
A QUI S'ADRESSE L'HOMMAGE DE CE LIVRE
I
Nous ne venons pas appeler l'attention sur la prépondérance juive, ce qui n'est plus nécessaire; encore moins la préconiser, ce qui serait un mal, mais nous venons l'expliquer.
On sait vaguement qu'elle est issue de la Révolution française, mais on ignore les circonstances et les péripéties de sa genèse. Ce livre les raconte.
C'est un acte de naissance que nous nous permettons de faire passer sous les yeux de M. Sadi Carnot, Président actuel de la République française, sous les yeux de l'Assemblée nationale récemment sortie des comices de septembre 1889, et sous les yeux de MM. les Membres de ces loyales Assemblées provinciales, qui, d'un bout de la France à l'autre, ont rapproché dans une belle synthèse patriotique les choses anciennes et les choses nouvelles.
L'hommage s'adresse d'abord à M. Sadi Carnot, parce que le père de Monsieur le Président de la République a écrit la vie de celui qui fut le principal agent de l'émancipation juive auprès de la Constituante, du prêtre-député Grégoire (1). Le biographe s'est tenu dans le voisinage de la vérité plutôt que dans la vérité elle-même. Mieux renseigné par ces pages qui sollicitent l'honneur d'être lues, le chef de l'État jugera peut-être opportun de préserver le palais de l'Elysée de l'influence hébraïque que lui a léguée la maison de son père (2).
Nous nommons ensuite, dans notre hommage, l'Assemblée nationale sortie des comices de septembre 1889, parce qu'elle se trouve rappeler, et pour le nom et pour les dates, la première assemblée française à qui incomba le fardeau de s'occuper pour la première fois de la question juive. L'expression ne semblera pas trop forte, quand on aura pris connaissance de cet ouvrage. De 1789 à 1791, l'Assemblée nationale, devenue la Constituante, eut le cauchemar de cette question. Dans l'hypothèse où l'Assemblée nationale de 1889 viendrait à en être saisie de nouveau durant sa législature qui commence (ce qui ne serait nullement impossible), il reste à savoir si elle se résignerait aux hésitations et aux perplexités de sa devancière, et si, en fin de compte, elle capitulerait, comme elle, devant les juifs.
Aurions-nous pu oublier, dans notre hommage, Messieurs les membres des Assemblées provinciales de ce centenaire ? En reprenant, avec une largeur de vues et une précision admirables, toutes les questions contenues dans les cahiers de 1789, ils n'ont délibéré sur la question israélite qu'avec une extrême réserve, uniquement à propos de l'accaparement et de l'agiotage (3). Les documents authentiques leur manquaient pour juger, sur les autres points, l'israélitisme contemporain. Qu'ils veuillent bien nous permettre de leur présenter ces documents: ils pourront leur être utiles, si les rênes du pouvoir reviennent entre leurs mains. Les termes pleins de noblesse et de mesure qu'ils ont employés à l'égard des israélites, dans leur récente et trop courte délibération (4), prouvent qu'ils sauraient combattre et conjurer le péril sémitique en ne lésant pas ces deux choses saintes: les gloires de l'ancien peuple de Dieu, et le mouvement des conversions vers le catholicisme.
II
C'est un acte de naissance, avons-nous dit, que nous plaçons sous des yeux capables de l'apprécier.
L'acte de naissance, en effet, peut se rédiger ainsi qu'il suit :
LA PRÉPONDÉRANCE JUIVE Est née des Droits de l'homme et de la France déchristianisée, dans le local de l'Assemblée nationale: du 14 août 1789 au 27 septembre 1791, durée de cet enfantement laborieux.
Mise au jour, cette prépondérance va grandir. Ses développements seront l'objet d'études subséquentes. Signalons tout de suite l'auxiliaire de sa prodigieuse croissance, par un apologue greffé sur un mot historique:
« La Révolution fera le tour du monde », annonce, un jour, Mirabeau. Tenant parole au tribun qui s'engageait ainsi pour elle, la Révolution se met en marche;
Dés le début de sa gigantesque tournée, elle est abordée par un singulier compagnon: le juif-errant. Ils se regardent et se disent: unissons-nous.
« Je commence le tour du monde, ajoute, avec un empressement juvénile, la Révolution.
