouvait se produire, la synthèse se réaliser de deux manières : ou bien ce serait un spirituel de formation bérullienne qui, sans rien abdiquer des principes de son école, se prêterait aussi de toute son âme à l'influence de François de Sales ; ou inversement, un salésien qui, toujours fidèle à l'esprit de la Vie dévote et du Traité de l'Amour de Dieu, accepterait avec une égale docilité les enseignements de Bérulle, et en tirerait les dernières conséquences. En fait, c'est le bérullien, c'est le P. Eudes qui a commencé, d'ailleurs bientôt suivi et de la visitandine Marguerite-Marie et des jésuites (1). On me pardonnera la symétrie géométrique de ces vues, si l'on songe que je nie borne ici à dégager les prémisses doctrinales et mystiques de la dévotion au Sacré-Coeur, et que, par suite, je dois négliger les mille facteurs naturels ou surnaturels,

 

(1) Il est vrai qu'un humaniste dévot plus ancien le P. Saint-Jure, lequel vraisemblablement ne doit rien au Royaume de Jésus, avait accepté le bérullisme vers 164o, au plus tard, c'est-à-dire à une époque où le P. Eudes commençait à peine son apostolat d'écrivain ; vrai aussi que le même Saint-Jure a plus qu'entrevu la dévotion au Sacré-Coeur, mais comme il n'a rien fait pour organiser cette dévotion nouvelle, on peut maintenir la priorité du P. Eudes.

 

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qui auront nécessairement compliqué le développement logique de ces prémisses (1).

Que le P. Eudes représente, aussi bien que personne, l'école française, nous l'avons répété cent fois, et la chose ne peut faire aucun doute. De l'aveu de tous, la doctrine spirituelle du Bienheureux se trouve déjà tout entière dans le Royaume de Jésus, que le P. Eudes a publié sous l'inspiration directe, immédiate de ses maîtres oratoriens, et lorsqu'il appartenait encore à l'Oratoire. On se tromperait fort, écrit à ce sujet le R. P. Boulay, si l'on regardait ce

 

(1) En fait, le premier livre expressément consacré à cette dévotion au Sacré-Coeur est l'oeuvre d'un Anglais, Thomas Goodwin, né près de Norfolk en 1600; membre de l'Université de Cambridge ; réfugié en Hollande, pendant la persécution de Laud ; prédicateur à Londres ; l'un des chapelains de Cromwell; mort en 1679. Voici le titre de cet ouvrage : The Heart of Christ in Heaven, towards Sinners on Earth. Or A Treatise demonstrating The gracious Disposition and tender Affection of Christ in his Humane Nature now in Glory, unto his Members under ail sorts of Infirmities, either of Sin or Misery. By Tho. Goodwin, B. D. London,... 1651. On le trouvera parmi les Oeuvres complètes de Goodwin, rééditées à Edimbourg en 1862, t. IV, pp. 95-15o. J'en citerai quelques passages : « I have chosen this text (Hebr. IV, 15) as that which above any other speaks his heart most, and sets out the frame and workings of it towards sinners; and that so sensibly that it doth, as it were, take our hands, and lay them upon Christ's breast, and let us feel how his heart beats, and his bowels yearn towards us » (p. 11). « Heart, or bowels» (per viscera) (p 114). « Bowels are a metaphor to signify tender and motherly affections and mercies » (pp. 117, 118). « As sweetly as doves do converse with dovves, sympathising and mourning each over other, so may we with Christ, for he thus sympathiseth with us » (p. 118). « His taking our nature... adds... some way or other... to his being merciful... This human nature assumed, that adds a new way of being merciful. It ... makes (his mercies) the mercies of a man..., human mercies, and so gives a naturalness and kindness unto them to our capacities... The very plot of his becoming a man was that he might be merciful unto us, and that, in a way so familiar to our apprehensions, as our own hearts give the experience of the like, and which otherwise, as God, he was not capable of » (pp. 136, 137). D'ailleurs tout l'ouvrage est à lire et me paraît fort beau. Le voici jugé par le plus éloquent et le plus humain des calvinistes modernes, mon vénérable ami, le Principal Alexander Whyte : « The Heart of Christ... is the gem of the fourth volume. And it is a gem of the purest water... It is such vages as occur again and again in this volume, that have won for Goodwin the fame of being the most philosophical theologian of all the Puritans. And every one who knows the works of the great Puritans will recognise how high Mat praise of Goodwin is. » Pr. A. Whyte, Thirteen Appreciations, Edinburgh, s. d., p. 164. Chose curieuse, la dévotion de Goodwin au Sacré-Coeur se rapprocherait plus de la dévotion de Paray que de la dévotion bérullienne. Il serait néanmoins plus que ridicule d'attribuer à Goodwin la moindre influence sur le mouvement de Paray-le-Monial. Cf. l'article du R. P. de la Bégassière sur la dévotion au Sacré-Coeur dans le Dictionnaire d'Apologétique.

 

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livre comme une oeuvre de jeunesse, dont le V. P. Eudes eùt sensiblement modifié le fond s'il l'eût écrit plus tard. On irait ainsi contre les faits. Le P. Eudes a composé cet ouvrage à trente-six ans, dans la maturité de l'âge, et il y a atteint du premier coup une telle sûreté de pensée et d'expression qu'il n'y a fait dans la suite aucune retouche. De 1637 à 16o, il en publia lui-même six à sept éditions... De suppressions, de corrections, nulle trace. 11 pensait, il recommandait en 167o ce qu'il avait pensé, ce qu'il avait recommandé en 1637, et s'il ne sentait nul besoin d'harmoniser le Royaume de Jésus avec ses dévotions nouvelles, c'est que ce livre les contient en germe » (1). Et plus qu'en germe. « La dévotion du Bienheureux envers le Coeur de Jésus, ajoute le R. P. Lebrun, semble remonter assez loin. Le Royaume de Jésus, qu'il publia en 1637, en est déjà tout imprégné, et un lecteur attentif y découvre aisément les pensées, quelquefois même les expressions dont l'auteur se servira plus tard pour chanter les louanges (et pour exposer la théologie) du Sacré-Coeur » (2).

C'est qu'en effet, dès cette époque (1637), la vie intérieure et l'apostolat du P. Eudes s'orientaient nettement vers cette synthèse, que nous avons dite, entre l'école française et l'humanisme dévot. Il était bérullien dans les moelles et avant tout, mais il l'était d'une certaine manière qui semble le distinguer, jusqu'à un certain point, des autres maîtres de cette école. Ecoutons à ce sujet le R. P. Boulay :

« L'amour, voilà le mot qui revient sans cesse sous la plume du V. P. Eudes, le sentiment qui jaillit de son coeur et anime tous ses discours. Quel que soit le sentiment qui pénètre son âme, il l'imprègne d'amour, il mêle l'amour à l'adoration, à l'humilité (bérulliennes)..., et voilà, à notre avis, ce qui fait le caractère propre du Royaume de Jésus,

 

(1) Boulay, op. cit., I, pp. 207-20

(2) Lebrun, op. cit., p. 16.

 

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ce qui le distingue nettement des autres productions oratoriennes. Sans doute, on y rencontre ce qui constitue le fond de la doctrine du cardinal de Bérulle et du P. de Condren : se pénétrer de l'esprit, des vertus, des puissances de Jésus et Marie ; exprimer en soi leur vie et leurs moeurs... ; mourir à soi-même, et ne vivre que par eux et pour eux. Car (ou plutôt mais) ces deux saints personnages recommandaient principalement à leurs disciples et pratiquaient eux-mêmes envers Dieu et son Fils le culte d'adoration et de révérence, ne parlant guère dans leurs écrits que d'honorer, que d'adorer la majesté divine et la grandeur de Jésus, que de s'abaisser, que de s'anéantir en leur présence, et de même, à proportion, à l'égard de Marie, qu'ils envisageaient surtout dans ses excellences et sa souveraineté. Non que leur coeur ne fût embrasé d'amour pour Notre-Seigneur et sa sainte Mère ; le feu divin, qui consumait leur âme, perce à travers toutes leurs paroles ; mais l'amour n'est point l'objet sur lequel se fixe de préférence leur regard, ce n'est point par des actes, par des élans d'amour que leur dévotion se traduit. Le V. P. Eudes, au contraire, unit dans son culte l'amour au respect et à la vénération ; il l'y fait meule prédominer » (1). C'est bien à peu près cela, mais au lieu d' « amour », pris absolument, comme fait le R. P. Boulay, nous mettrions plutôt : « amour affectif », tendresse pieuse, familiarité abondante et confiante (2). Ou encore, nous dirions

 

(1) Boulay, op. cit., I, pp. 209-210.

(2) Si c'eut été ici le lieu de discuter par le menu la page si intéressante qu'on vient de lire, j'aurais proposé au R. P. Boulay les remarques suivantes : a) Ces particularités qui, d'après le R. P., distinguent le P. Eudes de Bérulle et de Condren, ne s'expliqueraient-elles pas aussi, du moins en partie, par le tempérament plus oratoire du P. Eudes ? b) Comment le R. P. saurait-il que « le feu divin consume » l'âme de Bérulle et de Condren, si « l'amour » de ces deux spirituels ne se traduisait ni par des « élans », ni par des « actes » ? c) En fait, il y a plus « d'élans » ou d'effusions, mais non pas plus d'actes d'amour, chez le P. Eudes que chez ses premiers maîtres. Pour se convaincre de cela, il suffit de se rappeler que, dans le système oratorien, l'adoration est amour, et l'amour adoration. Du point de vue théocentrique de l'école française, on comprend bien une « dévotion », mais non pas un « amour » qui se « mêle à l'adoration » et qui l'emporte sur elle. Sanctus, sanctus, sanctus, est un cantique d'amour, mais qui fatalement nous paraîtra moins lyrique, moins passionné que le cantique de l'amour anthropocentrique : Quemadmodum desiderat cervus... Deus meus et omnia). Ni le P. de Bérulle, ni encore moins le P. de Condren n'écrivent pour la foule. Le P. Eudes, au contraire, qui, même lorsqu'il prend la plume, reste un missionnaire. Force lui est donc de vulgariser la doctrine aristocratique de l'Oratoire, de la présenter d'une manière et moins haute et plus émouvante. C'est pour cela qu'il fait prédominer, non pas encore une fois « l'amour », mais la dévotion, sur le respect, la vénération, etc., etc... Dans la pensée de Bérulle, c'est l'amour, et non pas la crainte, qui doit incliner l'homme à s'anéantir devant Dieu. Mais prêchez cet anéantissement à de simples fidèles, vous risquerez de les accabler.

