SERMON XIX
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SERMON XIX. Au centre de la charité il a étendu des tapis à cause des filles de Jérusalem. (Cant. III, 10.)

 

1. Voulez-vous entendre dire quelque chose de nouveau? Pour moi, je n'ai rien de nouveau à vous dire, sinon que l'amour vous renouvelle. Je vous adresse ce commandement nouveau : rien ne vous est plus connu, rien ne vous est plus nouveau. En cette affaire vous n'êtes ni ignorantes ni inexpérimentées. C'est là votre propre office. C'est à cause de vous, qu'on dit que les litières de Salomon sont étendues au milieu de la charité. « Il les a étendues au fort de sa charité pour les filles de Jérusalem. » Cette parole vous a attribué l'usage de l'amour par une sorte de privilège. Filles de Jérusalem, désirez des dons plus excellents, et avant toutes choses, soupirez après la charité. Que l'amour domine sur toute grâce : dans la description de cette chaise à repos, la charité est employée comme ornement et dernière décoration. On y discerne plusieurs grâces, mais toutes ces grâces sont surmontées par la charité qui en est le comble. La charité est le faite, elle est le fondement. « Enracinés et fondés sur la charité, » dit l'apôtre (Eph. III. 27). Elle est au haut, elle est au fond, elle est au centre ; elle commence, elle achève elle a des communications avec les autres grâces : voilà pourquoi on la place au milieu comme une espèce d'ornement commun et le couronnement de tout l'ouvrage. La couleur de la pourpre, l'éclat de l'or seraient trop ternes, si la charité ne leur donnait de l'éclat. Combien grande est donc sa grâce, puisqu'elle embellit même l'or de la contemplation ? Elle qui tient le milieu, elle est comme la moëlle des autres grâces. Il n'est aucune vertu qui soit aussi intime, aucune qui pénètre et inonde si profondément les âmes, qui remplisse si parfaitement jusqu'aux plus secrètes cavités du coeur. La moëlle des âmes, en est comme imbibée, et elle influe sur elles par des passages cachés. « Au milieu de la charité. » Elle est bien mitoyenne, cette vertu qui se trouve aussi dans l'intimé de l'âme. La plénitude de la foi, c'est la charité. Aussi la loi est anéantie, si elle est privée de la charité. La charité est une sorte de veine vitale de la loi et des autres vertus. Les autres se concentrent comme sur un point: celle-ci est commune à tous les degrés. Que vous soyez ravi en esprit, que vous soyez à l'état ordinaire : toujours et partout, la pratique de cette vertu est nécessaire et délicieuse. Les devoirs qu'imposent les autres grâces ne sont pas toujours les mêmes, ils sont variés et soumis à des mouvements alternatifs : les droits de la charité subsistent toujours les mêmes, toujours invariables. Que nous soyons transportés en esprit, que nous restions à l'état ordinaire, la charité de Jésus-Christ nous presse toujours. Vers quoi vous pousse-t-elle? vers elle-même. Les autres ont d'autres offices à remplir, le vôtre, c'est d'aimer. L'amour est un provocateur infatigable, il exerce sur les âmes qui l'éprouvent, une douce tyrannie. L'amour s'excite lui-même à des progrès toujours plus considérables.

