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DEUXIÈME PARTIE

CHARLES DE CONDREN

 

CHAPITRE PREMIER : CHARLES DE CONDREN (1)

 

I. Le disciple préféré et le biographe de Condren. — Doctrine littéraire d'Amelote ; le nombre oratoire. — Amelote et la biographie psychologique ; « L'âme » et « le corps » d'une vie. — « L'intérieur » et la « source même ». — Ferveur communicative d'Amelote. — « L'incroyable beauté » de son héros. — Témoignages concordants des contemporains : sainte J. de Chantal, Rapin, Bérulle, Richelieu. — « Jamais la religion chrétienne ne parut si belle que dans sa bouche ». « La plus grande lumière sans contredit de notre siècle et même de plusieurs autres ». — Témoignages de M. Olier.

II. La famille de Condren. — Sa formation toute militaire. — Rudesse apparente. — Le portrait criblé de flèches. — Le collège d'Harcourt —La période critique, 1608-1611 : prêtre ou soldat? —Indécision apparente. — L'attente paisible du signal divin. — One step enough for me — La croisade contre les Turcs. — L'étude : Condren et Cicéron. — Sciences militaires. — La chasse et l'oraison. — Années de lumière. — La vocation au sacerdoce.

III. Gamache et Duval. — Argumentations scolastiques. — Curriculum universitaire. — Condren et les possédés. — « Le diable méprisé ». « Tais-toi et sors ». — Un exorciste de cinq ans. — Nouvelle période d'attente. — Condren essayant sur lui-même la « grâce » des différents ordres. — « Jamais en peine sur sa condition ». — Brusque décision pourquoi l'Oratoire ?

IV. Curriculum vitæ depuis l'entrée à l'Oratoire. — Condren et Saint-Cyran. — Amitié de quinze ans et très confiante des deux côtés. — Note critique sur leurs relations. — Derniers sentiments de Condren à l'endroit de Saint-Cyran. — Pour pied n'a-t-il rien fait pour démasquer le « novateur » ? — L'étrange inactivité de Condren.

V. Goût du siècle de Louis XIV pour les « démonstrations » de piété. — Grimaces dévotes du jeune abbé de Gondrin. — Modération très originale de Condren. — Prestige réel, mais seulement aux yeux de l'élite.

 

(1) En dehors du grand ouvrage d'Amelote que je vais citer constamment, et de la notice, longue, excellente de Batterel, je ne vois quasi rien à mentionner comme sources du présent chapitre. L'histoire critique de Condren est encore à faire. On trouvera de nombreux documents aux Archives nationales, parmi les papiers de l'Oratoire. Pour les ouvrages de Condren. je Ies indiquerai plus tard, quand nous étudierons sa doctrine.

 

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— « Pendant sa vie, il n'a jamais passé pour rien ». — Le franc parler de Condren et ses boutades. —Les « délices » de sa conversation: « En la parole... consistait la force de ses talents ». — De l'enjouement au sublime. — Image très peu ressemblante que l'on se ferait de Condren si l'on ne le jugeait que d'après ses écrits.

 

 

I. Denis Amelote (1609-1679), alors tout jeune docteur de Sorbonne, faisait partie de cette petite compagnie de prêtres séculiers, qui s'étaient donnés au P. Charles de Condren, comme se donneront plus tard à Lamennais et à Newman, les solitaires de la Chesnaie et de Littlemore (1). Le second général de l'Oratoire façonnait de longue main cette jeunesse, en vue de quelque grande oeuvre dont il gardait le secret — ce devait être la fondation des séminaires ; il les envoyait missionner où bon lui sentblait, et au besoin il refusait pour eux les mitres dont ils étaient menacés. Là, rivalisaient de docilité enthousiaste, de zèle et de sainteté M. de Caulet, abbé de Foix, le futur évêque de Pamiers ; Jean du Ferrier, bizarre personnage qu'attend la Bastille; Philibert Brandon et son frère Balthazar (M. de Bassancourt) : le premier, ancien maître des requêtes, le second, ancien maître des comptes; M. Meyster, le Bridaine de l'époque, et M. Olier. Amelote, qui entrera longtemps après à l'Oratoire, semble avoir été le préféré de Condren.

 

J'ai honte, écrit-il de parler moi-même de la charité qu'il me témoignait, mais... (enfin) je puis dire, qu'entre ceux qu'il a élevés hors de l'Oratoire, il m'a appelé quelquefois son fils aîné. Ce n'est pas que je ne fusse en toutes façons le cadet, mais les derniers enfants tiennent bien souvent la première place dans la tendresse de leur père, et les Benonis, c'est-à-dire, les fruits de douleur, deviennent des Benjamins, et sont placés à la main droite. C'était dans l'abondance de cette bonté

 

(1) Sur Amelote cf. la notice de Batterel (Mémoires domestiques, II, pp. 555-58o) et celle de Féret (La faculté de théologie de Paris, V, pp. 36o-372). La plupart et, même les sulpiciens, v. g. MM. Monier et Levesque, écrivent Amelotte. Il me semble bien cependant que, dans les lettres autographes de lui qui sont conservées à Saint-Sulpice, il signe Amelote. Ainsi pour ses livres (cf. Féret, op. cit., p. 36o).

 

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qu'il me découvrait son coeur, et m'y montrait des secrets qui m'ont toujours été des images de la vie du ciel. Enfin, comme l'amitié ne se cache point, celle qu'il avait pour moi a été si connue de tout le monde, que chacun m'a dit après sa mort, que c'était moi qui devais écrire sa vie (1).

 

Heureuse pensée, et qui nous a valu un chef-d'oeuvre. A la mort de son maître (1641), Amelote n'avait que trente-deux ans. Comme à d'autres docteurs de Sorbonne, je crois bien que le latin, le grec et l'hébreu lui étaient plus familiers que le français. Je crois aussi que, pour se mettre en état d'écrire dignement l'ouvrage qu'on lui demandait, il recommença, mais d'assez bon coeur, ses humanités. Il relut Sénèque, il fit connaissance avec le Socrate chrétien, qui dut le ravir. Au reste, il ne veut pas qu'on le sache ; on le trouverait mondain.

 

J'ai eu dessein, nous dit-il, d'écrire d'un style ecclésiastique... La foi me paraît si abondante, et les mystères de Jésus-Christ, si pleins de trésors, que je ne me pare jamais des richesses étrangères... A un citoyen naturel de Sion, je trouve qu'il ne tant point sortir du temple de Salomon, pour voir tout ce qui se peut souhaiter de beau et de précieux.

 

Ils en disent tous autant, et cela ne les empêche pas d'apprendre, à la sueur de leur front, la rhétorique des « incirconcis ». Amelote l'avoue du reste :

 

Si j'eusse eu autant de passion pour la mesure du style que j'en ai pour la parole de Dieu, j'avoue que je n'eusse jamais exposé au jour la première partie de cet ouvrage (un rapide résumé de la vie extérieure de Condren). Il y a tant de phrases qui blessent l'oreille, tant de bassesse en une infinité d'expressions, tant de défauts à la cadence et aux nombres, que je ne sais pas mauvais gré à ceux qui m'accuseront d'ignorance... Je me suis corrigé lorsque j'ai reconnu mes manquements, et si je m'en fusse

 

(1) La vie du Père Charles de Condren, second supérieur général de la Congrégation de l'Oratoire de Jésus..., composée par un prêtre. Paris, 1643. Préface non paginée.

 

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aperçu plutôt, il y aurait en tout le livre plus d'égalité qu'il n'y en a. J'y eusse pu apporter quelque remède avec un peu d travail, mais j'aime mieux que l'on reconnaisse à la différence des deux parties le progrès qui se fait par l'exercice, que de  reprendre tout mon bâtiment par le pied. D'ailleurs, si un prêtre écrit avec quelque netteté, ce n'est pas tant le soin comme l'habitude qui la doit produire (1). Je ne l'ai pas négligée quand je l'ai connue, parce que je fais état de toutes les bonnes choses..., mais je n'ai pas cru que, pour arranger des mots ou pour les changer, je me dusse rendre fort scrupuleux.

 

Après l'acte de contrition qui précède, ce dédain affecté est assez piquant. J'avoue du reste que les confidences littéraires du P. Amelote n'ont rien à voir avec la mystique. J'ai voulu néanmoins attirer l'attention des amateurs sur l'idée que l'on se faisait jadis du métier d'écrire. Chaque âge a ses voluptés, celles de l'oreille primaient alors toutes les autres ; on savait les lois subtiles du nombre et l'on n'y manquait pas sans rougir. Nous avons changé tout cela (2).

 

(1) Paralogisme innocent. Le « soin » a dû nécessairement précéder, former l'habitude. Il faut bien que je l'avoue, Amelote n'a pas toujours l'esprit tout à fait juste.

(2) A cela près, Amelote ne se flatte pas quand il nous assure que son « éloquence... ne tient point du fard de la terre. Jésus-Christ, considéré en lui-même, ou en ses images, est tout son monde, tout son langage ». Ce qui veut dire : 1° que le biographe de Condren ne cite que très rarement les philosophes païens : scrupule digne de remarque, à cette époque,  et très méritoire chez un débutant; 2° qu'il fait passer dans la trame de son style une quantité vraiment prodigieuse d'expressions, d'images, de réminiscences et d'allusions bibliques. Ainsi faisaient de leur côté, à cette heure même, les théologiens anglicans. Tout cela, très délibérément, et avec un désir très conscient d'innover. « J'eusse voulu, écrit-il, suivre l'exemple des Saints Pères, et faire de l'Ancien et du Nouveau Testament, des figures et de la vérité, tout mon discours, mais voyant bien que ces livres sacrés ne nous sont pas aussi familiers qu'ils étaient aux saints, je me suis abstenu de les employer à tout propos. (Parfois néanmoins) ; j'ai pris à tâche de montrer que tout se peut dire par la parole de Dieu... C'est un essai... que j'ai fait... Ailleurs, s'il se rencontre moins de ces expressions figurées, mais s'il s'en trouve qui arrêtent le lecteur, qu'ils regrettent de ne pas savoir la sainte Ecriture, et qu'ils apprennent que c'est pour ceux qui l'honorent que ce livre a été composé ». Préface. Soit, par exemple, ce parallèle entre le clergé séculier et l'autre. Clergé séculier. « C'est de ce mont des Olives et de ce Liban que vient notre chrême ; c'est dans son Jourdain que la Colombe est descendue sur nos têtes; c'est de ce champ qu'est sorti notre froment des élus; c'est dans ce vignoble d'Engadi qu'a été produit notre raisin de Cypre ; c'est de cet Orient que s'est levé le doux vent de l'Esprit... Laissons la verge florissante à Aaron, laissons-lui la couronne sur la tète et la lame d'or sur le front... etc., etc. ». Réguliers. « Je dis que les ordres religieux sont comme l'éclat des yeux de l'Epouse; c'est le vermillon de ses lèvres; c'est le feu de l'écorce de grenades qui reluit sur ses joues; c'est le lambris du Temple tout vermeil doré, et relevé en figures de palmes et de chérubins... C'est la robe de la Sulamite brodée d'or et environnée de toute sorte de variété ». La vie du P. Ch. de Condren, II, pp. 44-46. Et ainsi pendant des pages entières. Cela tourne au centon biblique, mais la méthode, prise en soi, est excellente. Newman et Racine, pour ne citer que ceux-là, ne nous ont-ils pas montré que « tout se peut dire par la parole de Dieu » ?

 

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D'un écrivain qui surveille ainsi la musique de ses périodes, on petit se promettre que, pour le reste, il n'écrira pas à l'aventure. Bien que la réflexion n'éteigne jamais chez Amelote ce bel entrain, cette allégresse qui ne sont pas les moindres qualités d'un historien, le biographe de Condren reste constamment fidèle à la méthode rigoureuse qu'il s'était fixée, et qu'il ne tenait certes ni de Sainte-Beuve ni de Newman. Son livre est, à ma connaissance, le premier modèle de ce que nous appelons aujourd'hui une biographie psychologique. Dans cette vie qu'il a mission de nous exposer, il distingue excellemment « l'âme » et le «corps », du reste bien décidé à n'étudier celui-ci qu'en fonction, si j'ose dire, de celle-là :

 

Je ne laisse pas... de m'attendre à l'incrédulité de force lecteurs, qui, ne prenant le P. de Condren que pour une personne commune, seront surpris de ses grâces extraordinaires. Ils s'imagineront que ma plume l'aura flatté, et que je ne l'aurai pas tiré après le naturel... Mais, outre qu'il est difficile d'inventer une sainteté si haute que celle que j'ai décrite, j'ai entre les mains des mémoires si authentiques de toutes les particularités, qu'il n'y en a point que je ne puisse justifier. Je ne dis rien que je n'aie appris de lui-même, ou de témoins oculaires... Sa sueur et son précepteur, deux personnes très dignes de foi, l'une religieuse carmélite, et l'autre personnage de grande vertu, m'ont dit et écrit ce qu'ils ont vu dans son enfance et dans sa jeunesse ; ses compagnons du collège, ses maîtres et ses disciples de philosophie m'ont parlé de ses études ; et les prêtres de l'Oratoire de ce qu'il a fait dans leur congrégation. Mais tout cela ne m'ayant presque servi qu'à connaître

 

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le corps de sa vie, ç'a été par une conversation particulière avec lui, l'espace de plusieurs années, que j'en ai su l'âme et l'esprit.

 

Sur tout l'extérieur de cette vie il a donc mené son enquête, selon les règles du temps, et, je le croirais du moins volontiers, avec assez de scrupule. Mais encore une fois, là n'est pas ce qui l'intéresse :

 

S'il n'y eût eu rien à faire que l'histoire de ses actions, ce n'était que l'ouvrage de peu de jours, mais je n'ai jamais pu comprendre qu'il FALLÛT S'ARRÊTER A AUTRE CHOSE QU'A SON INTÉRIEUR. Un homme si mort que lui selon les sens, et si caché en Dieu, ne devait être considéré que selon l'esprit. C'était son coeur qui m'avait charmé, et non pas ce qui paraissait de lui au dehors, et je n'étais pas si ravi de ses actions que du fonds de l'âme qui les produisait. Mais plus j'admirais ses dispositions, plus je voyais de difficulté à les exprimer ; plus je le connaissais, plus je craignais de parler de lui... Je disais en moi-même que cet homme était trop du ciel pour être découvert en la terre, et, qu'ayant à traiter une matière d'une si incroyable beauté, j'étais malheureux par l'excès de mon bonheur (1).

 

Et il continue avec une claire conscience de ce qu'il veut et doit faire :

 

Il ne faut donc pas que l'on s'étonne si je traite une vie extraordinaire d'un air qui n'est pas commun, et si, en parlant d'un sage par excellence, je me sers plutôt du caractère des philosophes que de celui des historiens... Le plus souvent, mes chapitres ne sont pas des narrations, ce sont des traités. Je ne me contente pas d'y exposer le visage des vertus ; je les découvre jusqu'au coeur, et encore ne me suffit-il pas de pénétrer leur affection et leur zèle ; j'entre dans la source même de leur vie, et, avec le tranchant de la parole de Dieu, je sépare l'âme de l'esprit.

 

Beaucoup sans doute préféreraient un « récit » limpide,

 

(1) Tout se tient, je n'ai pas besoin de faire remarquer que cette altitude, « ne s'arrêter qu'à l'intérieur s, était commandée au P. Amelote par les directions bérulliennes. Encore fallait-il y songer.

 

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pittoresque, des aventures, ou au moins des anecdotes. Mais quoi !

 

s'il ne fallait rien écrire de sublime, toutes les Epîtres de saint Paul seraient censurées... Si j'ai trouvé dans l'âme du P. de Condren de hautes pensées..., était-ce à moi, ou à les abaisser pour les faire voir à des enfants, ou, les supprimant, à les dérober à ceux qui étaient capables de les connaître? Devais-je refuser quelque étendue de discours pour montrer les richesses de ses dispositions; et si Ies hommes font bien de longues traites pour voir des reliques, devais-je m'épargner d'en faire quelque petite, pour découvrir une âme plus sacrée que tous les corps saints (1) ?

 

 

« Petite » est une façon de parler ; la biographie psychologique de Condren n'a pas moins de sept cents pages, grand in-8°. Voilà « pour ceux qui demandent le fond de la piété et l'esprit de la vertu ». Mais, en tête du livre, se trouve un « abrégé » d'une soixantaine de pages, lequel suffira largement à « ceux qui ne cherchent qu'une histoire », et qui n'aiment pas les « interruptions ».

Malgré l'assurance un peu castillane que semble trahir par endroits cette curieuse préface, Amelote sent très vivement les difficultés de sa tâche, et il « rougit... d'avoir été si hardi que de l'entreprendre »

 

Ce ne sont pas seulement les défauts que j'aperçois (dans mon livre) qui me causent cette honte, c'est la résolution que j'ai prise de le faire... Plus je considère le P. de Condren, plus je suis convaincu que je n'étais pas capable d'écrire sa vie.

 

(1) Encore une page curieuse. « Il est aisé d'avancer toutes sortes de merveilles touchant les saints: l'on a bientôt dit aux simples et aux admirateurs qu'ils ont fait des miracles, que Dieu leur a donné une science infuse..., et l'on a raison de tout croire de la libéralité de Dieu envers ses amis. Mais la prudence de la foi, qui prend garde que Dieu atteint d'une extrémité à l'autre puissamment, et qu'il dispose toutes choses doucement..., qu'il use pour le moins d'autant de sagesse en la production et la conduite de sa nouvelle créature qu'en celle de l'ancienne, ne se persuade pas facilement que le récit de la vie d'un saint ne doive être que comme un portrait; c'est la peinture de l’âme qu'elle cherche..., c'est l'économie des actions qu'elle désire voir, et non de simples mémoires. Il ne suffit donc vas de dire que notre théologien a été enseigné de Dieu, il faut faire voir la façon... de cette conduite ». Op. cit., I, p. 102.

