Chapitre VII
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CHAPITRE VII FRANÇOIS DE SALES ET JEANNE DE CHANTAL

 

I. De l'Introduction à la vie dévote au Traité de l'Amour de Dieu. — Importance capitale de l'intervention de François de Sales. — Sainte Chantal. — L'épanouissement mystique des deux saints n'est qu'une seule et même histoire. — Premiers pas de Mme de Chantal sur les voies mystiques (de l'hiver de 1601 au printemps de 16o4). — Vie religieuse de la baronne avant la mort de M. de Chantal. — Mort tragique du baron. — Scrupules et détresse spirituelle. — Attente d'un directeur. — Les voeux imprudents.

II. Premières directions de François de Sales (du printemps de 16o4 à 16o6). — La rencontre. — Première confession. — Hésitations de François de Sales. — Il consent à diriger la baronne. — Caractères de cette direction. — « Tout par amour et rien par force ». — Lenteur et effacement. — Progrès mystique de Mme de Chantal et tâtonnements de François de Sales.

III. La direction de sainte Thérèse (de 16o6 à 161o). — La baronne et les carmélites de Dijon. — Leçons d'Anne de Jésus et de Marie de la Trinité. — Nouvelles hésitations de François de Sales. — Sa propre initiation mystique.

IV. La Visitation. — François de Sales déclare ses projets à la baronne (16o7). — La scène des adieux (1610). — Transformation insensible de la Visitation. — Progrès mystique des deux saints. — Les conférences d'Annecy et le Traité de l'Amour de Dieu. — L'oraison des visitandines.

V. Le Traité de l'Amour de Dieu et son importance historique. — Que c'est là un ouvrage proprement mystique et qui néanmoins s'adresse à tous. — Originalité, mais extrême prudence du Traité. — Son succès. — Adhésion unanime des spirituels. — La vague mystique qui entraîne tout. — Fin de la première période.

 

I. Ce n'est plus ici l'auteur de la Philothée, le maître de l'humanisme dévot qui nous occupe, c'est le maître de la haute mystique, c'est l'auteur du Traité de l'Amour de Dieu. Ami de plusieurs des contemplatifs que nous venons d'étudier, nous le verrons s'élever comme eux à

 

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la vie sublime et continuer activement leur propagande. Evénement capital dans l'histoire que nous racontons. Nul n'a plus d'autorité que lui, parmi les spirituels de son temps. L'intervention, très mesurée, mais très décidée de François de Sales rassurera les timides que paralyse la peur du quiétisme ou de l'illusion; elle disciplinera les indiscrets et les téméraires qui ne savent pas assez que, sans « l'extase des oeuvres », les ravissements les plus sublimes ne sont que nourriture d'orgueil ; elle consacrera les progrès acquis pendant cette première période de renaissance ; enfin elle hâtera le magnifique développement qui va suivre.

Sainte Chantal tient une grande place dans l'histoire intime du Traité de l'Amour de Dieu. C'est pour elle et près d'elle que ce livre a été écrit : mieux encore, c'est elle qu'il nous raconte et les premières visitandines. Notre méthode, toute historique et analytique nous impose donc de suivre d'un même regard l'ascension parallèle de ces deux âmes, leur épanouissement mystique, le rayonnement âme l'une sur l'autre (1).

Jusqu'à la mort de son mari, victime en 16o1 d'un accident de chasse, Jeanne-Françoise Frémyot, baronne de Rabutin-Chantal, avait mené une vie chrétienne, pieuse même, mais qui n'annonçait pas la haute sainteté où elle devait s'élever un jour. « Cette bienheureuse Mère, lisons-nous dans les Mémoires de Madeleine de Chaugy, a dit elle-même en. confiance qu'aussitôt que M. de Chantal s'absentait, son coeur et toutes ses affections se tournaient vers Notre-Seigneur. Aussi, en ce temps-là, elle paraissait fort dévote. « Dès que je ne voyais pas M. de Chantal, disait-elle, je sentais en mon coeur de grands

 

(1) Jeanne Frémyot, fille de Bénigne Frémyot, avocat général, puis conseiller du roi et président au Parlement de Bourgogne —  et de Marguerite de Berbisey, est née à Dijon le 23 janvier 1572. Elle épouse en 1592, Christophe de Rabutin-Chantal. De ce mariage sont nés plusieurs enfants, entre autres une fille qui épousera l'un des frères de François de Sales, et Celse-Bénigne qui aura pour fille la future marquise de Sévigné. Mme de Chantal est morte à la Visitation de Moulins, le 13 décembre 1641.

 

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attraits d'être toute à Dieu; avais,-hélas, je n'en savais pas profiter, ni reconnaître la grâce que Dieu me présentait et je faisais quasi aboutir toutes mes pensées et prières pour la conservation et retour de M. de Chantal. » Quand ce cher mari était de retour, la parfaite complaisance que notre bienheureuse avait pour lui faisait qu'elle oubliait ses dévotions précédentes, ne prenant plus tant de temps pour prier Dieu. Tout le train et les compagnies revenaient (visites, fêtes, chasses) et, parmi ses distractions, elle se trouvait comme auparavant et alla ainsi roulant jusqu'à l'année 16o1 (1). »

Nous venons de Le rappeler, les premières attaques de Dieu, lorsqu'il veut s'emparer du fond le plus reculé de l'âme, ressemblent parfois à un coup de force, brusque, silencieux et violent. Sûre de sa garnison, -la ville s'est endormie dans une tranquillité parfaite. L'aube suivante la voit aux mains d'un maître nouveau qui déjà s'installe et s'organise avec la rude insouciance du vainqueur. Ainsi la victime choisie sur laquelle a soudain fondu la grâce, se réveille, étonnée, meurtrie, anxieuse, dans les mains qui la paralysent, sous la prise obscure qui l'étreint de toutes parts. Au coup de force succède aussitôt l'état de siège, la loi martiale. Sereines clartés d'une foi que nul sophisme n'avait troublée encore, douceur facile de la prière, vue simple et droite du devoir, tranquillité de la conscience, l'âme se sent implacablement dépouillée de tout. Malgré les attraits généreux qui la soulèvent et que délibérément elle veut suivre, il lui semble qu'elle sombre, qu'elle s'enlisera bientôt dans le mal. Certes, on pense bien qu'elle subirait avec allégresse les pires conséquences de sa défaite, si elle savait le nom du vainqueur. Mais celui-ci règne, comme il a vaincu, dans la nuit, et lorsque,

 

(1) Mémoires de la M. de Chaugy. Ces Mémoires forment le premier volume des Oeuvres de sainte Chantal publiées chez Plon. Tous les passages entre guillemets qui ne seront pas accompagnés de leurs références, sont empruntés à ce livre que je cite constamment.

 

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par instants, lassé, dirait-on, lui-même de ses propres cruautés, il laisse paraître la lumière de son visage, cette lumière tombant à l'improviste sur des yeux que tant de ténèbres ont rendus timides, les éblouit et les épouvante, au lieu de les consoler.

Telle sera, trait pour trait, la baronne de Chantal, depuis son veuvage jusqu'au jour bienheureux où elle rencontrera François de Sales, et même plus longtemps encore. Transition crucifiante, vide apparent entre les deux amours qui, l'un après l'autre, ont ravi la sainte et l'ont absorbée. Le baron de Chantal a disparu. Entré presque aussitôt par la brèche sanglante, Dieu ne se laisse encore ni voir ni tenir. Un nuage couvre cette âme deux fois désolée et la cache à ses propres yeux. Elle est mère : étouffés les sanglots de la terrible quinzaine, ses quatre petits enfants la revoient, comme autrefois, souriante; elle est bonne à toute misère : les malades, les pauvres la retrouvent plus humaine, s'il est possible, et plus miséricordieuse que jamais; elle est sage et très ennemie` du faste, dans la douleur comme dans la joie : elle reprend donc, avec la gravité que son deuil commande, la vie quotidienne ; elle apprivoisera bientôt, par sa grâce adroite, la solitude maussade de son beau-père, le vieux Guy de Rabutin; après-demain, François de Sales lui trouvera trop de dentelles. Aux familiers, aux intimes, elle voudrait aussi donner le change. Elle ne peut pas. Ses femmes n'ignorent pas qu'elle oublie parfois de se coucher et qu'elle va souvent « se promener seule dans un petit bois... pour répandre à souhait son coeur et ses larmes. Toutes les dames, ses voisines, qui l'aimaient parfaitement, se rendaient soigneuses de la visiter ; ses tantes et ses cousines de Dijon venaient tour à tour demeurer avec elle..., pensant faire grande charité de la divertir ». On croit la soulager, on la martyrise. Inquiets, impuissants, ils assistent à la transformation qui s'opère en elle. Ils ne savent pas que c'est Dieu qui l'assiège et

 

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qui la déchire. Elle ne le sait pas elle-même, trop profondément humble pour se croire l'objet de faveurs exceptionnelles, et d'ailleurs trop ignorante encore des voies mystiques pour se reconnaître sur les rives étranges où l'a transportée une vague toute-puissante.

La sainte ne nous a fait que de vagues confidences ;sur les tentations qu'elle subit pendant ces années d'épreuves et qui lui reviendront, vers la fin de sa vie, avec une acuité et une subtilité nouvelles. La foi surtout et, par suite, l'espérance furent, semble-t-il, les plus assaillies. Un philosophe moderne a cru la deviner aux prises avec des fantômes plus grossiers. A mon sens, rien n'autorise cette conjecture et tout la repousse. Nous connaissons mieux quelques-unes des lumières qui la soutenaient dans son désarroi. Une surtout doit nous arrêter.

« Un jour, comme elle était en oraison, raconte la Mère de Chaugy, Dieu lui donna un si pressant désir d'avoir un conducteur qui lui enseignât la perfection et la volonté de Dieu, qu'elle le demandait incessamment : « Hélas, dit-elle, écrivant à nos premières Mères, je désirais un directeur et demandais ce que je ne savais pas. Car encore que j'eusse été élevée par des personnes vertueuses et que mes conversations ne fussent qu'honnêtes, néanmoins je n'avais jamais ouï parler de directeur, de maître spirituel, ni de rien qui approchât de cela. Néanmoins Dieu mit ce désir si avant dans mon coeur, et l'inspiration de lui demander ce directeur était si forte que je faisais cette pétition avec une contention et une force non pareille. »

Qu'on essaie de comprendre le travail obscur par où Dieu l'a préparée à formuler une prière aussi précise et, de sa part, aussi imprévue. Peu à peu, du sein de sa détresse, un jour s'était fait, une certitude avait surgi, encore lointaine, mais déjà fixe et sereine. Ce qui se passait en elle, Dieu le permettait en vue de quelque grande oeuvre pour laquelle il la façonnait. Elle devait donc se

 

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tenir prête et telle fut bien en effet son attitude pendant les années d'attente qui vont suivre. Mais son bon sens, son humilité, sa docilité naturelle, la grâce enfin lui faisaient comprendre que nulle voix n'éclaterait du ciel pour lui révéler le programme de ces desseins mystérieux. Un homme de Dieu viendrait. Elle n'aurait qu'à lui obéir. Seule, d'un autre côté, comment démêlerait-elle les mouvements contradictoires qui l'agitent? Comment saurait-elle, une bonne fois, si elle doit fuir, comme une illusion, ou accueillir, avec une simplicité reconnaissante, les clartés imperceptibles qui occupent son esprit et qui lui font' croire que Dieu est là? Ici encore, il lui faut les réponses nettes, les conseils autorisés d'un homme de Dieu.

Directeur, direction, ces choses, ces mots, Jeanne de Chantal a trente ans et tout cela est encore de l'hébreu pour elle. Il faut qu'une inspiration céleste le lui découvre. Trait charmant et lumineux qui suffirait presque g définir l'originalité de cette vie intérieure. Chez elle l'expérience directe a précédé la science, Dieu l'a prise toute neuve, toute ingénue, à peine plus riche à trente ans qu'elle l'était à douze, en idées abstraites sur la vie spirituelle Sa bibliothèque pieuse paraîtrait enfantine à nos chrétiennes d'aujourd'hui. Qu'importe, Jeanne est comme un livre vivant dont l'esprit divin a couvert les pages.