2. Filles de Jérusalem, enviez des grâces meilleures, désirez surtout d'aimer. Que cette soif vous presse toujours davantage. Que ce ..commandement vous soit toujours nouveau. Et il est toujours, nouveau, à moins que l'affection de votre doux Jésus n'ait vieilli dans votre coeur. Plaise au ciel qu'il soit toujours nouveau en vous, et que le cours du temps ne diminue en rien sa grâce en votre coeur. Oui, votre Jésus est toujours nouveau en vous, sans cesse récent, il n'est jamais un Dieu étranger, vraiment récent, après lequel vous soupirez sans relâche, d'un amour inquiet. Vous n'avez qu'un désir, qu'il vous plaise à chaque instant davantage. Combien plaît-il, celui qui ne peut plaire assez? Vous ne pouvez jamais lui plaire davantage que lorsqu'il vous plaît lui-même. Il veut votre âme, il ne cherche pas autre chose. Elle seule lui suffit, si elle lui est toute donnée. C'est assez, vu ce que vous pouvez; c'est peu, vu ce qu'il mérite. Si vous vous comparez à vous même, vous mesurant vous-même à vous même, cela suffit; mais si vous tirez de votre fond, il ne vous restera rien plus. Mais si vous vous mesurez à lui, si vous vous placez en face de lui comme dans une balance, pouvez-vous tenir un seul instant en sa présence? Si l'amour se retient et se restreint eu deçà de vos forces, il est injuste; que s'il étend autant qu'il vous est possible, il est exigu. Quoi donc? Faudra-t-il vous efforcer inutilement de faire au-delà de ce qui est en votre pouvoir? Pourquoi pas? L'amour ne se guérit pas par l'impuissance Jamais il ne trouve assez de travail, là du moins où il ne tiédit pas. Comment sera-t-il avare de son bien, celui qui est fidèle à garder celui d'autrui? Comment sera-t-il large dans ses emplois, celui qui est resserré en lui-même? il n'est rien que l'amour dépense avec plus de plaisir que lui-même, il ne peut rien donner de plus. Quelle plus grande abondance, en effet, que celle dans laquelle rien n'est excepté? L'amour bouillonne, il ne se contient pas lui-même, il déborde, il cherche l'immensité parce qu'il ne sait pas donner de borne à ses sentiments. C'est une huile qui ne sait s'arrêter que lorsque le vase lui manque, et même alors il ne sait être retenu. Il est semblable au vin nouveau, dans la ferveur de ses premiers jours et dans le feu de l'âge ; il monte, il déborde, ne pouvant être contenu, toujours il s'enflamme et fermente par de nouvelles ardeurs. L'amour ne prétexte pas l'infirmité, mais plutôt il l'accuse. Rien ne lui suffit, rien n'est au-dessous de lui. Il ne peut se rassasier de lui-même, et pourtant, sans lui, rien ne peut le nourrir: il est à lui-même sa douce et suffisante nourriture. L'amour ne veut rien davantage qu'aimer. Que donnera l'homme en échange de l'amour? Que donnera-t-il? ou que recevra-t-il? On ne donne rien, ou n'éprouve rien de plus doux que l'amour. L'amour désire, il use, il jouit, il souffre avec douceur. Oh! oui, l'amour est doux, il n'y a que lui de doux, il est tout douceur; mais il n'est pas d'amour comparé à l'amour de Jésus-Christ. Car la beauté de ce divin maître est au-dessus de toute beauté. « J'ai aimé la sagesse, » dit l'Ecriture, «plus que toute beauté. » (Sap. VII, 10.) Comment ne serait-il pas beau, celui qui est la candeur de la lumière éternelle? « Jonathas, mon frère, que vous êtes aimable, que vous êtes beau ! » (II Reg. I, 26.) Je voulais dire Jésus, mais entraîné par l'habitude, j'ai proféré le nom de Jonathas : c'est néanmoins une erreur agréable qui exprime la grâce et la beauté. L'erreur est dans le mot, mais au fond, le sens propre de ce mot a été conservé. Jonathas est le don de la colombe, il signifie celui qui est rempli de la grâce spirituelle, l'enfant qui nous a été donné : que je dise Jonathas, que je dise Jésus, c'est Jésus que j'entends. Que vous êtes aimable, Jonathas mon frère, que vous êtes ravissant! Croyez-vous qu'il y a présomption à lui donner le titre de frère? Ce mot ne sent pas la témérité, il montre la charité. Il y aurait audace à s'en servir, s'il ne m'en avait donné lui-même l'autorisation. C'est lui-même qui a pris l'extérieur et nous a montré, en acte, l'affection de cette parenté fraternelle, et selon la doctrine de l'apôtre : il n'éprouve pas de confusion à nous appeler, frères. (Heb. II, 11.) S'il n'en a pas de honte, pourquoi vous, ne diriez-vous pas avec confiance : Jonathas mon frère? Ou si vous voulez employer un terme encore plus intime; Jésus, mon frère, vous êtes aimable et beau à l'excès : plus aimable que l'amour des femmes. Saintes femmes, vos désirs s'enflamment pour Jésus-Christ avec une vive ardeur et une sainte inquiétude : mais il est bien plus aimable encore que vous ne l'aimez.