 

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C'est un aigle que je perds de vue dans les nues, et un chérubin qui éblouit mon esprit de ses lumières. Les extrêmes obligations que je lui avais, m'ont fait désirer avec ardeur de parler de lui..., mais, y ayant fait réflexion, je me suis trouvé saisi de crainte et d'étonnement. De sorte, qu autant que je m'étais promis de découvrir ses secrets..., autant l'ai-je appréhendé, quand il a fallu mettre la main à l'oeuvre...

 

Et maintenant que, bon gré malgré, je publie mon livre,

 

ma conscience m'accuse... de témérité, et il ne me paraît qu'un songe au prix de la vérité que j'ai conçue (1).

 

On ne saurait mieux nous faire pressentir « l'incroyable beauté » du modèle qu'on veut peindre. C'est ainsi, d'ailleurs, qu'en vingt endroits de son livre, Amelote nous rappelle, que, pour « tirer au naturel » la ressemblance du P. de Condren, il faudrait plus que du génie.

 

Pour moi, écrit-il par exemple, je ne doute point que plusieurs saints n'aient eu de plus grandes richesses que les siennes, mais je n'en connais point en qui je remarque cette lumière si éclatante, ni si étendue que celle qui m'a paru en sa personne. Cette comparaison pourra être odieuse à quelques esprits, mais je sais bien qu'elle ne le sera pas aux hommes doctes qui ont joui de ses entretiens (2).

 

Elle ne le sera pas non plus, je pense, à ceux qui auront médité l'ouvrage même d'Amelote, et les lettres de Condren.

 

Il semblait, dit-il encore, que cet homme vît, de la cime d'une montagne, ce que nous ne voyons que dans une plaine, ou qu'il fût éclairé du soleil, tandis que nous ne marchons qu'à la lueur des étoiles (3).

 

Il vivait « dans un air plus pur que le commun des saints », et Dieu lui donnait « des espèces plus vives et

 

(1) Préface, passim.

(2) Amelote, op. cit., II, pp. 179, 180.

(3) Ib., II; p. 129.

 

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plus nobles de ses vérités, que les ordinaires » (1). « Il vivait en esprit dans un autre air que celui-ci, et sa vie ne paraissait point à nos yeux » (2). Ou encore, et avec une érudite subtilité qui n'est pas sans charme :

 

Il y a des hommes que vous disiez qu'ils sont d'une espèce particulière. Et l'on pourrait dire que ç'a été un bonheur pour les origénistes que celui-ci ne soit pas né dans leur siècle. Ils l'eussent pris pour une grande preuve que les âmes des hommes avaient été autrefois des anges (3).

 

Mme de Chantal avait dit mieux encore : « Il me semble 1que Dieu avait donné notre bienheureux Père, (François ide Sales), pour instruire les hommes, mais qu'il a rendu celui-ci capable d'instruire les anges» (4).

 

Un ange et mieux que cela :

 

Quand je me le remets devant les yeux, il semble que... (la) vie de Jésus-Christ ne lui était pas simplement une grâce, mais qu'elle lui était comme tournée en nature... A considérer la bonté, la franchise, la modestie, la liberté d'esprit du disciple, on eût conçu à peu près quelle était la personne de son Maître... Et ce lui était une nécessité d'accomplir en lui ce que dit saint Paul, que le Fils de Dieu doit être toutes choses en nous (5)... Quand je considère ses dispositions, il me paraît comme moulé sur le coeur de Dieu, et comme une image animée par son prototype (6).

 

Mais pourquoi essayer ainsi de définir l'indéfinissable?

 

Il me semble, quand je me remets sa lumière devant les yeux, que ma plume n'a fait qu'un essai, et qu'elle n'a pas eu la force de produire ce que mon esprit avait conçu (7).

 

(1) Ib., op. cit., I, p. 103.

(2) Ib., op. cit., II, p. 339.

(3) Ib., op. cit., II, pp. 115, 116.

(4) Ib., op. cit. Abrégé de la vie, h. iij.

(5) Amelote, op. cit., II, pp. 344-347.

(6) Ib., op. cit., II, p. 193.

(7) Ib., op. cit., I, p. 294.

 

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« Saint Vincent de Paul se plaisait à dire qu'il ne s'était point trouvé un homme semblable à lui ; non est inventus similis illi » (1). « Quand M. de Bérulle l'eût mis près de sa personne, quoi qu'il fût un des plus jeunes prêtres de sa maison, le saint cardinal faisait tant d'estime de sa piété, qu'il se mit lui-même sous sa direction, et il avait pour lui un si religieux respect qu'il lui est souvent arrivé, quand il passait devant la chambre de son nouveau directeur, de se jeter par terre pour baiser la trace des pas d'un si saint prêtre, et que, l'ayant d'autres fois consulté sur l'intelligence de quelque texte de l'Ecriture, il écrivait tête nue et à genoux le sens que le P. de Condren y donnait » (2), Richelieu, bon juge, après tout, même en ces matières, et

d'ailleurs plus près d'être superstitieux que rationaliste, Richelieu le vénérait. Au lendemain de la mort de Condren, « il parut sur lui une ode française », dont Batterel nous a conservé la dernière strophe :

 

Mais puisque son mérite est tel,

Que, pour lui donner des louanges,

Il faut être plus qu'un mortel,

Et discourir comme les anges,

Empruntons-en d'un demi-dieu,

C'est-à-dire de Richelieu,

Disant après son Eminence :

Aujourd'hui la mort a détruit

Le plus grand homme que la France

Depuis deux siècles ait produit (3).

 

Depuis Gerson, peut-être, le grand Gerson. Et ce ne serait pas trop dire. Après Richelieu, l'abbé de Saint-Cyran, le plus difficile des hommes, fasciné, lui aussi, par

le P. de Condren, comme nous le montrerons bientôt. Et de son côté, le jésuite Rapin :

 

(1) Penaud, op. cit., II, pp. 199, 200.

(2) BattereI, op. cit., II, p. 15.

(3) Ib., op. cit., Il, 65. « Le cardinal partagea avec nous la douleur de cette perte... Il avait intérêt de le conserver », à cause de son ascendant sur Gaston. Batt., ib.

 

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Un grand serviteur de Dieu... le Père Charles de Condren, l'homme peut-être le plus éclairé de ces lumières d'en haut qui font les saints, qui ait paru en ce siècle. Comme il avait un don rare pour les choses spirituelles, il avait aussi un discernement des esprits admirable, et il était si savant dans la religion qu'il était hors des atteintes de ce qu'on appelle surprise en ces matières-là, ne pouvant pas même être trompé (1).

 

Et tout de même, les «honnêtes gens », la Mothe-Goulas par exemple, gentilhomme de la chambre de Gaston :

 

Imaginez-vous, écrit-il dans ses Mémoires, le plus bel esprit, et l'âme la plus noble de tout le monde ; il possédait tous les arts et toutes les sciences ; il en savait les secrets les plus cachés, et des mystères de la nature ; il n'ignorait rien de ce qui peut tomber en la connaissance des hommes... Sa conversation était si douce et si agréable, qu'on ne s'en séparait que charmé. Il aimait à rire durant la récréation, et, si ses discours alors ne portaient pas si droit à Dieu, ils détachaient toujours de la terre.

 

Qu'on veuille bien méditer ces derniers mots, car ils disent tout.

 

Mais, quand il tombait sur des affaires de piété, il semblait avoir été instruit par les anges. JAMAIS LA RELIGION CHRÉTIENNE NE FUT SI BELLE QUE DANS SA BOUCHE. Il lui donnait des grâces à ravir les plus impies (2).

 

Enfin, et pour couronner cette gerbe de témoignages, laissons parler le disciple le plus éminent du P. de Condren

 

(1) Histoire du jansénisme (édit. Domenech, mais corrigée sur le mss.), p. 93. Rapin dit encore, dans ses Mémoires : « On fit part de ce dessein encore tout informe (la Compagnie du Saint-Sacrement) au Père de Condren et au P. Suffren, les deux hommes de la plus grande réputation pour la vertu qui fussent alors en France..., et dont le seul nom pouvait donner du crédit à quelque affaire que ce fût, dès qu'ils y entraient ». Mémoires du P. René Rapin (Aubineau), Paris, 1865, II, p. 325.

(2) Cf. Batterel, op. cit., II, p. 63. A ce témoignage d'un contemporain, et qui a vécu, pendant des mois et des mois dans l'intimité de Condren, opposons les paroles, encore plus sottes qu'indécentes, de Rabbe. « Ennemi de toute science, esprit étroit, malgré sa réputation de sainteté..., et en outre hostile aux congrégations de femmes (!) ». Revue historique, nov.— déc. 1889. Pourquoi se risquer à parler, et dans une Revue savante, de ce que l'on ignore tout à fait ?

 

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son « double », comme nous verrons ; c'est M. Olier. « Il n'y a rien de pareil à cet homme dans le monde », récrivait-il deux ans avant la mort de son maître ; et, quinze

ans après : « La plus grande lumière de notre siècle sans contredit, et même de plusieurs autres » (2). Ou encore :

 

C'est toute ma vie et ma joie, dans cet exil de misères, que le souvenir de sa personne, et sa lumière me sert continuellement de désir à participer au saint esprit qu'il a laissé en ses disciples, que je rechercherai continuellement. Je ne vous puis dire combien j'honore ce qui appartient à notre Père. Ce me sont tout autant de reliques que les personnes qui lui succèdent (3).

 

Il écrivait cela au P. Bourgoing, troisième général de l'Oratoire. On aura du reste remarqué chez ces divers témoins, un curieux mélange d'admiration, de tendresse et de dévotion. De Condren tout leur semble inestimable, unique, la personne aussi bien que la doctrine; et d'un autre côté, dans cette personne, dans cette doctrine, les moins élevés pressentent, les plus clairvoyants reconnaissent une vive image du Christ. Amelote nous en avait avertis déjà ; M. Olier le dit splendidement dans ses Mémoires.

 

Il n'était qu'une apparence et écorce de ce qu'il paraissait être, étant au dedans tout un autre lui-même, étant vraiment l'intérieur de Jésus-Christ en sa vie cachée ; en sorte que c'était plutôt Jésus-Christ vivant dans le P. de Condren, que le P. de Condren vivant en lui-même. Il était comme une hostie de nos autels; au dehors, on voit les accidents et les apparences du pain, mais au dedans, c'est Jésus-Christ. De même en était-il de ce grand serviteur de Notre-Seigneur, tant aimé de Dieu. Notre-Seigneur, qui résidait en sa personne, le préparait à prêcher le christianisme, à renouveler la première pureté et piété de l'Église; et c'est ce que ce grand personnage a voulu faire dans le coeur de ses disciples, pendant son séjour sur la terre, qui a été inconnu, comme le séjour de Notre-Seigneur dans le

 

(1) Lettres de M. Olier, Paris, 1885, I, p. 333.

(2) Ib., II, p. 145.

(3) Ib., I, p, 495.

 

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monde (1). La divine providence avait suscité ce grand homme... dans ce temps de renouvellement ;

 

Par où l'on voit. soit dit en passant, que les clairvoyants de cette époque réalisaient fort bien la renaissance religieuse à laquelle ils assistaient;

 

pour qu'il fût un modèle parfait de Notre-Seigneur Jésus-Christ... Il a converti quantité d'âmes ; il en a éclairé une infinité, et celles qu'il n'a pas achevé d'instruire (Olier lui-même, entre autres) pendant l'infirmité de la chair, il les perfectionne maintenant qu'il est dans le ciel, agissant dans la vertu, la splendeur et l'efficace des saints... Je dis ceci avec reconnaissance à la divine Majesté, de m'avoir mis entre les mains de ce grand homme, d'un homme si divin, d'un homme tout apostolique, d'un homme qui était vraiment eu son intérieur un autre Jésus-Christ (2).

 

On ne trouverait pas, je crois, l'équivalent de cette page étonnante dans tout ce qui a été écrit au XVIIe siècle sur les autres saints de ce temps-là, Bérulle, François de Sales, Vincent de Paul, Lallemant et les autres. Nul peut-être n'aura reçu des louanges si ferventes, si raisonnées, si précises. Celui-là, du moins, «les siens l'ont connu. » Je ne parlerais pas ainsi de lui, si je ne croyais à mon tour, qu' «il n'y a rien de pareil à cet homme dans le monde », et, si j'étais moins sûr de lui, je n'aurais pas commis la maladresse de réciter, au début, de ce chapitre, la prodigieuse litanie que l'on vient de lire. Je sais bien, d'ailleurs, que tout me conseille de répéter après le P. Amelote : « Plus je considère le P. de Condren et plus je suis convaincu que je n'étais pas capable » de parler de lui. Mais justement c'est lui seul que nous laisserons parler, mon rôle devant se borner ici à choisir et à mettre en ordre les passages

 

(1) « Inconnu », non pas des élites (la Sorbonne ; la Cour ; l'Oratoire ; le clergé fervent, les âmes saintes), mais bien, de la foule, avec laquelle les circonstances ne lui ont pas donné l'occasion de prendre contact. Olier lui-même ajoute presque aussitôt que le P. de Condren a « éclairé une infinité » d'âmes.

(2) Cf. Perraud, op. cit., pp. 200, 201.

I

296     L'ÉCOLE FRANÇAISE

 

 

sages les plus révélateurs de ses lettres. Auparavant, toutefois, nous essaierons une esquisse de sa personne. Condren n'était sans doute, comme l'a si bien vu M. Olier, « qu'une apparence et écorce de ce qu'il paraissait être » , mais cette apparence — ou cette écorce — est d'ailleurs très réelle, très humaine, et il nous importe de la connaître. De Bérulle the man, nous n'avons donné qu'un léger crayon. Mais l'homme, chez Condren, n'est pas un moindre prodige que le docteur; le Père Amelote aidant, nous pouvons, je crois, nous faire de lui une image assez ressemblante.

II. Charles du Bois de Condren est né en 1588, à Vaubuin, près de Soissons, « d'une ancienne famille do Picardie, noble de plus de cinq cents ans, dont plusieurs personnes s'étaient distinguées par les armes » (1). Sa mère paraît avoir été bonne catholique et même fort pieuse; le père, « tout martial, nourri toute sa vie en l'hérésie, au temps qu'elle était en sa vigueur, et converti depuis peu d'années » (2), « Il était gouverneur du château de Monceaux, maison royale, où il y avait garnison, et où Henri IV se plaisait à faire quelque séjour », en joyeuse compagnie parfois, comme nous verrons. Longtemps après ( 11 septembre 1628), Marie de Médicis écrivait à Richelieu :

 

J'envoie exprès ce gentilhomme, frère du bon Père de Condren. Vous savez, je crois, qu'ils sont enfants du feu sieur du Bois, qui était à moi, ayant été longtemps capitaine de Monceaux. Outre la prière de son frère (Charles), mon cousin le cardinal de Bérulle me l'a recommandé (3).

 

D'un commun accord, son père et sa mère l'avaient

 

(1) Batterel, op. cit., II, 1. « Sa mère étant allée à Vaubuin,... faire visite à Mme de Chamarin, tante du maréchal d'Estrées, elle fut surprise des douleurs de l'enfantement, et y accoucha. L'enfant fut deux heures sans donner signe de vie ». On le baptisa deux fois sous condition, et une troisième fois à l'église, « ce qui lui faisait dire agréablement, qu'il était bien plus obligé qu'un autre d'être bon chrétien, puisqu'il avait été baptisé trois fois », Batterel, Ib.

(2) Amelote, op. cit., I, 66.

(3) Batterel, op. cit., II, p. 3.

 

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voué à Dieu, dès avant sa naissance, « pour lui appartenir comme les premiers nés d'Israël ». L'idée était venue de la mère, la formule du père, qui ne « connaissait point d'autre façon de donner les enfants à Dieu que celle qu'autrefois il avait lue dans sa Bible ». Puisqu'il suivait ainsi docilement les suggestions de sa femme, il faut que le capitaine ait eu le coeur assez tendre. Au reste, je n'ai pas besoin de rappeler la scène analogue, très belle aussi, mais moins significative, qui ouvre l'histoire d'une autre vie. Condren sera l'homme, le saint de la Bible, plus que Bossuet.

Ce qui suit est bien étrange, et « si je ne l'avais appris de lui-même..., avoue Amelote, j'aurais peine à me le figurer. C'est que, non seulement Dieu avait obligé ses parents à le lui vouer dès qu'il fut conçu, et à l'offrir de nouveau à sa naissance, mais il lui fit ratifier à lui-même cette offrande, aussitôt que son esprit en fut capable. «       Dieu, disait-il, m'avança l'usage de la raison afin que je m'acquittasse de ce devoir, et il me fit la grâce de le connaître et de me donner à lui à l'âge de deux ans et demi ». Je lui ai ouï dire une autre particularité, qui confirme celle-ci, c'est qu'il se ressouvenait de tout ce qui s'était passé en lui depuis l'âge d'un an et demi, et toutes ses paroles et actions, les lieux et les personnes qu'il avait vues alors lui étaient toujours présentes » (1).

Son père, qui avait une moins bonne mémoire, « et qui n'avait fait son voeu que dans un mouvement extraordinaire de dévotion, l'oublia bientôt, et destina son fils aux armes dès son enfance. Il n'omettait rien de ce qui pouvait contribuer à le rendre généreux, et croyant que les premières caresses et les chansons des femmes fussent capables de lui amollir le courage, il ne voulait jamais qu'il fût porté que par des hommes, et le plus souvent par des soldats » (2).

 

(1) Amelote, op. cit., Abrégé (qui sert d'introduction), dij, diiij.

(2) Ib., dij, diij.

 

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« On le tirait de la mamelle pour le mener leur voir faire l'exercice, on l'accoutumait au bruit des tambours, on ne songeait qu'à lui inspirer des inclinations martiales, et on y réussit si bien que, non seulement dès l'âge de sept ans il ne respirait que les armes, mais il eut peine, dans la suite, à se défaire de ce penchant, si jamais il s'en défit (1).»