 

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que, d'une manière ou d'une autre, le P. Eudes rappelle davantage François de Sales, les spirituels franciscains, et même, jusqu'à un certain point, le P. Binet (1). Quoi qu'il en soit de ces nuances difficilement saisissables, et sur lesquelles, pour ma part, je ne voudrais pas appuyer, il reste à peu près certain que cet augustinien a fait plus d'une concession, non pas certes à la philosophie, mais à l'esprit de l'humanisme dévot. Pour la doctrine, encore une fois, on ne trouvera chez lui que le bérullisme le plus pur, un bérullisme pourtant, je ne dirai pas moins froid, ce qu'à Dieu ne plaise ! mais attendri, moins rigoureusement théocentrique, et par suite, plus dévot que religieux, plus humain, en quelque sorte, moins aristocratique, et plus accessible à la foule. Quoi qu'il en soit, du bérullisme pur à la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus, il n'y avait, si j'ose dire, qu'un pas. Nous n'aurons pas trop de peine à le démontrer (2).

 

(1) Sur les auteurs — notamment sur les franciscains — dont l'influence a pu sur ce point hâter le développement du P. Eudes, cf. l'introduction du R. P. Lebrun au Coeur admirable, Oeuvres complètes du P. Eudes, VI, CLI-CLVII, et a. P. Hilaire de Barenton, op. cit., pp. 197-198.

(2) On entend bien ce que signifient l'embarras voulu, les hésitations, les rétractations, et les réticences de ce dernier paragraphe. Dans tout ce que j'ai dit sur la synthèse entre humanisme dévôt et école française, synthèse d'où serait en quelque manière sortie la dévotion au Sacré-Coeur, dans tout cela, je dois l'avouer, il y aurait une part de simplification systématique, si je n'indiquais, en note et à l'usage des critiques, les distinctions nécessaires. Disons donc que cette synthèse est un fait, sinon certain, du moins fort plausible. C'est pour avoir subi plus ou moins l'influence salésienne que le P. Eudes s'est trouvé conduit à déduire, pour ainsi parler, la dévotion au Sacré-Coeur de la dévotion bérullienne au Verbe incarné. En soutenant ce système, on a l'avantage de ne pas heurter de front l'opinion reçue, de conserver, pour ainsi dire, à l'école salésienne quelque chose du monopole qu'on lui attribuait jusqu'ici; mais, logiquement, cette synthèse ne me parait pas nécessaire, la dévotion bérullienne contenant en germe tous les éléments de la dévotion eudistique au Sacré-Coeur.

 

 

 

A. De la « fête (bérullienne) de Jésus » à la fête du Sacré-Coeur de Jésus (1).

 

Si l'on veut bien se rappeler ce que nous avons dit plus haut de la première et ce que tout le monde peut connaître de la seconde, on verra que de celle-là à celle-ci, la distance est imperceptible, le passage facile, presque inévitable. Laissons parler le tableau suivant :

 

BÉRULLE ET LA FÊTE DE JÉSUS.

 

Il eut l'idée
« d'instituer dans sa Congrégation une fête de Jésus-Christ qui fût générale et universelle et qui le

EUDES ET LA FÊTE
DU SACRÉ-COEUR.

 

 « C'est ici la fête des fêtes, en quelque manière, d'autant que c'est la fête du Cœur admirable de Jésus, qui est le       

LA CONGRÉGATION

DES RITES ET LA

FÊTE DU SACRÉ-COEUR.

 

« Cette fête n'a pas pour objet un mystère particulier, dont l'Eglise n'ait pas fait

 

                       

                       

 

(1) Dans tout ce qui va suivre, nous laisserons de côté « l'élément sensible » de la dévotion au Sacré-Coeur, je veux dire, « le coeur corporel de Jésus », son « coeur de chair ». Elément nécessaire d'ailleurs, car, « il n'y a pas de dévotion au Sacré-Coeur, à proprement parler, là où le coeur de chair n'aurait rien à faire ». (Cf. Bainvel, La Dévotion au Sacré-Coeur, Paris, 1917, p. 149. Qu'on remarque le vague voulu de l'expression : rien à faire). Ou encore : « Sans (le) contact avec le coeur de chair, il n'y a plus dévotion au Sacré-Coeur ». Ib., p. 154. Mais enfin, « la dévotion au Coeur de Jésus, tout en allant à ce coeur (de chair), n'y va pas pour s'y arrêter ; elle y va comme à un symbole de son amour, comme au signe expressif de ce qu'il a été ». Ib., p. 202. Tous les spirituels, ou à peu près tous, depuis Grégoire le Grand jusqu'à Marguerite Marie, ont parlé avec ferveur de ce « coeur de chair » et de sa blessure ; Bérulle, comme les autres, et excellemment (Cf. plus haut, p. 71). Mais cela, au point de vue où nous nous plaçons, a peu d'importance. Alors même que le mot « coeur » ne se trouverait pas une seule fois dans les oeuvres de Bérulle, nos conclusions resteraient les mêmes. Nous ne soutenons pas en effet que Bérulle ait connu et pratiqué la dévotion eudistique au Sacré-Coeur, mais simplement que la doctrine du P. Eudes sur cette dévotion est comme un corollaire de la doctrine bérullienne.

(2) Cf. plus haut, pp. 77, seq.

T

 

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regardât, non en quelque mystère particulier de sa vie, mais en tout ce qu'il est en sa personne divine et en ses deux natures, inséparablement unies par l'Incarnation, et il nomma pour cette raison, cette solennité la Fête de Jésus (1) »

 

principe... de tous les mystères qui sont contenus dans les autres fêtes... et la source de tout ce qu'il y a de grand, de saint et de vénérable dans les autres fêtes » (2).

 

mention en temps et lieu; c'est comme un résumé des autres fêtes, où l'on honore des mystères spéciaux; on y rappelle l'immense amour qui a poussé le Verbe à s'incarner... à instituer le sacrement de l'autel.., et à s'offrir en croix» (3).

 

 

 

 

L'une aussi bien que l'autre pourrait s'appeler « la fête des fêtes » : elles « résument », elles dépassent également les autres fêtes de Notre-Seigneur. Soit, par exemple, la Fête du Saint-Sacrement :

 

Si donc, écrit le P. Eudes, on célèbre une grande fête dans l'Eglise, en l'honneur de ce divin Sacrement, quelle solennité ne doit-on pas faire en l'honneur du très sacré Coeur, qui est l'origine de tout ce qu'il y a de grand, de rare et de précieux dans cet auguste sacrement (4) ?

 

Qui ne voit qu'on peut en dire autant, et avec la même justesse, de la fête de Jésus, où l'on célèbre « l'auteur et le sujet » du mystère eucharistique et de tous les autres mystères, « Jésus-Christ qui en contient la grâce, la vie et l'esprit perpétuel? » (5) De part et d'autre, on refuse de s'arrêter au contingent, au particulier, à ce qui passe,

 

(1) Bourgoing, cf. plus haut p. 77. Le P. Eudes avait une grande dévotion pour cette Fête de Jésus, « une des trois grandes solennités, disait-il, qui se font constamment dans le ciel ». Guerres complètes, XI, p. 22.

(2) Oeuvres complètes, VIII, p. 313.

(3) Cité par le R. P. Bainvel, op. cit., p. 147.

(4) Oeuvres complètes, VIII, p. 243.

(5) Cf. plus haut, p. 52.

 

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pour aller droit à la personne, à ce qui demeure, à « l'origine », au « principe », au foyer, à la «source » ; de part et d'autre, on veut atteindre le Christ lui-même, et tout entier, et au plus vrai de son être. Et sans doute, il n'est pas d'école spirituelle qui n'entende nous conduire enfin à ce même Christ profond, que célèbrent également et la fête de Jésus et la fête du Sacré-Coeur. La contemplation ignatienne, dit à ce sujet un docte jésuite, « nous force à regarder Jésus, à vivre de sa vie, à entrer clans ses sentiments, donc logiquement, à remonter des actes et des paroles à l'amour, et de l'amour au coeur » (1). Nul ne songe à contester cette évidence, mais précisément, la fête de Jésus, traduction liturgique de la doctrine bérullienne, nous épargne cet effort logique — « donc logiquement » — dont on nous parle ici, et auquel il ne parait pas que saint Ignace nous invite en ternies exprès. « Remonter des actes et des paroles » à la personne, saisir « le fond » de chaque mystère, regarder et adorer « principalement la personne divine de Jésus-Christ, unie à notre nature, c'est-à-dire, lui-même, considéré en état. personnel » (2), c'est là, au contraire, si l'on veut bien se le rappeler, une des essentielles démarches qu'exige de nous l'école française. Soulevés par Bérulle au delà « des actes et des paroles », jusqu'à la contemplation immédiate du vivant principe ; fixés par lui dans un coeur-à-coeur aussi étroit que possible avec « l'être » même du Verbe incarné, sommes-nous bien loin du Coeur de Jésus, si déjà nous ne le touchons ? Bref, entre la première et la seconde des fêtes qui nous occupent, il ne reste plus que le douteux intervalle qui sépare la « personne », du « Coeur », nuance plutôt qu'intervalle, et nuance que tous les yeux ne saisissent points.

 

(1) R. P. Brou, La spiritualité de saint Ignace, op. cit., p. 68.