Ainsi disposée, avide mais ignorante, il n'est pas surprenant qu'elle ait accepté le joug d'un prêtre rencontré par hasard et qui s'offrit de lui-même à la conduire. Digne homme certes, mais rigoriste, inintelligent et tyrannique. La pauvre femme « se laissa lier par ce berger, lequel étant bien aise d'avoir cette sainte brebis entre ses mains, l'attacha à sa direction par quatre voeux : le premier, qu'elle lui obéirait ; le second, qu'elle ne le changerait jamais ; le troisième, de lui garder la fidélité du secret en ce qu'il lui

 

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dirait ; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu'avec lui ».

On excuserait ce prêtre de n'avoir pas su discerner l'intérieur de la sainte, mais on ne lui pardonne pas d'avoir abusé de cette docilité, de cette candide ignorance; de l'avoir, elle déjà tourmentée par tant de scrupules, de l'avoir emprisonnée dans ces « filets importuns » qui, pendant deux ans, allaient tenir « son âme comme empigée, contrainte et sans liberté ». Pour elle, de son côté, un sûr instinct lui soufflait bien sans doute que cet homme se trempait et la trompait, mais « cette vraie obéissante était comme une statue entre les mains de ce conducteur, sans résistance et sans propre volonté. Elle ne se départit d'aucun aie ses conseils, (de ses ordres), bien qu'elle les sentit contraires aux attraits; et dispositions de son coeur. Il chargea son esprit de quantité de prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, pratiques et observances diverses, de considérations et ratiocinations extrêmement laborieuses. Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit, des jeûnes, disciplines et autres macérations en quantité ».

II. François de Sales et la baronne de Chantal se virent pour la première fois, le 5 mars 16o4, dans la Sainte-Chapelle de Dijon, où l'évêque de Genève prêchait le carême. Accompagnée d'au moins deux de ses enfants, elle était venue à Dijon, en vue précisément de suivre les sermons de ce prédicateur dont le président Frémyot lui avait vanté le mérite. Saint François de Sales avait alors trente-sept ans, sainte Chantal, trente-deux.

Ils se reconnurent d'abord : elle, avec une subite évidence et sans hésiter; lui, avec sa lenteur sinueuse et prudente.

Pour moi, dira-t-elle plus tard, dès le commencement que j'eus l'honneur de le connaître, je l'appelai saint du fond de mou coeur (1).

 

(1) Oeuvres de sainte Chantal..., II, 227.

 

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Que veut-on de plus ? Quatre paroles, mais de flamme. Elle parle, elle écrit, elle vit toujours ainsi. Tant que dura ce carême, la baronne de Chantal fit « mettre son siège à l'opposite de la chaire du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait. Le saint prélat, de son côté, bien qu'attentif à son discours, remarquait cette veuve par-dessus toutes les autres dames. Il eut une sainte curiosité de savoir qui elle était et, par une agréable rencontre, s'adressa à me de Bourges (André Frémyot, frère de la baronne) pour le savoir, lui disant : « Dites-moi, je vous supplie,. quelle est cette jeune dame, claire-brune, vêtue en veuve, qui se met à mon opposite au sermon et qui écoute si attentivement la parole de vérité ? » Mgr de Bourges, souriant, sut bien répondre qui elle était ».

Il l'avait donc bien remarquée. Il allait bientôt la voir de plus près et plus librement chez le président et cher. André Frémyot, où « il allait fort souvent manger ». La baronne ne manquait à aucune de ces réunions. Où qu'il prêchât, on était sûr de la rencontrer aussi. « Elle le suivait partout, tant qu'elle pouvait ». Il l'avait pleinement gagnée, dès le premier coup et pour toujours.

Quand il écrit, François de Sales est intarissable. 11 aime à laisser courir sa plume dont il est merveilleusement sûr et que, du reste, il surveille de très près. En public, et même dans l'intimité, il était, au contraire, fort silencieux, observant, écoutant beaucoup d'un air de bienveillance souriante et majestueuse, n'intervenant que par quelques mots. La jeune veuve « claire-brune », si vive à la fois et si profonde, lui paraissait, je crois, un mystère. Ce savoisien avait déjà vu bon nombre de vraies françaises, soit à Paris, soit à Dijon, mais aucune qui l'eût étonné comme celle-ci. Enjouée et sérieuse, facile et réservée, ardente et timide, une simplicité pleine de rondeur et une rare élégance, absolument rien d'une dévote. Avec cela des lèvres fermées à toute conversation intime, condamnées pour l'instant aux lieux communs des

 

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salons. « Je ne communiquai à personne d'aucune chose un peu particulière, qu'en grande crainte, nous dit-elle, bien que la sainte débonnaireté du bienheureux m'invitât parfois à le faire et que d'ailleurs j'en mourais d'envie. » Nous savons en effet la malheureuse promesse qui liait la sainte à un directeur jaloux.

Réduit à des apartés discrets et rapides, le saint évêque donnait paisiblement quelques coups de sonde. Une fois, il « lui demanda si elle avait dessein de se remarier, elle lui dit que non : « Eh bien ! lui répliqua-t-il, il faudrait mettre bas l'enseigne ». Elle entendit bien ce qu'il voulait dire : c'est qu'elle portait encore certaines parures et gentillesses permises aux dames de qualité après leur second deuil ; dès le lendemain, elle ôta tout cela, souplesse qui plut extrêmement à notre bienheureux Père, lequel, en dînant, remarqua encore des petites dentelles de soie à son attiffet de crêpe; il lui dit : « Madame, si ces dentelles n'étaient pas là, laisseriez-vous d'être propre? » Ce fut assez dit; le soir même, en se déshabillant, elle les décousit elle-même. »

Si près et néanmoins encore si loin l'un de l'autre, une plus « furieuse attaque » dé ses tentations ordinaires, survenant fort à propos pendant l'absence de son directeur, mit enfin la baronne dans l'heureuse nécessité de rompre un trop long silence. C'était au mercredi saint; elle découvrit timidement son âme « au saint prélat, d'auprès duquel elle sortit tellement rassérénée qu'il lui semblait qu'un ange lui avait parlé ». « Et si, néanmoins, dit-elle, le scrupule de mon voeu de ne parler de mon intérieur qu'à mon premier directeur, me serrait de si près que je ne parlais qu'à moitié à ce bienheureux prélat ».

Suivent quatre mois d'angoisse. François de Sales est déjà maître de la situation et il le sait bien. Il n'a qu'une parole à dire ; les derniers scrupules tomberont, le directeur jaloux, bon gré mal gré, lâchera prise ; la sainte

 

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verra s'ouvrir les portes de cette prison où elle étouffe. Il hésite, il louvoie, il se dérobe. Consulté, au moment le plus aigu de la crise, un prêtre éminent, le Père de Villars, recteur des jésuites de Dijon, a répondu avec une belle vigueur, et non peut-être sans quelque courage, que les prétentions tyranniques de ce directeur ne tenaient pas debout, qu'il fallait au plus tôt secouer un joug inhumain, tout à fait contraire à l'esprit de Dieu et de l'Église. Un autre religieux pense de même. Ils voient tous, plus clair que le jour, que Dieu veut une âme aussi rare sous la conduite de M. de Genève. Celui-ci pourtant ne modifie pas sa ligne prudente. Nous avons ses lettres d'alors, merveilleuses de souplesse, qui avancent, qui reculent et finalement échappent toujours. J'admire ceux qui le voient simple. En vérité de qui, de quoi peut-il douter maintenant ? Scrupule théologique sur la valeur du voeu qui lie sainte Chantal à un autre? Non certainement. Mais il veut que rien d'humain ne se mêle à une décision dont il pressent l'extrême importance. Je crois aussi qu'il hésite pour de bon, qu'il n'est pas encore fixé lui-même. Cette âme qui s'offre à sa direction, l'attire et l'effraie tout ensemble. Elle porte sur le front et dans les yeux un signe héroïque. Deux fois étrange et par la rareté de ses dons naturels et par les effets mystérieux que la grâce commence à produire en elle. Qu'elle trouve un. maître spirituel digne d'elle, digne surtout de seconder en elle les opérations divines, et elle ira loin. Est-il ce maître prédestiné? Voilà, semble-t-il, ce que se demandent son humilité d'une part et de l'autre, l'implacable et minutieuse lucidité de son esprit. Aussi bien, s'il doit un jour dire oui, comme il le prévoit sans doute, pourquoi ne pas la façonner déjà, la plier à sa propre manière ; pourquoi ne pas modérer et brider cette droiture impétueuse, ce coeur et cette intelligence qui ne voudraient jamais attendre, mais toujours courir au but et par le pins court ? Ainsi, dès l'aube de leur intimité, le contraste

 

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se dessine entre cette fille de France et ce prélat-gentilhomme, grave et cunctator de naissance, dont l'Italie avait aiguisé la souriante finesse et qui, jalousé de plusieurs, voisin d'une cour intrigante, sujet d'un petit prince ombrageux, avait appris de bonne heure à peu compter sur les hommes et à se surveiller de très près dans ses rapports avec eux.

Par cette avenue sinueuse que saint François de Sales a dessinée :de ses mains, nous parvenons enfin à la grande journée du 22 août 16o4 qui ouvre, comme un portique majestueux et sévère, la vie nouvelle où la sainte va s'engager. Dès la fin du dernier carême, il avait été décidé que l'évêque de Genève, en compagnie de sa mère, Mme de Boisy et de sa soeur, Jeanne de Sales, rencontrerait, l'été prochain, près du tombeau de saint Claude, à mi-chemin entre la.Savoie et la Bourgogne, les plus chers de ses nouveaux amis de Dijon, la baronne de Chantal, la présidente Brulart et l'Abbesse du Puits-d'Orbe. Toujours précautionné, l'évêque avait bien arrangé les choses : la jeune baronne ne venait pas seule, lui non plus. C'est merveille qu'au dernier moment l'intense: préoccupation qui l'absorbait se soit laissée voir. Les bourguignonnes arrivent, semble-t-il, au soir montant. Les autres les attendaient, curieuses, émues, un peu intimidées peut-être, — Annecy, en ce temps-là, n'était pas français et se regardait comme un village, auprès de Dijon. Les présentations faites, « quasi après le premier salut », note expressément la mère de Chaugy, François de Sales passe dextrement à sa mère le reste du cortège et «quant à lui, il prit sa chère fille spirituelle et lui fit raconter tout ce qui s'était passé en elle, ce qu'elle fit avec une si grande clarté, simplicité et candeur qu'elle n'oublia rien. Le saint prélat l'écouta fort attentivement, sans lui répondre un seul mot là-dessus, et ils se séparèrent ainsi. Le lendemain (22 août), assez matin, il l'alla trouver. Il paraissait tout las et abattu : « Asseyons-nous, lui dit-il, je suis las et

 

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n'ai point dormi ; j'ai travaillé toute la nuit à votre affaire. Il est fort vrai que c'est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite spirituelle et que vous suiviez mes avis ». Après cela, ce saint homme demeura un peu en silence, puis dit, jetant les yeux au ciel : « Madame, vous le dirai-je ? Il le faut dire, puisque c'est la volonté de Dieu. Tous ces voeux précédents ne valent rien qu'à détruire la paix d'une conscience. Ne vous étonnez pas si j'ai tant retardé à vous donner une résolution: je voulais bien connaître la volonté de Dieu et qu'il n'y eût rien de fait en cette affaire que ce que sa main ferait ». « J'écoutais, dit notre bienheureuse Mère, le saint prélat, comme si une voix du ciel m'eût parlé ; il semblait être dans un ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles l'une après l'autre, comme ayant peine à parler. » Le même matin, elle fit sa confession générale à notre bienheureux Père ».

La noble scène, en vérité ! Cette insomnie, cette hésitation suprême, cette lenteur solennelle et laborieuse, ces quelques mots ternes et plus accablés que les silences qui les entrecoupent, tant de beaux détails nous élèvent à des hauteurs surnaturelles, nous établissent, une fois pour toutes, dans une atmosphère de sainteté.

Un mot résume la direction que saint François de Sales va donner à sainte Chantal; mais quoi ! ne pourrait-on pas dire que ce mot définit la direction elle-même ? Il a libéré tout ensemble et cette âme et la grâce à laquelle celle-ci n'osait pas ou ne savait pas s'abandonner, l'avançant ainsi, dans la voie mystique, beaucoup mieux qu'il ne l'aurait fait par une intervention personnelle. « O Dieu, écrit la sainte, en se rappelant les entretiens de Saint-Claude, que ce jour me fut heureux ! Il me sembla que mon âme changeait de face et sortait de la captivité intérieure où les avis de mon premier directeur m'avaient tenue jusque-là. » Dans le témoignage qu'elle rendra plus

 

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tard à ce directeur unique, le mot de liberté revient à, chaque ligne.