« — Il y a dix-huit siècles que je l'accomplis, répond le juif-errant; je te guiderai !... »
Depuis lors, tous les continents et tous les peuples les ont vus passer ensemble.
Cet apologue suffit à faire comprendre la rapidité d'accroissement qui s'est manifestée dans la prépondérance juive.
Évidemment, les Juifs avaient tout à gagner dans la compagnie de la Révolution. Ils n'ont plus besoin de discuter, comme jadis, pour leur mode d’existence, auprès des gouvernements: la Révolution discute en leur faveur. Ils ne batailleront plus comme au temps du moyen âge, elle bataille pour eux. Ils n'ont qu'à laisser faire leur jeune et sauvage alliée, qu'à l'exciter seulement quand elle n'avance pas assez vite à leurs côtés: marche, marche !
A l'heure où nous traçons cette préface, la prépondérance juive (pour ne parler que de son développement en France) se trouve énergiquement décrite dans ces réflexions du journal l’Univers, à propos de la circulaire du grand rabbin de Paris sur le centenaire de 1789 (5) :
« En France, les Juifs ne sont-ils pas chez eux ? Ils n'y sont que depuis cent ans, et déjà ils l'ont à moitié conquise. Bientôt elle sera à eux tout entière. Ne possèdent-ils pas aujourd'hui la terre, l'argent, l'influence ? Ne disposent-ils pas du gouvernement et de la presse ? A l'heure actuelle, M. de Rothschild et ses coreligionnaires sont plus maîtres en France que le Président de la République et ses ministres. Ils règnent à la Bourse, et ce palais là, c'est le vrai centre du pouvoir et de l'action (6). »
Quel chemin parcouru, grand Dieu ! de l'acte de naissance présenté plus haut, à cette mainmise sur le gouvernement de la France !
Mais les fils d'Israël ont dressé eux-mêmes le barrage de bois qui subjugue et humilie toute prépondérance: la Croix !
Elle seule peut être, contre eux, le salut de la société moderne, et leur salut, à eux dans la société moderne.
Lyon, le 6 octobre 1889.
LA PREPONDÉRANCE JUIVE.
CHAPITRE PREMIER
INITIATIVE DANGEREUSE DU PHILOSOPHISME
DANS L'OUVERTURE D'UN
CONCOURS A METZ EN FAVEUR DES JUIFS (1785-1788)
I. Contraste douloureux qui, à partir de la révolution de 1789, va remplir l’histoire du peuple français et prendre des proportions toujours croissantes: le Christ rejeté et les juifs admis dans la société. — II. Pareil contraste ne pourra être posé par un si grand peuple qu'autant qu’un breuvage empoisonné et assoupissant lui aura préalablement enlevé la claire vue de ce qu'il va faire. Quel est ce breuvage ? Le libéralisme révolutionnaire. — III Premier essai public du libéralisme dans un concours ouvert en faveur des juifs dans la ville de Metz, en 1788. — IV. Signification du choix de Metz pour ce concours. — V. Sa tenue et sa durée. Dangers qui s’y révèlent. — VI. L'abbé Grégoire, curé d'Emberménil près de Lunéville, s’y fait connaître et obtient la palme.
I
Deux faits d'une incalculable gravité se juxtaposent au début de la Révolution française: le renvoi du Christ et l'admission des juifs.
Racontant tout au long de ce livre, dans les plus minutieux détails, la manière dont ces deux faits ont été amenés et se sont produits, nous nous bornons ici à présenter leur formule précise:
Premier fait historique: Le Christ rejeté en tête de la Déclaration des droits de l’homme;
Second fait historique: Les juifs admis dans la société, en vertu de cette même Déclaration des droits.
Ces deux faits, enchaînés l'un à l’autre, rappellent un contraste douloureux du passé: la préférence donnée à Barabbas sur Jésus; conséquemment l'échange de Barabbas contre Jésus, puisque l'auguste fils de David appartenait, en propre, au peuple d'Israël, par son sang, ses miracles, son patriotisme. Ils rappellent cette préférence, cet échange; hélas ! ils devaient aussi faire entrer le peuple français dans des phases de déception, de décadence et d'appauvrissement, où les juifs ont marché les premiers.