(2) Cf. plus haut, p. 51

(3) Entre les textes que j'aurais pu citer, dans le précédent paragraphe, eu voici un d'autant plus intéressant pour nous qu'il a pour objet direct la dévotion au Coeur de Jésus « comparée aux autres. Il est du R. P. Bainvel. « CETTE DÉVOTION COMPARÉE AUX AUTRES. Les mystères spéciaux et le fond des mystères ; les actes et le principe d'action. — Toutes les dévotions qui ont pour objet les mystères de Jésus s'adressent à la personne de Jésus, mais elles le visent dans un état spécial ou dans un fait de sa vie. A Noël, nous adorons Jésus naissant ; dans la Passion, Jésus souffrant... (Le R. P. emploie ici la langue bérullienne ; il va droit aux « états ». Je ne lui en fais certes pas un reproche, je remarque seulement que la méthode ignatienne a pour objet premier, la naissance, les souffrances de Jésus)... La dévotion au Sacré-Coeur ne s'attache à aucun mystère spécial de Jésus, ni à aucun de ses états. Mais tous sont de son ressort, dans ce qu'ils ont de plus infime, en tant qu'elle y étudie sou coeur, son amour, ses sentiments et ses vertus. Elle va donc au FOND de chaque mystère, pour en chercher l'âme, pour en dégager l'esprit, pour en avoir l'explication dernière. « Ainsi, disait le postulateur de 1765, par la fête du Coeur de Jésus..., on ne nous représente pas seulement quelque grâce spéciale ;ou nous ouvre toute grande la source de toutes les grâces. On n'y rappelle pas un mystère particulier : on propose à méditer et à adorer le PRINCIPE DE TOUS LES MYSTÈRES. Tout ce qu'il y a de grâce et de mystères dans l'intime de Jésus, et dans les secrets de son coeur ; tous les biens qui ont découlé pour les hommes de cet amour du très aimant Rédempteur ; tout ce que la passion intérieure du Christ... offre à notre regard et à notre amour, tout cela est représenté parla fête du Sacré-Coeur de Jésus, y est rappelé, y est honoré ». Bainvel, op. cit., pp. 187-188. Je le demande, cette définition descriptive de la tète du Coeur de Jésus, ne convient-elle pas également à la fête de Jésus? A parler en toute rigueur théologique, ne convient-elle pas davantage à celle-ci qu'à celle-là ? Ou, et mieux, ne faut-il pas dire que, plus la fête du Sacré-Coeur se rapprochera de la fête de Jésus, plus aussi elle se rapprochera de l'idéal que lui propose le postulateur de 1765, et après lui, le R. P. Balaye], bérullien pour une fois, et, certes, bérullien malgré lui ?

 

 

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Ceux du P. Eudes, par exemple. A lire sa définition du « coeur », on se demande quelle différence il pouvait bien faire entre la fête de Jésus et celle du Sacré-Coeur, la seconde, telle qu'il la présente, ne paraissant en effet, si j ose dire, qu'un doublet de la première :

 

Ce nom de Coeur, écrit-il, a plusieurs significations dans l'Ecriture sainte. 1° Il signifie ce coeur matériel et corporel que nous portons dans notre poitrine... 2° (Il) est employé pour signifier la mémoire... Il dénote l'entendement, par lequel se fait la sainte méditation... 4° Il exprime la volonté libre de la partie supérieure et raisonnable de l'âne, qui est la plus noble de ses puissances..., la racine du bien ou du mal. 5° (Et ceci est très important), il donne à entendre cette partie suprême de l'âme que les théologiens appellent la pointe de l'esprit, par laquelle se fait la contemplation, qui consiste en un très unique regard et une très simple vue de Dieu, sans discours, ni raisonnement, ni multiplicité de pensée. C'est de cette partie que

 

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les saints Pères entendent ces paroles : Ego dormio et cor meum vigilat... « Car le repos et le dormir (de la Vierge) n'empêchaient point, dit saint Bernardin de Sienne..., que son coeur, c'est-à-dire la partie suprême de son esprit, ne fût toujours uni à Dieu par une très haute contemplation. » 6° Il donne à connaître quelquefois tout l'intérieur de l'homme..., tout ce qui est de l'âme et de la vie intérieure et spirituelle... 7° Il signifie le divin Esprit, qui est le coeur du Père et du Fils qu'ils nous veulent donner pour être notre esprit et notre coeur : Je vous donnerai un coeur nouveau et je mettrai un esprit  nouveau au milieu de vous (1). 8° Le Fils de Dieu est appelé le Coeur du Père éternel... et... aussi spiritus oris nostri..., c'est-à-dire l'âme de notre âme, le coeur de notre coeur.

 

Pour un même mot, voilà bien des sens. Occupé à définir le « Coeur admirable de Marie », que va faire le P. Eudes? Elaguer, choisir, se restreindre, par exemple,

à la faculté d'aimer ? Non certes, et à Dieu ne plaise!

 

(1) Le P. Eudes dit aussi que le « Coeur divin » de Jésus, « est le Saint-Esprit » et fort justement, comme l'a montré le R. P. Lebrun : « Le Saint-Esprit est le Coeur de Jésus à deux titres distincts : d'abord, parce qu'il est l'amour substantiel du Père et du Fils, et ensuite parce qu'il est le principe de toute la vie spirituelle du Verbe incarné. Dans le premier cas, le Bienheureux envisage le divin maître en tant que Dieu ; dans le second cas, il le considère dans sa nature humaine ; mais les deux idées se tiennent, car c'est parce qu'il est l'esprit et, eu un sens, le coeur du Père et du Fils, que le Saint-Esprit fut donné à l'humanité sainte de Jésus, pour être son esprit et son coeur, et la faire vivre de la vie divine. Membres de Jésus-Christ, nous ne pouvons avoir d'autre esprit que le sien. C'est pourquoi le Saint-Esprit nous est donné à nous aussi pour être notre esprit et notre coeur. On peut, et effet, comme l'explique saint Thomas, l'appeler le coeur du chrétien, puisque dans l'épanouissement de la vie que nous tenons de Jésus, son rôle est analogue à celui du coeur dans l'organisme, et que, comme celle du coeur, son action est toujours secrète et cachée. Ces vues sont bien belles. Saint Paul les a mises eu lumière... Le P. Eudes, qui (en vrai bérullien) y attachait une grande importance, a cru pouvoir les introduire dans sou office et sa messe du Coeur de Jésus », nous proposant ainsi la dévotion au Sacré-Coeur dans son acceptation la plus haute et dans toute son étendue. Lebrun, op. cit., pp. 72-73. Le R. P. Lebrun aurait pu citer, à ce propos, les paroles d'un autre grand bérullien, le P. Saint-Jure : « Le Saint-Esprit est particulièrement la vie de notre âme, et le principe de notre vie spirituelle, en tant qu'il est l'esprit de Jésus-Christ, Dieu et homme... Comme donc le Saint-Esprit est l'esprit de Jésus-Christ, il communique aux âmes qu'il possède, la vie de Jésus-Christ,... notre vie... De tout cela nous pouvons conclure la définition que nous avons posée. et dire que l'homme spirituel est celui qui a le Saint-Esprit, l'esprit de Jésus-Christ présent en lui par une présence de grâce, et une union de sainteté... remuant les facultés spirituelles... » Saint-Jure, L'homme spirituel, Paris 1901, 1, pp. 181-187

 

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Tous ces coeurs se trouvent dans la Mère d'amour et n'y font qu'un seul coeur tant parce que toutes les facultés de la partie supérieure et intérieure de son âme ont toujours été parfaitement unies ensemble, que d'autant que Jésus, qui est le Coeur de son Père, et le divin Esprit, qui est le Coeur du Père et du Fils, lui ont été donnés pour être l'esprit de son esprit, l'âme de son âme, et le coeur de son coeur (1).

 

Qu'est-ce à dire, sinon que le Bienheureux entend prendre le mot coeur, dans son acception la plus large ? Le coeur, pour lui, c'est le symbole de tout ce qu'il y a de plus excellent dans la personne, c'est tout ce qui appartient à la personne, c'est, en un mot, la personne même.

J'avoue néanmoins qu'en d'autres endroits, manifestement influencé par la tradition franciscaine (2), il semble donner au même mot une définition plus étroite ; il semble passer de la conception que j'appellerais bérullienne du coeur (3), à la conception franciscaine ou salésienne; en d'autres termes il semble identifier coeur et amour. « Ce que le P. Eudes envisage principalement dans le Coeur de Jésus, écrit le R. P. Lebrun, et ce qui, à ses yeux, constitue le Coeur spirituel du Verbe incarné, c'est son amour :

 

(1) Oeuvres complètes, VI, pp..33-36.

(2) Dans le XIIe livre du Coeur admirable de Marie, livre consacré tout entier au Coeur de Jésus, « il ne fait guère que commenter cette belle pensée de saint Bernardin de Sienne, que le Coeur du Sauveur est une fournaise de très ardente charité pour enflammer et embraser l'univers ». Cf. Lebrun, op. cit., p. 67. Ici encore, je me permettrai de remarquer la tendance oratoire du Bienheureux. Qui ne voit en effet que cette conception du Coeur de Jésus, s fournaise d'amour », offre au missionnaire un sujet plus riche, plus émouvant que 1a conception, plus philosophique, du coeur-personne ? Quand il veut philosopher et définir pour de bon, le P. Eudes s'en tient, comme on vient de le voir, à cette dernière conception. Il est bien remarquable que, dans les huit paragraphes de la définition qu'on vient de lire, l'amour ne soit nommé qu'une seule fois, et encore à propos du coeur de chair. Cf. Oeuvres complètes, VI, pp. 33-36.

(3) Et pascalienne. Dans les phrases fameuses : Le coeur a des raisons... Dieu sensible au coeur, etc., » il m'est évident que Pascal ne voit pas dans le coeur, la faculté d'aimer, mais le fond même et le tout de l'homme. C'est presque, si ce n'est tout à fait, le coeur au sens des mystiques, la fine pointe de l'esprit, la partie supérieure de l'âme, la zone profonde où se fait la rencontre entre Dieu et nous.