Sur les prouesses de cet enfant, et sa soeur et son gouverneur, le chanoine Masson, ont raconté au P. Amelote des choses bien extraordinaires, qu'à eux trois ils doivent bien un peu romancer, mais qu'ils n'ont certainement pas inventées de toutes pièces. « L'on nourrissait des buffles dans le... parc (de Monceaux), l'un desquels étant devenu furieux, attaquait les hommes, et en tuait quelques-uns. Le roi commanda qu'on le prit, ce qui s'étant fait avec adresse, on le lia dans la cour du château à une grosse poutre pour l'assommer. Cet animal, se voyant lié, se mit dans ses fougues, et fit tant d'efforts qu'il traînait tout seul ce bois d'une extrême grosseur. Son regard était épouvantable à voir, et il n'y avait personne qui ne tremblât d'ouïr son mugissement. Il fallut se hâter de le tuer... Comme chacun craignait de s'en approcher, le petit de Condren fut si hardi que, prenant un maillet, il lui en donna le premier coup sur le front, ce qui plut au roi, et fit concevoir quelque chose de grand de son courage. Une âme bien faite jette toujours des rayons de sa noblesse (2) ». Peut-être n'aura-t-il donné que le second coup, mais cela ne fait rien à l'affaire ; le beau est d'avoir regardé le monstre bien en face, et de si près. Aune bien faite, oui, mais aussi corps bien fait, et qui restera souple, svelte, agile, tout à l'image de ce vif esprit. On nous le montre encore s'amusant sous les yeux de son père ravi, « à tout ce qui tenait de la hardiesse », comme de courir sur le faîte d'une haute muraille qui menaçait ruine (3). Chez lui, rien jamais de pesant, ni l'intelligence, ni le

 

(1) Batterel, op. cit., p. 1.

(2) Amelote, op. cit., Abrégé, diij.

(3) Ib., op. cit., Abrégé, diij.

 

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coeur, ni la démarche.  Vers dix-huit ou vingt ans, il écrira cette prière :

 

O ! que vous avez été prompt, mon Sauveur, h sortir du sein de votre Père, pour me venir chercher... Que vous avez marché avec diligence à la croix et aux tourments, et que le délai vous en a été ennuyeux ! O mon âme, pourquoi ne cours-tu pas à ton souverain bien, qui s'est hâté de souffrir pour toi ?... Que ma vie ne soit qu'une course ET UN VOL TRÈS LÉGER VERS vous (1)...

 

Cette formation virile, militaire, un peu fauve, explique sans doute l'apparence de rudesse que l'on a pu remarquer chez le petit Condren, et où ses biographes n'ont voulu voir que la première vivacité d'une jeune vertu. « Son père lui voulant faire apprendre à danser..., cet enfant en devient malade. Ayant été forcé un jour à demeurer dans un bal, il en eut la fièvre continue durant huit jours, et d'entendre seulement des violons, cette image de vanité lui donnait une telle aversion qu'il s'en trouvait mal. Ce n'était pas faute d'adresse ni de gaîté, car, d'ailleurs, il faisait bien des armes et était fort bien à cheval », mais une musique trop molle l'énervait. «La main de Dieu n'était pas moins remarquable sur lui dans les compagnies que dans la danse ; car, encore qu'il eût l'esprit agréable et fort ouvert, si est-ce qu'il ne pouvait dire mot parmi les femmes, et s'il en survenait quelqu'une inopinément là où il était, tout d'un coup, il se trouvait interdit... Cette contrainte avait paru dès son enfance, car, comme il était très joli, une grande dame, mais dont la vie n'était pas de bonne odeur, — Batterel la nommera tout rondement, c'était « la fameuse Gabrielle d'Estrées » — s'efforçant de lui faire des caresses, il ne la pouvait supporter ; plus elle le baisait, plus il se frottait le visage, et, se plaignant qu'il ne l'aimât point. « Non, disait-il, je ne saurais vous aimer », et se retirait de la sorte tout en colère.

L'esprit de Dieu avait imprimé dans son âme l'horreur

 

(1) Amelote, op. cit., 1, p. 113.

 

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de l'impureté » (1). Il est possible, mais sans chercher si loin, retenons l'impressionnabilité nerveuse de cet enfant, d'ailleurs très affectueux, et qui n'aime pas les caresses. Tout le sensible lui paraît grossier. On a vu qu'un violon le rendait malade. Il préfère le tambour, non pas qu'il en trouve le bruit plus harmonieux, mais comme symbole et signal d'héroïsme.

« C'est une merveille.. que la beauté, qui se fait aimer à tout le monde, lui faisait peine, même en sa personne L'on avait tiré son portrait à l'âge de cinq à six ans, et chacun le trouvait fort joli. Il était blond, et il avait les traits du visage fort bien faits; avec cela on lisait en ses yeux une certaine générosité et une douceur qui contraignait à l'aimer; et on ne le pouvait regarder sans louer sa beauté et sa bonne grâce. Les louanges étaient autant de blessures au coeur de ce saint enfant », soit, comme le veut le P. Amelote, que, dès lors il ne pût « estimer que ce qui était rené de Jésus-Christ », ou bien que, nourri parmi les soldats et jaloux de leur beauté martiale, il lui fût désagréable de mériter les mêmes compliments qu'une fille (2). Bref, « il lui fâchait quand on s'amusait à son tableau, Enfin il résolut de le supprimer, et, ayant essayé plusieurs fois avec des bâtons à le faire choir..., (il) prit un arc et des flèches, et perça de plusieurs coups son portrait

 

(1) Amelote, op. cit., Abrégé, e.

(2) Chez un enfant et surtout de noble race, rien de plus naturel que ce sentiment. Le duc de Bourgogne l'éprouvera plus tard, ou du moins les poètes le lui prêteront.

Pour Mgr le duc de Bourgogne faisant l'exercice avec les mousquetaires devant le roi :

 

Quel est ce petit mousquetaire,

Si savant en l'art militaire,

Et plus encore en l'art de plaire ?

L'énigme n'est pas malaisé :

C'est l'Amour sans autre mystère,

Qui, pour divertir Mars, s'est ainsi déguisé.

Sur ce que ce jeune prince ne trouva pas bon qu'on l'eût comparé à l'Amour :

 

Prince, consolez-vous d'être un petit Amour,

Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour.

(Recueil de vers choisis (Bouhours), Paris, 17o1, p. 232.)

 

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auquel il ne pouvait autrement atteindre. J'ai vu le tableau rapiécé aux endroits qu'il avait déchirés, et il avait été si adroit que, de trois coups, il y en avait un qui donnait dans la tête. Pour moi, je ne puis que je n'adore l'Esprit qui lui donnait de si saintes pensées, et qui le faisait combattre de cette sorte contre lui-même... N'ai-je pas raison de dire.. que ce bienheureux enfanta commencé par l'âge de la plénitude    ? Jésus-Christ » (1) se passe en effet dans P. Amelote. Et pourquoi pas ? Il se passe en effet dans l'âme des petits baptisés bien des choses merveilleuses, et qu'il nous arrive parfois d'entrevoir, si nous avons de bons yeux. Beaucoup achèvent peut-être une longue carrière — explevit tempora multa — pendant ces quelques années qui précèdent ou qui suivent immédiatement ce que nous appelons, d'une manière si impropre, l'âge de raison; après quoi, beaucoup retiennent encore le nom de vivants — nomen habes quod vivas — mais ne vivent plus. Quoi qu'il en soit, l'anecdote du tableau percé de flèches reste au moins pour nous un symbole, et en quelque manière une prophétie. Se détruire, cesser d'être, toute la doctrine de Condren se ramène là, comme nous le montrerons dans les chapitres suivants.

« De fréquentes infirmités ne permirent pas de le faire étudier avant l'âge de douze ans. Quoiqu'elles ne le quittassent point alors, sa facilité lui fit apprendre en un an et demi à écrire et assez de latin pour être envoyé en troisième à Paris, au collège d'Harcourt, où il demeura jusqu'à l'âge de dix-sept ans » (2).

Alors s'ouvre pour lui une période assez longue (16o8 (?)-1611), assez obscure, mais capitale. Il a de dix-sept à dix-huit ans. Sa carrière semble tout indiquée. « Ses parents désirent le pousser dans les armes ; c'est l'espérance de leur famille. Ils voient leur fils naturellement généreux

 

(1) Amelote, op. cit., I, pp. 26-28.

(2) Batterel, op. cit., II, p. 3.

 

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et adroit à toute sorte d'exercices ; il a de grandes inclinations à l'état militaire; son esprit est ouvert aux ruses et aux secrets de cette profession. Le roi a promis à son père qu'il aura soin de ce fils.. Toutes choses contribuent à ce dessein ; l'on n'attend que l'âge (?) et des forces un peu raisonnables, car il avait toujours été faible et malsain. Sa condition, son naturel, l'humeur de son père, sa faveur demandent qu'il aille faire un nouveau cours dans l'Université la plus florissante de la milice, que l'on tenait alors être la Hollande » (comme plus tard, l'Algérie pour nous). C'est une chose réglée, et jusque dans les détails. Dès que sa santé le lui permettra, il ira faire un premier. stage à Calais, sous la direction d'un savant homme de guerre, M. de Vicq. Après quoi, il passera en Hollande. « Voilà ce que ses parents projettent pour lui » (1), mais lui-même, que pense-t-il?

La question est peut-être moins facile à résoudre que ne le croit le P. Amelote. Pour celui-ci, en effet, Condren sait déjà, et depuis cinq ou six ans, que Dieu le veut prêtre; il n'a déjà plus d'autre désir que de répondre à l'appel divin. Telle n'est pas néanmoins l'impression que nous donne son attitude, pendant ces trois années décisives. Qu'il songe dès lors très sérieusement à quitter le monde, cela me paraît certain : mais je ne vois pas qu'il ait encore fait son choix d'une façon positive et irrévocable. Bonne occasion du reste d'approfondir cette nature si peu banale. Qu'on m'entende bien, je ne dis pas du tout qu'il se dispute à la grâce, qu'il hésite, mais simplement qu'il reste sur l'expectative. Condren n'est jamais pressé, ni d'agir, ni de vouloir. Il ne vit pas dans le temps. Non qu'il ait l'esprit ou le coeur plus lents que le commun des hommes. Beaucoup de vivacité au contraire — comme le capitaine, son père — mais toute employée à s'éteindre elle-même. Il trouve tant d'insignifiance et de

 

(1) Amelote, op. cit., p. 61.

 

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malice dans ses initiatives personnelles, il admire tant les conduites de Dieu sur chacun de nous, qu'il réduit autant que possible le champ et le nombre de ses propres décidions. Ainsi, plus tard, général de l'Oratoire et accablé d'affaires multiples, il écoutera, « depuis sept heures du matin jusqu'à quatre heures après-midi, des personnes dévotes, mais indiscrètes », attendant paisiblement qu'il leur plût de se retirer (1). Perte de temps, lui reprochait-on, et de quel temps ! Pour lui, ce mot n'a presque pas de sens. Toujours dans le même esprit, il attendra le dernier jour de sa vie pour fixer à ses disciples — Du Ferrier, Olier et les autres — la besogne précise à laquelle il semblait les préparer depuis des années. Donner aux autres, ou se donner à lui-même le signal d'agir, il ne le fait jamais qu'à l'extrémité (2). Indécision, si l'on veut, puisque nous n'avons pas d'autre mot, mais indécision très particulière, voulue, active, systématique, et le contraire nième de ['inertie, comme nous l'expliquerons bientôt quand nous étudierons la philosophie religieuse de Condren. C'est là du reste une disposition toute biblique, si l'on peut dire, et que doit faire naître assez naturellement la méditation assidue des livres saints. Newman nous en est un très curieux exemple. Il ne paraît jamais prompt à se décider, et il ne se convertit que longtemps après avoir clairement senti qu'il devait se convertir. Pour se résoudre à la suprême démarche, il attend un signe, un omen qui lui fasse connaître que l'heure fixée parla Providence va bientôt sonner. « Lead kindly light, dit-il dans son merveilleux cantique ; je ne demande pas à voir les paysages d'après-demain ; un pas me suffit par journée, et même, si tu le veux, par

 

(1) Cf. Batterel, op. cit., II, 63.

(2) « Cette maxime... lui était familière, que, lorsque nous ne voyons point d'ouverture pour un nouveau dessein, il faut demeurer en l'état où nous nous trouvons et y servir Dieu le plus parfaitement qu'il nous est possible jusqu'à ce qu'il nous impose (ou qu'il nous donne la facilité de suivre) une nouvelle obligation ». Amelote, op. cit., I, p. 261. Les mots soulignés ne sont pas d'Amelote, mais, ni lui ni Condren, je crois, ne les eussent désavoués.

 

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année. S'il me prenait fantaisie de regarder plus loin, de marcher plus vite, Keep thou my feet, empêche-moi d'avancer. Ah! je n'ai pas toujours été ainsi, et jadis je ne te demandais pas de me conduire toi-même; choisir, embrasser par la pensée tout un long ruban de route, c'était mon orgueil. Mais désormais les yeux bandés, je vais pas à pas où tu me pousses : one step enough for me (1).

Condren a passé « à la campagne » la plus grande partie de ces trois années d'attente. Où? Je ne sais exactement, mais assez près de Paris, puisqu'il faisait à la Cour de fréquentes visites, lesquelles d'ailleurs, et, « quelque faveur qu'il reçût du Roi » avaient bientôt fini de lui plaire. « Il y avait grande aversion, jusqu'à en être malade », lisons-nous dans un papier écrit de sa main (2).

Mais il fallait bien obéir au pressantes invitations du capitaine du Bois, qui n'eût pas admis que son fils aîné se laissât perdre de vue. Ici encore une obscurité. Quelle était au juste l'attitude de Condren à l'endroit de son père? La crainte dominait-elle, ou la tendresse? Ne serait-ce pas plutôt l'idée très haute, très religieuse même qu'il se faisait de l'autorité paternelle. Quelque timidité néanmoins, et de part et d'autre. On n'ose pas aborder de front les sujets sérieux. « Comme il voyait son fils dans une dévotion qui ne sentait point son soldat, il le fit sonder par un de ses cousins, chevalier de Saint-Jean de

 

(1) Dans mon recueil de cantiques anglicans (Hymns anciens and modern for use in the services of the Church... under the musical ediorship of  W. H. Monk, London, Clowes, s. d.), à côté du Lead kindly light, je trouve cette sorte de doublet :

 

Thy way, not mine, o Lord...

Choose out the putti for me...

I dare not Choose my lot,

I would not, if I might,

Choose thou for me, my God,

So shall I walk aright.

 

J'ai étudié ailleurs l'application au watching évangélique, et l'importance des omnia dans la vie intérieure de Newman. Cf. Newman, essai de biographie psychologique, pp. 33o-364.

(2) Amelote, op. cit., Abrégé, p. eiiij. — Cette nervosité persistante est digne de remarque.

 

 

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Jérusalem, nommé de Criqueville, avec lequel il vivait en brande confidence, comme étant un homme fort vertueux », mais qui, lui non plus, ne savait rien des projets de Charles. Voici toutefois plus curieux et plus grave. A Criqueville, qui lui proposait le programme que nous avons dit plus haut, — l'apprentissage de la guerre en Hollande — Condren repartit, non pas qu'il songeait à se faire prêtre, mais « qu'il le suppliait de faire en sorte que le voyage de Hollande fût changé en celui de Hongrie; qu'il avait de la peine à aller chez des hérétiques, et qu'il combattrait mien plus volontiers contre les Turcs que contre des catholiques. Son père ayant appris sa réponse, se mit en colère et ne le voulut plus voir de longtemps » (1). Guerroyer contre le Croissant! Aurait-il donc renoncé à une vocation plus sainte? Non, pas le moins du inonde. Mais, encore un coup, il n'est pas pressé. Il pare, comme il le peut, à la difficulté du moment : obligé de prendre une décision, il accepte allègrement celle qui lui permet tout ensemble, et de satisfaire aux justes exigences de l'ambition paternelle, et d'éviter une campagne qu'il désapprouve. Dans la proposition de son père, il aura vu sans doute un de ces signes providentiels qui doivent lui dicter, heure par heure, son devoir immédiat. S'il revient de Hongrie, un autre signe lui montrera que Dieu l'autorise à faire un nouveau pas. One step enough for me. Au reste cette proposition n'aura pas de suite. Comme le capitaine du Bois continuait à ne vouloir rien entendre, « Dieu suscita une fièvre continue à son fils, qui le réduisit à l'extrémité. Les médecins désespèrent de sa guérison; le père même le vit si bas que, n'ayant pas le courage d'assister à sa mort, il lui dit le dernier adieu et se retira. Sur ces entrefaites..., le malade..., manda à son père que, puisque la nécessité l'obligeait à faire de lui un sacrifice à Dieu, il le suppliait de le dédier à l'Eglise, et que, par ce moyen, il espérait

 

(1) Amelote, op. cit., Abrégé, f.

 

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que Dieu lui rendrait la santé. Son père, qui n'en attendait que la mort, consentit volontiers..., et entrant dans la chambre se jeta sur son col pour l'en assurer. Dès l'heure même, il commença à se mieux porter, et, s'étant remis en peu de jours, il ne se voulut jamais relever, qu'il ne fût vêtu d'un habit ecclésiastique » (1). Demain, nous le retrouverons en Sorbonne, mais auparavant il nous faut étudier de plus près l'activité et l'intérieur de Condren pendant ces années d'attente que je viens de résumer, et dont j'ai déjà dit l'extrême importance.