 

Il était tout à fait admirable et incomparable à dresser les esprits selon leur portée sans jamais les presser; ainsi il donnait et imprimait dans les coeurs une certaine liberté qui affranchissait de tout scrupule et difficulté.

Il laissait volontiers agir l'esprit de Dieu dans les âmes avec une grande liberté, suivant lui-même l'attrait de cet esprit divin et les conduisant selon la conduite de Dieu, les laissant agir selon les inspirations divines, plutôt que par son instinct particulier. J'ai reconnu cela en moi-même (1).

 

Cette méthode qu'il suivait toujours avec les âmes vraiment spirituelles, il se l'imposa plus encore, s'il est possible, vis-à-vis de celle-ci qui, me semble-t-il, l'étonnait plus que les autres, et qu'il pouvait abandonner, avec tant de sécurité, aux mouvements de la grâce. Ce n'est pas à dire qu'il l'ait conduite d'une main incertaine et molle, qu'il n'ait pas su, même avec elle, parler en maître.

Je l'ai déjà montré dans le volume précédent (2), il faut bien, en effet que l'âme sente son maître — son maître humain —, elle ne reste vraiment humble, elle ne devient souple, elle n'est tout à fait sûre qu'à ce prix; mais il faut aussi que ce conducteur obéisse lui-même à celui qu'il représente ; qu'il serre ou lâche les rênes au gré de cet esprit qui souffle où il veut.

Très ferme donc, très précis, inflexible, quand il jugeait devoir l'être, mais encore plus discret, prudent, et du reste oublieux, dédaigneux de soi à un degré rare, saint François de Sales n'abusait certes en aucune façon de la docilité de sainte Chantal.

 

Pour moi, souventefois, écrit-elle, j'ai eu peine de ce qu'il ne me commandait pas assez (3).

 

(1) Oeuvres ..., II, p. 2oo, 201. Cf. L'humanisme dévot, pp. 125, 126.

(2) L'humanisme dévot, pp. 1o5, 106.

(3) Oeuvres ..., II, p. 201.

 

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Ses ordres même, quand il en donnait, il les voulait pris et suivis « sans pointiller », « rondement, franchement, naïvement, à la vieille française, avec liberté, à la bonne foi, grosso modo (1) ».

Ce respect des âmes et du. divin qu'elles portent, cette défiance de soi, ce besoin de s'effacer devant la grâce, tout cela paraissait mieux encore quand on le voyait. de près, comme la sainte l'a vu.

 

La façon et le parler de ce bienheureux étaient grandement majestueux et sérieux, mais toutefois le plus humble, le plus doux, et naïf que l'on ait jamais vu... Il parlait bas, gravement, posément, doucement et sagement (2).

Jamais ce bienheureux ne faisait de reparties promptement (3).

 

Est-il besoin de le dire, cette lenteur à répondre, qui surprend d'abord, chez un homme de tant d'esprit, cette peur de gêner les âmes par une conduite impérieusement personnelle, tout cela chez lui n'a rien d'affecté. Il ne joue pas à l'oracle, comme d'autres qui masquent leur indigence sous des airs de majesté, et, sous des mots tâtonnants, leurs prétentions dominatrices. Plus vive encore que son intelligence, sa foi se trouble et s'arrête au seuil du mystère de la vie spirituelle. Le Cantique des Cantiques, son livre de prédilection, nul, peut-être, ne l'a réalisé comme lui. Dans cette idylle divine, un privilège dont il s'émerveille lui-même et qui le confond, lui assigne un rôle discret. II est le très chétif serviteur de l'Époux et de l'Épouse. Il ne hausse la voix, il ne commande que lorsque l'Épouse s'égare. Effacé, joyeux, il l'admire en silence quand il la voit sur le droit chemin qui mène è l'Époux.

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XIII, p. 392.

(2) Oeuvres ..., II, p. 221, 222.

(3) Ib., p. 136.

 

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Cette consigne de lenteur, d'attente, d'effacement, jamais, sans doute, notre incomparable directeur ne l'a suivie plus étroitement que dans ses rapports avec sainte Chantal. Il n'entrevoyait, du reste, que très confusément les mystérieux desseins que la grâce semblait avoir formés sur elle. A l'heure où il entreprend cette conduite, le jeune évêque n'a pas encore atteint les hautes cimes qu'il décrira plus tard avec une aisance merveilleuse dans le Traité de l'Amour de Dieu. Il côtoie le plus souvent les « basses vallées » de la vie chrétienne, telle qu'on la distingue de la vie mystique. Il ne quitte pas d'ordinaire la douce région. des abeilles et des colombes. Appelé lui aussi à monter plus haut, sa naturelle sagesse, son humilité, sa prière presque toujours, facile; abondante et fleurie, d'une part l'invitent à craindre « la haute mer » qui « nous fait tourner la tête et nous donne des convulsions », d'autre part lui rendent cher le « terre à terre », les « petites vertus propres pour notre petitesse ». « A petit mercier, petit panier », écrit-il (1). L'humble cueillette de la bouquetière Glycera lui suffit. Il pratique, mais « avec une ferveur et une perfection extraordinaires, les exercices ordinaires des chrétiens (2) ».

On n'entend pas dire par là que, pendant cette première étape de ses ascensions, François de Sales ait tout ignoré de l'ordre supérieur qu'il devait atteindre un jour sur les traces de sainte Chantal. Où finissent exactement les « basses vallées » de la vie dévote, où commencent les hautes montagnes? Entre les points extrêmes de ces deux mondes, ne règne-t-il pas une zone indécise, où les douces brises du premier commencent à se fondre avec les souffles tout-puissants du second? Qu'entre 16o4 et 161o, le saint ait traversé cette zone, qu'il ait même pénétré

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XII, p. 205.

(2) Traité de l'Amour de Dieu, liv. VIII, chap. XII.

 

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dans les voies extraordinaires, la chose semble presque certaine. Mais peut-être n'avait-il pas pris conscience du changement qui s'ébauchait ou qui se préparait en lui. Son coeur avait sans doute couru plus vite que son esprit et cet esprit lui-même, si clairvoyant, si délié, mais si paisible, s'était défendu ces retours inquiets, ces curiosités stériles dont la grâce n'a que faire et qui la gênent plutôt. Quoi qu'il en soit, il nous a dit lui-même, dans la préface du Traité de l’Amour de Dieu, qu'il avait alors beaucoup à apprendre et beaucoup à désapprendre. Qui en rougirait pour lui ? Comment s'étonner qu'avant de devenir un des maîtres de la mystique, il ait dû faire son apprentissage ? Je citerai du reste bientôt les textes sur lesquels s'appuient ces conjectures. Si je m'égare dans mes analyses, l'on n'aura pas de peine à me corriger.

Essayons de nous représenter la baronne comme elle apparaissait alors à son directeur. Dieu la travaille, avons-nous dit, pour se l'unir de plus près. Est-ce donc le travail même de Dieu qui déconcerte saint François de Sales? Assurément non. II sait bien que du côté divin tout nous est mystère insondable. Au téméraire qui essaierait de les définir, les grâces les plus communes, les impulsions surnaturelles d'un millième de seconde, n'offriraient pas moins d'énigmes que le ravissement de saint Paul. Lorsque Dieu nous rencontre et nous presse, la nuit le précède, l'enveloppe, cache sa retraite et recouvre ses traces. Mais quand il s'agit des grâces mystiques, la nuit de l'homme, si j'ose dire, s'ajoute à la nuit de Dieu. Grâces deux fois ténébreuses, puisqu'elles viennent de l'abîme et qu'elles vont à l'abîme, creusant, semble-t-il, des profondeurs nouvelles dans l'âme qui les reçoit. De là, tant de convulsions chez la victime choisie. Plus elle est riche de dons naturels, plus elle résiste à ce mystérieux forage qui l'écarte de plus en plus de l'humaine surface, chétif et frivole, mais cher théâtre où ces dons trouvent leur emploi. Plus elle résiste et tâche de remonter

 

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la pente, plus elle se déchire. De là ces doutes incessants, ce vertige, ces tentations de désespoir, cette peur de sombrer dans les enfers de la déraison et du blasphème. Mais de là aussi, par instants, lorsque la résistance fléchit, lorsque la réflexion s'arrête, lorsque l'imagination accepte de fermer les yeux, et la sensibilité de ne plus tendre la main, de là ces impressions grandissantes de paix, de lumière, de force. Où vont-ils ainsi? Les mystiques ne sauraient le dire. Ils ont passé la frontière des mots humains. Des métaphores lumineuses, infiniment douces pour eux, obscures pour nous et que la chair et le sang trouvent sèches, viennent sous leur plume avec une insistance qui, elle du moins, est une lumière. Ils vont vers a leur centre », vers a l'extrême pointe de leur esprit ». C'est là que Dieu les invite, là qu'il les porte lui-même et qu'il les attend.

Mais taisons-nous, et laissons parler notre sainte.

 

Au point du jour, écrit-elle, Dieu m'a fait goûter, mais presque imperceptiblement, une petite lumière, en la très haute suprême pointe de mon esprit. Tout le reste de mon âme et ses facultés n'en ont point joui : mais elle n'a duré environ qu'un demi ave Maria (1).

Il y a des âmes, écrit-elle encore, entre celles que Dieu conduit par cette voie de simplicité, que sa divine bonté dénue si extraordinairement de toute satisfaction, désir et sentiment, qu'elles ont peine de se supporter et de s'exprimer, parce que ce qui se passe en leur intérieur est si mince, si délicat et imperceptible, pour être tout à l'extrême pointe de l'esprit, qu'elles ne savent comment en parler (2).

 

Enfin voici un texte plus long, prodigieux de clarté, comme du reste tout ce qu'a écrit la sainte et que je choisis entre mille autres plus ou moins semblables, soit parce qu'il nous ramène, comme on va le voir, à saint

 

(1) Oeuvres ..., I, p. 21.

(2) Ib., II, p. 337, 338.

 

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François de Sales, soit parce qu'il nous montre sainte Chantal au début même de ses voies.

 

Je me souviens, écrit-elle en 1637, que quand il plut à Notre-Seigneur de me donner le commencement de mon soulagement dans ces grandes tentations dont je fus travaillée tant d'années, au commencement de mon voeu (le voeu d'obéissance à, son premier directeur), sa bonté me donna cette manière d'oraison d'une simple vue et sentiment de sa divine présence, où je me sentais tout abandonnée, absorbée et reposée en lui. Et cette grâce m'a été continuée, bien que par mes infidélités j'y aie beaucoup contrevenu ; laissant entrer dans mon esprit des craintes d'être inutile en cet état, et voulant faine quelque chose de ma part, je gâtais tout. Et encore souvent suis-je attaquée de cette même crainte, non pas à l'oraison, mais en mes autres exercices, où je veux toujours un peu agir et faire des actes, encore que je sens bien que je me tire par ce moyen de mon centre; surtout je vois que cet unique et simple regard en Dieu est mon unique remède et seul soulagement. Et certes, si je suivais mon attrait, je ne ferais que cela en tout sans exception. Car si je pense fortifier mon âme par des pensées et des discours, par des résignations et actes, je m'expose à de nouvelles tentations et peines, et ne puis faire cela que par une grande violence qui me laisserait à sec. Si qu'il me faut promptement retourner à cette simple remise, me semblant que Dieu me fait voir par là qu'il veut un total retranchement des saillies de mon esprit et de ses opérations en ce sujet. Et l'activité de mon esprit est si grande que j'ai toujours besoin d'être confortée et encouragée pour cela. Hélas, mon bienheureux Père me l'a tant dit !... A ce propos, je me souviens qu'il y a quelques jours que Notre-Seigneur me donna une clarté qui s'imprima fort à moi, comme si j'eusse vu la chose vraiment : que je ne me dois plus regarder, mais marcher à yeux clos, appuyée sur mon Bien-aimé, sans vouloir voir ni savoir le chemin par où il me conduira, ni non plus avoir soin de chose quelconque, non pas même de lui rien demander, mais demeurer simplement toute perdue et reposée en lui Si... je ne m'exprime pas bien... vous ne laisserez de m'entendre (1).

 

« Mon bienheureux Père me l'a tant dit! n Lui encore si attaché, comme nous le verrons bientôt, au « petit train

 

(1) Oeuvres ..., IV, p. 735-737.