 

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« Le second Coeur de Jésus, dit-il, c'est son Coeur spirituel, qui est la volonté de son âme sainte, laquelle est une faculté purement spirituelle dont le propre est d'aimer ce qui est aimable et de haïr ce qui est haïssable ». C'est par conséquent son amour envisagé, non dans quelques-unes de ses manifestations, mais dans son principe et son foyer» (1). Oui, si l'on veut; je remarque néanmoins cette curieuse insistance à distinguer les « manifestations » de leur principe, à ne retenir que celui-ci, enfin à nous faire dépasser les preuves effectives de l'amour, et à nous fixer uniquement sur la personne aimante. Ainsi, la fête eudistique du

 

(1) Lebrun, op. cit., l,p. 66-67. Le R. P., que je suis avec la docilité la plus cordiale, me permettra-t-il de le prémunir contre l'imperceptible préoccupation qui le porte, ici et en quelques antres endroits, je ne dis pas à fausser, juste ciel ! mais à débérullianiser la doctrine foncière du P. Eudes, et à identifier le plus possible cette doctrine avec celle de Paray-le-Monial. Il importe certes d'affirmer qu'il n'y a pas deux dévotions au Sacré-Coeur, dont l'une, et très spéciale et très incomplète, serait celle du P. Eudes, l'autre, parfaite, celle de Marguerite-Marie. L'Eglise n'en connaît qu'une seule, qui est en même temps celle du P. Eudes et celle de Marguerite-Marie. Mais cette unité foncière n'empêche pas de multiples différences, qu'il est non seulement très intéressant, mais encore très bienfaisant de mettre en relief. Présentée par le P. Eudes, la dévotion au Sacré-Coeur peut sembler plus attrayante à certains que présentée par le P. de Gallifet, ou inversement. Quoi qu'il en soit, le R. P. Lebrun, soucieux, comme il le devait être, de montrer l'identité foncière des deux dévotions, n'aura-t-il pas été amené, très malgré lui, à effacer les nuances qui les distinguent ? Avouons, du reste, que la pensée du P. Eudes ne parait pas toujours de la dernière netteté. Qu'on en juge sur ce passage, qui semble donner tout à fait raison au R. P. Lebrun, mais dont je n'arrive pas à saisir la parfaite cohérence. « Nous avons à admirer cette sacro-sainte Vierge, non pas seulement en quelqu'un de ses mystères, ou en quelqu'une de ses actions... non pas même seulement en sa très digne personne ; mais nous avons à honorer premièrement et principalement en elle la source et l'origine de la dignité et sainteté de tous ses mystères, de toutes ses actions, de toutes ses qualités, et de sa personne même, c'est-à-dire son amour et sa charité, puisque l'amour et la charité sont la mesure du mérite et le principe de toute sainteté ». Oeuvres complètes, VI, pp. XXXII. XXXIII. Par amour, il semble entendre ici des actes d'amour, puisqu'il parle aussitôt du mérite, mais comment ces actes peuvent-ils être appelés la source et l'origine de la dignité et sainteté de tous les mystères de Marie ? C'est ce que je n'arrive pas à comprendre. Et même s'il entendait parier de la volonté de Marie, de sa faculté d'aimer, je ne comprendrais pas davantage. Il y a là, me semble-t-il, dans la pensée inconsciente du P. Eudes une sorte de combat. D'un côté, il veut retenir la définition bérullienne du coeur (source, origine, principe, personne) ; de l'autre, il est séduit par la définition, que cous avons, pour faire court, nommée franciscaine ou salésienne : coeur = fournaise d'amour. Et d'un autre côté, c'est toujours le conflit — très innocent — entre la théologie et l'éloquence.

 

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Coeur de Jésus s'appellerait bien plutôt la fête de Jésus aimant que la fête de l'amour de Jésus, nuance, ou moins subtile ou moins négligeable qu'on ne pourrait croire. Mais, quoi qu'il en soit, le P. Eudes ne s'en tient pas à cette définition ainsi restreinte. D'après lui, continue le R. P. Lebrun, « au sens large, le Coeur spirituel de Jésus, c'est donc la partie supérieur de son âme, avec toutes les perfections naturelles et surnaturelles qu'elle renferme, savoir ses facultés naturelles, la mémoire, l'intelligence et la volonté, la plénitude de grâce et de vertu dont elle a été comblée, et la vie admirable dont elle est le principe » (1) autant et mieux dire, la personne.

Je supplie le lecteur de ne pas s'impatienter, de me faire encore crédit de quelques minutes. Il ne s'étonnera bientôt plus, je l'espère, que l'on se passionne à démêler ces nuances.

Voici donc deux manières, non pas opposées et tout au contraire aisément conciliables, mais enfin quelque peu différentes d'envisager la dévotion au Sacré-Coeur : d'un côté le Christus lotus de Bérulle, de l'autre, le Christ « fournaise d'amour » qu'a prêché Bernardin de Sienne, et qui va bientôt se révéler à Marguerite-Marie : d'un côté, le coeur symbole de la personne; de l'autre, le coeur symbole de l'amour. Comme on l'a vu, le P. Eudes oscille entre ces deux conceptions, entraîné vers la première par la logique du bérullisme, vers la seconde par les exigences de sa dévotion personnelle, parles habitudes qu'à données à son esprit la prédication populaire, et surtout peut-être par les maîtres franciscains, salésiens, jésuites qu'il a pratiqués. S'il n'avait pas subi ces dernières influences, si, d'une façon ou d'une autre, il n'était pas entré en contact avec l’humanisme dévot, le Bienheureux aurait pu ne pas songer à établir la fête du Sacré-Coeur : la fête de Jésus lui aurait suffi. Mais inversement, façonné par les

 

(1) Lebrun, op. cit., p. 64.

 

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maîtres oratoriens, si l'inspiration lui vient d'établir la fête du Sacré-Coeur, cette fête devra ressembler, presque de point en point, à la fête oratorienne de Jésus. Ne regrettons donc pas les premières incertitudes, les oscillations que nous avons remarquées dans la pensée du P. Eudes, car elles nous éclairent merveilleusement sur les origines de la dévotion au Sacré-Coeur. Grâce à elles, nous voyons cette dévotion s'élaborer, naître, s'affirmer enfin devant nous. Ou, pour prendre une image plus juste, ces oscillations nous rendent sensible, palpable, comme dans une expérience de laboratoire, la rare synthèse que nous annoncions au début de ce chapitre. Nous connaissons les deux éléments du composé qui se prépare; ici, la doctrine spirituelle de l'école française; en face, la dévotion plus tendre de l'humanisme dévot. Et soudain, voici l'étincelle, je veux dire le génie du P. Eudes, rapprochant ces deux éléments et faisant jaillir de leur rencontre une dévotion nouvelle . Quelques années plus tard, à l'autre pôle, si l'on peut dire, de la pensée catholique, à Paray-le-Monial, dans un couvent de visitandines que dirigent les jésuites, s'ébauchera, s'organisera une dévotion presque toute semblable, mais gardant l'empreinte du milieu salésien qui l'a formée (1) : dévotion qui ne s'adressera pas directement au coeur-personne, mais au coeur-amour. Et par là s'expliquent, soit dit en passant, les longues résistances que l'on opposera du côté de Paray à la priorité néanmoins certaine du P. Eudes. « Il n'est pas des nôtres il n'a pas soupçonné la dévotion de Paray, répéteront les biographes et les disciples de Marguerite-Marie, exagérant, plus que de raison, une distinction d'ailleurs manifeste. En vérité, il n'y a là qu'une seule dévotion, mais que de part et d'autre on n'entend pas absolument de la même manière :

 

(1) Il ne serait pas impossible de prouver que, de part et d'autre, l'expérience a suivi le même rythme. On avoue en effet que Marguerite-Marie doit plus ou moins à la lecture du P. Saint-Jure, lequel dépend de Bérulle. D'un autre côté la Sainte a certainement connu, célébré, aimé la fête eudistique du Coeur de Marie.

 

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dans ce fleuve unique se rejoignent des courants qui ne descendent pas des mêmes sources; ce n'est enfin qu'un seul mouvement, mais assez complexe, assez riche, pour que les deux grandes écoles rivales puissent y participer.

Il  semble du reste que l'école de Paray elle-même hésite parfois entre la dévotion au coeur-amour et la dévotion au coeur-personne. C'est ainsi, remarque le P. Lebrun, que les premiers théologiens jésuites, « qui traitent de la dévotion au Sacré-Coeur, en étendent l'objet » aussi loin (que le P. Eudes)... D'après le P. de Galiffet, l'élément spirituel qui, avec le coeur de chair de l'Homme-Dieu, constitue l'objet de la dévotion au Sacré-Coeur, ce n'est pas uniquement son amour, mais encore son âme sainte, avec les dons et les grâces qu'elle renferme, les vertus et les affections dont elle est le siège et le principe. Le célèbre théologienne fait exception, ni pour les vertus intellectuelles, ni pour l'intelligence elle-, même ; au contraire, il les comprend positivement dans l'objet de la dévotion, quand il nous invite à considérer le Coeur de Jésus« plein de vie, de sentiment et d'intelligence». Et voici en quels termes (essentiellement bérulliens) il résume toute sa doctrine sur ce point : « Qu'on envisage donc ce composé admirable qui résulte du Coeur de Jésus, de l'âme et de la divinité qui lui sont unies, des dons et des grâces qu'il renferme, des vertus et des affections dont il est le principe et le siège, des douleurs intérieures dont il est le centre, de la plaie qu'il reçut sur la croix : voilà l'objet COMPLET, pour m'exprimer ainsi, qu'on propose (d'abord) à l'adoration et à l'amour des fidèles  (1)».

Et tout de même le plus récent, mais non le moins autorisé, parmi les théologiens qui ont raconté et expliqué, au point de vue de Paray, l'histoire de la dévotion au Sacré-Coeur. Dans le développement de cette dévotion, écrit le R. P. Bainvel, il s'est fait une « sorte de communication d'idiomes entre ce qui convient au coeur et ce qui convient

 

(1) Lebrun, op. cit., p. 65, C'est moi qui souligne.