3. Désirez donc des grâces meilleures, excitez-vous surtout à aimer. Le sage énumère les bois du Liban, les colonnes d'argent, le reposoir d'or, le degré de pourpre, comblant tout cela en dernier lieu par la charité. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi? « Je vous montre, » dit saint Paul, « une voie encore plus excellente.» (I Cor. XII, 30). Certes, les colonnes d'argent sont bonnes, la grâce de la parole sainte est grande assurément. « Mais quand même je parlerais les langues des anges et des hommes, si je n'ai point la charité, je suis comme une cymbale retentissante, » (I Cor. XIII, 1.) donnant le son creux de la voix, dépourvu du sentiment de la charité. La gloire du reposoir d'or est considérable, il vous exprime les secrets intimes des mystères. Mais quoi! « Quand je connaîtrais tous les mystères, quand j'aurais toute la science, sans avoir la charité, je ne suis rien. » Vous gravirez les degrés empourprés, vous vous réjouirez de porter les marques de la passion de Jésus-Christ? « Mais si je livrais mon corps aux flammes, sans avoir la charité, rien ne me profiterait, » dit l'apôtre. « La charité ne s'enfle pas, elle n'est pas ambitieuse, elle ne cherche pas ses intérêts : » elle se réjouit dans le milieu et elle met ses biens à la portée de tous. Il a placé au milieu de la charité. « Elle ne s'enfle pas, » dit-il, « elle n'est pas ambitieuse. » Le bien de la charité n'est pas privé : ou si elle a, elle aime; ou si elle n'a pas, elle désire. Elle ne veut pas l'emporter sur les autres, le bien même elle ne veut pas le posséder plus que les autres. Plusieurs connaissent la médiocrité,de leurs mérites. Aussi n'ayant aucune grande idée d'eux-mêmes, ils ne sont pas enflés, mais peut-être, ils ont de l’ambition. Ils n'ont pas de quoi s'exalter, mais ils désirent, avec exaltation, de posséder. Ils aiment leur propre excellence, puisqu'ils désirent avec exaltation de posséder. Ils aiment leur propre excellence, puisqu'ils désirent qu'elle existe, ou sont contrariés si elle ne peut exister. Pour la charité, elle ne chemine pas avec l'envie qui est contristée, elle ne cherche pas son bien propre, et comment pourra-t-elle prendre ce qui appartient à autrui?

4. Pourquoi, dévoré d'envie, voulez-vous corrompre le bien des autres? Ajoutez-vous à vos possessions ce que vous arracherez à vos frères? Il en sera peut-être ainsi, mais si vous enlevez de l'argent, de ne crains pas que ce péché de la rapine se commette dans les cloîtres; il est une autre sorte de vol moins grossière, le vol qui se commet par la jalousie. Quoi donc ? Vous ne croyez pas voler, si, sans toucher à l'argent, vous enlevez la réputation? Vous ne désirez pas les biens, et vous déchirez la renommée. Quel profit vous procure la dépression des autres? Si vous rongez le bien d'autrui, quel accroissement en ressentez-vous? C'est peut-être l'éclat de la vérité, de la vertu de vos frères qui brise dans votre bouche les dents que vous avez préparées pour la déchirer. Vous osez la ronger mais vous ne pouvez la louer. Dès lors vous ne volez plus, par vos paroles, la bien du prochain, mais est-ce à dire pour cela que vous ne le ravissez pas ? N'y a-t-il pas vol, quand vous privez une vertu éclatante du témoignage qui lui est dû, quand, ne corrompant point par, mensonge la gloire d'autrui, vous la supprimez, pour ainsi dire, par le silence? Voulez-vous apprendre que la rapine existe même dans l'estime seule? « Il n'a pas estimé commettre une rapine d'être l'égal de Dieu. » (Phil. II, 6.) Dans l'âme jalouse ne peut entrer une juste estime des biens d'autrui. L'envie De veut pas comprendre qu'un autre agisse comme il faut; et si elle n'ose pas le faire ouvertement, en secret, elle dissimule ou atténue les mérites du prochain. D'où vient ce mal, sinon de ce qu'en pensant toujours à sa propre excellence, la jalousie laisse dans l'ombre celle de ses frères? «Mais la charité ne pense pas le mal, elle ne se réjouit pas de l'iniquité. » (I Cor. XIII, 5), et pour tenir ce langage, de l'inégalité, « mais elle conjouit avec la vérité. » Elle ne pense pas à son bien propre; elle se réjouit dans une sorte de milieu commun : ne cherchant pas e qui est à elle, mais ce qui est à Jésus-Christ. C'est la gloire de ce divin maître qu'elle aime ou qu'elle désire en toutes choses. (II Tim. II, 10.) Jésus-Christ est commun à tous, car il est médiateur. A lui n'appartient pas ce qui n'est pas mitoyen, ce qui se resserre et fait partie. Pourquoi, par votre jalousie, voulez-vous mettre Jésus-Christ dans un coin seulement? Vous désirez que la grâce du Saint Esprit soit avare en exigeant que ses bienfaits se bornent à vous? Laissez l'esprit du Seigneur croître et déborder, et se répandre sur toute chair et remplir toute la terre. N'essayez d'emprisonner dans les étroites limites de votre coeur, cette bonté qui aime tous les hommes. Dieu :est riche envers tous, et vous essayez de diminuer l'abondance de ses grâces, et de réduire son immensité à un point imperceptible? Jésus dédaigne les étroitesses avares d'un coeur jaloux. (Rom. X, 12.) Sa bonté ne peut-être retenue par votre jalousie. Elle coule : son huile se répand non-seulement en vous, mais aussi en tous les vases qui sont alentour. Faites que ces biens voisins soient à vous par une heureuse réciprocité. Ils seront vôtres si vous vous réjouissez du bien de tous; si vous ne le faites, votre âme se vide de l'huile de la grâce; et Jésus-Christ médiateur n'en pénètre pas moins les coeurs de vos frères, il veut que ce qui est à lui soit commun à tous. « C'est à ce signe que tout le monde connaîtra si vous ôtes mes disciples, si vous avez de l'affection les uns pour les autres. » (Joan. XIII, 35.)