 

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de nos devanciers », je veux dire aux exercices de la vie dévote, il a su néanmoins non seulement respecter, mais encore aider l'épanouissement mystique de Mme de Chantal. Au reste, s'ils n'habitent pas encore tout à fait le même monde, ils se comprennent admirablement l'un l'autre, et les paroles du saint répondent, s'adaptent, avec une convenance parfaite, aux besoins présents de la sainte. S'ils ne l'envisagent pas encore au même point de vue, s'ils ne la pénètrent pas aussi avant l'un que l'autre, une seule réalité, plus une encore que diverse, les occupe également, à savoir l'amour de Dieu, suprême objet de la vie dévote aussi bien que de la vie mystique. Et comme cet unique objet, on l'atteint, de part et d'autre, en suivant une même discipline, en se détachant, en se dépouillant de soi, il n'y a pas à craindre que la direction très mortifiante du saint entrave le progrès de la sainte. S'il ne réalise encore ni la présence de Dieu a en la suprême pointe de l'esprit », ni la plénitude de dépouillement qui est la condition et la suite nécessaire d'une telle grâce, si même les confidences qu'il reçoit à ce sujet de sainte Chantal le laissent perplexe, sa direction n'en va pas moins d'elle-même, tout droit, infailliblement, à seconder ce double mystère. Direction pacifiante et dépouillante. Se laisser faire par Dieu sans résistance, sans inquiétude; se détacher de soi-même. « Toute la doctrine de notre bienheureux Père, écrira plus tard sainte Chantal, tendait au parfait dénûment de soi-même (1). »  Les mystiques les plus sublimes n'enseignent pas autre chose.

III. Pendant ses nombreux séjours à Dijon, chez le président Frémyot, la baronne faisait de fréquentes visites aux carmélites qui venaient à peine de s'installer dans cette ville, et chez lesquelles elle retournera, aussi souvent que possible, jusqu'à la veille de son départ pour Annecy. Notre imagination s'enchante à la pensée de cette rencontre

 

(1) Oeuvres ..., I, p. 35

 

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entre le Carmel et la Visitation qui va bientôt naître, entre sainte Thérèse et sainte Chantal. Ne craignez pas, du reste, que la séduction de l'une sur l'autre soit trop forte, que la brise qui vient d'Avila soulève, entraîne de l'autre côté des grilles, la tendre semence que Dieu et François de Sales gardent pour un autre jardin ? Eh quoi ! le saint n'est-il pas là entre les deux saintes, assez ferme pour retenir l'une, si besoin est, assez humble, assez éclairé pour sentir qu'il a besoin des leçons de l'autre, pour saisir avec joie une telle occasion de se pénétrer lui-même de l'esprit de sainte Thérèse, par l'intermédiaire de sainte Chantal?

Sans parler de ses confesseurs — de 16o4 à 161o, saint François de Sales ne l'a confessée que quatre ou cinq fois — la baronne consultait avec empressement les personnes de piété et de doctrine qu'elle pouvait rencontrer. Ainsi nous voyons le recteur des jésuites venant, sur un signe d'elle, la rencontrer chez le président Frémyot. On nous la montre en conférence avec le futur cardinal de Bérulle. La voilà, pour l'instant, c'est-à-dire pour quatre ans, dans l'intimité des carmélites. A quoi bon, dira-t-on, ces entretiens et ces confidences? Saint François de Sales ne lui suffisait-il pas? Eh! non, il ne suffit pas. Il est loin ; les lettres ne vont pas vite et ne disent jamais tout. Pour peu que les neiges s'en mêlent, Annecy reste bloqué pendant des semaines. Avec cela, que l'on se rappelle les tentations et les scrupules qui tourmentent cette novice, son inexpérience encore très grande des choses de la vie spirituelle. François de Sales eût-il été près d'elle, la baronne de Chantal n'avait du reste aucune raison de vivre en recluse, elle avait, au contraire, vingt raisons de fréquenter son monde, le monde des saints, encore si nouveau pour elle et dont tout la ravissait. Son directeur n'était pas jaloux. Il la savait plus que franche et plus que docile. Aucune décision sérieuse ne serait prise sans lui. lin mot de lui redresserait ou effacerait les conseils qui ne seraient

 

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pas de son goût. Qu'on se rassure donc. Il sera tenu au courant de ses visites chez les carmélites de Dijon; sainte Chantal, émerveillée, lui dira, par le menu, les secrets de sainte Thérèse. A qui donc les dirait-elle ? Du reste elle ne va pas seule. Une autre des philothées salésiennes, la présidente Brulart, l'accompagne et celle-ci non plus ne se privera pas d'écrire à son directeur. Les belles scènes qui s'annoncent! Nous ne pouvons que les effleurer. Ces deux chères filles de François de Sales accueillies par Anne de Jésus, la chère compagne de sainte Thérèse ! Tout Dijon se presse là, mais le Carmel a bientôt distingué ces deux visiteuses, et il leur fait fête. La baronne regarde, elle interroge, elle s'abandonne, elle se sent, elle est chez elle. Dieu ne la veut pas carmélite, mais il veut que la Visitation ressemble au Carmel.

Cependant tout ne lui était pas lumineux dans ce que lui disait sainte Thérèse, bien que tout lui semblât répondre exactement aux besoins confus de son âme. La baronne ne savait pas l'espagnol, la plupart des carmélites ne savaient pas le français. D'une frontière à l'autre, la Mère Marie de la Trinité, française celle-ci, et d'ailleurs assez éclairée pour parler aussi en son propre nom, servait d'interprète. Un seul objet occupait naturellement les entretiens, cette vie intérieure que les carmélites avaient apprise à bonne école et sur laquelle l'ardente baronne désirait plus de lumières. Elle était encore assez « champêtre » — c'est son mot — en ces délicates matières. Mais il n'y paraissait pas trop. La trouvant si vive d'esprit et si généreuse, il se peut que les carmélites se soient laissé entraîner un peu vite par cette impétuosité que saint François de Sales lui-même ne bridait pas sans effort. Je n'en suis pas sûr du tout et j'ai mes raisons de croire que la baronne comprenait dès lors assez bien les hautes leçons qu'elle recevait et qu'elle se hâtait de soumettre à son directeur. Mais ces leçons, elle ne les formulait pas encore avec la précision nécessaire.

 

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Présentée par elle, la doctrine de la Mère Marie de la Trinité justifiait, sans aucune espèce de doute, les sages réserves que nous allons voir saint François de Sales lui opposer. Pour la doctrine prise en elle-même, quoi qu'en aient pensé plusieurs critiques, elle était bonne de tous points. Saint François de Sales, qui du reste ne l'a jamais condamnée, la fera sienne plus tard.

Après tout, que lui disait-on de si rare ? Il semble, à lire certains biographes, que la Mère de la Trinité ait follement transporté sa frêle novice à la suprême tour du château mystique. Rien n'est moins exact. On ne lui a ouvert, au contraire, que le premier parvis, celui qui s'élève à peine de quelques degrés au-dessus de la vie commune, celui où saint François de Sales et sainte Chantal verront plus tard la demeure ordinaire des filles de la Visitation. Et encore, cet humble parvis, on ne l'a pas ouvert à la sainte, on lui a simplement fait connaître qu'elle l'occupait déjà. « Le genre d'oraison de M de Chantal, écrit un des biographes de la sainte, semblait (à la Mère de la Trinité trop simple, trop ordinaire pour une personne d'une si haute vertu... ; elle voulait que Mme de Chantal passât du premier degré de l'oraison au second. » Autant dire que cette exquise carmélite possédait moins son rudiment que la plus étourdie des postulantes. Non, la Mère de la Trinité n'a rien prétendu, rien voulu de ce qu'on lui fait prétendre et vouloir. Elle n'a pas dit à Philothée : mais tâchez donc d'être Théotime, laissez-moi tous les exercices de la vie dévote. Elle a dit à celle qui se voyait et que saint François de Sales voyait sous la figure de Philothée : vous êtes déjà Théotime ; si telle ou telle des cueillettes de la vie dévote vous distrait, vous fatigue, gêne en vous l'action divine, abandonnez, sans scrupule, le petit panier de la bouquetière Glycera. Que nous parle-t-on d' « attraits trompeurs » qu'un zèle « imprudent » aurait suggérés à sainte Chantai ? Ces attraits vers une forme d'oraison, plus élevée, plus dénuée, moins soumise

 

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aux lois de la prière ordinaire, notre sainte, non. seulement les éprouvait depuis longtemps, mais encore elle les suivait obscurément, approuvée en cela, par François de Sales, comme nous l'avons vu plus haut. Que leur manquait-il à tous deux, sinon la pleine satisfaction, la sécurité parfaite que peut donner une doctrine bien définie, appuyée sur la tradition et l'expérience des saints ? Cette doctrine, est-ce merveille que la Mère Marie de la Trinité l'ait possédée; la possédant, faut-il lui faire un reproche de l'avoir communiquée à sainte Chantal?

C'est ainsi, me semble-t-il, qu'il y a moyen de justifier, d'admirer, d'aimer en même temps les deux voix alternantes – Annecy, Dijon — qui guident sainte Chantal, pendant ces années fécondes (1606-1610) : la voix qui lui montre hardiment les hauteurs où Dieu l'appelle ; la voix plus hésitante qui tâche, non de la fixer, mais de la retenir encore dans les basses vallées de la vie commune. Ce ne sont pas des voix ennemies. Marie de la Trinité et François de Sales ne se disputent pas sainte Chantal. Ils travaillent, diversement, mais de concert, à libérer, à épanouir sa grâce. Encore une fois, le saint n'aurait eu qu'un signe à faire, Mme de Chantai n'aurait pas remis les pieds au Carmel. Ce signe, il ne l'a pas fait. C'est tout dire, à qui se rappelle combien cette âme lui était précieuse. Tout ce qui vient du Carmel, par l'entremise de la sainte et de la présidente Brulart, l'évêque le reçoit, le pèse, le discute avec une considération singulière. Si tel ou tel point l'étonne ou lui paraît excessif, telle direction prématurée, il en fait la remarque, mais sans jamais trancher en maître, disciple autant que maître, expérimentant sur lui-même les conseils des carmélites.

Voici quelques beaux textes qui nous aideront à saisir cette initiation modeste et prudente. Dès 16o6, il répondait ainsi à une question de sainte Chantal :

 

Il n'est pas besoin, ce dit cette bonne Mère (Marie de la Trinité,

 

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Anne de Jésus, ou toutes les deux), de se servir de l'imagination pour se représenter l'humanité sacrée du Sauveur. Non pas, peut-être, à ceux qui sont déjà fort avancés en la montagne de la perfection, mais pour nous autres qui sommes encore ès vallées,.., je pense qu'il est expédient de se servir de toutes nos pièces (1).

 

« Nous autres », « encore », « peut-être », trois mots essentiels qu'il faut souligner. a Nous autres » il y a donc deux groupes : les carmélites d'un côté, de l'autre la baronne de Chantal, la présidente Brulart et l'évêque de Genève; la petite classe qui se hausse sur la pointe des pieds pour regarder aux fenêtres de la grande. Entre les deux, le saint se garde bien de couper les ponts. « Encore » protège le présent et réserve l'avenir. Le « peut-être » n'est pas moins admirable. Résumée et simplifiée par l'inexpérience de sainte Chantal, la doctrine de la Mère Marie de la Trinité semble offrir un sens dangereux qu'elle n'avait certes pas dans la pensée de la carmélite, mais qui aurait frappé d'abord un directeur moins avisé et qui l'aurait révolté. Le « peut-être » nous montre et que saint François de Sales a vu ce faux sens et qu'il ne s'y est pas arrêté, très assuré que Marie de la Trinité n'était pas quiétiste et que sainte Chantal ne risquait pas de le devenir. Il ne réalise pas nettement ce que la fille de sainte Thérèse a voulu dire, mais il fait confiance à une âme aussi éclairée. Un jour viendra où, maître à son tour, il formulera sans peur la même doctrine qu'elle.

 

L'âme recueillie dans son Dieu — écrira-t-il dans le Traité de l'amour de Dieu — n'a plus besoin de s'amuser à discourir par l'entendement, car elle voit d'une si douce vue son Epoux présent que les discours lui seraient inutiles et superflus... ; elle n'a pas aussi besoin de l'imagination : car qu'est-il besoin de se représenter en image, soit extérieure soit intérieure, celui de la présence duquel on jouit (2) ?

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XIII, p. 162.

(2) Traité de l'amour de Dieu, liv. VI, chap. IX.