 

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à la personne même de Jésus, visée dans ce qu'elle a de plus profond et de plus personnel... Ce passage du coeur à la personne (1), cette visée de la personne dans le coeur, donne à la dévotion une allure plus libre, et une PORTÉE PLUS AMPLE. Par là, le Sacré-Coeur me rappelle Jésus dans toute sa oie affective et morale. Toute la vie de Notre-Seigneur peut ainsi se concentrer dans son coeur; dans tous ses états, je puis étudier ce qu'ils ont de plus profond, de plus intime, de plus PERSONNEL. Tout Jésus se résume et s'exprime dans le Sacré-Coeur, attirant, sous ce symbole expressif, notre regard et notre coeur sur son amour et ses amabilités... Grâce à cette extension nouvelle (de la dévotion de Paray, car, dans la dévotion eudistique ce n'est pas là une extension, encore moins une nouveauté) nous pouvons décrire la dévotion au Sacré-Coeur — je n'ai pas besoin de souligner l'importance de ce qui va suivre — comme la dévotion à Jésus se montrant à nous, en nous montrant son coeur, dans sa vie intime et ses sentiments les plus personnels (2), lesquels d'ailleurs ne disent qu'amour et amabilité. ELLE NOUS OUVRE, Si je puis dire, LE FOND DE JÉSUS. Le coeur ne disparaît pas, dans cette acception nouvelle (nouvelle, je le répète, pour le R. P. Bainvel et les paraysiens) (3). Mais c'est la personne de Jésus qui nous l'ouvre elle-même, en nous disant comme à la Bienheureuse Marguerite-Marie : « Voilà ce coeur ». Et nous, en regardant le coeur qui nous est ainsi montré, nous apprenons à connaître la personne dans son fond (4). »

 

(1) Qu'on remarque ce mot passage ; il est capital et accuse nettement la distinction entre les deux écoles. Celle de Paray va du coeur à la personne ; l'autre, droit à la personne, symbolisée par le coeur. Et voilà pourquoi le R. P. Bainvel intitule ce paragraphe : « Objet par extension : la personne », ce qu'un vrai Bérullien ne fera jamais.

(2) Mot impropre, me semble-t-il, ou même inexact. Tous les sentiments de Jésus sont également personnels. D'où viendrait le plus ou le moins ? Mais cette inexactitude même rend hommage, si j'ose dire, à la thèse du coeur-personne.

(3) Il faudrait dire, je crois, parodieras, mais on comprendra que j'aie reculé devant ce mot.

(4) Bainvel, op. cit., pp. 13o-131.

 

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Ainsi, d'après le R. P. Bainvel lui-même, les révélations de Paray nous ramènent à la fête bérullienne de Jésus qui a précisément pour objet la personne de Jésus « dans son fond ».

Et, tout de même, nous montrerions sans difficultés, sans donner dans le paradoxe, que, pour obtenir pleinement la fin qu'elle doit poursuivre, la dévotion au coeur-amour, exige la dévotion au coeur-personne ; en d'autres termes, que, si l'on n'accepte, si l'on ne vit pas la théologie eudistique ou bérullienne du Sacré-Coeur, on ne peut répondre que d'une manière très imparfaite au message de Paray. « La manifestation du Sacré-Coeur à la Bienheureuse Marguerite-Marie, écrit encore le R. P. Bainvel, est la manifestation de l'amour. On peut donc ramener toute la dévotion à ceci : d'un côté, un amour qui appelle l'amour, un amour tendre et débordant qui appelle un amour proportionné ; de l'autre côté, l'amour qui répond à l'appel de l'amour, l'amour soucieux de n'être pas trop en reste avec l'amour immense qui l'a prévenu et qui le provoque. Si la dévotion au Sacré-Coeur se ramène, suivant le mot de Pie VI, à vénérer l'immense charité et l'amour prodigue... de Notre-Seigneur pour nous, il est clair que c'est pour allumer notre amour à ce foyer d'amour. La chose va de soi (1). » Nous l'entendons bien ainsi, et là-dessus nous demandons si le mouvement naturel de l'amour se borne à atteindre, dans la personne aimée, autre chose que celte personne même ?.Essentiellement unitif, quelle union pourrait-elle le satisfaire qui ne lui permettrait pas de saisir le plus intime, le plus réel, ou le « fond » de ce qu'il aime? Vouloir ce fond et n'arriver pas à le saisir, à le posséder, de là viennent les déceptions éternelles de l'amour humain, ses recommencements, ses gaspillages, ses désespoirs, sa « rage » et son « enfer » comme disait Bossuet. Plus heureux du côté de Dieu, le mystère

 

(1) Bainvel, op.cit., pp. 177-178.

 

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de l'Incarnation nous rend possible et facile l'union de toute notre âme, non pas seulement avec le coeur, mais avec toute l'âme, toute la personne du Christ. Si elle ne s'élève jusqu'à la dévotion au Coeur-personne, la dévotion au Coeur-amour ne réalisera jamais cette union.

 

B. — De « l'intérieur » au Coeur de Jésus.

 

Entre « l'intérieur » et ce « fond » dont nous venons de parler, il n'y a tout au plus qu'une très légère nuance (1). Nous pourrions en conséquence nous dispenser du développement qui va suivre. Mais la conclusion que nous voulons établira une telle importance, on l'a tellement négligée jusqu'ici, qu'il est bon d'y arriver par plusieurs chemins.

Nous l'avons dit et répété, l'école française nous enseigne à « pénétrer l'intérieur même des mystères de Jésus », « l'esprit de Dieu par lequel ces mystères ont été opérés, l'efficace et la vertu qui rend ces mystères vifs et opérants en nous, le goût actuel, la disposition vive par laquelle Jésus a opéré » les divers mystères (2). Or cette dévotion à l'intérieur, qu'est-ce autre chose, en vérité, que la dévotion au Coeur de Jésus? L'école de Paray elle-même ne résiste pas à cette évidence. « Il faut reconnaître, avoue le R. P. Bainvel, que l'idée vivante de la dévotion (la seule qui intéresse l'historien) déborde de toutes parts cette formule du coeur comme emblème d'amour; elle va chercher dans le Coeur de Jésus toute la vie intime du Dieu fait homme... et pour, parler comme les sulpiciens (lesquels font profession de suivre Bérulle) tout « l'intérieur de Jésus »... De ce chef la dévotion au Sacré-Coeur n'est plus seulement la dévotion à l'amour du Coeur de Jésus : elle devient la dévotion à tout l'intime du Sauveur » (3). Elle

 

(1) Dans le lexique bérullien, « intérieur désigne surtout les « dispositions » de Jésus on de Marie. Ce n'est donc pas, à rigoureusement parler, la personne même.

(2) Cf. plus haut, p. 70.

(3) Bainvel, op. cit., pp. 123, 124,127, 193. Le R. P. peut-il ignorer que la dévotion à l'intérieur de Jésus est formellement enseignée par M. de Bérulle? Voici, du reste, l'identification entre « intérieur » et « Coeur » nettement proposée par un sulpicien de marque, c'est M. Olier : « Le divin intérieur est la chose du monde la plus belle... O, mon Jésus, qu'on est trompé en vous voyant, et qu'on voit peu de choses de vous, quand on vous contemple seulement par le dehors. Les hommes regardent par là et vous méprisent; mais LA FOI VOUS FAIT VOIR BIEN AUTRE, PÉNÉTRANT VOTRE COEUR. ET C'EST CET INTÉRIEUR ADORABLE qu'il faut considérer incessamment, et qui donne la vertu à tout votre extérieur... Oh! béni soyez-vous, Coeur adorable » Mémoires de M. Olier, 8 juillet 1642, cités par M. Icard : La doctrine, pp. 204, 2o5.

 

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devient; logique avec lui-même, le R. P. Bainvel voit ici un développement, du reste fort heureux, une «extension » de la dévotion primitive, entendez de la dévotion de Paray. Un autre jésuite, plus indépendant, et en sympathie beaucoup plus étroite avec les bérulliens, l'admirable P. Grou n'en jugeait pas de la sorte. La dévotion au Sacré-Coeur, disait-il, « nouvelle quant à sa dénomination (est) aussi ancienne que l'Eglise quant à son principal objet; (du reste) mieux connue et mieux pratiquée vies premiers fidèles qu'elle ne l'a jamais été depuis... Le COEUR DE JÉSUS, C'EST SON INTÉRIEUR ; il n'est rien de plus intime dans l'homme que le coeur. Être solidement dévot à ce coeur adorable, c'est donc s'efforcer d'y pénétrer, à l'aide de la méditation ou de l'oraison pour en connaître les dispositions, les mouvements, les objets qu'il se proposait, les motifs qui le faisaient agir... Ce coeur est adorable en lui-même, à cause de son union avec la Divinité... Au reste, ce n'est pas au coeur matériel qu'on s'arrête, il ne sert simplement qu'à fixer l'intention de l'esprit et... l'intention expresse de l' Église est qu'on passe aux sentiments dont l'âme de Jésus a été affectée et dont son coeur est le symbole » (1). C'est ainsi du reste qu'on l'entendait et dès avant la fin du XVIIe siècle, dans les milieux paraysiens. Le manuel de la dévotion au Sacré-Coeur, publié en 1694 par les visitandines de Rouen, dit expressément : « Le Sacré-Coeur de Jésus est, à PROPREMENT

 

(1) Grou, L'intérieur de Jésus et de Marie (Hauron), Paris, 19og, pp. 366-37o. Le P. Grou appartient à l'école du P. Lallemant, toute voisine de l'école bérullienne.