Un mot sur cette primauté malheureuse:
L'immense clameur: Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! n'a pas été, pour le peuple juif, l'épisode le plus calamiteux de la Passion, quoiqu'il ait été le plus grave. La raison en est qu'ici-bas le sang du Christ n'exclut personne de ses effluves de miséricorde et de tendresse. Il purifie, en rosée d'amour et de rafraîchissement, les juifs aussi bien que n'importe quels autres hommes, dès que ces pauvres aveugles, se souvenant de la bienheureuse Passion (suaves et consolantes expressions de la sainte Liturgie (7), consentent à profiter du sang divin. L'épisode le plus calamiteux de la Passion, source d'ignominies et de désastres pour le peuple d'Israël, a été la préférence donnée à Barabbas sur Jésus.
Le Juste, le bienfaiteur de la Judée, est mis en parallèle avec un infâme voleur et assassin. Une indescriptible vocifération désigne la préférence: Barabbas ! Pilate insiste pour donner aux juifs le temps de revenir sur leur choix. Avec plus de fureur, ils lui répondent: Pas celui-ci, mais Barabbas ! Ces hommes, dont l'exaspération ne connaît plus de bornes, ne daignent même pas dire JÉSUS, prononcer son nom, tant il leur semble que le prononcer souillerait leur bouche; ils s’écrient: CELUI-CI ! non, nous n’en voulons plus; c’est Barabbas que nous choisissons !
Les résultats de l'échange ne se sont pas fait longtemps attendre. Autrefois, Israël était une nation très noble, ayant grande figure, nonobstant ses défauts combattus par Moïse et les Prophètes. Mais si, depuis dix-neuf siècles, ô israélites de la dispersion, vous avez été réputés pillards et trompeurs, si vous avez été considérés comme gens de rien et de rapine, si l'accusation d'homicide contre les chrétiens vous a été même, parfois, adressée, vous supportez, en cette transmission dégradante, la conséquence du choix fait par vos ancêtres, devant Ponce-Pilate. Au royal fils de David, n'ont-ils pas préféré un voleur; au sceptre, n'ontils pas préféré des fausses clefs ?...
Une préférence, non pas aussi catégorique, amenée peut-être subrepticement, mais non moins déplorable, devait, un jour, s'étaler dans l'histoire du peuple de France. Elle devait, également, impliquer un échange. Nous l'avons désignée ainsi: Le Christ rejeté et les juifs admis dans la société. On avait crié en Judée: Grâce pour Barabbas, mort au Christ ! On devait décréter en France: Renvoi du Christ, entrée des juifs ! Les lois ont été l'expression de ce contraste lugubre. Les lois manifestent les pensées et les volontés d'un peuple. Si, à une heure de la vie du peuple français, les mêmes lois ont dit au Christ: Sortez ! et aux juifs: Entrez ! un grand méfait a été commis. L'échange, pour la France, ne sera que trop réel: en lui ôtant le Christ, on lui donne les juifs ! Quelle disproportion, ô ciel !
Le Christ rejeté du nouvel ordre social tandis que les juifs y sont admis: lugubre et pénible contraste, affront à la Divinité qui ne s'est pas accompli, comme à Jérusalem, dans l'effervescence d'une matinée, mais à la longue, avec un calme effrayant, après une série d'événements amenés par une logique inexorable. Cet affront n'a pas été un acte criminel, explicite et rapide comme le fut la préférence de Barabbas sur Jésus; mais il a été la conséquence d'idées criminelles, de doctrines criminelles, attendu que, depuis le christianisme, les peuples ne se conduisent que par les idées. L'affront et le contraste ont descendu, lentement et graduellement, des gestes de la Constituante, dans les gestes du pays, se sont étendus comme une tache sombre, et maintenant qu'aperçoivent, bon gré mal gré, tous les yeux ? Ceci : le Christ rejeté bruyamment de partout, et les juifs admis superbement partout. Pour l'expansion douloureuse du contraste, la Providence a permis un siècle !