5. Vous voyez comment la charité est l'insigne spécial des disciples de Jésus-Christ et la marque particulière qui fait reconnaître sa doctrine. C'est pour cela, qu'en ce livre, on la met à la dernière place comme l’ornement de toutes les autres grâces. « Il a disposé, élit-il, au milieu de la charité. » O qu'elle est douce la entiche dé la charité ! La charité envers le prochain n'éprouve pas de jalousie, et la charité envers Jésus-Christ ne connaît pas de crainte. Rien en elle ne sent la frayeur du châtiment. La crainte a la peine en perspective : voilà pourquoi en la charité il ne se trouve pas de crainte, mais la charité parfaite met la crainte dehors. (I Joan. IV, 18.) Car enfin que redoutera la charité ? ses anciennes fautes? Mais la charité couvre la multitude des péchés (I Petr., IV 8.) L'infirmité de sa propre conscience lui fera trembler de tomber? mais l'amour est fort comme la mort (Cant. VIII, 6.) Il bannit l'une et l'autre peur, mais la charité parfaite ne balancera point de supporter pour Jésus-Christ, les peines du temps. Et quand même ces peines dureraient sans fin, la charité parfaite ne s'en fatiguerait point, et ne s'évanouirait jamais. Il lui est impossible de ne pas se délecter toujours de la connaissance qu'elle a obtenue, une fois, d'une douceur si infinie. Elle n'aime pas dans la crainte de périr : mais elle aime mieux subir une mort éternelle, que d'être privée de la jouissance de l'amour éternel. Quand l'homme donnerait toute sa fortune pour la charité, il la méprisera comme rien. (Cant. VIII, 7.) C'est vraiment une couche agréable, en laquelle, au milieu des attaques, on repose aussi délicieusement que saintement. Donnez-moi, ô bon Jésus. de me souvenir de vous sur cette couche, et d'y méditer dès le matin sur vous. Bien doux souvenir qui attire l'amour: agréable méditation qu'inspire la charité! Il n'est rien que l'on puisse considérer de Jésus-Christ sans douceur et sans agrément. L'amour du prochain, amène avec lui la compassion et un sentiment moins suave, qui fait partager les gémissements de ceux qui pleurent. En Jésus-Christ, où trouverez-vous matière à compassion ? Encore qu'il ait été crucifié dans l’infirmité de la chair, il vit à présent par la vertu de Dieu. Il vous offre, de toutes parts, matière, non à compatir, mais à vous réjouir avec lui. Il est tout désirable, tout en lui, excite une sainte concupiscence, et il est comme tout enveloppé de charité. Que verrez-vous en effet en lui, qui ne nous montre pas sa charité et ne réclame pas la nôtre? Pour nous,

il est tout charme d'amour, tout provocation à charité. Il n'a laissé place en lui à aucune affection mesquine. Il veut être entièrement aimé, lui qui le mérite si bien. O vierge, ne regardez pas les tourments, vous à qui sont préparées en votre époux, tant de jouissances. La crainte n'a rien à faire, là où brillent tant de marques d'amour. La charité dédaigne la société de la crainte : elle ne sait pas être forcée, elle ne sait pas être modérée.