 

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PARLER, L'INTÉRIEUR DE JÉSUS-CHRIST, lequel nous est donné pour l'exemplaire des actes et des dispositions de la suprême religion à l'égard de Dieu; car, sans ce culte intérieur et cette union intime à Jésus, nous n'avons que l'apparence du christianisme (1). »

Ainsi, pour s'expliquer et pour se défendre, l'école de Paray est obligée, une fois encore de recourir à l'école française ; ils remontent de l'inconnu au connu, du nouveau au traditionnel, du « Coeur de Jésus » qu'il s'agissait de définir, à l'intérieur de Jésus, que prêchaient depuis si longtemps les disciples de Bérulle. Chose curieuse, l'école française ne les avait pas attendus ; elle avait déjà fait, mais en sens inverse, le même chemin : de l’« intérieur de Jésus », elle avait passé au « Coeur de Jésus », et cela, non pas seulement, comme j'ai dit, avant les révélations de Paray, mais avant même l'initiative du P. Eudes.

En dehors de ses mérites particuliers qui ne semblent pas inférieurs à ceux de tant de spirituels moins oubliés que lui, l'auteur que je vais citer nous intéresse à un double titre : d'abord parce que, dès 1662 — la circulaire du       P. Eudes sur  le culte public           du Sacré-Coeur est de 1672 —  il a traité du Coeur de Jésus ex professo et

plus longuement que les autres précurseurs de Marguerite-Marie — six chapitres, quarante pages in-quarto, et tout d'une venue — ensuite, parce que, sans appartenir soit à l'Oratoire, soit à l'une quelconque des colonies oratoriennes, il s'inspire constamment de Bérulle. Il ne le nomme pas — Sic vos non vobis — mais il le sait par coeur. C'est un religieux minime, le P. Timothée Brianson de Raynier, né à Aix-en-Provence en 1595 (?), mort à Marseille en 1681, après avoir publié un certain nombre d'ouvrages

 

(1) Lebrun, on. cit., pp. 149-15o. La doctrine de ce manuel ne parait pas très cohérente : mais enfin, dans le passage qu'on vient de lire, — intérieur, union, — elle est nettement bérullienne.

 

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spirituels, entre autres : L'homme intérieur ou l'idée. du parfait chrétien (1662) (1).

Tout occupé de cet homme intérieur qu'il veut façonner sur le modèle du Christ intérieur, le P. Timothée est naturellement amené à parler du Coeur de Jésus, et il en parle comme d'un objet déjà saintement familier à la piété catholique.

 

(1) Dans la seconde partie de l'ouvrage, le P. Timothée après avoir montré que l'homme intérieur doit « se tenir toujours uni à Notre-Seigneur » (chap. I, XI), continue ainsi : Chap. XII : Comment l'homme intérieur fait sa retraite dans le coeur de Jésus-Christ. Chap. XIII : Des pratiques de l'homme intérieur dans le coeur de Jésus-Christ et de la première pratique au regard de ses mystères. Chap. XIV : Seconde pratique de l'homme intérieur dans le coeur de Jésus-Christ, pour le sacrement de la Pénitence. Chap. XV : Troisième pratique de l'homme intérieur dans le coeur de J.-C. pour le sacrement de la sainte Eucharistie. Chap. XVI : Quatrième pratique de l'homme intérieur dans le coeur de J.-C. pour le saint sacrifice de la messe, et pour la communion spirituelle. Chap. XVII : Cinquième pratique de l'homme intérieur dans le coeur de J.-C. pour la visite du Saint-Sacrement. — L'Homme intérieur ou l'idée du parfait chrétien, par le P. Timothée de Raynier, Aix. Charles David, 1671, pp. 147-186. L'ouvrage, rare, je le crois, est dédié au duc de Mercoeur, mais devait l'être à Mazarin, qui mourut trop tôt. On y lit ces paroles extraordinaires : « C'est une Morale où je trace l'idée du parfait chrétien, sous le titre de l'Homme intérieur. J'y représente en plusieurs endroits cet homme incomparable, l'éminentisme cardinal Mazarini, non pas au dehors, mais au dedans. Je u'y peins pas les traits de son visage, mais j'y fais voir les beautés de son lime, et les divines qualités de sou esprit... Vous y verrez les merveilles de son intérieur, qui a été un des plus parfaits que l'étude de la philosophie ait jamais formés, et vous y verrez ses vertus héroïques... véritables sources de tout ce qu'il a fait de plus merveilleux pendant sa vie ». Après quoi, il ne reste plus qu'à demander la béatification de Richelieu. Il va du resta sans dire que le P. Timothée ne tient pas sa ridicule promesse et que, dans l'image qu'il nous présente de l'Homme intérieur, nul ne sera tenté de reconnaître Mazarini. Les approbations — il y en a huit — sont intéressantes et entre autres celle du docteur Arnaud, vicaire à la Ciotat : « Certes, on peut dire à son avantage ce que disait le peuple d'Israël Eamus ad videntem. II est ce clairvoyant qui, avec des yeux d'aigle, a fait des observations admirables. Il est entré dans le sein du chrétien, dans le sein de l'Eglise, et dans le sein de Dieu lui-même. Dans le sein du chrétien, il a découvert un homme caché ; dans le sein de l'Eglise, il a appris les secrets les plus importants de la renaissance spirituelle ; dans le sein de Dieu, il a étudié tous les linéaments de cette ressemblance divine qui doit mettre le sceau à notre prédestination... L'on y apprendra ce que le dévot saint Bernard appelle si excellemment : nobile prophetandi genus, une espèce très noble de prophétie, à vivre par la foi, à se conduire par l'esprit ». Ou voit que, lorsqu'ils se mêlent de faire des compliments, tous les Provençaux ne sont pas aussi bouffons que le P. Timothée. Sur cet écrivain d'un véritable mérite, cf. Dictionnaire des hommes illustres de la Provence et du Comté Venaissin, Marseille, 1787.

 

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Nous sommes tous, écrit-il, dans le Coeur de Jésus-Christ, puisqu'il nous aime tous, et que l'amour a cette propriété de loger la personne aimée dans le coeur de la personne aimante. Le parfait chrétien est persuadé de cette vérité, aussi se considère-t-il toujours comme dans le Coeur de Jésus-Christ ; il y fait sa demeure... sans en sortir jamais ; il y fait toutes ses Oeuvres, toutes ses actions, et tous les actes de vertu, qu'il pratique même selon les dispositions de ce Coeur divin. Quel bonheur d'être uni à Jésus-Christ dans le Sacré-Coeur qui a été continuellement uni à Dieu, non seulement par l'union hypostatique, mais encore par l'union des actes de son amour... ! Celui que je représente s'y tient si recueilli que je dirai volontiers que c'est pour ce sujet qu'il mérite d'être appelé l'homme intérieur, parce qu'Il ne sort jamais des entrailles ni du coeur de Jésus-Christ (1)

 

Puis, ramassant en une page tout le bérullisme :

 

C'est dans ce Coeur divin où l'Homme intérieur s'unit à l'Esprit de Jésus-Christ, pour honorer les mystères de sa vie et de sa mort avec les saintes dispositions de ce même coeur... C'est là où le Saint-Esprit lui met devant les yeux les divers états, et les mystères adorables... de Jésus-Christ... Là il voit ces divins mystères dans leur véritable source... Le Saint-Esprit lui met devant les yeux non seulement le corps et l'extérieur de ces divins mystères, c'est-à-dire, ce qui s'y est passé extérieurement, mais il lui en découvre l'esprit et l'intérieur... Mais sur toute chose, il lui met devant les yeux tout ce qui s'est passé intérieurement dans l'âme et dans le coeur de Jésus-Christ en l'accomplissement de ces mêmes mystères. L'esprit et l'intérieur du mystère en est comme la substance ; et le corps de l'extérieur en est comme l'écorce et l'être accidentel ; l'extérieur et le corps du mystère est passager, mais l'intérieur, c'est-à-dire l'esprit et la grâce qui y réside, est éternel...

De l'extérieur il passe à l'intérieur des mêmes mystères, pour participer aux dispositions et aux sentiments intérieurs que Notre-Seigneur avait en les accomplissant, et pour y découvrir davantage l'éclat de sa divinité. Et ainsi il se remplit non seulement des dispositions générales du Coeur divin de Jésus-Christ..., mais encore des dispositions particulières que Jésus-Christ a eu dans l'accomplissement de

 

(1) L'Homme intérieur, pp. 147-148.

 

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chaque mystère (1). Ce coeur, du reste, n'est pas, pour l'homme intérieur « comme une tente de passage », mais, au contraire, « il y vit comme dans son propre élément... son propre domicile. »

 

Dans ce Coeur divin, comme dans le cabinet des merveilles de Dieu, et le sanctuaire de ses secrets adorables, il fait son oraison..., il y reçoit les sacrements ; il y confesse ses péchés; il y communie, et il y pratique toutes les vertus.

 

Le développement de ces dernières lignes me parait fort beau :

 

Le Coeur de Jésus-Christ est le véritable tribunal où le parfait chrétien s'accuse de ses péchés; et lorsqu'il est en celui de la confession, il n'y a proprement que son corps qui y soit, son esprit est tout dans le Coeur de Jésus-Christ.

Là il s'unit à l'esprit de pénitence qui a animé Jésus-Christ..., il s'unit à la haine qu'il a portée au péché, et à la contrition qu'il a eue des péchés de tout le monde...

 

Ainsi encore pour l'Eucharistie :

 

Ce qui surpasse toute douceur est de considérer comment l'homme intérieur s'unit aux saintes et divines dispositions de Jésus-Christ, quand il approche de la sainte Eucharistie ; car, en un même temps, il communie au sacré corps et au précieux sang de Jésus-Christ en la sainte table, et à l'intérieur de Jésus-Christ dans son coeur divin... Les espèces du pain et du vin sont les moyens par lesquels Notre-Seigneur lui donne son corps et son sang ; et le corps et le sang de Jésus-Christ sont ceux par lesquels il lui donne son esprit... En la sainte communion, le parfait chrétien participe tellement à Pintée rieur de Jésus-Christ et à son esprit qu'il entre non seulement en société, mais en unité d'esprit avec lui; pour rendre à Dieu toutes les adorations, toutes les louanges et tout l'amour qu'il lui rend lui-même (2).

 

Pour arriver au Coeur de Jésus, pour le découvrir, si

 

(1) L'Homme intérieur, pp. 149-152.