 

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Les carmélites n'étaient pas seules à avoir deviné la vocation mystique de sainte Chantal. Toujours vers ce même temps, M. Gallemant, ce personnage d'une rare éminence et que nous connaissons déjà, rencontra la baronne au carmel de Dijon qu'il visitait, eut avec elle de longs entretiens et lui donna exactement les mêmes conseils que Marie de la Trinité. François de Sales ne pouvait pas négliger de tels indices, mais nous avons déjà vu qu'il ne se pressait jamais. Transposant encore dans sa propre langue les paroles d'un autre ordre que lui communique Mme de Chantal, il résiste doucement et fort sagement à certaines consignes qui lui paraissent imprudentes et qui le sont en effet dans le sens où il les prend.

 

J'approuverais — écrit-il à la présidente Brulart — qu'en l'oraison vous vous tinssiez encore un peu au petit train... Or sus, je sais bien que quand par bonne rencontre on trouve Dieu, c'est bien fait de s'entretenir à le regarder et arrêter en lui ; mais, ma chère fille, de le penser toujours rencontrer ainsi à l'impourvu, sans préparation, je ne pense pas qu'il soit encore bon pour nous qui sommes encore novices (1).

 

Rien de plus juste. Il parle ici de ces mouvements de dévotion sensible, de ces clartés plus vives qui saisissent à l'imprévu les âmes pieuses, suppléant ainsi à la préparation normale qui doit précéder les exercices de la vie commune. Attendre de tels mouvements pour se mettre en prière, et, en les attendant, se croiser les bras, paresse et folie. Les carmélites parlaient d'autre chose, à savoir de ce recueillement plus profond qui ne dépend aucunement de l'effort humain. Tendre de soi-même et par le déploiement de « toutes ses pièces » à l'union mystique, folie encore. Saint François de Sales est infiniment sage, sainte Thérèse ne l'est pas moins. Attendons sans impatience qu'ils ne disent plus, l'un et l'autre, qu'une seule et même chose.

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XIII, p. 290.

 

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Le recueillement (mystique), écrira bientôt l'auteur du Traité de l'amour de Dieu, ne se fait par le commandement (ou les préparations) de l'amour, mais par l'amour même ; c'est-à-dire, nous ne le faisons pas nous-mêmes par élection, d'autant qu'il n'est pas en notre pouvoir de l'avoir quand nous voulons, et qu'il ne dépend pas de notre soin... Celui, dit la bienheureuse Mère Thérèse de Jésus, qui a laissé par écrit que l'oraison de recueillement se fait comme quand un hérisson ou une tortue se retirent au-dedans de soi, l'entendait. bien, avec cette différence, que ces bêtes se retirent au dedans d'elles-mêmes quand elles veulent; car le recueillement ne gît pas en notre volonté; mais il nous arrive quand il plaît à Dieu de nous faire cette grâce (1).

 

Quelques lignes touchantes, écrites par saint François de Sales en 1607 — je les choisis entre vingt du même sens — nous rappellent que le coeur avait encore plus de part que l'esprit à l'initiation mystérieuse qui s'accomplissait en lui. Le progrès manifeste de ses deux filles spirituelles, le rayonnement de ce carmel lointain, le pressentiment des grandes choses que Dieu préparait, tout le stimulait à une ferveur nouvelle.

 

Je puis dire maintenant, écrit-il à sainte Chantal, mieux que ci-devant, que je fais l'oraison mentale, parce que je ne manque pas un seul jour sans cela... Dieu me donne la force de me lever quelquefois devant le jour pour cet effet... ; il me semble que je m'y affectionne et voudrais bien pouvoir en faire deux foie le jour (2).

 

Les choses allèrent ainsi paisiblement, lentement, niais sans arrêt ni recul jusqu'au jour où sainte Chantal, quittant la Bourgogne, pour Annecy, dut faire ses adieux au Carmel. C'est désormais dans le parloir de la Visitation et de vive voix que l'humble évêque achèvera sa propre initiation et la formation de la sainte. Il a déjà: appris et désappris beaucoup. Quelques difficultés lui restent, qui

 

(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. VI, ch. VII.

(2) Oeuvres de saint François de Sales, XIII, p. 318.

 

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s'éclairciront bientôt. Nous allons rejoindre les deux fondateurs, mais non sans avoir savouré la dernière, la plus belle page du chapitre qu'on vient de lire. Avant qu'elle quitte cette classe où la sainte et lui avec elle — ont reçu tant de lumières, François de Sales veut que la baronne de Chantal pose aux carmélites quelques suprêmes questions.

 

Quant à ces préceptes de l'oraison que vous avez reçus de la bonne mère prieure (Louise de Jésus), lui écrit-il, je ne vous en dirai rien pour le présent : seulement je vous prie d'apprendre le plus que vous pourrez les fondements de tout cela, car, à parler clair avec vous, quoique deux ou trois fois, l'été passé, m'étant mis en la présence de Dieu sans préparation et sans dessein, je me trouvasse extrêmement bien auprès de Sa Majesté, avec une seule, très simple et très continuelle affection d'un amour presque imperceptible mais très doux, si est-ce que je n'osai jamais démarcher du grand chemin pour réduire cela en un ordinaire. Je ne sais ; j'aime le train des saints devanciers et des simples ; je ne dis pas que quand on a fait sa préparation et qu'en l'oraison on est attiré à cette sorte d'oraison, il n'y faille aller ; mais prendre pour méthode de ne se point préparer, cela m'est un peu dur... Néanmoins (je parle simplement devant Notre-Seigneur et à vous à qui je ne puis parler que purement et candidement), je ne pense pas tant savoir que je ne sois très aise, je dis extrêmement très aise, de me démettre de mon sentiment et suivre celui de ceux qui en doivent par toute raison plus savoir que moi; je ne dis pas seulement de cette bonne Mère, mais je dis d'une beaucoup moindre. Apprenez donc bien tout son sentiment sur cela et sans empressement et en sorte qu'elle ne cuide pas que vous la veuillez examiner (1).

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XIV, p. 266. Ne voir dans la seconde partie de cette lettre que protestations d'humilité, ne me parait pas sérieux. Que l'on remarque ces adverbes, ces parenthèses. Si François de Sales n'a pas voulu exprimer, et solennellement, son propre désir d'apprendre, désir très sincère et très ardent, mieux vaut dire bonnement qu'il ne sait pas écrire. Même étrange exégèse pour la première partie de la lettre : « Le saint, nous dit-on, ne veut pas que Mme de Chantal abandonne la préparation de l'oraison ». Le texte ne montre rien de pareil, simple échange de vues dans lequel l'autorité du directeur se fait à peine sentir. Ici encore, il faut choisir : ou le saint reste perplexe, hésitant, expectant, ou il ne sait pas écrire. S'il avait pris nettement position, se dirait-il prêt à se démettre de son sentiment? — Le texte est du reste infiniment curieux. La vie proprement mystique du saint a commencé déjà, semble-t-il, et cependant il applique encore à cette oraison plus haute les règles de l'oraison ordinaire. Il n'a pas voulu, dit-il, « réduire cela en un ordinaire » ; et certes, comment aurait-il fait, puisque cela ne dépendait aucunement de lui ? Quant au « train des saints devanciers », le Traité de l’amour de Dieu répond abondamment à cette difficulté.

 

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Qu'on relise attentivement cette lettre, en essayant d'oublier qu'elle s'adresse à sainte Chantal. Quelle impression nous laisserait-elle ? Ne dirait-on pas d'un jeune savant qui ayant suivi, sur les cahiers d'un de ses amis, quelque illustre professeur, députerait ce même ami vers leur maître commun en vue d'obtenir un- supplément d'information sur tel ou tel point resté plus obscur? Maîtres eux-mêmes, les deux disciples. On les voit en possession de discuter librement, de soumettre à de nouveaux examens la doctrine qu'on leur a transmise, d'ailleurs toujours défiants de leurs jeunes lumières. La lettre témoigne de l'estime la plus extrême, d'une confiance, d'un abandon absolu. Qui ne voit où va cette facile et sûre exégèse? En 1610, l'épanouissement mystique de sainte Chantal est accompli. François de Sales l'avait confiée novice à sainte Thérèse. Elle lui revient professe.

IV. « Environ les fêtes de Pentecôte de l'année 16o7 », Mme de Chantal s'était rendue à Annecy pour connaître enfin les projets que son directeur avait formés sur elle. « Parlant de ce voyage..., elle dit : « J'allai trouver le bienheureux prélat avec la plus grande indifférence qui me fût possible...; j'arrivai vers ce saint Père de mon âme quatre ou cinq jours avant la Pentecôte, pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout ce qui s'était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de ses desseins... » Nous avons contemplé plus haut une scène toute semblable. A Annecy comme à Saint-Claude, les mêmes préparatifs, les mêmes sondages indéfiniment recommencés, les mêmes silences, la même lenteur solennelle et dramatique. « Ce bienheureux

 

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Père, continue la Mère de Chaugy, la laissa en cet état jusqu'au lendemain de la Pentecôte... L'ayant retirée après la sainte messe, avec un visage grave et sérieux, et une façon de personne toute engloutie en Dieu, il lui dit : « Hé bien ! ma fille, je suis résolu de ce que je veux faire de vous. — Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis résolue d'obéir. » Sur cela, elle se mit à genoux. Le bienheureux l'y laissa et se tint debout à deux pas d'elle : « Oui-dà, lui répondit-il, or sus, il faut entrer à Sainte-Claire. — Mon Père, dit-elle, je suis toute prête. — Non, dit-il, vous n'êtes pas assez robuste, il faut être soeur de l'hôpital de Beaune. — Tout ce qu'il vous plaira. — Ce n'est pas encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite. — Je suis prête d'obéir », répondit-elle. Ensuite il lui proposa diverses autres conditions pour l'éprouver, et il trouva que c'était une cire amollie par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d'une vie religieuse telle qu'il lui plairait de lui imposer. »

« Un visage grave et sérieux », je supplie qu'on se le rappelle. Pas l'ombre d'un sourire. Il ne joue pas cette hésitation suprême, L'imperceptible sursaut de résistance qu'il guette dans les yeux de cette femme à genoux, l'aurait sans doute surpris, mais ne l'aurait pas confondu. Il est ainsi fait. De l'unique douceur qui semble le définir, les racines sont amères. Nul, peut-être, parmi les saints et les moralistes, n'a été plus que lui convaincu de notre néant.

« Enfin, il... lui déclara fort amplement le dessein qu'il avait de notre cher Institut », de cette « religion » nouvelle qui devait s'appeler un jour la Visitation Sainte-Marie. Combien de temps faudrait-il encore avant l'exécution de ce dessein ? Six ou sept ans, pour le moins; il ne savait encore. Nous le savons, nous. Dans trois ans tout sera fini (mai 16o7-juin 161o).

Je n'ai pas à rappeler ici les circonstances qui hâtèrent cette décision : je ne raconterai pas non plus la scène tragique

 

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des adieux, le jeune Celse-Bénigne de Rabutin-Chantal -- celui qui sera un jour le père de la marquise de Sévigné — se couchant au travers de la porte pour arrêter sa mère et celle-ci, tout en larmes, allant quand même où Dieu la voulait. Aussi bien Celse-Bénigne avait-il déjà quitté la tutelle maternelle et fait ses premiers pas dans le. monde. Quant aux filles de la baronne, l'aînée, Marie-Aimée était mariée à un frère de François de Sales, au baron de Thorons. En laissant Dijon pour Annecy, sa mère se rapprochait d'elle. Les deux plus jeunes resteraient à la Visitation jusqu'à leur mariage. Charlotte mourra bientôt. Reste la petite Françoise, Françon, comme on l'appelait. Plus heureuse vingt fois que Celse-Bénigne. Des deux côtés de la clôture, le voile ne produit pas la même impression. Vue de si près et tous les jours, sa mère ne lui e jamais paru Changée. L'humble maison au bord du lac, la jeune communauté qui s'improvisait n'était pas un couvent pour elle. Jamais:pensionnaire n'aura été choyée,; soignée, caressée comme celle-là. Son nom passe et repasse dans la légende dorée de la Visitation, son nom et celui de Marie-Aimée, plus grave et plus exquise. Car Marie-Aimée était plus souvent là que chez elle. Le matin, quand sainte Chantal se rendait à la chapelle, la petite baronne, sautant du lit et entr'ouvrant la porte de sa chambrette, saluait la sainte qui lui souriait dans le grand silence. L'ombre de la croix que portait leur mère a été douce pour les deux filles de sainte Chantal.