Ainsi placé entre la Cour et l'Eglise, à moitié novice, à moitié soldat, cette situation aurait paru fausse et gênante à beaucoup d'autres. Condren la trouve simple, lumineuse et facile. Aucune impatience, nous ne saurions trop le répéter, mais, au contraire, une sérénité parfaite. Je crois même, à de certains indices, que ce furent là les années les plus heureuses de sa vie. Il en gardait un souvenir enchanté. « Je lui ai ouï dire, écrit le P. Amelote, que jamais il n'avait été si homme de bien, ni n'avait tant appris qu'en ces deux années » (2). Trois, me semble-t-il, plutôt que deux. Il n'avait à s'inquiéter que de lui-même, lui, à qui la direction des autres pèsera toujours, lui, qui ne se résignera jamais à gouverner l'Oratoire. Il avait là tout ce qu'il aimait, la retraite, l'étude, le grand air, les sports, si j'ose ainsi parler, et cette présence presque sensible de Dieu que, dans la suite, il ne retrouvera presque plus. Au collège d'Harcourt, il n'avait certes pas perdu son temps, mais il n'avait pas pu se faire à l'émiettement des matières, au goutte-à-goutte des leçons, à la pesante lenteur des maîtres. De ses années de collège, « son intelligence était si vive que, dans son cours de philosophie, il concevait mieux de lui-même le sens des auteurs que par l'explication de ses maîtres; et il prévenait d'ordinaire

 

(1) Amelote, op. cit., Abrégé, pp. f. Si. Remarquons encore que cette suprême demande, Condren ne la fit pas directement.

(2) Amelote, op. cit., I, p. 69.

 

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par la vitesse de son esprit leurs écrits et leurs traités. Dieu lui avait donné, comme à saint Augustin, un esprit qui courait avec agilité par les sciences : ingenium per doctrinas agile »  (1).

Seul à seul maintenant avec les grands textes, ce furent d'abord des lectures sans fin, et comme d'un homme, qui, avant de s'abandonner presque uniquement aux lumières surnaturelles, veut faire passionnément le tour des connaissances humaines. « La science, qu'il n'avait regardée au commencement que comme un ornement de l'esprit, lui parut, depuis sa vocation (2), comme un instrument de la foi, et comme des armes pour combattre les erreurs du péché et du monde. De sorte qu'il étudiait avec un double contentement : celui que la beauté de son esprit lui donnait, et celui de l'espérance de servir Dieu par la doctrine. Les poètes qu'il aimait fort, et surtout les héroïques, comme les plus ingénieux et les plus chastes, lui servirent à connaître, par l'idolâtrie qui paraît chez eux dans son trône, la puissance du Prince du monde, et à quelle malédiction le jugement de Dieu a réduit les enfants de Dieu ».

Sans doute, mais les classiques l'intéressaient moins par la preuve qu'ils nous donnent de la déchéance originelle que par le souvenir qu'ils ont gardé de la religion primitive. Amelote n'a pu négliger une remarque aussi importante. « Il s'adonna, écrit-il plus loin, à la poésie, et lut les meilleurs auteurs avec tant de fruit que je n'ai jamais vu de professeur des lettres humaines qui sût tant

 

(1) Amelote, op. cit., I, 58.

(2) Notez cet aveu qui nous permet de rectifier une autre affirmation d'Amelote. D'après celui-ci en effet, Condren aurait connu et pleinement accepté sa vocation, dès l'âge de treize ou de quatorze ans, c'est-à-dire, lorsqu'il commençait à étudier. Cela est fort possible, vraisemblable mène. Mais l'acceptation ne fut pas aussitôt parfaite. Pendant quelque temps encore, il n'aura demandé à la science que ce que lui demandait un jeune homme de noble naissance, désireux de briller à la Cour et dans la carrière des armes.

(3) Amelote, op. cit., I, pp. 57-58.

 

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de vers qu'il en savait. Ce fut par cette lecture des poètes qu'il se rendit si intelligent aux cérémonies et à la religion des païens, qu'il en remarquait les moindres particularités, et il employait tout à l'éclaircissement de l'Ecriture sainte et des vérités catholiques » (1). De là vient aussi l'espèce de culte qu'il voua dès lors à Cicéron : dévotion d'humaniste et de philosophe chrétien. Il vénérait en lui, non seulement l'écrivain incomparable, mais encore le plus honnête homme de l'antiquité, et l'un des plus religieux. Ainsi fera plus tard un juge assez difficile, le cardinal Newman. Nous avons là-dessus un beau témoignage, et non pas du premier venu. « Lorsque j'enseignais les humanités, raconte l'insigne Thomassin, dans la préface de ses Dogmata theologica, Condren, cet homme unique, d'une intelligence, d'une sainteté et d'une doctrine célestes, Condren, vir, inquam, ille mihi… me dit un jour, à sa discrète et insinuante manière, insusurravit, qu'il n'était personne, à qui la lecture de Cicéron ne dût être et délicieuse, et familière, et d'une utilité infinie; et, il ajouta que lui-même il se promettait cette fête : relire une fois encore avant de mourir, tout ce que Cicéron avait écrit... (il devait mourir, l'année suivante)... Et il me disait encore que pour atteindre aux plus hauts sommets de la théologie naturelle, summum apicem naturalis de Deo theologiae, on ne saurait prendre d'autre guide que Cicéron (2) » .

Les sciences ne l'attiraient pas moins : toutes les sciences : « Il se rencontra par une providence de Dieu qu'il passa une partie de ce temps-là auprès d'un gentilhomme de ses parents, qui était fort entendu aux secrets de la nature. Il apprit dans sa conversation la chimie, l'astrologie et les mathématiques : auxquelles... il se rendit si excellent qu'il était admiré de ceux qui en faisaient une particulière

 

(1) Amelote, op. cit., II, p. 172.

(2) L. Thomassini Dogmata theologica, 1864, I, p. v., cité par Houssaye, III, 371.

 

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profession » (1). Richelieu lui demandera plus tard un mémoire sur l'astrologie judiciaire (2). Chose plus curieuse, il voulut apprendre les langues, à commencer par la plus difficile. Il s'était procuré « un laquais allemand qui lui était fort fidèle. C'était une autre de ses inventions que ce serviteur étranger : il faisait état d'apprendre par ce moyen les langues; mais enfin il méprisa cette curiosité, comme apportant, disait-il, plus de vanité que de profit » (3). Je ne dis rien de ses études plus directement religieuses : on verra bientôt que les in-folio scolastiques ne l'effrayaient pas. « Je recommençai, écrit-il lui-même, à étudier en philosophie, à laquelle je me portais avec un désir si insatiable, que j'y passais les jours et les nuits » (4).

En même temps, et avec une même passion, « il apprit mille secrets pour les armes, soit pour la façon, soit pour la matière, ou pour la trempe, pour la légèreté, pour leurs divers usages. Il s'étudia aux adresses de faire commodément un équipage, à celles de camper, de passer les rivières, et enfin il acquit toute la science de la guerre, et cela... plutôt par divertissement que par étude »  (5). Peu de visites. « Se trouvant chargé de celles qu'il recevait, pour les éviter, il s'adonnait à la chasse », que d'ailleurs il aimait fort, « et, comme il était extrêmement ingénieux, il découvrait tous les jours de nouvelles inventions, qui enrichissaient cet exercice... Il préférait... la chasse de l'arquebuse à toute autre, parce qu'elle lui donnait plus de liberté, et le dégageait davantage de toute compagnie ». Aussi bien, une fois loin du château, pouvait-il se livrer sans crainte d'être découvert et à ses études théologiques et à l'oraison. « Pour n'être pas surpris sur la Somme de

 

(1) Amelote, op. cit., abrégé, p. eiiij.

(2) Les soixante-dix premières pages de ce Mémoire resté inachevé ont été publiées après la mort de Condren. Cf. Batterel, op. cit., II, pp. 72-74.

(3) Amelote, op. cit., I, p. 67.

(4) Ib., II, p. 172.

(5) Ib., II, p. 172.

 

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saint Thomas, et sur les livres de saint Augustin, il en cachait des volumes sous le même bras sous lequel il portait son arquebuse à la campagne. (?) Par cette nouvelle invention, bien différente de celle de Rébecca, il couvrait Jacob sous l'apparence d'Esaü, et au lieu de la chasse des bêtes, il allait à la quête de la sagesse. Il côtoyait les rives du Jourdain, et non celles du Nil..., et faisait sa proie des colombes, et non pas de ces oiseaux marécageux qui sont déclarés immondes dans les saintes Ecritures, Il se retirait au bois de Bersabée et sur la montagne d'Oreb..., et après y avoir conversé avec Dieu les quatre et cinq heures, il chargeait en peu de temps, par une merveilleuse providence, ses mains du gibier qu'il avait méprisé ». Ces broderies bibliques sont du P. Amelote, mais tous les détails viennent assurément de Condren lui-même, entre autres cette gibecière remplie à la hâte, après de longues heures d'oraison (1). « Il a dit quelquefois qu'il n'avait presque point lu saint Thomas que par cette adresse, et Dieu l'avait si agréable qu'il lui faisait l'office de docteur, et, sans commentaire, lui donnait une très claire intelligence de ce pressis de la doctrine des anges. « Je me réjouirai en vos paroles et en votre entretien, disait le Prophète, comme ceux qui ont fait bonne chasse et ont trouvé de riches dépouilles » (2). En vérité, imagine-t-on une plus curieuse manière, et plus sainte, d'écrire la vie des saints ?

La nuit venue, et n'ayant plus à craindre la surveillance

 

(1) Amelote l'avait déjà dit dans l'Abrégé : « Au retour, la Providence divine lui faisait toujours rencontrer quelque proie, par le moyen de laquelle il couvrait le loisir de sa retraite ». Amelote, op. cit., p. eiij. Mais comment s'y prenait-il pour dissimuler ces gros livres ? N'oublions pas qu'il était fertile en « inventions ». Peut-être se faisait-il accompagner par son laquais allemand, qui lui rendait d'autres services analogues, l'aidant, par exemple, à cacher « dans sa paillasse » ces mêmes livres de théologie. (C.f. Amelote, op. cit., I, p. 67. « Il avait vidé à demi la paillasse de son lit pour en faire sa bibliothèque ».)

(2) Amelote, op. cit.. I, pp. 65-66. L'argument de ce passage est très amusant : il porte en effet, § 1 : « Ceux qui se cachent pour faire une action la font avec plus de plaisir ».

 

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paternelle, il se remettait à l'étude et à l'oraison. « Les saintes Écritures étaient ses chastes délices, comme à saint Augustin, et sa nuit, comme à saint Laurent, n'avait pas d'obscurité. Il ressemblait à son père du ciel, de qui les ténèbres sont comme la lumière, et qui ne trouve point d'épaisseur en la nuit... Quand le soleil du siècle s'était couché, celui de l'éternité continuait sa lumière. C'était en cette chère solitude, qu'il conversait avec la Sapience éternelle, sans peine, et qu'il voyait ses rayons toujours vifs et jamais flétris, comme parle Salomon. Il ne manquait point à la rencontrer à l'heure assignée, soit dans le bois, soit au cabinet; elle prévenait même son amant, et se trouvait toujours la première. Elle l'attendait à la porte, elle se présentait à lui sur les chemins, toute gaie et contente. Il n'allait nulle part où elle ne vint au-devant de lui... C'était surtout dans ces nuits éclatantes, et dans ces larcins qu'il faisait de lui-même au inonde, à son père, à sa chair, et à son repos, pour se rendre le fils, le disciple et l'ami de la Sagesse, qu'elle lui découvrait ses secrets, et qu'elle lui amassait un trésor de science et d'intelligence de la justice (1). »

Encore un beau passage et que je n'avais pas le droit d'écourter, mais beau parce qu'il est rigoureusement vrai, parce qu'on y retrouve, comme dans un écho joyeux, les confidences de Condren au plus avide et au plus aimé de ses disciples. Nonne cor nostrum ardens erac in via ? Que de fois, n'a-t-il pas évoqué devant le P. Amelote ces années de lumière, où tout lui é!ait facile et délicieux, même la prière, lui qui ne devait bientôt plus sentir de Dieu que « la rigueur de sa sainteté ». Passée la courte saison de ses fiançailles avec la Sagesse, Condren n'avancera plus en effet que par le chemin de « la foi nue », parmi les sécheresses, les terreurs, les doutes, les ténèbres, la désolation infinie qu'entraîne le silence et la « retraite de Dieu » (2).

 

(1) Amelote, op. cit., I, pp. 68-69.

(2) Cf. un rythme presque tout semblable dans l'histoire intérieure du P. Rigoleuc (T. V, L'école du P. Lallemant).

 

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III. Dans «cette célèbre maison de Sorbonne, où se conservent toutes les armures des vaillants, et où se trouvent ,mille boucliers pour la garde du vrai Salomon » (1), Charles de Condren « eut pour ses régents, ces deux grandes lumières de notre siècle, en science et en sainteté, M. de Gamache et M. du Val, dont le premier ne parlait presque jamais que le langage du Saint-Esprit, exprimant toutes choses par des sentences de la sainte Ecriture », Amelote, son élève, lui aussi, a de qui tenir. « C'était un oracle, qui ne disait rien que de divin, et qui, dans sa dernière maladie, comme il fut une fois dans une longue extase, quelqu'un lui ayant demandé... à quoi il avait pensé durant ce transport : « Je pensais, dit-il, aux anciens jours, et j'avais en esprit les années éternelles. » L'autre a été recommandable par un insigne zèle pour la défense du Siège apostolique. C'était un des plus illustres jurisconsultes sacrés de son temps... Je parle dans la piété du disciple quand je rends de l'honneur à ces maîtres, et il me semble qu'il n'y a point de plume de théologien qui ne doive quelque trait à la louange de ces deux grands hommes (2).» L'un et l'autre, ils ont apprécié à sa valeur le jeune Condren, si édifiant, si recueilli, mais si peu disciple. « Je lui ai ouï dire plusieurs fois, racontait le P. Amelote, qu'il ne lisait que les titres des questions, pour en avoir l'intelligence (3).» Ainsi faisait-il sans doute pour les cours de ses professeurs. Les trois premières phrases lui suffisaient. Quoi qu'il en soit, lorsque ce brillant docteur quittera la Sorbonne pour l'Oratoire, Duval, le pieux Duval en éprouvera une telle amertume que peu s'en faudra qu'il ne rompe avec Bérulle (4).

 

(1) Soulignons une fois de plus la haute idée que l'on se faisait alors de la Sorbonne. Amelote dira plus loin : « C'est l'aire des aigles que cette illustre famille de la Sorbonne ; il n'y a pas une de ses licences (promotions) qui n'embellisse de plusieurs étoiles le firmament de l'Église », I, p. 264. Cf. plus haut, p. 178.

(2) Amelote, op. cit., I, pp. 100-101.

(3) Ib., Abrégé, p. f.

(4) Cf. Houssaye, III, p. 25o, seq.

 

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« Pourrai-je dérober aux lecteurs une pratique qu'il gardait en ses disputes, dont le récit qu'il m'en a fait — il lui disait tout — me remplit d'autant plus d'admiration qu'il n'y avait pas longtemps que j'étais sorti de ces mêmes exercices des saintes Écoles, où je n'avais jamais vu nulle ombre de ce que je m'en vais rapporter. Comme il n'y a point de plus innocents combats que ceux qui se font par les sages pour l'éclaircissement de la vérité, que c'est à la lutte des esprits que l'on s'y aiguise pour trancher en pièces les hérétiques, que l'émulation qui y règne, l'adresse, la vivacité, la ferveur, la dissection qui s'y fait des opinions est comme un labourage... qu'on donne à la terre de l'Église; aussi est-il certain que l'ambition, la vanité, le désir de vaincre s'y glissent bien avant, et qu'il y en a eu beaucoup qui ne rapportent de leur licence qu'une bonne opinion d'eux-mêmes, et une grande suffisance. » Précieuse observation, et que l'on ne méditera jamais trop, si l'on veut comprendre soit la formation, soit la déformation intellectuelle et morale de tant d'illustres personnages façonnés, en Sorbonne ou ailleurs, par l'argumentation scolastique. Rien ne nous éclaire davantage sur la psychologie du grand Arnauld et de plusieurs autres. « Le P. de Condren prenait un grand soin, en poursuivant ses degrés, d'éviter deux écueils où il remarquait que beaucoup d'esprits brisaient la grâce : la vaine contention en argumentant, et la présomption de tout savoir. Le premier désordre est commun aux esprits vifs et Pressants, et qui emportent aisément l'avantage sur leur adversaire; et le second se coule insensiblement dans l'âme de ceux qui parviennent au rang de docteur (1). Il s'étudiait à répondre avec grande douceur et modestie, honorant toujours les oppositions qui lui étaient faites ; et quand c'était à lui d'argumenter, il ne poursuivait

 

(1) Il cite, à la marge, un texte deux fois curieux de saint Jérôme, parlant, il est vrai, non pas de lui-même, mais de Népotien : « Libenter audire, respondere verecunde, prava non acriter confutare, disputantem contra se magis docere quam vincere... »

 

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jamais sa pointe jusqu'au bout, ni ne pressait de toute sa force son argument. « Je craignais disait-il de faire de la « peine au répondant et j'aimais mieux qu'il eût la gloire de « se Lien défendre, que moi celle de bien attaquer. » Pour le second vice, il avait trop de lumière pour y tomber (1). »

« Durant sa licence, il fit un cours de philosophie au collège du Plessis » (2), « mais il était si infirme (après une grave maladie, fièvre, convulsions)' que ne pouvant composer, il le dicta par coeur, et néanmoins c'est une des pièces des plus nettes et des plus élevées qui se puissent voir » (3). « Il fut reçu en 1613 dans la maison et société de Sorbonne. Il prit ensuite un an pour se préparer à la prêtrise, dans sa campagne, où il mena une vie plus angélique qu'humaine. Il fut ordonné prêtre le 17 septembre 1614, et prit jusqu'à la Saint Denis pour se préparer à dire sa première messe, qu'il célébra à la campagne pour être plus recueilli. » Je n'ai pas besoin d'attirer l'attention du lecteur sur ces deux retours à la campagne, à la solitude. « De retour à Paris, il reçut à Pâques de l'an 1615, le bonnet de docteur, et, brûlant d'un nouveau zèle, il se mit à confesser et à prêcher, comme l'avent, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le carême au chapitre Saint-Honoré, l'octave du Saint-Sacrement à Saint-Médard » et à catéchiser les enfants dans les villages voisins de Paris

 

(1) Amelote, op. cit., I, pp. 106-107.