(2) Ib., pp. 153-154.

 

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j'ose ainsi parler, pour organiser d'après cette découverte l'ensemble et le détail de la vie chrétienne, il suffisait donc de comprendre et de vivre la doctrine oratorienne sur

l'intérieur de Jésus. Je répète que lorsque notre minime provençal écrivit son Homme intérieur, Marguerite-Marie venait à peine de naître. Parmi tant et tant de pages dont la dévotion au Sacré-Coeur a fait l'objet depuis les révélations de Paray, en connaît-on beaucoup de plus suggestives, de plus ferventes, ajoutons, de plus chrétiennes?

 

C. — De Jésus vivant en nous au Coeur de Jésus, principe de notre vie spirituelle.

 

O Jésus, disait le P. Eudes dans une de ses élévations, je vous contemple comme vivant et régnant en votre très sainte mère, et comme celui qui êtes tout ce qui faites tout en elle : car vous êtes sa vie, son âme, son coeur.

 

Le R. P. Lebrun explique fort bien ce dernier mot. « On voit pourquoi, dit-il, le Bienheureux donnait à Jésus le nom de Coeur de Marie ; c'est parce qu'il vit et règne

en sa divine Mère, qu'il est tout et fait tout en elle, qu'il est l'âme de son âme et la vie de sa vie. Il n'y avait là, en somme, qu'une application à la dévotion à la Sainte Vierge de l'idée que le P. Eudes se faisait de la vie chrétienne. (Idée qu'il avait reçue, nous le savons, de ses maîtres oratoriens. Si je le répète à satiété, c'est qu'on paraît toujours l'oublier.) Il la concevait comme la vie de Jésus dans les membres de son corps mystique. Jésus, en effet, vit en nous... Il est le principe de la vie surnaturelle dont nous jouissons, et opère en nous et par nous tout ce que nous faisons de bien. Dès lors qui ne voit... qu'(il) peut-être appelé le coeur du chrétien », et à plus forte raison, de Marie? En effet, écrit encore le P. Eudes, « le coeur n'est-il pas le principe de la vie? » Il est vrai, que,

 

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d'ordinaire, pour exprimer les rapports du Verbe incarné avec les membres de son corps mystique, on dit plutôt qu'il en est la tête. Mais rien n'empêche qu'on lui donne également le nom (ici tout synonyme) de coeur. C'est peut-être même celui qui lui convient le mieux quand on veut exprimer l'action qu'il exerce immédiatement dans les Aines, puisqu'elle est intime et cachée comme celle du coeur dans l'organisme » (1). Et voici une troisième route — bérullienne comme les deux précédente — qui, presque nécessairement, conduira le P. Eudes à la dévotion du Sacré-Coeur. Il dira donc « que le Coeur de Jésus est le principe de la vie de tous les enfants de Dieu » (2), heureuse formule, mais qui n'ajoute rien à celle des purs bérulliens : « Jésus-Christ est une capacité divine des âmes et il leur est source d'une vie dont elles vivent en

lui » (3).

 

D. — L'école française et l'école de Paray-le-Monial.

 

Bérulle et toujours Bérulle. Il n'y a pas moyen de l'éviter, si l'on veut exposer les véritables origines de la dévotion au Sacré-Coeur. Nous l'avons assez prouvé. C'est à peine cependant si vous trouverez son nom mentionné dans quelques-uns des ouvrages contemporains, même critiques, où l'on raconte ces origines (1). Comment, du reste, s'en étonner ? Hier encore, ces mêmes historiens nous laissaient ignorer l'initiative du P. Eudes, instituant, dès

 

(1) Oeuvres complètes du P. Eudes, VI, pp. XXXIX-XLI. Pour ma part, je n'oserais pas soutenir que le nom de coeur exprime mieux que le nom de chef l'action que le Verbe incarné exerce immédiatement clans les âmes. L'Eglise approuve certes le premier, mais l'Évangile et saint Paul ont préféré le second.

(2) Oeuvres complètes, VIII, p. 342. Cf. dans le XIIe livre du Coeur admirable, la 5e méditation : « Que le Coeur de Jésus est le principe de la vie de l’homme-Dieu, de la vie de la Mère de Dieu, et de la vie des enfants de Dieu ». — Cf. aussi, à ce sujet, dans Les Saints Coeurs de Jésus et de Marie, année 1894, les articles du R. P. Gauderon : Le Sacré Coeur de Jésus principe de la vie spirituelle, d'après le P. Eudes.

(3) Cf. plus haut, p. 81.

(4) Ainsi le R. P. Bainvel, op. cit., p. 326. « Le cardinal de Bérulle a quelques réflexions, subtiles mais pénétrantes, sur le coeur de Jésus ». Nous avons donné plus haut l'admirable texte que le P. Bainvel trouve subtil. La vraie question n'est pas là. Le fondateur de l'école française n'aurait-il jamais nommé le coeur de Jésus, que l'historien de la dévotion au Sacré-Coeur n'en devrait pas moins faire une grande place à l'influence de Bérulle, maître du P. Eudes. Le silence du R. P. Lebrun est encore plus étonnant. Parmi les sources de la dévotion eudistique, le R. P. mentionne expressément François de Sales, il oublie Bérulle. Sans doute aura-t-il jugé inutile de répéter ce que tout le monde doit savoir. Du moins a-t-il rapporté le précieux témoignage qu'on va lire, et qui. bien compris, dit l'essentiel. La fête du Coeur de Jésus, écrivait en 1699 l'oratorien Bourrée « fut instituée, il y a près de cinquante ans (exactement 27 : 1672-1699)... pour être célébrée dans une communauté (congrégation) de prêtres de Normandie, dont le supérieur avait été élevé de la main de l'éminentissime cardinal de Bérulle et nourri dans la piété (bérullienne) envers les mystères du Verbe incarné D. Lebrun, op. cit.. pp. 156-157.

 

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1672, le culte public du Coeur de Jésus, et devançant ainsi, de plusieurs années, le mouvement de Paray-le-Monial. Mais aujourd'hui que pleine justice est enfin rendue au P. Eudes, il faut reconnaître aussi que la dévotion eudistique au Cœur de Jésus n'est que la conséquence naturelle, l'épanouissement de la dévotion bérullienne au Verbe incarné.

Aussi longtemps d'ailleurs que l'on se refusera à cette évidence, on se trouvera clans l'impossibilité de décrire exactement la dévotion eudistique, de montrer ce qu'elle a de commun avec la dévotion de Paray, et par où elle s'en distingue. Laissons encore parler le B. P. Bainvel. « La dévotion, telle que l'expose et la chante le P. Eudes, ne diffère pas essentiellement de celle qui a rayonné de Paray, mais elle embrasse davantage et s'appuie moins sur le symbolisme du coeur. (Ceci me parait excellent et capital.) Par là même, elle est moins précise peut-être clans ses formules, moins concrète d'aspect, moins parlante à la foule » (1). Moins concrète, je dirais plutôt: moins sensible, car le Verbe divin n'est pas une abstraction ; « moins parlante à la foule », rien de plus juste : « moins précise », on me permettra, d'en douter, puisque la dévotion du P. Eudes n'est autre chose que la dévotion bérullienne au Verbe incarné, et que celle-ci a pour fondement une doctrine très

 

 (1) Bainvel, op. cit., p. 463.

 

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rigoureusement définie (1) . Le Royaume de Jésus, où le P. Eudes expose cette doctrine ex professo est-il moins clair, plus « confus » que la correspondance de Marguerite-Marie ? J'entends bien du reste la pensée du R. P. Bainvel. Il veut dire que l'enseignement du P. Eudes ne reproduit pas trait pour trait l'enseignement que les maîtres de Panay nous donnent: d'où la confusion, l'imprécision qu'il regrette. En d'autres termes, il ne veut connaître qu'une seule théologie de la dévotion au Sacré-Coeur. Or il y en a deux, au moins deux (2), celle de l'école française que nous venons de résumer, celle de Paray : deux théologies, qui certes ne sont point ennemies, qui s'éclairent et s'enrichissent l'une l'autre, mais enfin, que l'on ne saurait confondre. Rapprochons-les l'une de l'autre dans un court parallèle qui résumera le présent chapitre.

I. La théologie de Paray est moins spéculative, plus simple, plus populaire : celle de l'école française plus aristocratique, moins « parlante à la foule » comme on nous l'a déjà rappelé. « Volontiers nous dirions, remarque à ce sujet un écrivain fort pénétrant, que (la) dévotion (du

 

(1) Le R. P. tient beaucoup à cette remarque. Il dira encore, par exemple, et non sans courage : « Le culte existait donc (avant Marguerite-Marie) très net (donc, j'imagine, assez précis) pour quelques âmes privilégiées..., mais un peu confus, tel qu'il se présentait aux foules dans les livres et dans la prédication du P. Eudes et de ses disciples ». (Ib., p. 463). Ailleurs il regrette que le P. Eudes n'ait pas écrit davantage sur le Sacré-Cœur, ou qu'il n'ait pas « adapté son travail, monnayé sa doctrine » (Ib. ; ib.). A quoi bon, répéterons-nous, puisque celte doctrine se trouve abondamment, nettement formulée dans le Royaume de Jésus? J'avouerais du reste volontiers que dans ce qu'il a écrit sur le Sacré-Cœur, le P. Eudes manque parfois de précision. Nous avons déjà remarqué qu'il semble hésiter entre Bérulle et le P. de Gallifet (qu'on me pardonne cet anachronisme). D'autres, le R. P. Lebrun par exemple, ne seraient pas de cet avis. Mais, après tout, que nous importe, puisque nous savons, à n'en pas douter, où il faut aller chercher la théologie du P. Eudes à savoir dans les ouvrages de Bérulle, de Condren, d'Olier, etc, ?

(2) Par cette restriction j'entends réserver les droits de la dévotion franciscaine. Celle-ci, naturellement beaucoup plus ancienne, n'est pas sans avoir influencé d'une part le développement de Bérulle, d'autre part, celui de Marguerite-Marie. Mais c'est là une histoire que je n'avais pas à raconter. Cf. Le R. P. Hilaire de Barenton, La dévotion au Sacré-Coeur, Paris, s. d. (1914).