Introduction à la vie parfaite, la Visitation , a été conçue par François de Sales, dans le même esprit que l'Introduction à la vie dévote. On connaît l'idée maîtresse de ce livre immortel. Philothée a un mari, des enfants, mille soucis qui ne lui permettent qu'une courte messe matinale et la voilà qui se désole à la pensée que la vie dévote n'est pas pour elle.

 

C'est une erreur, aies une hérésie, lui répond son directeur,

 

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de vouloir bannir la vie dévote de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour du prince, du ménage des gens mariés.

 

Toutes les règles de la Visitation disent de même : c'est une erreur, c'est une hérésie de vouloir bannir la vie parfaite de la compagnie des santés fragiles. Philothée a perdu son mari; ses enfants, bien établis, n'ont plus besoin d'elle, et la voilà encore qui se désole chaque fois qu'elle entend sonner la cloche du Carmel. Le monde ne lui est plus rien ; elle voudrait tant le quitter ! La contemplation l'attire ; elle voudrait tant s'y consacrer toute ! Cruels désirs ! Au Carmel, pauvrette qu'elle est, elle tomberait en défaillance pendant les offices de la nuit. Après trois jours de jeûne et de disciplines, elle ne pourrait plus se tenir debout. Consolez-vous, Philothée. Ni l'office de nuit, ni les jeûnes, ni les disciplines ne sont indispensables à cette vie toute sainte vers laquelle vous soupirez, où Dieu vous invite. Un Ordre nouveau se fonde tout exprès pour vous et vos pareilles. Il y aura demain un Carmel pour les infirmes, un Carmel pour tous. Il s'appellera la Visitation.

 

Cette congrégation, a écrit le fondateur, a été érigée en sorte que nulle grande âpreté ne puisse divertir les faibles et les infirmes de s'y ranger pour y vaquer à la perfection du divin amour (1).

 

Je choisis ce texte entre des centaines d'autres parce qu'il fixe en deux mots la formule de la Visitation : « nulle grande âpreté », « vaquer à la perfection du divin

amour ».

L'idée était neuve puisqu'elle amusa beaucoup les sages.

 

Il est vrai, écrit le célèbre Père Ignace Armand à saint François de Sales dans une lettre splendide, l'on dit que vous

 

(1) Cf. une longue et importante note, Mémoires de la Mère de Chaugy, p. 159.

 

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dresserez un hôpital plutôt qu'une assemblée dévote, mais qui ne rirait avec vous, mon très honoré Seigneur, des folles cervelles des enfants du monde?... Il est venu par ci-devant plusieurs religieuses menant une vie fort austère, qui les oblige ne point recevoir les filles infirmes et de petite complexion ; le monde... les taxe d'une indiscrète rigueur. Vous avez, Monseigneur... trouvé le noeud et le secret, en votre Visitation qui n'est point trop douce pour les forts, ni trop âpre pour les faibles ; les enfants du monde censurent cela et disent que l'on dresse un hôpital ou une vie trop molle... Hélas ! qui n'aurait pitié d'une vierge, laquelle ayant sa lampe ardente en main, pleine de bonne huile, ne peut néanmoins entrer dans un cloître, pour célébrer les noces de l'Agneau faute d'avoir les épaules assez fortes pour porter une robe tissée de poils de chameau..., ni l'estomac assez robuste pour jeûner la moitié de l'année et ne digérer que des racines (1).

 

Ces poils de chameau et ces racines nous indiquent ce qu'il faut entendre par les « infirmes » dont parle saint François de Sales. Pas n'est besoin d'être malade au sens propre, pour avoir la vocation. La Visitation n'est pas un hôpital, mais son infirmerie se remplirait assez vite, si toutes les soeurs pratiquaient les austérités du Carmel. Tout cela, qui s'entend sans peine, nous rappelle en passant ce qu'il faut penser de la prétendue sévérité de sainte Chantal. Moins tendre, plus cassante et plus rude, le saint l'aurait-il mise à la tête d'un ordre aussi doux?

« Vaquer à la perfection du divin amour », la seconde partie de la formule visitandine n'est pas moins lucide que la première. Quelque forme qu'elle ait prise à ses débuts ou qu'elle doive prendre à l'avenir, la communauté religieuse créée par saint François de Sales appartient à la famille des ordres contemplatifs. Quoi qu'on en ait dit, cela me paraît l'évidence même. En 1610 comme en 1615, la Visitation a toujours eu pour fin essentielle le développement de la vie intérieure, l'oraison, tous les exercices qui mènent à la « perfection du divin amour ». « Notre

 

(1) Mémoires de le Mère de Chaugy, pp. 145, 146.

 

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institut... est tout fondé sur la vie intérieure », dit formellement sainte Chantal, et il a été fondé « pour donner à Dieu des FILLES D'ORAISON... laissant les grands Ordres... honorer Notre-Seigneur par d'excellents exercices et des vertus éclatantes (1) ».

Il est vrai qu'avant 1615, les visitandines allaient visiter les malades et qu'après cette date elles cessèrent leurs visites pour des raisons que je n'ai pas à discuter ici, mais il n'est pas moins vrai qu'on se trompe du tout au tout quand on les compare, de ce chef, aux Soeurs de charité, aux Petites Soeurs des pauvres ou à toute autre congrégation du même genre. Autant comparer la rude journée du trappiste aux quelques minutes que le chartreux donne à son jardin. Distraction, récréation pieuse, les oeuvres charitables ne tenaient dans le programme des premières visitandines qu'une place très secondaire, et cette place, la vie, la grâce propre de la Visitation tendaient à la réduire de plus en plus, dès avant les interventions qui obligèrent François de Sales à modifier le règlement primitif. La grâce, la vie, ces deux impérieuses maîtresses qui refaçonnaient à leur gré les plans du génie lui-même — du génie surtout — et dont saint François de Sales allait une fois de plus, non sans quelque surprise, mais avec allégresse, prendre les leçons. Une fois sortie de ses mains, son oeuvre lui a révélé ce qu'il avait voulu faire, ou plutôt ce que Dieu avait voulu faire pour lui.

 

C'est la vérité, écrit sainte Chantal à l'un des biographes de saint François de Sales, que l'on pratiquait des rares et excellentes vertus, mortifications et charités en ce commencement et cela dura environ cinq ans avec une ferveur d'esprit non pareille. Il n'y avait que les premières professes employées à telles sorties, et non les novices, mais tout à coup nous nous trouvâmes toutes changées et avec un désir de la clôture (2)...

 

(1) Oeuvres..., I, pp. 3o5, 186.

(2) Oeuvres..., II, 3o6.

 

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Entendons bien ce « tout à coup », qui porte la marque ordinaire de ce vif esprit. Le changement, l'intime et invincible développement que résument ces quelques lignes, ce n'est pas. brusquement, et du jour au lendemain qu'il s'est produit. En 1615, les visitandines se trouvent « toutes changées, avec un désir de la clôture » et uniquement soucieuses de « vaquer à la perfection du divin amour » ; qu'est-ce à dire, sinon qu'après. cinq années de vie, après mille étapes imperceptibles, leur évolution surnaturelle est accomplie. En c6io, bien que la contemplation fût dès lors leur occupation principale, elles la quittaient, plus ou moins souvent, pour se prêter aux oeuvres de charité. On les voyait tour à tour sous la figure de Marthe et sous la figure de Marie. Puis les sorties charitables les intéressent de moins en moins, la contemplation de plus en plus, tant qu'enfin, en 1615, Marthe s'est évanouie tout à fait. On ne voit plus que Marie.

Et voilà qui nous ramène au beau spectacle que gons avons admiré déjà tant de fois : saint François de Sales à l'école de la grâce et des âmes. Très certainement, il ne s'attendait pas à la transformation merveilleuse qu'on vient de dire. La visitandine de ses premiers projets serait Marie beaucoup plus que Marthe, et même quand elle remplirait les offices de Marthe, elle resterait Marie, mais enfin, peu ou prou, elle serait Marthe. Au début il la voyait non pas certes semblable à une Soeur de charité, mais partageant ses heures, « donnant une bonne partie aux oeuvres extérieures de charité et la meilleure partie à l'intérieur de la contemplation » (1). Simple ébauche dans sa pensée. Une autre que lui, et il y compte bien, achèvera le portrait. Simple champ d'expérience ouvert aux inspirations divines, assez vaste pour que la grâce y puisse jouer librement, aux lignes assez incertaines pour que la grâce en puisse librement modifier et resserrer le contour.

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XIII, pp. 318, 311.

 

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Seul, il avait reçu mission de donner des règles à cette communauté naissante. Ensemble et détail, ses idées auraient donc force de loi, aussi longtemps du moins que Dieu lui-même n'interviendrait pas. Cette divine intervention, ales visitandines la manifesteraient à leur fondateur, non en lui communiquant leurs vues propres dont il n'avait que faire, mais en vivant sous ses yeux. Il les a donc regardées vivre, avec l'intensité d'observation affectueuse et clairvoyante qui fait son génie. Disciple au moment où- il paraissait le plus maître, notant, jour par jour, le rythme de ces aines qui croyaient le suivre lui-même, recueillant les moindres indices de cette végétation surnaturelle qui lentement s'épanouissait devant luis. Ainsi comprises, les origines de la Visitation sont une des expériences les plus mémorables dont l'histoire de la sainteté ait gardé le souvenir.

Dans ce « chétif » Annecy, voici en effet que, toujours ancienne et toujours nouvelle, une et multiple, l'idylle mystique se réalise aux yeux émerveillés du prudent évêque ; voici que pâlissent les violettes de Philothée, doucement éclipsées par des fleurs plus éclatantes : novas frondes, non sua poma; voici que, par un mouvement insensible, ces humbles femmes se replient de plus en plus vers leur centre, vers « la suprême pointe » où Dieu les attend. Transformation imperceptible qu'une noble page de la mère de Chaugy nous permet de suivre comme pas à pas.

« Notre bienheureux Père, écrit-elle, avait désiré, pour plus d'humilité, que tour à tour les soeurs fissent la cuisine et les offices domestiques... Notre bienheureuse Mère ne se dispensait jamais, que par maladie, d'être cuisinière à son tour... A cause que la maison... avait un grand

 

(1) « Nos premières Mères et Soeurs, dit sainte Chantal, n'auraient jamais voulu parler d'autre que de l'oraison ; elles en faisaient de perpétuelles demandes à  notre bienheureux Père et elles n'étaient pas très satisfaites parce qu'il leur répondait courtement, s'étendant sur les pratiques de la vertu véritable. » Oeuvres diverses, I, p. 359.

 

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verger, et que l'on avait souvent besoin de lait pour les petits enfants des pauvres, notre digne Mère y allait fort soigneusement en son rang, et avait beaucoup de suavité en ces exercices bas et domestiques. »

Symboles charmants ! Toutes ces Maries se cramponnant, si j'ose dire, à la bassesse de Marthe. La cuisine, le verger, les basses vallées..., vains efforts, Dieu veut pour elles « la meilleure part » qui va nous ouvrir un autre monde.

« Il est très vrai que son principal soin et ses plus chères affections étaient de bien fonder ses filles à la vraie vie intérieure et de l'esprit, à quoi toutes étaient fort attirées, en sorte qu'elles ne cherchaient que mortification, recollection, silence et retraite en Dieu, duquel l'immense bonté gratifiait ces chères âmes de faveurs surnaturelles. Par la grâce divine, plusieurs eurent en fort peu de temps des oraisons de quiétude, de sommeil amoureux, d'union très haute; d'autres, des lumières extraordinaires des mystères divins, où elles étaient saintement absorbées ; quelques autres, de fréquents ravissements et saintes sorties hors d'elles-mêmes, pour être heureusement toutes arrêtées et prises en Dieu, où elles recevaient de grands dons et grâces de sa divine libéralité ; et notre bienheureux Père, parlant, dans sa préface, de l'Amour de Dieu, dit que ce saint livre « est une partie des communications qu'il a eues avec nos premières Mères et Soeurs, et que leur pureté et piété l'a obligé à leur parler des points les plus délicats de la spiritualité, passant par au delà de ce qu'il avait dit à Philothée ».