(2) Batterel, op. cit., II, p. 5.

(3) En 1609, d'après Batterel.

(4) Amelote, op. cit., Abrégé, p. fij. Tous ses élèves du collège du Plessis ayant dû écrire le cours, sous la dictée de Condren, il ne serait pas absolument impossible que l'on retrouvât quelque jour un de ces cahiers.

(5) Batterel, op. cit., II, pp. 5-6. Mentionnons encore deux singularités intéressantes : « Etant prêtre et docteur, il fit deux actions très remarquables : la première fut un acte qu'il passa par devant notaire, par lequel il déclara qu'il renonçait à son droit d'aînesse et à tous ]es biens de ses parents ;... il envoya cet acte à son père, lui témoignant que s'il lui plaisait de lui donner une pension, il la recevrait comme une aumône » ; qu'en tous cas, Dieu pourvoirait à ses besoins. Son père lui donna une « honnête pension », et s'engagea de plus, détail charmant de la part de ce vieux soldat, « à lui fournir toutes sortes de bons livres ». Par malheur, Condren vendait ses livres pour en donner le prix aux pauvres. « L'autre action fut, qu'honorant l'ancienne discipline de l'Eglise, il s'alla jeter aux pieds de son évêque (Soissons), pour servir à ce qu'il lui plairait dans son diocèse ; et bien que ce prélat (assez étonné) prit cela pour une civilité, et ne lui répondit que par compliment, si est-ce qu'il était disposé à être vicaire à la campagne, s'il lui eût commandé d'y aller, et c'était même à ce ministère qu'il s'était dédié lorsqu'il alla offrir son obéissance ». Amelote, op. cit., Abrégé, pp. fij, liij.

 

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« Tandis qu'il faisait séjour en cette florissante maison de Sorbonne, il se présenta deux occasions d'exorciser des possédés », et l'on eut recours pour cela au ministère de Condren. Ici, continue Amelote, « que les lecteurs remarquent, s'il leur plaît, soigneusement la conduite de ce grand serviteur de Dieu ». Oui, certes, et d'autant plus soigneusement, que cette conduite diffère davantage de celle que suivaient alors, que devaient suivre encore trop longtemps, même les meilleurs. Dans un prochain volume, nous verrons à l'oeuvre d'autres exorcistes : voici la manière de

Condren (1) :

Il s'agissait, dans le premier cas, « d'un garçon qui demeurait au faubourg Saint-Jacques, et à la guérison duquel » beaucoup d'autres avaient inutilement travaillé. Après donc s'être muni des armes de la foi, notre jeune docteur, « prenait le malade dans sa plus grande liberté — en dehors des grandes crises— et s'il était agité pendant son entretien, il ne s'amusait pas à l'esprit malin; il se mettait en prière et faisait avec humilité quelques exorcismes, sans aucun éclat..., (estimant) que le diable méprisé se retirait de lui-même, et que, s'il ne pouvait amuser les assistants et leur imprimer par ce moyen quelque malignité, il demeurait confus. Pour lui ôter cet avantage, il ne voulait point de témoins, et ne gardait pendant son ministère (lue ceux qu'il ne pouvait congédier ». Comme point de départ : le mépris du démon, et non pas la crainte. C'est là une des

 

(1) Ce rapprochement que j'indique entre les exorcismes de Condren et ceux du P. Surin à Loudun, je suis presque sûr que le P. Amelote entend bien nous inviter discrètement à le faire. D'où je conjecture que Condren lui-même aura critiqué devant ses disciples les exorcismes de Loudun.

 

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consignes habituelles de Condren. Nous lisons par exemple dans un petit recueil de maximes qu'il a dû écrire vers ce même temps :

 

Je me tente plus et me fais plus de mal que le diable et que le monde ; je me dois donc haïr (et craindre) davantage...

L'Enfer exercerait sur moi l'exécution de cette haine que je devrais avoir. Et moi, tout au contraire, je me loue, je m'aime, je me donne ce qui me convient ; je me dois donc plus haïr que l'enfer...

O mon Seigneur, laissez-moi plutôt entre les mains du malin esprit pour me tourmenter, et abandonnez-moi plutôt à sa volonté qu'à la mienne. Il ne fera rien que me punir et exercer votre justice, et moi, tout injuste et méchant que je suis, je m'adore moi-même (1).

 

Quant au secret des exorcismes, rappelons simplement qu'aux exhibitions de Loudun toute une ville sera conviée.

« Que si parfois le diable parlait, soit en confessant son impuissance, et l'efficace de son conjurateur et de son juge..., soit en raillant, comme il fait d'ordinaire, pour dis. simuler son tourment, et pour insinuer dans les esprits son instinct malin de bouffonner parmi les choses les plus sérieuses..., soit en disant des choses rares et sublimes, pour exciter la curiosité qui est un autre venin des enfants d'Adam, — un crime abondant et fertile, un mal inquiet et hypocrite..., et l'occupation solitaire de tous les enfants du siècle — ou pour dérober à Jésus-Christ la qualité qu'il a d'unique docteur..., (Condren) prévenait tous ces desseins en lui imposant silence. » A Loudun, on recueillera les moindres propos du démon, on fera de lui, non pas seulement un docteur, mais encore un directeur de conscience.

« Nous devons, disait-il, regarder le diable comme un excommunié, avec lequel il ne faut jamais avoir de commerce; la charité veut bien que nous rendions quelques services aux chrétiens.., retranchés de la société de l'Église,

 

(1) Amelote, op. cit., I, pp. 190-191.

 

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mais les mauvais anges ne sont que des sujets d'indignation et de haine ; ce ne sont pas des frères libertins, ce sont des ennemis irréconciliables. Leur prison n'est pas une médecine, comme la captivité des enfants de Dieu, c'est un supplice éternel. C'est donc un péché de les écouter, et un désordre inexcusable de les consulter, et de se rendre leur disciple...L'esprit angélique de M. De Condren n'ignorait pas les ruses, l'ignominie et l'orgueil de Satan. Il tenait... que ses embûches étaient pires que ses violences, et son souffle plus mortel que ses dents et que ses griffes... Il disait que devant Dieu l'état de sa damnation le rendait si infâme que nous le devions avoir en parfait mépris..., qu'il était néanmoins si superbe dans sa pauvreté, qu'il voudrait occuper de lui-même tous les hommes..., et que son orgueil montait... jusqu'à être satisfait que l'on s'amusât à parler de lui, bien que ce fût avec des injures... Il ne souffrait (donc) point qu'il parlât; IL N'ARRETAIT POINT SUR LUI SON ESPRIT,

mais sur la justice et la providence divine... et sur la personne possédée, pour laquelle il entrait dans la charité de Jésus-Christ.

« Après avoir fait quelques exorcismes, pendant lesquels, quoi que le diable dit, il ne lui répliquait jamais que ces mots : Tais-toi et sors, il se mettait en oraison ; et tantôt il rendait à Dieu les devoirs du malade ; tantôt il adorait sa justice et son jugement sur le démon; tantôt il aimait Dieu de la façon dont ce mauvais ange l'eût dû aimer..., tantôt il se soumettait à Jésus-Christ... ; et ces pratiques donnaient de plus vives atteintes à l'esprit ennemi que toutes les conjurations... Avec ce mépris de Satan, cet éloignement de toute curiosité, son esprit ordinaire de pénitence, d'anéantissement et d'oraison, il mit en peu de jours son captif en liberté et délivra son corps et son âme de la servitude» (1).

Ce qui suit est encore plus pur, plus sain et plus beau : « En ce même temps qu'il était en la Sorbonne, jeune

 

(1) Amelote, op. cit., I, pp. 264-276.

 

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prêtre et jeune docteur, mais avancé en l'âge de Jésus-Christ, il se trouva un autre possédé, après lequel diverses personnes ayant travaillé, on s'avisa d'en commettre tout le soin à M. de Condren. Les rayons de sa piété donnaient dans les yeux et dans le coeur de toute la maison..., et l'expérience de l'autre exorcisme lui avait acquis la réputation d'un homme qui avait grâce pour cet emploi. Il obéit..., mais avec dessein de ne point exorciser lui-même. Il est vrai que c'est proprement l'office d'un clerc, et non pas d'un sacrificateur (d'un prêtre). Il eût fait trop d'honneur à la plus maudite de toutes les créatures de s'appliquer à elle, et quoique son humilité fût bien éloignée de ces sentiments..., il est pourtant vrai que ce n'est pas... traiter (les démons) avec assez de mépris que de les faire conjurer par un prêtre. (Je garde cette piquante digression pour montrer une fois de plus à quel point Amelote s'était assimilé l'esprit de son maître). Il crut que, si l'esprit malin était condamné par une âme qui fût sans péché..., il ne ferait aucune résistance à la vertu de Jésus-Christ qui habiterait en elle... C'est pourquoi il choisit un enfant le cinq à six ans, à qui il fit prononcer les exorcismes sans s'amuser aux furies du démon. » Qu'on l'approuve ou non, il me parait difficile de ne pas admirer la hardiesse, et si j'ose dire, l'élégance de cette « invention ». A Loudun, Laubardemont réunira les plus grands spirituels de l'époque : ici, un enfant. Je ne sais pas du reste ce qu'en penseraient les médecins ; mais il se pourrait bien que la contagion d'un pareil spectacle fût moins redoutable à un tout jeune enfant qu'aux adultes. Ici, l'enfant était blotti dans la robe du prêtre. S'il entendait le possédé — ce qui eût été fâcheux — il le voyait à peine, tout absorbé qu'il était à épeler l'exorcisme, et tout fier de jouer un rôle qu'il devinait important (1). Rappelons-nous aussi la sécurité absolue que donne à l'enfant sa main dans la main de l'homme. Ce

 

(1) Parmi les enfants de choeur, aux enterrements, il en est peu qui réalisent l'horreur de la scène.

 

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jour-là, quoi qu'il en soit, « la petitesse de l'innocence fit crever l'orgueil du serpent. » Le malade fut délivré presque aussitôt, et « ce fut l'accomplissement de ce qu'Isaïe avait prédit des siècles de l'Église : « L'enfant qui pend à la mamelle se jouera sur le trou de l'aspic, et celui qui ne fait que d'être sevré fourrera sa main dans la caverne du crocodile ». « C'est, dit saint Jérôme, la puissance que les enfants doivent avoir sur les dénions : ce qui donne d'extrêmes peines aux sages n'est qu'un jeu et un divertissement aux petits (1) ». Condren n'avait donc fait qu'appliquer les principes de l'Écriture et des Pères : mais ces vieux textes que tout le monde connaissait depuis tant de siècles, on eût dit que personne avant lui n'était arrivé à les comprendre.

            La disposition habituelle de Condren, pendant la période qui présentement nous intéresse, ressemble de tous points à celle que nous avons étudiée plus haut. fl a le pressentiment que Dieu l'appelle, non plus seulement au sacerdoce comme tantôt, mais à la vie religieuse, et il attend, sans inquiétude, sans impatience, le clair signal qui lui fixera la voie particulière que la Providence a choisie pour lui. Attente paisible, mais très active, et — je dois bien répéter ce mot — très originale. Que l'on me permette à ce sujet un rapprochement profane. Qui ne se rappelle le jeune Sainte-Beuve, curieux, inquiet, avide, allant de cénacle en cénacle, et tour à tour se prêtant à l'esprit des milieux divers qu'il traverse. Ainsi notre Condren, mais avec un détachement complet de lui-même. C'était une de ses maximes qu' « il y a beaucoup de fonctions dans la maison de Dieu, auxquelles il veut que ses serviteurs se disposent, bien qu'il n'ait pas l'intention de les y engager » (2). Tout en restant affilié à la Sorbonne, il essaiera donc successivement sur lui-même l'esprit, « la grâce » des 

 

(1) Amelote, op. cit., I, pp. 285-a86.

(2) Ib., I, p. 261.

 

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différents ordres : il se fera, en quelque manière, chartreux, franciscain, jésuite. Ainsi l'avons nous vu tantôt dans sa longue retraite à la campagne, tour à tour contemplatif, théologien, chimiste, stratège. Et tout cela, par une application pénétrante, par une adhésion cordiale à la grâce propre de chacune de ces vocations. A prendre les choses au point de vue naturel, on avouera qu'il est difficile d'imaginer une « méthode d'élection » (1) plus intelligente, plus scientifique même. Je viens de nommer Sainte-Beuve, mais Condren me fait aussi penser à Bacon : les incrédules eux-mêmes ne l'étudieraient pas sans profit.

S'il n'eût consulté que son goût et ses dispositions personnelles, son choix eût été bientôt fait. « Son esprit de retraite et d'oraison lui faisait aimer très particulièrement l'ordre des chartreux ; il les visitait souvent. (De la Sorbonne au jardin actuel du Luxembourg, la route n'était pas longue.) Quand il entrait dans leur maison, il était incontinent épris d'un désir d'y demeurer. Il lui venait dans l'âme une lumière qui lui découvrait l'esprit de cette communauté. Il n'y a point de beautés approchantes de celles que Dieu » lui faisait alors paraître. Il voyait « des merveilles en cet ordre, desquelles ceux qui l'admirent ordinairement ne voient que des ombres ». « Leur silence continuel représentait celui de l'éternité. On les doit regarder comme des gens que Dieu a choisis pour exprimer le plus naïvement qu'il se peut aux enfants d'Adam l'état de ceux de la résurrection. Il n'y a point de nuit pour eux, point de part avec le monde, point de visites, point d'amitié humaine, point de vie de la chair ». Mais comment se borner sur un sujet « dont M. (le Condren ne se pouvait taire...? Tant y a qu'il entrait dans une chartreuse comme dans le ciel... C'était la vie du monde dont

 

(1) Dans les Exercices de saint Ignace, il est beaucoup parlé des méthodes ou des règles de « l'élection ». Au reste, Condren eût préféré un autre mot, « élection » semblant faire trop grande la part de l'homme dans le choix d'un état de vie. De ce point de vue encore, il y aurait un parallèle intéressant à instituer entre les deux maîtres.

 

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il était le plus vivement touché ; il s'offrait donc à Dieu de toutes ses forces pour entrer en cet Eden..., mais il ne recevait autre réponse que des sentiments intérieurs de son indignité... ; si bien qu'il se retirait avec autant d'humilité et de mépris de soi-même qu'il avait eu d'estime de cette admirable communauté...

« Après qu'il eut connu que Dieu ne le voulait pas chartreux, il n'y osa jamais plus penser ; il se tint en repos et continua ses exercices. Quelque temps après, considérant saint François, qu'il honorait particulièrement..., et le regardant comme le vrai portrait de Jésus-Christ..., il était charmé de la sainteté de son ordre. Il s'en allait incontinent à l'église des capucins, il s'offrait au Fils de Dieu pour porter sa croix parmi eux..., et après..., il s'en revenait encore avec même réponse dans l'âme, qu'il n'était pas ligne de cette bénédiction. Il a visité de la sorte la plupart des communautés réformées et toujours avec le même succès. Ce n'est pas — redisons-le sans nous lasser — que l'inquiétude de son esprit lui fit chercher une retraite; il n'était jamais en peine sur sa condition, mais c'est que tout aussitôt qu'il voyait de bons religieux.., il lui venait un désir pressant de les imiter »

C'est qu'il avait le coeur et l'esprit larges, universels comme l'Église. Quæcumque bona... Il comprenait toutes les grandeurs de l'esprit, et il les aimait.

Il aurait pu continuer de la sorte, et sans plus de hâte, pendant vingt ans : ainsi jadis, au seuil même du sacerdoce, il s'offrait, d'une âme sereine et patiente, à partir pour la Hongrie. Vous étonne-t-il encore? Avez-vous oublié qu'il n'est pas fait comme tout le inonde, qu'il ne respire pas le même air que nous? Le curieux, pour moi, n'est pas qu'il attende sans mesure, mais plutôt qu'il se décide à un nouveau pas, et si brusquement. « Sa réputation était si grande que le P. de Bérulle, de qui la

 

(1) Amelote, op. cit., I, pp. 291-197.

 

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congrégation naissait alors, fit faire, l'espace de trois ans, des prières pour le demander à Dieu ; et enfin elles furent si puissantes que M. de Condren alla faire une retraite sous sa conduite. Là, il fut sept jours dans une extrême sécheresse, de laquelle néanmoins il ne se rebuta point ; et enfin, le huitième jour lui fut un temps de résurrection et de lumière, et Dieu lui dit manifestement, et par une parole intérieure et convaincante, qu'il voulait qu'il fût de l'Oratoire. Il obéit promptement à cette voix et après un petit voyage qu'il avait à faire, il se rendit à cette congrégation » (1), « où il fut admis le 17 juin 1617, âgé de vingt-neuf ans » (2).

Pourquoi lOratoire ? ou plutôt comment? Je sais bien en effet qu'il était fait pour l'Oratoire, et l'Oratoire pour lui, comme il paraît assez par la description que nous avons déjà donnée de l'insigne fondation bérullienne. C'est là du reste la grandeur et la faiblesse de cette dernière ; elle ne s'accommode pas des médiocres; elle ne veut que l'exquis ; du jour où lui manqueront les saints et les hommes de génie, elle pourra bien garder encore quelque apparence, elle ne sera plus l'Oratoire. Je ne m'étonne donc pas que, pour la gloire éternelle de cet Institut, Dieu lui ait réservé Condren, mais je voudrais en savoir plus long sur « la parole intérieure et convaincante », qui détermina en si peu de temps un homme si difficile à convaincre. « Il ne prenait jamais de résolution absolue, mais se tenait toujours prêt à changer de dessein, et il disait que Dieu ne permettait point qu'il suivît ses inclinations » (3). Qu'on n'imagine rien d'éclatant. S'il y eut alors une sorte de miracle, Bérulle l'aura fortement aidé. Disons mieux, le miracle, le tolle, lege, ce fut ici aux yeux de Condren, l'intervention imprévue de Bérulle.