6. La charité parfaite chasse donc la crainte (1. Joan. IV, 18.) comme inutile et superflue, elle n'exclut point cette crainte qui est chaste aux siècles des siècles. Il est en effet une crainte que la charité met dehors, et une crainte qu'introduisent la vérité et la charité : la première est précautionnée; la seconde est chaste, mais elle ne dure pas aux. siècles des siècles ; la troisième est chaste et durable. La première redoute le châtiment, la seconde la faute, la troisième n'est en son entier qu'une sorte de révérence sans gêne comme sans frayeur. La première a peur de la faute, mais à cause des peines qu'elle attire : la seconde la redoute parce qu'elle est faute. C'est une sorte d'injure pour la justice, si elle vient en grâce à cause de la crainte qu'inspire le châtiment du mal. Elle a assez de mérite par elle-même pour exciter le zèle des hommes et provoquer leur amour. C'est donc cette crainte qu'exclut la charité parfaite. Comment est-elle parfaite cette charité, qui a besoin de l'aiguillon de la crainte pour embrasser et cultiver la justice? La dilection complète possède entièrement l'âme, elle veut qu'on attribue, à elle seule, tous les devoirs de la justice. La crainte est froide, ses pas sont lourds, il lui suffit d'échapper au châtiment. L'amour ne connaît pas le dégoût, il est fervent, il va toujours en avant plus resserrée, la crainte ne subit que par nécessité l'accomplissement de la justice. L'amour parfait doit à la justice seule tout ce qu'il fait, il ne laisse, en ses actes, aucun droit à la crainte. Pourquoi en serait-il autrement? Est-ce que la justice ne procure pas assez de mérite en elle-même pour toute bonne oeuvre ? Jésus-Christ est devenu notre justice. Quoi donc ? Jésus-Christ n'aurait pas assez de qualités pour plaire? Il a donc besoin, pour y réussir, d'un secours étranger. Si ce n'est pas en vue de ne plaire qu'à lui que nous lui sommes obéissants, comment son amour sera-t-il parfait en nous? Je vous aimerai, ô bon Jésus, je vous aimerai, vous qui êtes ma force, vous que je ne puis aimer gratuitement, et que je ne puis cependant jamais assez chérir. Que vers vous se dirigent entièrement tous mes désirs, qu'aucune autre affection ne vienne les détourner ou les distraire. Mais qu'ils sont peu de chose même alors qu'ils vous sont entièrement consacrés! Comment pourrais-je diminuer, ce qui en sa plénitude, est encore si faible et si petit! Que tout entier, ô mon Dieu, je sois transporté en vous. Tirez-moi vers vous, que je n'aie besoin de l'impulsion d'aucune crainte, mais que la parfaite charité en bannisse l'impression.