 

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P. Eudes) est celle des savants, à l'usage des théologiens et des âmes favorisées de grands dons surnaturels. Cela ne veut pas dire que nous refusons ces mêmes qualités à la même dévotion, telle que l'admirable fille de saint François de Sales, sous le magistère de Notre-Seigneur lui-même, nous l'a enseignée. Le sens de nos paroles est que le P. Eudes, pour préciser l'objet de sa dévotion, s'est élevé à des points de vue dignes d'un grand mystique, doublé d'un grand théologien, scrutant dans la lumière du Saint-Esprit les insondables mystères de la charité en Dieu, dans la Trinité et spécialement dans le coeur du Fils de Dieu, comme Dieu et comme homme; mystères que Notre-Seigneur a sans doute manifestés à notre Bienheureuse, mais dont elle n'a pas cru devoir parler » (1).

2. La dévotion du P. Eudes, dans la mesure où elle reste fidèle aux principes bérulliens, est « théocentrique » (2); elle « réfère » le Coeur de Jésus d'abord et surtout à Dieu lui-même. Quand elle nous fait célébrer « l'amour de Jésus », par ces mots, il faut entendre d'abord et surtout, l'amour de Jésus pour son Père. Les flammes les plus vives, les plus hautes, qui jaillissent de cette « fournaise d'amour », montent vers le ciel, et nos propres coeurs s'unissent à elles, tâchent de les suivre. En un mot, le Coeur de Jésus est ici considéré comme « le moyen suprême de la religion par lequel la religion chrétienne sert à son Dieu » (3). La dévotion de Paray, telle du moins qu'on la prêche communément, suit une direction différente.

 

(1) Baruteil, Genèse du culte du Sacré-Coeur de Jésus, Paris, s. d. (19o4), p. 95.

(2) A mon vif regret, je dois me séparer ici du R. P. Lebrun, qui assigne pour objet premier à la dévotion eudistique « l'amour de Jésus pour les hommes. » Cf. Lebrun, op. cit., pp. 68-69. J'ai déjà dit que le R. P. tendait à minimiser les différences entre la dévotion du P. Eudes et celle de Paray. Il est vrai que, sur ce point particulier, le P. Eudes ne s'est pas toujours expliqué avec toute la netteté désirable, mais encore une fois, je m'en rapporte au Royaume de Jésus, oeuvre décidément théocentrique.

(3) Cf. plus haut, p. 63.

 

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Elle ne condamne certes pas le point de vue plus étroitement religieux et désintéressé des bérulliens, elle s'y adapte même volontiers, mais elle en préfère un autre.

« L'amour que nous honorons clans ce culte, écrit le R. P. Bainvel, c'est l'amour de Jésus pour les hommes ; l'amour qui demande une réciprocité d'amour. « Voilà ce

coeur qui a tant aimé les hommes, disait Jésus à la Bienheureuse Marguerite-Marie » (1).

3. De part et d'autre, on s'adresse au « divin composé », au Verbe fait chair, au Dieu-Homme. « Les fidèles, dit le R. P. Bainvel, qui voient Jésus vivant et concret, ne séparent pas dans leurs hommages, l'homme du Dieu ». Il semble toutefois que, du côté de Paray, on tende assez naturellement, je ne dis pas à séparer l'homme du Dieu, mais à retenir de préférence, dans la dévotion au Coeur de l'Homme-Dieu, ce qui est de l'homme. Ainsi faisait Goodwin, comme nous l'avons montrée. On y fait plus de place au « coeur de chair », et moins à ce que le P. Eudes appelait le « coeur divin ». Pour l'homme intérieur, écrivait le P. Timothée de Raynier,

 

la divinité de Jésus-Christ est toujours le premier et principal objet, et l'humanité le second : si bien que, par une foi très vive, et par l'infinité et l'immensité de la Divinité comme de l'être seul existant, devant qui toutes les créatures paraissent moins que rien, il abîme et anéantit, pour ainsi dire l'humanité de Jésus-Christ dans sa divinité. Et ainsi que celui qui exposerait une chandelle allumée aux rayons du soleil, en plein

 

(1) Cf. Bainvel, op. cit., pp. 139-140. L'école de Paray n'est pas unanime sur ce point. Le P. de la Colombière écrit par exemple : «  Les principales vertus, qu'on prétend honorer dans le Coeur de Jésus, sont premièrement, un amour très ardent de Dieu, son Père ». Aussi a-t-on vivement reproché au R. P. Bainvel d'enseigner que l'amour de Jésus pour son Père n'était que par extension, l'objet de la dévotion au Sacré-Coeur. Cf. Hilaire de Barenton, op. cit., pp. 31-55. Ce conflit se règle sans peine si l'on veut bien considérer que le R. P. définit ici, non pas toute dévotion au Sacré-Coeur, mais simplement la dévotion de Paray, telle que, je le répète, on la prêche d'ordinaire. Il n'en est pas moins curieux de voir le premier apôtre de la dévotion de Paray, la Colombière, se montrer ici tout bérullien.

(2) Cf. plus haut, p. 735.

 

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midi, ne verrait presque point la lumière de la chandelle, d'autant qu'elle serait comme perdue dans la brillante clarté du soleil, de même l'image de l'humanité de Jésus et de ses mystères ne demeure en lui en les contemplant que pour exciter en son âme de plus tendres et plus saintes affections (1).

 

4. La dévotion eudistique nous fait pénétrer de plus en plus profondément dans l'intérieur de Jésus, et par suite, elle nous intériorise nous-mêmes de plus en plus (2). La dévotion de Paray vise bien, elle aussi, l'intérieur de Jésus, mais aussitôt elle le ramène, en quelque manière, à l'extérieur. Pour peu qu'on l'explique mal et grossièrement, — ce qui n'est pas assez rare, — on arrive même à l'extérioriser tout à fait. De là vient que s'adresser au Sacré-Coeur est comme une gène pour certaines personnes, d'ailleurs très pieuses, et qui n'ont rien de janséniste. « Ce qui fait pour plusieurs la difficulté, écrivait à ce sujet Mgr Dupanloup, c'est qu'on matérialise trop cette admirable dévotion» (3). Du côté des bérulliens, on n'a pas à craindre un pareil excès ; mais bien plutôt l'excès contraire, qui serait d'oublier le « coeur de chair», de négliger tout à fait le symbolisme du Coeur de Jésus, élément qui, pris en soi, reste secondaire, mais faute duquel la dévotion au Sacré-Coeur ne se distinguerait plus de la dévotion à la personne même du Verbe incarné.

5. Elles adorent, l'une et l'autre, l'amour de Jésus, mais de cet amour l'école de Paray regarde surtout les actes ; l'école française, surtout le foyer. D'où, logiquement la première se montrera plus active ; la seconde, plus contemplative ; l'une voudrait rendre actes d'amour pour actes l’amour ; l'autre s'unir par une adhérence de toute l'âme, au principe, à la substance même, si j'ose dire, de l'amour

 

(1) Timothée de Raynier, L'Homme intérieur, I, p. 15o.

(2) « Si on envisage (cette dévotion) et si on la pratique de la manière que je viens de dire (cf. p. 752), (et qui est celle des bérulliens) il n'est ais possible qu'on ne devienne intérieur. » Grou, op. cit., p. 368.

(3) Bainvel, op. cit , p. 103

 

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divin. Ici, plus (le zèle, un apostolat multiforme, de nombreuses pratiques, le souci d'étendre le rayonnement social de la dévotion, la sainte ambition de faire accepter, par des nations entières, par tout l'univers, la « royauté du Sacré-Coeur » ; là, une adoration plus intime, plus silencieuse, toute l'ascèse intérieure que nous avons exposée, dès le début du présent volume. Cette dévotion, dira-t-on, par exemple, du côté bérullien, « tend à nous lier à Jésus-Christ comme membres, à nous animer de sa vie et de son esprit, et à nous rendre un même corps avec lui, remplis de ses sentiments, régis par ses mouvements, participants à ses dispositions et à ses inclinations, et n'ayant avec lui qu'un même coeur et une même âme par la communication de ses divines influences ». Et encore : « RENFERMONS-NOUS dans ce temple de la divinité pour y contempler, adorer et imiter le sacrifice parfait que Jésus-Christ... y offre à la souveraine Majesté » (1).

 

6. D'où il suit enfin que la dévotion du P. Eudes, la dévotion au Coeur-personne, s'oriente plus directement, plus immédiatement que l'autre, vers la vie mystique. L'union mystique n'est-elle pas en effet le terme normal d'une discipline spirituelle qui nous lie aussi étroitement que possible avec ce qu'il y a de plus intime, de plus profond, de plus personnel dans la personne du Verbe incarné, avec l'âme de son âme, avec le coeur de son coeur, avec « la fine pointe de son esprit », comme disait le P. Eudes.

Par là s'explique leur histoire à toutes les deux, le développement limité, à peine sensible, de la première ; l'ex-tension universelle de la seconde, ses beaux triomphes que nous aurons plus tard à décrire. Marthe s'entend mieux à la propagande que Marie. C'est Marie néanmoins qui a choisi la meilleure part, c'est jusqu'à Marie que Marthe doit

 

(1) Ces paroles sont du pieux victoria Simon Gourdan. Cf. Lebrun, op. cit., p. 182. Cf. Eudes, VIII, 321-323.

 

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tâcher d'élever les âmes. Pour que la dévotion au Coeur-Amour reste virile, saine, sainte; pour qu'elle n'aille pas sombrer dans une religiosité courte et fade, pour qu'elle donne tous ses fruits de grâce, il faut quelle tende à ne plus se distinguer de la dévotion au Coeur-Personne , après les maîtres de Paray, il faut qu'elle prenne les leçons du P. Eudes, et mieux encore des trois grands maîtres de l'école française Berulle, Condren, Olier.

 

 

 

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