 

(1) Amelote, op. cit., Abrégé, p. fiiij.

(2) Batterel, op. ct., II, p. 819. La date n'est pas d'une certitude absolue.

(3) Amelote, op. cit., I. 29o.

 

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Celui-ci, nous le connaissons ; nous l'avons vu à l'oeuvre, avec son énergie tenace, lorsqu'il fallut enlever, ver fas et nefas, aux carmes espagnols, les fondatrices du Carmel français. Paisible et têtu, indécourageable, tendu de tout son être massif et passionné sur la plus belle des proies, il aura répondu sans fin aux silences, aux lenteurs, aux difficultés de son retraitant. Bonnes ou mauvaises, ces-réponses? En vérité, il importe peu. Pour Condren, il ne s'agissait pas de faire un choix, de peser les pour et les contre. Il eût vraisemblablement cédé tout de même au chartreux ou au capucin qui l'eussent pressé de les joindre ; mais justement, et Dieu sans doute disposant ainsi les choses, ni le chartreux ni le capucin n'avaient insisté auprès de lui. Comprenez-le bien du reste, ce ne fut pas ici, mais pas du tout, la pression que l'on imagine volontiers en de pareils cas. Malgré son désir assez manifeste de le gagner, Bérulle, à proprement parler, n'a pas agi sur Condren : mais, docile comme toujours aux infiniment petits qui mous manifestent d'ordinaire la volonté divine, Condren aura reconnu cette volonté dans l'insistance mente de Bérulle. C'était le signe attendu. N'attachant presque pas d'importance à ses aventures personnelles, Condren est tout ensemble le plus immobile et le plus flexible des hommes; sourd à toutes les voix que peuvent prendre la chair et le sang, souple, comme une feuille, aux moindres haleines dit ciel.

Comme il achevait sa retraite, un des oratoriens de la première heure, qui le visitait, « pour contribuer à l'accomplissement de ce qui manquait à sa foi, vint à lui parler du bonheur que c'était de vivre... séparé des pécheurs ; il lui rapporta les paroles de saint Bernard, qui dit que, dans une communauté, l'on tombe plus rarement que dans le siècle, et que l'on se relève plus facilement de ses chutes. Là dessus il s'étendit sur l'horreur du péché, sur le glissant du monde, et sur l'avantage de la vie

 

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retirée, qui passe le Rhône sur un pont, tandis quo les autres le traversent à la nage. Que, quand il n'y aurait point d'autre profit dans une communauté que celui d'avoir évité toute sa vie un seul péché véniel, c'était un abri qui valait toujours mieux que les couronnes et les empires. Ce « bon Père, nous a-t-il dit, pensa tout gâter. Je ne trouvais point que le monde me fût un empêchement à servir Dieu, et si je n'eusse regardé la vie régulière que comme un asile, je ne l'eusse point estimée » (1).

IV. Qu'on me permette de le rappeler : ayant réservé pour d'autres chapitres l'intérieur même de Condren, son esprit, sa grâce et sa doctrine, nous essayons pour l'heure de retenir uniquement de lui ce qui d'abord frappe le regard, ce que tout le monde en pouvait connaître, son allure, sa manière, ses dispositions apparentes. Nous n'avons donc pas encore à rechercher ce que son développement profond a pu devoir à l'influence de Bérulle et des premiers oratoriens. Du point de vue qui est présentement le nôtre, il nous suffit de savoir que Bérulle et l'Oratoire ont mis le jeune docteur en évidence, l'ont imposé à l'attention du grand public, beaucoup mieux et beaucoup plus vite que n'auraient pu le faire M. Duval et la Société de Sorbonne. A peine eut-il été un an à l'Oratoire que Bérulle lui confia plusieurs missions importantes, à Langres, où Condren a bientôt conquis l'évêque Zamet, à Poitiers, où nous allons le retrouver avec M. de Saint-Cyran. En 1624, il est supérieur à Saint-Magloire, d'où il commence à rayonner sur le Paris mystique de ce temps-là; en 1627 ou 1628, Bérulle le désigne à la Reine-Mère comme confesseur de Gaston d'Orléans; le premier général de l'Oratoire étant mort en 1629, Condren lui succède : enfin il se donne peu après à la compagnie du Saint-Sacrement, organisée par le duc de Ventadour en 1631.

 

(1) Amelote, op. cit., II, pp. 20, 21.

 

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Condren et Monsieur, frère du roi (1) ; Condren et l'Oratoire; Condren et la Cabale des dévots, autant de chapitres que nous n'avons pas le droit de disputer aux historiens : nous ne garderons pour nous qu'un seul épisode : Condren et l'abbé de Saint-Cyran.

Ils s'étaient donc rencontrés à Poitiers, vers 162o, et cette première rencontre, écrit le P. Rapin, « donna à l'un et à l'autre une estime réciproque pour les qualités qu'ils se trouvèrent mutuellement. Le P. de Condren découvrit du feu, de la Vivacité, de la pénétration, bien de l'esprit enfin dans du Vergier, et du Vergier trouva une éminente vertu avec un grand discernement dans le

 

(1) Batterel a fort bien traité ce chapitre qu'Amelote, qui écrivait bien avant la mort de Gaston, n'a pu qu'effleurer. Voici, racontée par lui, l'histoire de la pauvre Louison. « Il apprit, en 1638, que Monsieur était devenu amoureux à Tours d'une demoiselle (Louise Testu le Roger de la Mardelière) qu'il nommait sa Louison, et il en eut un enfant (le comte de Charny). La première pensée du P. de Condren à cette nouvelle fut de renoncer à sa direction ; aussi, en conséquence de cette résolution, il refusa de toucher ses appointements de confesseur de son Altesse. Lorsque le trésorier de sa maison vint... lui apporter son quartier, il déclara qu'il ne l'était plus, et. qu'il n'avait plus droit à ces gages. Monsieur... ne laissa pas... de le faire prier de lui continuer ses soins charitables. Le roi et le cardinal, qui appréhendaient que, s'il venait à abandonner tout à fait ce prince, il ne se jetât dans des écarts plus considérables, lui commandèrent de reprendre sa direction. Il hésita quelque temps, mais il se rendit... Il fut donc trouver son Altesse, lui parla fortement jusqu'à le faire pleurer, le lit confesser plusieurs fois avant de l'absoudre, et le tint près d'une année sans l'admettre à la communion. Il lui lit promettre, sur toutes choses, qu'au scandale déjà donné, il n'en ajouterait pas un nouveau, en perpétuant et honorant la mémoire de son péché ; qu'ainsi il ne donnerait à la demoiselle qu'une pension suffisante pour lui faciliter l'entrée en quelque couvent..., et pour l'enfant..., qu'il se garderait bien de le reconnaître et de le faire légitimer; et Monsieur fut si convaincu.. (de ses) raisons... qu'on ne put jamais lui persuader le contraire, même après la mort du P. de Condren, lorsque, ayant perdu le comte de Blois, son fils unique, plusieurs personnes s'employèrent pour le porter à légitimer cet enfant..., le seul qui lui restât pour perpétuer son nom. Quant à la mère, par les exhortations du P. de Condren. elle se lit religieuse dans un couvent fort réglé..., y donna de grands exemples... et mérita... d'y être plusieurs fois élevée à la charge de supérieure ». Batterel, op. cit., II, pp. 48, 49. Le couvent était la Visitation de Tours, fondée par Mgr Le Bouthillier, l'oncle de Rancé. Quand ce dernier fut sur le point de se convertir, il s'adressa d'abord à la Mère Louise. D'après D. Gervaise, qui exagère peut-être, il ne lui aurait pas écrit moins de deux cents lettres. Ce fut la Mère Louise qui lui indiqua l'homme qu'elle croyait lui convenir pour directeur, à savoir le P. Seguenot, un des intimes de Condren. Cf. Dubois, Histoire de l'abbé de Rancé, Paris, 1866, I, p. 123.

 

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P. de Condren ». « Jamais, dit encore le P. Rapin, Saint-Cyran n'a conservé tant de modération qu'avec le P. de Condren, l'écoutant avec respect, et après qu'il l'eut perdu, car ce Père mourut quelque temps avant lui, on remarqua qu'il n'y avait plus personne au monde pour qui il eût de la déférence » (1). Ils s'aimèrent donc et leur amitié a duré longtemps, ce qui ne doit aucunement nous surprendre, puisque, des principaux spirituels de ce temps-là, Bérulle, Vincent de Paul entre autres, nous n'en connaissons pas un qui ait échappé à la fascination de Saint-Cyran. Il y aurait du reste beaucoup à dire sur le détail des relations qui se nouèrent alors (162o) entre ces deux illustres, et sur la lin, si vraiment elle prit fin, de leur amitié. Mais comme nous consacrerons plus tard de longs chapitres à Saint-Cyran, et comme d'ailleurs l'histoire des origines du jansénisme nous distrairait trop du grand objet qui doit pour l'heure nous absorber, nous retiendrons uniquement de cet épisode mal connu les indications qu'il nous fournit sur Condren lui-même, et sur l'étrange inactivité que nous avons déjà plusieurs fois constatée citez lui.

Bien qu'il eût peut-être remarqué, et d'assez bonne heure, chez son ami, des singularités inquiétantes, Condren fut longtemps avant de suspecter, soit les intentions, soit l'orthodoxie foncière de Saint-Cyran. C'est ainsi que, dans une lettre non datée, mais certainement postérieure à 1635, il avoue son « désir de le servir », de lui faire « office », et de s'employer pour sa « défense ». Il a même entrepris de laborieuses démarches pour « tirer M. d'Auxerre de l'opinion que cette personne (Saint-Cyran) fût hérétique » (2).

 

(1) Rapin, Histoire du jansénisme, pp. 93-95. A en juger, d'après ces dernières lignes, l'amitié qui unissait les deux hommes n'aurait donc cessé qu'avec la mort de Condren. En d'autres endroits, Rapin dit le contraire. Mais il lui arrive assez fréquemment de se contredire. Je croirais volontiers, pour ma part, qu'il n'y eut jamais rupture complète.

(2) Cf. une lettre de Condren à l'évêque de Commines, Donnadieu de Griet, heureusement conservée par Batterel (op. cit., 11, 34-36; . C'est un document de première importance, et dont l'authenticité me paraît inattaquable. A la vérité, il n'est pas daté, mais il se date de lui-même, an moins d'une manière approximative. Condren y parle en effet de la «nouvelle bulle e, qui vient de faire l'évêque de Paris, « seul supérieur » de l'ordre du Saint-Sacrement, à l'exclusion de Zamet et de Bellegarde (Langres et Sens), qui jusque-là partageaient avec Paris la haute direction de l'ordre. La bulle étant postérieure à 1636, cette lettre de Condren renverse toute une partie du système que propose Rapin dans son histoire. Rapin. veut en effet que la rupture entre Condren et Saint-Cyran ait suivi de près leur première rencontre à Poitiers en 1620. On sent bien pourquoi il le veut Il tient en effet que, dès 1620, Saiut-Cyran préparait délibérément le schisme janséniste, et la ruine de l'Eglise. Ainsi tolus malus, sou iniquité et sa perfidie ont dû sauter aux yeux d'un homme aussi clairvoyant que Condren. Et puis la belle occasion de mettre Bérulle en assez piteuse posture ! Ce fut à Poitiers, écrit Rapin, que Condren, fit connaître à Bérulle « l'abbé de Saint-Cyran pour lequel il conçut de l'estime et de l'affection. Il est  vrai que ce Père était d'un caractère d'esprit bien moins solide et d'un discernement moins subtil que le P. de Condren, qui vit d'abord tout ce qu'il y avait d'exagéré et de faux dans l'esprit de Saint-Cyran; car le P. de Bérulle n'y vit rien que de beau et s'y laissa aller, ainsi la liaison qui se fit entre eux fut prompte et dura presque toujours... ». (histoire..., p. 103). On voit le roman. Or, sur la vertu et la doctrine de Saint-Cyran, Condren a eu, pendant quinze ans, les mêmes sentiments que Bérulle. Moins d'admiration peut-être, mais autant de confiance. Quant à la date précise de la bulle (un bref peut-être) plus haut mentionnée, je n'arrive pas à la trouver. M. Prunel ne semble pas la connaître, mais il nous montre la Mère Angélique, travaillant, en 1636, à faire nommer M. de Paris « seul supérieur ». Prunel, Sébastien Zamet, Paris, 1913, pp. 255, 256.

 

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Un jour vint toutefois où Condren sentit décroître cette confiance. A quelle date précise, à quelles enseignes, dans quelle mesure, nous l'ignorons, mais le moins, je crois, que l'on puisse dire, est que, dans les dernières années de sa vie (1638 ?-1641). il a tenu Saint-Cyran pour un novateur assez redoutable t. Cependant, chose étonnante, et à

 

 

 (1) Que le P. de Condren ait eu, vers la fin de sa vie, plus que des doutes sur l'orthodoxie de Saint-Cyran, et, qu'au lit de mort, il ait soient nettement dénoncé ce dangereux novateur, c'est là un fait que les historiens catholiques tiennent pour certain, et que nos controversistes ont opposé cent fois aux premiers jansénistes, comme une preuve des plus accablantes. Ce fait néanmoins, ardemment nié par les jansénistes, n'a pas encore été étudié d'une manière vraiment critique, et me parait soulever un certain nombre de difficultés. Pour moi, j'accepte saris hésiter sur ce point la substance même, mais non pas le bloc de la tradition. Il y a là, me semble-t-il, une part de légende qu'il est du reste fort difficile de déterminer. Voici quelques indications qui pourront n'être pas inutiles aux futurs historiens de Saint-Cyran.

a. La version janséniste : « Il n'y a point de Père de l'Oratoire qui ne reconnaisse combien c'est une horrible fausseté, que ce général (Condren) ait fait aucune déclaration à sa mort à toute sa congrégation contre M. l'abbé de Saint-Cyran,.. Le Père de Condren avait eu quelque froideur envers M. de Saint-Cyran, l'ayant trouvé d'un avis contraire au sien en deux affaires importantes, l'une publique, qui était le mariage de son Altesse royale (Gaston), que M. de Saint-Cyran approuvait (comme légitime et donc indissoluble); l'autre particulière, qui regardait deux personnes de condition qu'il ne jugeait pas devoir entrer si tôt dans le sacerdoce... Quand il serait échappé à ce Père, dans ses discours familiers avec ses amis, quelques paroles désavantageuses à la réputation de M. de Saint-Cyran, cela pourrait être attribué à quelque ressentiment imperceptible... Il vous a plu de travestir cela en quelque déclaration authentique donnée parle P. de Condren à sa congrégation, à la décharge de sa conscience... » Arnauld, cité par Batterel, op. cit., Il, p. 37. Même version dans les Mémoires de Lancelot. C'est la thèse officielle du parti. On y reconnaît du reste l'empreinte de la maison, et la stratégie qu'ils ont suivie dans l'affaire des derniers sentiments de Pascal. 1° Pour mieux le réfuter, ils grossissent, ils dénaturent le fait qu'on leur oppose. Et non, sans doute, il n'y a pas eu, de la part de Condren, une déclaration ex cathedra, Urbi et Orbi. Mourant, il n'a pas fait tant de façons : il n'a pas dicté une encyclique suprême. Mais qui a soutenu le contraire? On dit simplement, qu'à plusieurs oratoriens, il a manifesté, et non sans angoisse, les très graves inquiétudes que lui donnaient les hardiesses doctrinales de Saint-Cyran. 2° Ils avouent le refroidissement, et ils l'expliquent. Ils apportent pour cela des faits. (Ainsi quand il s'agira des dissensions de Pascal avec les chefs jansénistes). Mais le refroidissement n'a-t-il pas eu d'autres causes ! Toute la question est là. Ainsi, et si j'ose dire, la réponse des jansénistes a quelque peu l'air d'un escamotage. Cependant, elle impressionne fort Batterel, prévenu sans doute, mais d'un sens critique assez aiguisé. Il sent fort bien du reste, que la réponse ne dit pas tout. « M. Hermant, continue-t-il, rapporte... que M. de Saint-Cyran dit dans sa prison à M. Lescot qui l'interrogeait juridiquement, que, s'il avait à se plaindre de quelqu'un, ce serait du Père de Condren qu'il voudrait le faire, plus même que du Père Joseph... Ce qui résulte de tout cela, c'est la certitude de la brouillerie, et qu'elle ne se fit pas sans éclat. Il est encore certain qu'elle alla toujours augmentant et pour d'autres sujets que le mariage (de Gaston). » Batterel, op. cit., Il, pp. 36-38.

b. Version traditionnelle. — 1. Les lettres de M. Olier. Je cite l'une d'elles. Sur le fond même de la question, il va sans dire que c'est là un témoignage irrécusable. Mais M. Olier, écrivant dix ans après la mort de Condren, et constatant de ses yeux les ravages causés par les disciples de Saint-Cyran, n'aurait-il pas, bien innocemment, et quasi fatalement, ajouté des couleurs de son cru aux paroles de Condren ? Celui-ci a-t-il appelé Saint-Cyran un loup ravissant ? J'ai peine à le croire.