7. Quoi donc? les supplices éternels ne sont-ils pas à craindre? Assurément, ils sont à redouter et à éviter. Personne ne prit jamais sa chair en haine (Eph. V, 29.) : mais, plus fort que la crainte, l'amour de Jésus-Christ n'a pas besoin, pour aimer la justice, de l'aiguillon de la frayeur. Cet amour ne redoute rien tant que l'offense, et l'offense pour  l'offense et non l'offense à cause du châtiment qu'elle attire. Et cela, tant que les choses humaines fluctuent dans l'incertitude, et que l'homme n'est pas assuré de mériter toujours, par sa conduite, la louange. Mais lorsque, après cette vie, il aura été introduit dans le sein de la vérité, une pareille peur cessera, faisant place à une troisième crainte, qui elle-même succédera aux autres, et ne fera place à aucune autre, car elle subsiste aux siècles des siècles. La première redoute de subir le châtiment de sa faute; la seconde craint de tomber, vu sa faiblesse; la troisième n'a rien qui puisse l'effrayer. Que craindraient en effet la félicité complète et la charité parfaite ? Cette dernière crainte sort du verger de la charité. Je n'ose pas dire qu'elle est la charité, je n'ose pourtant pas le nier. Que s'efforce-t-il d'être sinon l'amour, le sentiment qui ne connaît pas la crainte? Comment n'est-il pas l'amour, le sentiment qui a presque cessé d'être la crainte? Comment concevoir une crainte ne craignant pas? Je décorerais du nom d'amour cette crainte si assurée , cependant il s'y trouve Dieu qui nous aime, et dans une si haute majesté il ne peut y avoir de place pour la crainte. Mais en nous, comment cette crainte sera-t-elle séparée de la charité? Et en cet endroit, qu'est-ce que craindre, sinon ne se point enfler contre le Seigneur de majesté? Qu'est cette crainte sinon une soumission rendue par son propre désir, une obéissance spontanée, respect volontairement rendu ? Comment est-il une crainte le sentiment qui ne craint pas d'offenser? Il ne peut le faire. Mais encore une fois, comment n'est-il pas une crainte, ce sentiment qui n'ose pas offenser? Il ne paraît donc pas être une crainte, parce qu'il ne redoute ni péril ni péché et il est crainte, car il ne présume jamais de rien avec audace et témérité. Qu'est cette crainte, sinon un humble respect rendu comme un devoir nécessaire, mais sans que cette obligation impose aucune contrainte. La nécessité d'obéir résulte de la condition de créature, mais la nécessité n'est pas connue de la liberté de l'amour. Qu'est cette crainte, sinon l'absence de la témérité et de la négligence, plutôt que l'effet de la contrainte? Vous voyez combien cette crainte est voisine de la charité? Elle se confond presque avec elle, si toutefois elle n'est pas elle. Elle diffère à raison de sa cause, elle est la même par l'affection. Vous cherchez pour quelle cause? vu la condition de créature qui implique l'obéissance au moindre signe d'une majesté si élevée. Cette obéissance est pour vous une juste nécessité, mais la charité ne considère pas ce motif : ce qui la ravit, c'est l'admiration que lui inspire la majesté divine, elle ne regarde pas sa condition infime. Par conséquent, cette raison que la crainte considère, la charité l'ignore, élevée qu'elle est à des vues supérieures.

8. C'est par leurs causes donc que diffèrent la crainte et la charité, et c'est par l'obéissance et le sentiment libre, qui les animent, quelles se ressemblent. La première crainte redoute donc d'être punie; la seconde d'être privée; la troisième n'a peur ni de l'un ni de l’autre. La charité parfaite détruit la première; elle tolère la seconde pour un temps, elle s'identifie avec la troisième. Saisissez celle-ci, ô filles de Jérusalem. Craignez la première, celle que la charité met dehors : « Il a étendu, » dit le texte, « au milieu de la charité. » En disant au milieu, il donne à entendre le tout. Que la charité dispose le milieu de votre coeur, que la charité le revête. Ce vêtement est aussi la robe nuptiale, si on l'exige d'un simple convive, à combien plus forte raison de l'épouse? La charité veut occuper d'avance, et posséder toutes les profondeurs de votre âme. Ne les ouvrez donc pas à une affection basse et étrangère. Sa couche est douce et délicate, elle ne souffre pas d'être contristée même pour un moment par une crainte désagréable. « A cause des filles de Jérusalem, » dit-il. C'est avec raison : il y a en effet une grande paix pour ceux qui aiment votre loi. (Psalm. CXVIII, 165.) Si quelqu'un se glorifie de la grâce qui lui a été accordée, à combien plus forte raison pouvez-vous vous réjouir, vous? Car bien qu'il soit certain que les richesses des dons célestes sont immenses, il est vrai que la charité les dépasse toutes, non seulement elle les dépasse, mais elle les comprend. Elle est douce, elle est riche. Et comme le chante le Psaume, « au milieu des héritages » des vertus. (Psalm. LXVII, 14.) dans la charité et dans la communication des biens spirituels, placée comme au milieu, elle communique avec toutes choses et, comme meilleure, elle met le comble à toutes les vertus. O filles de Jérusalem, soupirez donc après des grâces plus excellentes. Ayez surtout la charité, et ayez-la avec plus d'abondance, consumez-vous dans les flammes de l'amour. Car Jésus notre bien-aimé est tout aimable, lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

 

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