Comme on le voit, nulle catastrophe, nul bouleversement, et, à proprement parler, nul changement. La Visitation a changé comme change tout être vivant, placé dans une atmosphère et des conditions favorables à sa croissance, changé comme la frêle tige qui devient chêne, comme l'enfant qui devient homme. Comme on le voit encore, ce changement n'est pas, ne pouvait pas être l'oeuvre- personnelle de saint François de Sales. Moins

 

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souple, moins humble, plus jaloux de sa création, il aurait paralysé l'action divine. Sa gloire est de l'avoir secondée, sa gloire est aussi de s'être offert et plié avec. la même souplesse au mouvement intérieur qui achevait sans lui ses propres idées, le révélant ainsi lui-même à lui-même.

Tout se tient en effet dans cette splendide histoire, la Visitation, sainte Chantal et l'évêque de Genève. Si l'on veut bien s'en souvenir, nous avons laissé celui-ci en 161o, de plus en plus gagné au rayonnement mystique de la sainte, mais encore retenu par quelques doutes et obscurités suprêmes. La pleine lumière s'est faite, de 16zo à 1615, pendant qu'il observait, non plus sur une ou deux âmes, mais sur toute une communauté, la naissance, le progrès et le caractère de cette vie supérieure. La Visitation primitive a été pour lui une académie du pur amour. C'est là qu'une à une il a dessiné les études sans nombre qui ont préparé le portrait définitif de Theotime, là que l'auteur de l'Introduction à la vie dévote a été rendu capable d'écrire le Traité de l’Amour de Dieu (1). On ne dira jamais assez de ce que nous devons à ces quelques femmes, Jeanne de Chantal, Charlotte de Bréchard, Marie Péronne de Châtel et les autres. La plus pure lumière du mysticisme français s'est allumée à leur lumière et tous nous avons reçu de leur plénitude. Mieux encore que les immortelles chroniques de la Mère de Chaugy, le Traité de l’Amour de Dieu est leur histoire. Des chapitres entiers de ce livre sont remplis de sainte Chantal; mais les premières filles de la sainte y ont aussi leur place, grande ou petite. Quant à l'auteur lui-même, son esprit, son coeur et sa plume se modèlent avec une telle précision sur tout ce qu'il veut décrire, qu'on ne sait pas exactement où s'arrêtent les observations du directeur et du moraliste, où commencent les confidences personnelles du saint.

 

(1) La 1ère édition de ce livre est de 1616. Sur tout ce qui vient d'être dit, cf. l'aperçu historique de Dom Mackey. Œuvres de saint François de Sales, IV, p. VIII sq.

 

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Une chose du moins est plus que certaine : plusieurs des grâces merveilleuses qu'il nous présente, il les a reçues lui-même.

 

Environ cinq ou six ans avant son décès, écrit la sainte, parlant de l'oraison, il me dit qu'il n'y avait pas de goûts sensibles, que ce que Dieu opérait en lui, c'était par des clartés et sentiments que Dieu répandait en la suprême partie de son âme, que la partie inférieure n'y avait point de part. Une autre fois, il me dit qu'il avait eu de bonnes pensées, mais que c'était plutôt en manière d'écoulement de coeur en l'éternité et en l'Eternel que par discours... Quelquefois il m'écrivait que je le souvinsse de nie dire ce que Dieu lui avait donné en la sainte oraison, et le voyant je lui demandai. Il me répondit : ce sont des choses si simples et si délicates que l'on ne peut rien dire quand elles sont passées (1).

 

Ces « goûts sensibles », ces discours », ces imaginations, ces réflexions pieuses, mais quoi, n'était-ce pas là saint François de Sales lui-même ? Qui a goûté plus que lui les douceurs de la prière, qui les a rendues d'un style plus affectif et plus pénétré ? Oui, c'était là sa grâce première mais, il devait, lui aussi, monter plus haut.

Telle fut la Visitation commençante, telle la Visitation restera jusqu'à la mort de sainte Chantal. Définir techniquement l'oraison de ces « filles d'oraison » n'est pas

de notre sujet. Tout ce que l'on peut et doit dire, c'est que les premières années de l'Ordre ont pleinement confirmé l'expérience de ses débuts.

 

Une telle âme en vaut cent, écrit la sainte à propos d'une de ses filles comblée de grâces mystiques, mais il n'en faut pas faire grand semblant à qui que ce soit ; car ce trésor doit être caché, et il faut dextrement l'en tenir ignorante et faire qu'elle se persuade que c'est la voie quasi ordinaire des tilles de la Visitation, comme, il est vrai, plusieurs y sont attirées.

L'arrêt de l'esprit en Dieu, écrit-elle encore, est la plus utile occupation que les filles de la Visitation puissent avoir. Elles

 

(1) Oeuvres..., II, pp. 172, 173.

(2) Ib., II, p. 471.

 

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ne se doivent point soucier des considérations, conceptions, imaginations et spéculations des autres, bien qu'elles les doivent honorer comme des dons de Dieu et qui conduisent à Dieu même (1).

 

Qu'on ne craigne pas d'ailleurs que cet esprit lucide et, de nature, presque trop « réfléchissant» incline en quelque façon vers le quiétisme, et pousse la Visitation sur une pente dangereuse. Elle sait mieux que personne que des actes, on en fait toujours.

 

Je crois, dit-elle, que ceux qui disent n'en faire en aucun temps ne l'entendent pas, (je) crois même que notre soeur N. en fait qu'elle ne discerne pas; du moins, je lui en fais faire d'extérieurs (2).

 

Elle dit encore dans le même sens :

 

Elles se trompent en la pensée qu'elles ont de ne pouvoir faire de considérations ; et peut-être se veulent-elles mettre d'elles-mêmes en cette manière de prier, ce qu'il ne faut jamais faire,...

 

mais elle ajoute aussitôt :

 

non plus que de les en tirer et de les empêcher d'y cheminer lorsque Dieu les attire, et cela serait un grand mal (3).

 

« Ceux qui ne sont pas conduits par là trouvent étrange » cette conduite de Dieu sur les filles de la Visitation, et de là viennent des difficultés fréquentes avec telles ou telles personnes du dehors, d'ailleurs bien intentionnées, mais qui « sont pour l'ordinaire très contraires » à cet attrait (4). Forte de l'autorité de saint François de Sales, forte de son expérience personnelle et jugeant l'arbre par ses fruits

exquis d'abnégation et de sainteté, la fondatrice de la Visitation répète indéfiniment la même chose : « Dieu nous

 

(1) Ib., I, p. 341.

(2) Oeuvres..., I, pp. 5o4, 505.

(3) Ib., IV, p. 513.

(4) Ib., III, p. 537.

 

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veut ainsi ». Finissons par un dernier texte plus décisif encore que les autres et plus solennel.

 

Je dis (dans les Réponses), écrit-elle, que j'ai reconnu que l'attrait presque universel des filles de la Visitation est d'une très simple présence de Dieu, par un entier abandonnement d'elles-mêmes en la sainte Providence. Je pensais ne pas mettre le mot presque, car vraiment j'ai reconnu que toutes celles qui s'appliquent dès le commencement à l'oraison comme il faut, et qui font leur devoir pour se mortifier et s'exercer aux vertus, aboutissent là. Plusieurs y sont attirées d'abord et il semble que Dieu se sert de cette seule conduite pour nous faire arriver à notre fin et à la parfaite union de nos âmes avec lui. Enfin je tiens que cette manière d'oraison est essentielle à notre petite congrégation, ce qui est un grand don de Dieu, qui requiert une reconnaissance infinie (1).

 

Il est trois fois évident que si la sainte voulait parler de la prière commune à tous les chrétiens, elle n'emploierait pas un pareil langage. Laissons-la donc, et ses filles, et saint François de Sales avec elles, dans le mystère qui les dérobe à nos yeux profanes. Qu'il nous suffise de savoir que l'évêque de Genève, en fondant la Visitation, s'était proposé, comme fin essentielle, de donner à Dieu des « filles d'oraison », des mystiques et qu'il a réussi au delà de ses premières espérances.

 

V. Bien que trop peu lu de nos jours, le Traité de l’Amour de Dieu n'en reste pas moins l'un des plus beaux livres de philosophie religieuse que le XVIIe siècle nous ait laissés, le plus beau peut-être (2). Mais nous n'avons

 

(1) Oeuvres..., II, p. 337. Elle dit ailleurs : a La grande méthode de l'oraison, c'est qu'il n'y en a point... Si allant à l'oraison on pouvait se rendre une pure capacité pour recevoir l'esprit de Dieu, cela suffirait pour toute méthode ; l'oraison se doit faire par grâce et non par artifice » , ib., p. 26o.

(2) On peut lire à ce sujet les articles du R. P. Desjardins : Saint François de Sales docteur de l'Eglise (Etudes, 1877) et surtout l'introduction de Dom Mackey (Oeuvres de saint François de Sales, IV, p. I-XCIII), travail tout à fait remarquable malgré quelques erreurs de fait sur la con. troverse du quiétisme ; cf. aussi l'analyse capricieuse et fort intéressante de M. Strowski. (Saint François de Sales : introduction à l'histoire du sentiment religieux. Paris, 1898, pp. 293-347.

 

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pas à l'examiner ici de ce point de vue et il doit nous suffire de mettre en lumière la signification historique de ce chef-d'oeuvre. Ce fut bien en effet une démarche dont on ne saurait exagérer l'importance que l'adhésion publique, éclatante, donnée par le théologien et le directeur le plus sage, le plus autorisé de l'époque, au grand mouvement mystique qui se dessinait de tant de côtés et qui ne laissait pas d'inquiéter quelques bons esprits. Nous avons vu tantôt l'auteur de la Philothée presque tenté de disputer ses filles spirituelles à l'influence du Carmel ; et le voici maintenant qui publie un livre dans lequel il suit pas à pas, l'exemple et l'enseignement de sainte Thérèse. Avant 161o, pressé lui-même par la grâce de s'élever, en même temps que Mme de Chantal, au-dessus de la prière commune, il hésite, il n'ose pas démarcher du grand chemin », il voudrait s'en tenir au train des saints devanciers et des simples ». En 1616, après les expériences que nous avons racontées, il découvre hardiment « le secret du Roi », et cela dans un livre que liront certainement la plupart des innombrables lecteurs de  Vie dévote.  Il dit bien, au sujet de quelques chapitres moins accessibles : « ce traité est difficile, surtouf à qui n'est pas homme de grande oraison », mais il dit aussi, et certes sans se flatter que « ès endroits les plus malaisés de ces discours » règne « une bonne et aimable clarté ». Il a peur que « cette petite besogne ne réussisse pas si heureusement que l'autre précédente, pour être un peu plus nerveuse et forte », mais il a fait des prodiges pour mettre son livre à la portée de tous. « J'ai tâché de l'adoucir et fuir les traits difficiles. » Aussi le voyons-nous, conclut Dom Mackey, recommander la lecture du Traité de l’Amour de Dieu, aux gens du monde, aux hommes de Cour (1) ». « Ce qu'il avait fait pour la dévotion, il le fait pour la vie mystique :

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, IV, p. XXXV.

 

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il la montre aimable, simple, désirable, facile même (1). »

« C'est une erreur, dirait-il, ains une hérésie, de vouloir bannir la haute oraison de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la Cour du prince, du ménage des gens mariés. »

J'ai peur qu'on ne réalise pas assez l'originalité, la hardiesse d'une semblable entreprise. Les spirituels de l'école salésienne et des écoles voisines, les jésuites par exemple, éprouvent communément une sorte de répugnance à traiter des choses mystiques. Ils affectent volontiers de les ignorer. Ils craignent, et non sans raison, que certaines âmes, séduites par la perspective d'une vie suréminente, s'exaltent à la poursuite d'un idéal chimérique et prennent en dégoût l'humble pratique du devoir chrétien. Écoutez par exemple un des grands amis de François de Sales et de Jeanne de Chantal, Dom Sans de Sainte-Catherine, général des feuillants. « Le royaume de Dieu..., écrit-il et dans un livre qui s'adresse à des religieux, ne consiste pas: en paroles et hautes connaissances de science acquise, mais eu esprit de vertu, de vérité et de vie... Aussi n'y ai-je fait entrer (dans mon livre) les suréminences de la vie contemplative, d'autant que cette vie, jaçait que bonne, est bien périlleuse si elle n'est assise sur la mortification et acquisition des vertus. » « Lisez plutôt, dit-il plus loin, Thomas de Kempis..., les épîtres de saint Jérôme, saint Jean Climaque, Cassian, Pinelli, et autres tels livres qui humilient et rentrent l'esprit en soi, que Harphius, Rusbrochius, Taulère et autres semblables,

 

(1) J'allais presque dire « naturelle » en un sens que Dom Mackey a très bien défini : « Saint François de Sales, dit-il, place le coeur humain en présence du Bien infini vers lequel l'attirent à la fois et la puissance ,de la grâce et une convenance naturelle que le péché d'origine n'a pas totalement détruite. Et pour éclairer son sujet, il nous montre dans les effets des passions humaines le corrélatif de ces ardeurs de ces « blessures », de ces liquéfactions « qui sont les manifestations extraordinaires de l'amour divin. Il n'est pas jusqu'au « suprême affect de l'amour affectif,... la mort des amans « qui n'ait été quelquefois produit par les transports insensés de l'amour profane ». Mackey, op cit., p. XLIX. On ne dira jamais assez à quel point la pensée de François de Sales est réfractaire au jansénisme.