2. Le mémoire du P. Gibieuf. Malheureusement perdu, et que nous ne connaissons que par le résumé, plus ou moins romancé, qu'en a fait le P. Rapin. a Devenu général de l'Oratoire... (Condren) ouvrit son coeur (au P. Gibieuf) et le fit en quelque façon dépositaire des sentiments qu'il avait pris de du Vergier. » Dès ces premières lignes de Rapin, comment la critique ne dresserait-elle pas l'oreille ? Condren a été élu général en 1629. Six ou sept ans après, il s'employait encore, nous l'avons dit, à défendre l'orthodoxie de Saint-Cyran. D'ailleurs, pourquoi Condren aurait-il attendu son élection pour ouvrir son coeur à Gibieuf, et sur un tel sujet? Si du Vergier l'inquiète, pourquoi ne l'aurait-il pas dit à Bérulle ? En tout cas, c'est maintenant que, général, il a la responsabilité de toute sa congrégation, maintenant qu'il doit parler clair ? Mais continuons :

« Le P. Gibieuf eut soin que cela ne fût pas perdu ; il ajouta ce qu'il en avait appris par lui-même; mais, comme il ne put le continuer (?),Il le mit entre les mains du marquis de Renty, pour le donner au P. Amelote, qui en prit copie, et renvoya au marquis l'original, qui fut perdu. Il ne resta que la copie du P. Amelote, dont il fit part longtemps après à Messieurs... de Saint-Sulpice..., qui me la communiquèrent » (Histoire..., pp, 97-98). Rapin n'a pas dû inventer cette histoire; il a eu ladite copie entre les mains. Que ne l'a-t-il publiée ? Au lieu de cela, il l'utilise à sa manière, ajoutant plus ou moins, j'en suis persuadé, aux paroles de Condren et de Gibieuf, prêtant libéralement à l'un ou à l'autre l'image qu'il s'était faite lui-même de Saint-Cyran, et qui, certainement, n'est pas, de tous points, ressemblante.

1. Témoignage de l'oratorien Pierre. Très important, très digne de foi dans l'ensemble, mais rapporté par le P. Pinthereau S. J., lequel ne peut inspirer qu'une confiance relative. (Cf. mon Ecole de Port-Royal, chap. IV, note critique.) Le P. Pierre dit « s'être trouvé présent à la mort du P. de Condren, et avoir reçu commission de sa bouche d'aller trouver de sa part quelques personnes de qualité qu'il a nommées, pour leur dire qu'il les priait de se départir entièrement de l'habitude qu'elles avaient avec l'abbé de Saint-Cyran, dont il reconnaissait que les maximes ne valaient rien, et prévoyait devoir dans peu de temps causer de grands désordres parmi les fidèles ». (Cf. Prunel, Sébastien Zamet, Paris, 1912, p. 278.)

2. Témoignage des oratoriens Saint-Pé et Desmares. Capital et d'autant plus qu'il nous est attesté par Des Lyons, longtemps au mieux avec les jansénistes. Je cite M. Faillon, Vie de M. Olier, 1, p. 263. « L'abbé de Saint-Cyran prétendait que le Saint-Esprit n'avait point présidé au concile de Trente... Des Lions... assure que le P. de Saint-Pé... tenait (ce propos) de la propre bouche du P. de Condren... Il dit enfin tenir du P. Desmares lui-même que, quinze jours avant sa mort, le P. de Condren l'avait exhorté à ne point s'attacher à cet abbé, qu'il estimait dangereux. eo quod crederet concilium Tridentinum non fuisse nisi caetum scholasticorum. »

3. Témoignages équivalents et de source oratorienne, recueillis par Lesassor (Histoire de Louis XIII, livre XXXVIII). Très intéressants, et qui présentent les faits sous leur jour le plus vraisemblable. « Levassor prétend qu'il (Condren) eut de grandes contestations avec cet abbé (Saint-Cyran) sur le sujet du mariage (de Gaston) ; que, dans le cours de cette dispute, lui ayant eu occasion de lui citer le saint concile de Trente, M. de Saint-Cyran rejeta avec mépris l'autorité du concile, disant qu'il n'avait été composé que de moines ignorants...: que, scandalisé d'un pareil discours, le P. de Condren regarda toujours depuis cet abbé comme un franc hérétique (???), en sorte que, quand celui-ci fut mis à la Bastille, trois ans après, le P. de Condren dit en pleine communauté que, si on avait jugé à propos de lui faire son procès juridiquement, il se serait vu obligé d'aller déposer contre lui, et que ce discours dans la bouche d'un homme tenu pour un saint par les siens, fit une telle impression sur l'esprit de plusieurs d'entre eux, que Saint-Cyran et ses disciples ne leur devinrent guère moins suspects et moins odieux que les protestants ». Batterel, op. cit., p. 36. Non, je ne crois pas que trois ans avant l'emprisonnement de Saint-Cyran (1638), Condren ait tenu celui-ci pour un franc hérétique, puisqu'il le défendait, après 1636, de l'accusation d'hérésie. Ce texte n'en est pas moins précieux : a) il nous donne la version probablement exacte d'un fait que la légende a travesti. D'après Rapin, et d'autres auteurs, Condren mourant aurait déclaré au P. Lambert « le scrupule qu'il avait de n'avoir pas répondu aux juges séculiers établis pour examiner » Saint-Cyran (Histoire du jansénisme, p. 379). Remords peu vraisemblable. La procédure instituée contre Saint-Cyran n'ayant pas été canonique, Condren n'avait pas à regretter sou abstention; b) il confirme la théorie que nous proposons au sujet de l'inactivité de Condren pendant cette affaire. Il n'attendait, pour se décider à agir, qu'une indication de la Providence. Si Saint-Cyran avait été jugé selon les règles canoniques, Condren aurait déposé contre lui; c) très intéressante enfin, et, à mon avis, très juste, la dernière remarque : voyant Condren scandalisé par tel propos de Saint-Cyran, les disciples du premier auront été amenés naturellement à juger le second avec plus de sévérité que leur maître ne l'avait fait.

c. Conclusion. — De tout ceci on peut conclure, je crois, mais sans hésiter, que sauf une ou deux parcelles de vérité qu'elle contient, la version janséniste est inadmissible ; et que, du moins sur le fond des choses, la version traditionnelle est inattaquable. (leste à serrer la vérité d'un peu plus près, ce que nous allons essayer de faire en suivant l'ordre chronologique, et eu utilisant certains éléments que nous n'avons pas encore mentionnés.

1620-1635. Amitié, vénération, confiance réciproque.

1635. Affaire du mariage de Gaston avec Marguerite de Lorraine. Interrogé là-dessus par l'Assemblée du Clergé, Condren estime ce mariage nul « par le défaut de consentement de la part du Roi » (cf. Batterel, op. cit., pp. 33, 34). Saint-Cyran tenait pour la validité. D'où discussion, mais amicale, au cours de laquelle Saint-Cyran aura tenu peut-être son fameux — et très authentique — propos sur le concile de Trente. Ce propos a-t-il sur l'heure scandalisé profondément le P. de Condren? Non. Il était habitué aux extravagances de son ami, et vers ce temps-là, ni lui, ni Vincent de Paul, ni Zamet ne prenaient au tragique ces folles boutades, bientôt rétractées, ou du moins expliquées, soit par leur contexte immédiat, soit par la doctrine habituelle de Saint-Cyran calme, Plus tard, et lorsque le P. de Condren se trouvera mieux préparé à accueillir sur le compte du « novateur » de sérieux soupçons, il attachera plus d'importance au dit propos.

1635, 1636. Années importantes, pendant lesquelles s'aggrave le conflit, d'ailleurs connu, entre Zamet et Saint-Cyran (cf. Prunel, Sébastien Zamet, pp. 228-a84). La rupture s'achève en juillet 1636. Nul doute que Condren n'ait suivi de près ces incidents, puisqu'il dirigeait Zamet. A-t-il donné tout à fait raison à ce dernier? Nous n'en savons rien, mais assurément il a dû pencher de ce côté-là beaucoup plus que de l'autre. On peut croire que dès cette époque, Saint-Cyran commence à l'inquiéter.

1636, 1637. Rien de trop grave néanmoins. Nous avons mentionné la lettre de Condren à l'évêque de Comminges. Saint Cyran est soupçonné d'hérésie, Condren se déclare prêt à le servir, et il prend sa « défense ». Il s'agissait, non pas certes des cinq propositions de Jansénius (!), mai, de la théorie, fort embrouillée, de Saint-Cyran sur le sacrement de Pénitence. Condren n'approuve pas cette théorie, mais il dit qu'il l'a vue exposée par Saint-Cyran, « dans un écrit qui respectait le concile de Trente et n'avait rien qui sentit l'hérésie » (Batterel, op. cit., p.35).

1638. C'est l'année climatérique.

Janvier ou février. Richelieu, exaspéré contre Saint-Cyran pour des Causes que nous ignorons, cherche une raison ou un prétexte d'ordre religieux, qui autorise la mise en accusation et l'emprisonnement du personnage. Sur la demande du cardinal, Zamet rédige une dénonciation motivée (cf. le texte apud Prunel, op. cit., p. 265, seq, et la critique du texte dans mon Ecole de Port-Royal, pp. 9o-93). Condren a-t-il a approuvé la mesure prise par Zamet ? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, le Mémoire ne lui apprenait rien tous les faits dénoncés lui étaient connus, et depuis longtemps.

Première moitié de 1638. Publication du livre de l'oratorien Seguenot : De la sainte virginité. Condamnation du livre par la Sorbonne, désaveu officiel publié par Condren (16 juin). Cf. l'incident longuement discuté apud. Richard Simon (Bibliothèque critique, Amsterdam, 1708, II, p.324-341 et ap. Batterel, op. cit., II, 158-193). Il semble certain que le P. Seguenot avait écrit son livre sous l'inspiration de Saint-Cyran, et il est infiniment probable que cet incident aura fait faire à Goudron de nouvelles réflexions peu avantageuses au novateur. Plaidant auprès de Richelieu la cause de Seguenot, Condren aura-t-il chargé Saint-Cyran ? Cela est fort possible, sinon probable. Quoi qu'il en soit, le siège de Richelieu était déjà fait. Seguenot est conduit à la Bastille, et Saint-Cyran à Vincennes, le 4 mai.

De mai 1638 au 7 janvier 1641 (mort de Condren). Puisque Condren mourant s'est accusé de n'avoir pas assez fait connaître Saint-Cyran, c'est donc que pendant ces deux dernières années, il aura fort peu parlé de lui. Seulement, d'ici de là, et seulement avec les intimes, quelques invitations à la défiance. A-t-il eu de nouvelles lumières sur le novateur, et par exemple, a-t-il observé chez plusieurs les fâcheuses conséquences de la. propagande Saint-Cyranienne? On bien, méditant sur les incidents qu'on vient de rappeler, a-t-il été amené à examiner de nouveau les anciennes confidences qu'il avait reçues et à les trouver beaucoup plus inquiétante, qu'il ne l'avait cru d'abord ? Mystères. Mystère également, la teneur authentique des suprêmes avertissements qu'on assure qu'il a donnés soit aux oratoriens, soit à ses disciples du dehors, et qu'il leur a certainement donnés. A-t-il dit, par exemple, comme le veut Rapin, qu' « il lui avait trouvé plusieurs opinions très pernicieuses, et conformes à la plupart des dernières hérésies qui avaient été condamnées ». Pour ma part, je ne le crois pas. Rapin a lu le livre de Jansénius que Condren n'a pu connaître: Papin a vu naître et se développer le jansénisme, et comme il voit en Saint-Cyran un parfait janséniste, il veut que Condren l'ait vu tout de même. D'où ce mot sur les dernières hérésies, entendez : le baïanisme. Je ne crois même pas que Condren ait présenté Saint-Cyran comme un hérétique : il aura dit : « Je regrette de ne pas vous avoir assez mis eu garde contre Saint-Cyran; c'est un esprit faux, singulier et fort dangereux». A l'appui de cette déclaration, Condren aura cité les paroles de Saint-Cyran sur le concile de Trente et d'autres semblables. S'il a mentionné telle erreur particulière de Saint-Cyran, — ce que, pour ma part, je ne crois pas — cette erreur ne touchait pas à la matière de la grâce ; (cf. à ce sujet un témoignage important du P. Desmares. Batterel, II, p. 56). On me dira qu'après cette grande parade critique, j'aboutis à fort peu de chose. Il est vrai, mais l'histoire des origines du jansénisme reste aujourd'hui encore si obscure qu'en une telle matière les moindres éclaircissements ont leur prix.

 

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laquelle j'en voulais enfin venir, ainsi éclairé, ainsi disposé, Condren ne fait rien pour empêcher Saint-Cyran de nuire, pour combattre une séduction dont il sait mieux que

 

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personne l'extraordinaire puissance, pour entraver une propagande qu'il juge néfaste. Rien ou presque rien ; lui, la grande autorité religieuse du moment, et la plus indiscutée.

 

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Il confie à quelques intimes son inquiétude grandissante ; il met ses troupes, Olier, Amelote, sur le qui-vive, mais il n'agit pas, et il attend d'être au lit de mort

 

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pour ordonner à ceux qui dépendent de lui « qu'on n'eût point de liaison avec un si dangereux homme » (1). « Il s'en était expliqué — nous dit, sur de bons mémoires, le P. Rapin — au P. Gibieuf, et à quelques autres de sa

 

(1) Rapin. Histoire du jansénisme, p. 379.

 

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congrégation, afin que, si Dieu le retirait de ce monde, ils pussent rendre témoignage de l'opinion qu'il avait de lui et de sa doctrine, pour en empêcher le cours (1). » Pourquoi cette offensive posthume? Pourquoi ne pas donner lui-même de sa personne? Comment expliquer cette inaction ? Était-ce de sa part tolérance, au sens laïque du mot ? Non, puisqu'il arme ses disciples pour le combat. Gardait-il quelque doute ? Oui peut-être sur la culpabilité même de Saint-Cyran, mais non pas sur le danger que celui-ci faisait courir à l'Église. Pourquoi chercher? Nous tenons déjà le mot de l'énigme. Qu'il s'agisse d'entreprendre une campagne contre les novateurs, ou d'organiser l'oeuvre des séminaires, ou de se résoudre à une initiative quelconque, le P. de Condren est toujours le même, aussi peu pressé de passer de l'intention aux actes, que s'il avait l'éternité devant lui. Ce n'est pas l'à quoi bon? du sceptique, du découragé, de ceux enfin qui réalisent l'insignifiance ridicule ou l'impureté des gestes humains ; c'est la tranquillité du croyant, qui sait que l'histoire se fait presque sans nous, et qu'il est à peine besoin que l'homme s'agite pour que Dieu continue dans le Christ à se réconcilier le monde. Il se peut du reste que les mystiques raisons qui justifient aux yeux de Condren cette curieuse lenteur couvrent aussi chez lui une certaine indécision, ou timidité ou indolence naturelle. Nous n'avons pas dit qu'il fût sans défauts. Et lui-même, il semble s'être reproché, à la fin de sa vie, d'avoir si peu fait pour réduire Saint-Cyran. « II est mort avec douleur, écrit M. Olier, pour n'avoir pas assez fait connaître cette cabale dans son origine, et, devant que de mourir, il nous donna ces marques pour discerner les faux prophètes d'avec les gens apostoliques... « Ils viendront à vous sous des vêtements de brebis, et ils sont au dedans des loups ravissants (2). »

 

(1) Rapin. Histoire du jansénisme, p. 379.

(2) Lettres de M. Olier, Paris, 1885, II, p. 145. Considérée du point de vue surnaturel, cette disposition de Condren implique et traduit toute une philosophie religieuse, que nous aurons plusieurs fois l'occasion d'exposer, soit, par exemple, dans le chapitre suivant du présent volume, soit dans un prochain volume, à propos du jésuite Lallemant et de sa critique de l'action. Voici à ce sujet, un des articles d'Issy commenté par Fénelon : Article XXVI: « lors les cas et les moments d'inspiration prophétique ou extraordinaire, la véritable soumission que toute âme chrétienne, même parfaite, doit à Dieu, est de se servir des lumières naturelles et surnaturelles qu'elle en reçoit et des règles de la prudence chrétienne, en présupposant toujours que Dieu dirige tout par sa Providence et qu'il est l'auteur de tout bon conseil ». C'est bien ainsi que le P. de Condren l'entendait. Pour se décider à l'action. il n'attendait pas, comme fout les illuminés, une inspiration prophétique, un signe plus ou moins miraculeux ; mais, dans certaines rencontres, toutes naturelles en elles-mêmes, il se plaisait à reconnaître comme une divine invitation à agir. Ainsi, plus haut, la grave maladie qui manqua l'emporter fut pour lui un signe : l'heure était venue de plaider auprès de sou père la cause de sa propre vocation ; ainsi des instances de Bérulle qui le déterminèrent à choisir l'Oratoire. Passons au commentaire de Fénelon. « Dieu est toujours auteur de tous bons conseils. La grâce nous donne sans cesse en chaque moment une lumière aussi bien qu'une force prévenante, mais... cette lumière prévient bien plus fortement les âmes qui la reçoivent sans y mettre rien du leur, c'est-à-dire qui y coopèrent avec une fidélité tranquille, que celles qui y coopèrent avec l'inquiétude et l'empressement d'un amour intéressé. Les âmes simples et désappropriées d'elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées à leur propre prudence, sont plus prudentes que les autres dans leur simplicité. On n'est jamais si sage que quand ou ne l'est plus à ses propres yeux, et qu'on l'est sans intérêt propre. On a moins de prévoyance et d'arrangement éloignés, suivant ce que dit J.-C. : « à chaque jour suffit son mal.» Fénelon. Explication des articles d'Issy, publiées par Albert Chérel, Paris, 1915, pp. 1o4, 1o5. On ne saurait mieux décrire les dispositions de Condren. Ajoutons que les mêmes dispositions expliquent aussi ce que les promptes et subites décisions de certains spirituels présentent parfois d'un peu d'impulsif ou qui semble tel. Ainsi Condren choisissant l'Oratoire, dans les conditions mentionnées plus haut ; ainsi le pieux George Herbert, le poète du Temple. se déterminant brusquement à entrer dans les ordres après de longues hésitations.