 

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quoique excellents contemplatifs (1). » Sainte Chantal elle-même ne pense pas autrement.

 

Je crois bien, dah ! écrivait-elle à une visitandine, que vous ne savez que répondre à ces filles qui demandent la différence qu'il y a entre union et contemplation. O ! vrai Dieu, et comment est-ce que ma soeur la Supérieure leur souffre cela, et vous en son absence ! Bon Jésus, où est l'humilité. Il faut donc leur retrancher cela, et leur donner les livres et entretiens qui traitent de la pratique des vertus et leur dire qu'il faut se mettre à faire et puis elles parleront de ces choses si relevées... Quand elles seront anges, elles parleront angéliquement (2).

 

Rien de plus foncièrement salésien qu'une pareille attitude, et cependant ce Traité de l'Amour de Dieu qui doit pénétrer dans tous les couvents, que François de Sales recommande même aux gens du monde, loin de se borner à de simples considérations sur « la pratique des vertus », parle «angéliquement» de choses très « relevées » et nous présente des chapitres entiers sur les opérations surnaturelles de l'ordre le plus sublime (3).

Hardiesse donc, nouveauté grande, cela ne souffre aucun doute, mais hardiesse voulue, dosée, réglée par le plus sage des directeurs et par un écrivain dont la plume est merveilleusement sûre. C'est par là surtout que le Traité me paraît un vrai miracle. On n'y trouve pas une ligne qui risque d'encourager l'illuminisme, de faire oublier la nécessité de « la mortification et acquisition des vertus ». Le sublime en est si continu et si paisible, les termes, choisis avec une dextérité si consommée, la progression vers les sommets, si insensible, en un mot la méthode d'initiation, si prudente que de bons esprits ont pu s'y tromper et ne voir dans cet ouvrage de haute mystique

 

(1) Oeuvres spirituelles du R. P. D. Sans de Sainte Catherine. Paris, 165o, préface et p. 497. Il est à remarquer qu'après François de Sales, Dom Sans est l'auteur préféré de sainte Chantal.

(2) Oeuvres ..., I, p. 136.

(3) Cf. Dom Mackey, op. cit., pp. LIII-LV.

 

 

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qu'une humble suite, qu'un second volume de l'Introduction à la vie dévote. François de Sales, écrit un docte jésuite, « ne fut pas mystique à la manière des Bernard, des Bonaventure, surtout des Thérèse et des Jean de la Croix. Il semait de fleurs les rudes sentiers de la dévotion, mais sans quitter les voies battues. Sa place propre... est donc entre saint Alphonse, le moraliste, et saint Bernard, ou le séraphique Bonaventure, ces princes de la vie mystique. Son domaine à lui, celui sur lequel il tient le sceptre, c'est l'ascétisme proprement dit »). Étrange façon, en vérité, de commenter le décret de Pie IX qui plaça François de Sales au rang des docteurs de l'Église : in mystica theologia mirabilis Salesii doctrina refulget. Mais combien cette erreur qui nous fait sourire aujourd'hui, n'est-elle pas significative ! Même quand il aborde la haute contemplation, François de Sales semble s'écarter à peine des « voies battues ». Il évite ces mots extraordinaires que tant de spirituels affectionnent et sur lesquels les débutants s'hypnotisent. Pour les termes consacrés qu'il croit devoir retenir, il leur enlève cet air de mystère qui amuse la curiosité de certains et qui nourrit la vanité de beaucoup d'autres. Nulle obscurité, nulle complication inutile : il ne raffine pas sur les nuances qui distinguent les états mystiques. Les contemplatifs trouvent chez lui toutes les lumières dont ils ont besoin ; à ceux qui ne sont pas appelés à quitter la route commune, il ne donne jamais le vertige. Enfin et surtout, il « place l'exercice de l'humilité et des solides vertus bien au-dessus des «unions déifiques » et de « la vie suréminente »... Décrivant les opérations les plus sublimes de la grâce, (il) rappelle constamment qu'elles ne sont ni la preuve irrécusable, ni la récompense nécessaire de la sainteté. Pour lui, comme pour sainte Thérèse et tous les vrais mystiques, la charité et la pratique de toutes les vertus morales qui

 

 

(1) R. P. Desjardins, Saint François de Sales, docteur de l'Église. Études, 1877, 3 avril.

 

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en dérivent sont préférables à la contemplation». « Toute la doctrine de notre bienheureux Père, dit quelque part sainte Chantal, tendait au parfait dénuement de soi-même (2). » Cela est vrai du Traité de l’Amour de Dieu comme de tout ce qu'il a écrit. Mais qu'on y prenne garde, le rayon, le charme mystique pénètrent les pages les plus crucifiantes du livre. Où s'arrête la partie proprement ascétique, où commence le mysticisme proprement dit, avec lui, on ne sait jamais. Ces éléments, ailleurs si tranchés, semblent être confondus et se confondent en effet chez François de Sales. Son livre a toute la séduction des ouvrages contemplatifs, il n'en présente pas les dangers. Aussi, et c'est là que j'en voulais venir, aussi voyons-nous que les directeurs les moins suspects de donner dans l'illusion, que les Ordres les plus vigilants ont adopté, sans la moindre hésitation, ce livre mystique. « Ils le jugèrent utile à toutes les âmes pieuses, écrit encore Dom Mackey, et à celles qui tendaient à le devenir. Saint Vincent de Paul le qualifie d'oeuvre « immortelle et très noble » et le met à l'usage de sa Congrégation de la Mission, non seulement pour servir « d'échelle aux aspirants à la perfection », mais encore de « remède universel pour les débiles et d'aiguillon pour les indolents ». Dans une lettre à une religieuse carmélite, sainte Jeanne-Françoise affirme que ce Traité résout toutes les difficultés de la vie spirituelle. Ailleurs elle ajoute : « Les âmes humbles... y trouvent tout ce qu'elles sauraient désirer pour leur solide conduite en la parfaite union avec Dieu ». Le témoignage du célèbre Pierre Berger, chanoine de Notre-Dame de Paris, est encore plus explicite : « Dieu a fait (au Bienheureux) la grâce d'exprimer les secrets les plus profonds et les plus mystérieux de l'amour sacré, avec tant de clarté et de facilité que ce qui jusqu'à lui avait été estimé impénétrable

 

(1) Dom Mackey, op. cit., p. L, LI.

(2) Oeuvres ..., I, p. 352.

 

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au commun des hommes, se trouve aujourd'hui compris et pratiqué avec beaucoup de suavité par un bon nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe, qui ne sont pas versées en l'étude des lettres ni de la philosophie (1). »

Il y a mieux encore et plus important. Les jésuites eux-mêmes, ordinairement sévères à toute spiritualité qui s'aventure à l'écart des « voies battues », ont accueilli chaleureusement ce livre mystique, leur Compagnie s'étant, en quelque sorte, reconnue, dans l'oeuvre de son ancien élève. Qui ne pressent les conséquences qu'aura cette adoption sur ales événements qui vont suivre ! Avec les oratoriens et lies capucins, les jésuites ont, à cette heure, la haute main sur la direction; ils confessent dans une foule de villes, ils prêchent, ils écrivent ; peu de couvents qui leur soient fermés ; visions, révélations, états extraordinaires, on fait appel à leur discernement dans les cas plus difficiles qui se présentent. Bref, de ce mouvement dont les destinées nous intéressent, ils seront, en partie, les juges : ils pourront beaucoup, soit pour le gêner, soit pour le répandre. Ralliés à François de Sales et pénétrés de son esprit, bien loin d'entraver cette renaissance, ils la seconderont au contraire, comme nous le montrerons, s'il plaît à Dieu, dans le volume suivant.

C'est qu'aussi bien, évêques, prêtres séculiers, oratoriens, capucins, jésuites et les autres, une seule et môme force les subjugue, un même courant les entraîne. Vers 1604, on aurait bien étonné François de Sales si on lui avait prédit qu'un jour viendrait où il publierait un traité sur les oraisons sublimes. Il avait bien dès lors « projeté d'écrire de l'Amour sacré », mais, comme il l'avoue lui-même « ce projet n'était point comparable à ce que » la Providence lui « a fait écrire » (2). Il rêvait d'une seconde Philothée, il nous donnera le Théotime, cédant ainsi lui-

 

(1) Dom Mackey, op. cit., p. XXXVI.

(2) Oeuvres, IV, pp. X, XI.

 

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même, et non sans de longues résistances, à la grande vague mystique qui entraînait alors l'élite du catholicisme français. Que parlons-nous de livres écrits de main d'homme? Dans son traité, François de Sales ne nous propose pas ses raisonnements, ses théories propres, il se contente de rendre témoignage à ce qu'il a vu, éprouvé, et comme touché, de l'oeuvre de Dieu. Il décrit, il raconte plus qu'il ne disserte. Il livre son histoire intime, celle de sainte Chantal et des premières visitandines. « Le livre de l'Amour de Dieu, écrivait-il un jour à la sainte, est fait particulièrement pour vous. (1)» « Pour vous » n'est pas assez. D'après vous, en vous écoutant, en vous regardant, en me haussant peu à peu à la vie dont je vous voyais vivre, voilà ce qu'il aurait dû dire et ce qu'il a dit, du reste, à mainte reprise. En janvier 1614, lui annonçant une visite prochaine au sujet du livre qui était sur le métier, « demain, écrivait-il, j'ai à conférer avec elle (votre âme) de choses qui sont pour son amour divin et assurer la partie » (2). Une autre fois, toujours à propos du livre qui était devenu leur plus cher souci à tous les deux, et lui résumant un des plus beaux chapitres :

 

Je travaille, lui disait-il, à votre livre neuvième de l'amour de Dieu, et aujourd'hui, priant devant mon crucifix, Dieu m'a fait voir votre âme et votre état par la comparaison d'un excellent musicien (3)...

 

Et Madame de Chantal, de son côté, guidant un des premiers biographes de François de Sales :

 

Si votre révérence, lui disait-elle, veut voir clairement l'état de cette très sainte âme... qu'elle lise les trois ou quatre derniers chapitres du neuvième livre de l'amour divin (4).

 

(1)          Oeuvres de sainte Chantal, I, pp. 44, 45.          

(2)          Oeuvres de saint François de Sales, XVI, p. 144.

(3)          Ib., XVI, pp. 128, 129.

(4)          Oeuvres de sainte Chantal, II, p. 25o.

 

 

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Ainsi pour les autres visitandines de cet age d'or, « les Mères Favre, de Bréchard, de Châtel, de Blonay, et de la Roche. Toutes rendaient fidèlement compte à leur saint directeur des faveurs dont elles étaient comblées, et servaient ainsi de témoignage aux phénomènes mystiques décrits dans son admirable Traité. La vie de la Mère Anne-Marie Rosset surtout était une suite ininterrompue d'opérations surnaturelles de l'ordre le plus élevé. Parlant de cette religieuse, Bossuet ne craint pas d'appeler son état intérieur une participation anticipée à l'état des bienheureux; la Mère de Chaugy écrivait d'elle : « Nous savons que notre saint fondateur l'a eue en vue en la composition de plusieurs chapitres de son sixième, septième et huitième livre de l'Amour de Dieu (1) ».

Ce qui vient d'être dit de François de Sales, n'est pas moins vrai des autres directeurs, des écrivains spirituels, des hagiographes, dont nous avons parlé ou que nous avons cités dans le présent volume. Tous ils se rendent à l'évidence, ils constatent le progrès constant d'une entreprise divine, de l'invasion mystique que nous nous étions proposé de raconter. Le Traité de l’Amour de Dieu met le sceau à tant de témoignages, il résume, il achève magnifiquement la première période de cette histoire.

 

(1) Dom Mackey, op. cit., p. LV.

 

 

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