 

My sudden thought caught at the place,

And made her youth and fierceness seek thy face

 

Il se peut aussi du reste que dans ces décisions impulsives la nature ait encore sa part. C'est ainsi que l'un de ses biographes, M. Palmier, explique la soudaine résolution de G. Herbert. « He hesitated to act, because he knew how prone he was to rashness; but he finally acted rashly, in order to escape his besetting sin of delay ». A force de combattre une certaine fougue naturelle, on tombe dans l'excès contraire, et pour se guérir de l'excès contraire, on eu vient à suivre l'impulsion du moment. Raisons d'ordre mystique, réactions, et contre-réactions naturelles, il y a de tout cela chez Condren.

 

 

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V. Pour se représenter le P. de Condren au naturel, il faut écarter, mais résolument, le préjugé, ou plutôt la pré-imagination qui lui prêterait la figure, la démarche et les attributs extérieurs du saint en soi. Le trop séraphique

 

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frontispice, que fit graver le P. Amelote et que nous avons reproduit, n'est pas un portrait. Quand on rencontrait le général de l'Oratoire, on sentait bien confusément qu'il n'était pas comme tout le monde, mais l'on ne s'attendait pas à le voir tomber en extase, ou faire quelque miracle. Original en tout, il se distinguait, même par son apparence, des autres spirituels de ce temps-là. Nous avons déjà dit que, sur ce point, le grand siècle manquait un peu de simplicité. Il aimait les démonstrations, les parades, non seulement de politesse, mais de sainteté (1). Les plus éminents, les plus humbles donnent parfois dans ce travers et à plus forte raison la foule dévote. C'était là du reste, et bien avant la conversion de Louis XIV, un moyen de se pousser. Demandez plutôt au jeune abbé de Gondi, habile à jouer de la grimace dévote. Ou encore, au jeune abbé de Gondrin. « Son ambition, raconte le P. Rapin, lui fait faire d'abord un personnage bien contraire à son humeur... Son oncle (l'archevêque de Sens, O. de Bellegarde), l'ayant un jour amené avec lui au Lys, célèbre abbaye de religieuses..., l'on vit ce jeune abbé, après avoir passé une partie du matin à prier dans un grand recueillement au bas de l'église, s'attacher l'après-dînée à frotter le marches pied du grand autel, avec une ferveur de novice. Mais il parut quelque chose de si affecté en cette action d'humilité que l'archevêque et les religieuses (toutes ? est-ce bien sûr?) la regardèrent comme une grande hypocrisie. Bien d'autres y furent pris ; une conduite si artificieuse passa pour une vraie piété, le bruit en fut porté à la Cour; ses amis et ses parents le firent valoir auprès de la reine, et l'on fit tant de bruit de sa dévotion, vraie ou fausse, qu'il

 

(1) Molière ne l'ignorait pas, et c'est là ce qui explique les simagrées de Tartufe, lesquelles ont moins étonné le parterre qu'elles ne feraient aujourd'hui. Il semble du reste que, vers la tin du siècle, cette manie de démonstration ait passé de mode. a L'usage des cérémonies est presque aboli v, écrivait en 1696 l'abbé de Bellegarde dans ses Réflexions sur le ridicule et sur les moyens de l’éviter (4° édit., Paris, 1699). Sur la diminution des marques de respect à celte époque, les témoignages abondent, cf. v. g Lavisse, Histoire de France, 8, I, p. 448.

 

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fut fait coadjuteur (de Sens, 1644) » (1). Mais laissons les intrigants, Condren, qui ne l'était d'aucune façon, fuyait, de tout son naturel, jusqu'aux formes les plus innocentes de l'affectation dévote. « Il parut toujours fort modéra, », remarque le P. Amelote, entendez, « qu'il ne fit pas voir en son extérieur cette ferveur qui anime de temps en temps les gens de bien (2). » Bien compris, ces deux mots en disent plus long sur l'extérieur de Condren qu'un portrait fait dans les règles.

Cela seul nous expliquerait de très curieux textes qui nous donnent à entendre que, de son vivant, le P. de Condren ne fut apprécié que d'une élite, et assez peu nombreuse. Il était de ceux qui, pour s'effacer, pour disparaître, n'ont pas besoin

de se cacher. Jugez-en sur une lettre amusante de Bérulle au P. Gibieuf, lequel, gouvernant l'Oratoire pendant une absence dit général, avait formé le dessein d'assigner à Condren, comme résidence, la capitale de la Normandie.

 

Je vous laisse le soin de disposer du P. de Condren, mais j'appréhende pour sa disposition l'air de Rouen, et avec un fondement particulier. Son esprit est trop doux, simple, et modeste pour ce pays-là. Je crois qu'il n'y réussirait pas tant qu'ailleurs. Son humilité le rabaisse et le domine devant les yeux de ceux qui ne sont pas clairvoyants, au lieu que je l'en honore et estime bien davantage (3).

 

Dans une autre lettre, il redoutait également pour Condren « l'air et les esprits » (4), de Langres, qui n'est pas, que l'on sache, en pays normand. Crainte assez plaisante d'ailleurs, pour qui les connaît l'un et l'autre. Bien qu'il se piquât de diplomatie, Pierre de Bérulle était en vérité beaucoup plus naïf que le P. de Condren, qui ne l'était pas du tout (5). Il n'en reste pas moins vrai qu'il devrait paraître

 

(1) Rapin, Mémoires, I, pp. 49, 5o.

(2) Amelote, op. cit., II, 193.

(3) Batterel, op. cit., II, p. 10.

(4) Ib., II, p. 10.

(5) Peut-être même pas assez, du moins s'il en faut croire le dernier biographe de M. Olier. M. Monier nous montre en effet le P. de Condren, employant dans telle circonstance, « toute l'habileté, on pourrait presque dire toutes les habiletés de son esprit si souple et si délié » (Vie de M. Olier, I, p. 225). Ni souple ni délié ne me gênent, nais j'avoue que habiletés, au pluriel, m'étonne un peu. M. Mortier n'est certes pas un homme à prendre un mot pour un autre ; je n'arrive pas néanmoins à rien trouver dans les documents qui justifie une telle façon de parler. Pour juger du tact et de la dextérité diplomatiques de Condren, il suffit d'étudier le chapitre de ses relations avec Monsieur. Dans les circonstances délicates que l'on sait, il a forcé l'admiration et la reconnaissance de Richelieu, sans perdre l'affection confiante du très soupçonneux Gaston.

 

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dénué de majesté. Il n'avait le port, ni d'un chef ni d'un prophète. Aucune rusticité, pas même voulue; une rare distinction au contraire, mais subtile et lumineuse, j'allais dire aérienne. Rien de ce qu'on appelle imposant, ni encore moins certes d'avantageux. Il est si peu occupé de lui-même, qu'on trouve tout simple de ne pas le remarquer. Les « clairvoyants » seuls ne s'y trompent pas.

« Le séjour du P. de Condren sur la terre, écrivait M. Olier, a été inconnu, comme celui de Notre-Seigneur pendant sa vie ; il n'a jamais passé pour rien ; souvent M. Vincent en a parlé en des termes incroyables, et toutefois on ne l'a pas ouï. Mais, à sa mort, il est devenu tout à coup célèbre. Son none était dans toutes les bouches..., jusque-là que M. Vincent, se jetant à genoux et se frappant la poitrine s'accusait, les larmes aux yeux, de ne l'avoir pas autant honoré qu'il méritait de l'être (1). » Il y là sans doute quelque exagération. Un inconnu, qui « n'a jamais passé pour rien », n'est pas choisi, par les politiques pour diriger la conscience du frère du roi, et de quel frère ! il n'est pas choisi, et à quarante ans, et par le vote unanime de l'Oratoire, pour succéder au cardinal de Bérulle. Quand M. Bernard, « le pauvre prêtre », vint à l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, pressé de se convertir, et qu'il demanda le Père le plus savant de la maison, sans hésiter, le frère portier lui amena le P. de Condren (2). Rapproché néanmoins des curieuses lettres de Bérulle que nous

 

(1) Cité par Faillon, Vie de M. Olier, Paris, 1873, 1, p. 294.

2) Batterel, op. cit., II, p, 12.

 

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venons de citer, le témoignage de M. Olier est d'une valeur indiscutable, et d'un intérêt extrême. Si parfaitement simple, si peu soucieux de s'attirer l'estime publique et de prendre pour cela les dehors de la sainteté, si peu solennel, ou, comme disent les Anglais, si peu dignified, Condren a du passer, aux yeux de la plupart, pour un prêtre assez ordinaire, et les happy few qui le mettaient au-dessus de tout, pour des êtres fort singuliers.

Avec cela, son franc-parler jusqu'à la boutade. Car, pour moi, je ne vois aucune raison de contester l'authenticité de certains propos qu'on lui prête, pourvu qu'on n'en fasse pas autant d'oracles. Soit, par exemple, son petit discours, en trois points, sur l'histoire universelle des Chanoines. « 1° Que d'abord ils avaient été donnés aux évêques pour les aider à faire le bien. 2° Qu'ensuite, les évêques s'étant relâchés, les chapitres avaient servi à les empêcher à faire tout le mal qu'ils auraient pu faire sans leur résistance. 3° Et que, dans ces derniers temps, les chapitres ne servaient plus aux évêques, que d'empêcher à faire le bien qu'ils avaient envie de faire (1). »

 

(1) Batterel, op. cit., II, p. 53. « On rapporte encore de lui qu'il eut le courage de ne vouloir jamais se charger de faire l'oraison funèbre du P. Joseph..., et de dire à des personnes considérables qui l'en pressaient, qu'il ne pouvait se résoudre à louer un homme qui avait été l'instrument des passions de Son Eminence, et que toute la France haïssait. » Batterel, Ib., p. 49. Comment dégager la parcelle de vérité que peut contenir ce propos? J'en dis autant de la lettre que l'on affirme que Godeau aurait écrite à d'Andilly, et dont Batterel nous a conservé ce curieux fragment. « J'ai grand peur que cette conduite des jésuites (une thèse en 1661), ne soit le commencement de la prophétie du boa Père de Condren, à qui j'ai ouï dire plus d'une fois qu'il craignait fort que ces bons Pères ne fissent enfin quelque schisme dans l'Église. » (Batterel, Ib., p. 57) . Godeau est un des convertis de Condren: celui-ci était certainement très opposé au molinisme. D'un autre côté, bien que très attaché à l'Oratoire, il vénérait et il servait au besoin tous les ordres religieux. Nul doute que l'on n'ait insensiblement amplifié toutes ces boutades, qu'il y aurait du reste intérêt à réunir à titre d'Ana. Le frère qui le servait a écrit sur lui un Méritoire dont Batterel nous a conservé de trop courts fragments. « Un jour, étant en voyage sur le chemin d'Orléans, ce frère se plaignit à lui de ce que, sur la route, il donnait aux pauvres tout son argent, et s'exposait à n'avoir bientôt plus de quoi fournir à sa propre dépense. Le P. de Condren lui étala d'abord les plus beaux motifs que la foi suggère, pour donner abondamment et sans crainte ; mais comme il était trop spirituel pour ce frère qui l'importunait en revenant à la charge, il lui ajouta en riant : « Consolez-vous, notre frère, l'herbe sera bien courte si nous ne broutons ». Un autre jour, ayant rencontré dans le cloître de Saint-Germain une redoutable dévote « dont personne autre n'avait voulu se charger », et celle-ci... l'ayant retenu au confessionnal de midi à deux heures, comme le frère lui faisait là-dessus « de grandes plaintes, même peu respectueuses » « Eh ! notre frère, lui dit enfin Condren, n'achevez pas de m'assommer, je me meurs déjà. » Et, dans une circonstance analogue : « Ne voyez-vous pas bien que c'est une occasion que Dieu m'a envoyée, et qu'il fallait que je fis son oeuvre, quand j'aurais dû y crever. » (Batterel, op. cit., pp. 53, 59). Rien n'est petit de ce qui nous aide à prendre sur le vif un si grand homme, si peu banal.

 

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Je ne l'en loue ni ne l'en blâme, mais il n'était pas de ceux qui pèsent leurs mots (1). Admirable causeur, du reste, amusant, attachant, et qui, peu à peu, on ne sait par quelle espèce de charme, introduisait ceux qui l'écoutaient dans un monde tout divin. « Dieu ne lui avait pas seulement donné les lumières pour lui-même, il les lui avait données avec la facilité d'en épandre les rayons, de sorte que c'était un de ses plus riches talents que celui de la parole. Sa langue avait tant d'attraits et de délices qu'elle vous eût tenu tout le jour suspendu sans vous ennuyer. » Là est, je crois, son trait dominant. A son extérieur, on peut, on doit se méprendre, ou encore à ses premiers mots. Mais, dès qu'il s'abandonne, dans une conversation un peu longue, son génie éclate, et sa sainteté.

« Il n'y avait personne plus modeste ni plus gai que lui ; il divertissait toute la compagnie, et sa douceur et les grâces de son esprit attiraient à l'entour de lui tout le monde. Avec cette abondance d'entretiens, il tâchait toujours de donner quelques bons mouvements à ses compagnons, et il ménageait de telle sorte son discours qu'il se terminait à édification. Les paroles du Sage sont la grâce même ; il se fait aimer à ceux qui l'entendent. L'âme d'un saint nous dit quelquefois, même en se jouant, de plus importantes vérités que ne feraient sept sentinelles posées en un lieu élevé »       « Il avait la grâce de l'expression et,

 

(1) D'ailleurs scrupuleusement charitable : « Une des lois qu'il s'imposait le plus sévèrement... c'était de ne parler mal de personne » (Amelote, op. cit., p. 175). Très libre néanmoins sur les choses.

(2) Amelote, op. cit., I, pp. 175-176.

 

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à dire la vérité, c'était en sa parole que consistait la force de ses talents. La doctrine lui croissait dans la bouche... Il y a eu des temps qu'il eût voulu parler de Dieu nuit et jour » « Il avait l'esprit si agréable, continue le P. Amelote, qu'il n'était rien de si attrayant que sa conversation. Il savait mille choses divertissantes... II se jouait d'ordinaire dans ses entretiens familiers, mais il le faisait avec une telle innocence, que son esprit, ni celui des personnes à qui il parlait n'en étaient jamais dissipés ». Si l'on insiste, c'est, je crois, pour répondre au scandale des pharisiens. Plus d'un a dû trouver que le P. de Condren manquait de sérieux. « Au contraire, cette gaîté toute simple et toute naïve, et semblable à celle des enfants ouvrait l'esprit à tous ceux qui le voyaient, et les disposait insensiblement à la piété... Quand il en venait sur un mystère ou sur une vérité chrétienne, il prenait les choses d'un air si sublime et si naïf tout ensemble, que chacun croyait entendre un homme du ciel ». Simple, mais non pas vulgaire. « Les moindres sujets prenaient une si excellente teinture dans sa bouche que tout ce qui en sortait paraissait noble et relevé. Mais outre l'ornement qu'il donnait par son esprit et par ses paroles, et outre ce visage et ce caractère particulier que les vérités recevaient par son discours, il est certain qu'il avait des lumières si riches et si singulières que chacun disait communément de lui, qu'il n'avait jamais ouï d'homme qui parlât de cette sorte. Il avait cet avantage que toute sa science lui était présente — rare privilège en effet — et il voyait tout d'un coup, comme du Nebo, toutes les beautés de la terre promise... Mais ce qui faisait le plus grand effet sur les esprits, c'était une grâce admirable d'imprimer Jésus-Christ dans les coeurs, à mesure qu'il en parlait, et l'on se trouvait peu à peu changé par la force de son entretien » (2) . « C'était à

 

(1) Amelote, op. cit., II, p. 180.

(2) Ib., II, pp. 2o5-2o6.

 

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qui témoignerais de plus grandes admirations après l'avoir ouï. Qui les faisait paraître par des soupirs ; qui, par une joie extraordinaire, laquelle se lisait sur les visages ; qui, par un silence nécessaire et par une impuissance d'en dire ses sentiments » (1). « Silence nécessaire » était assez beau, il n'eût pas fallu l'expliquer.

Le style n'est pas toujours l'homme même. Dans les rares écrits que l'on nous a conservés de Condren, — des lettres surtout — on ne trouve aucune trace de l'enjouement, de l'aimable liberté que nous venons de dire. Non pas que, la plume à la main, il devienne apprêté ou solennel. Pas même éloquent; grâce à Dieu, nul ne le fut moins que lui ; mais uniquement grave, au point de paraître quelque peu tendu, et parfois d'un sublime presque effrayant. C'est que, pour de profondes raisons qu'il nous développera bientôt, il écrivait toujours à contre-coeur, et le plus brièvement possible. Et voilà pourquoi avant d'étudier sa doctrine, j'ai essayé d'évoquer une image vraie de Condren lui-même, si peu docteur, et qui néanmoins, comme disait un des gentilshommes de la cour de Blois, détachait toujours de la terre, même quand « ses discours ne portaient pas droit à Dieu ». Au reste, et comme on le voit, je n'ai pas eu l'intention d'écrire ici l'histoire de Condren, je m'en suis tenu à quelques épisodes qui m'ont paru plus révélateurs, et que j'ai choisis de préférence dans la première moitié de sa vie. Une fois oratorien, sa formation s'achève rapidement et dès lors ses démarches ne sont presque plus que l'expression de sa doctrine. Exposer cette doctrine, ainsi que nous allons le faire, c'est encore le raconter.

 

(1) Amelote, op. cit., Abrégé, p. gij. Ainsi encore, l'archevêque de Bourges, Pierre de Hardivilliers, dans son « approbation » des Lettres et Discours : « L'excellence de ses pensées et l'adresse inimitable de ses raisonnements ont rappelé devant mes yeux la douce force de ses entretiens de vive voix, dont nous sommes privés par le malheur de sa mort ». Lettres et Discours du R. P. Ch. de Condren, Paris, 1668.

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