Au nombre des personnes qui furent spectatrices et aussi victimes de la sombre tragédie de la fin du siècle dernier, une seule, peut-être, pressentit, avec son intuition de femme chrétienne et de princesse de France, ce qui allait advenir; nous voulons parler de Madame Elisabeth. Le lendemain de l’admission des juifs à tous les emplois par l'Assemblée constituante, la royale princesse écrivait en ces termes à madame de Bombelles:
« L’Assemblée a mis hier le comble à toutes ses sottises et ses irréligions en donnant aux juifs le droit d’être admis à tous les emplois. Je ne puis te rendre combien je suis en colère de ce décret. Mais Dieu a ses jours de vengeance, et s’il souffre longtemps le mal, il ne le punit pourtant pas avec moins de force (8). »
Et encore la pieuse princesse n'entrevit-elle qu'une partie de la vérité ! Elle signale, à propos des irréligions de l’assemblée qui excitent sa colère, l'entrée des juifs, elle ne songea pas au contraste avec le renvoi du Christ. C’est ce contraste que nous allons mettre en relief.
II
Avant tout, nous nous sommes posé cette question: Comment un pareil contraste « le renvoi du Christ et l’admission des juifs » a-t-il pu arriver à se produire en pays de France ? Ce n'est pas de sang-froid, lorsqu'on s'appelle la France, qu'on dit au Christ: Sortez, et aux juifs: Entrez. Il faut qu'il y ait eu préalablement quelque chose qui ait troublé la raison du peuple le plus éclairé de la terre, le plus religieux, le plus courtois dans ses formes et le plus chevaleresque dans ses procédés. De fait, une grande cause de trouble a préparé ce contraste. A la fin du XVIIIe siècle, la France buvait à une coupe empoisonnée et assoupissante. Un breuvage perfide commençait à bouleverser son tempérament.
Quel était ce breuvage ?
La Révolution, brillante, hardie, fascinatrice et terrible comme une Athalie ou une Agrippine, devait, ainsi que ces femmes ambitieuses des temps anciens, procéder avec astuce et ne reculer devant aucun moyen. Tous les métiers sont bons à qui est dévoré par l'ambition ! Dés le principe, la Révolution s'est faite empoisonneuse, mais avec art, avec habileté; elle a rappelé et dépassé les combinaisons d'Agrippine et de Locuste.
Refaisons, un instant, par la pensée, Rome païenne:
Locuste est une fameuse empoisonneuse du temps des Césars. Elle doit d'abord faire périr l'empereur Claude, par ordre d'Agrippine. Elle est appelée au Conseil; on lui demande de mettre du génie dans ses creusets ! un poison trop rapide rendrait manifeste le meurtre de Claude; un poison trop lent lui donnerait le temps de se reconnaître, et de rétablir les droits de Britannicus, son fils. Locuste comprend, et trouve quelque chose de recherché en fait de poison, qui troublera la raison et n'éteindra que lentement la vie (9). Un eunuque fait prendre à l'infortuné César le poison dans un champignon qu'il savoure avec délices: il meurt hébété !
Un an après, Locuste débarrasse Néron de Britannicus qui le gênait. Cette fois, on lui demande non un poison lent, timide, secret, comme celui qu'elle avait si raffinement composé pour Claude, mais un poison actif, prompt, foudroyant. Britannicus tombe raide mort à la table impériale.
Locuste eut des élèves, Néron lui permit de former des disciples, de tenir école d'empoisonnement. L'histoire, en effet, et la peinture, la représentent essayant ses venins sur de malheureux esclaves, dont les uns se tordent à ses pieds, et les autres deviennent fous (10).
Revenons à notre époque.
Qui eût jamais pensé que Locuste put être dépassée ? La Révolution s'est chargée de ce sinistre progrès.
En effet, depuis l'apparition du christianisme dans le monde, tout a revêtu une forme plus haute, plus spiritualisée, même le mal, même l'empoisonnement. On empoisonne les esprits et les mœurs, comme autrefois on empoisonnait les corps: avec génie ! Ne dit-on pas, sous les siècles chrétiens, le poison de l'hérésie, le poison de l'erreur ? L'ombre de Locuste, assurément, hantait déjà les conciliabules du manichéisme, de l'arianisme, du calvinisme, du voltairianisme; mais, à la date de 1789, la Révolution, s'inspirant de l'empoisonneuse et avide de la dépasser, imaginera dans l'ordre intellectuel et social quelque chose de recherché en fait de poison, qui troublera la raison, n’éteindra que lentement la vie chez les peuples chrétiens: qu'est-ce donc .qu'elle imaginera ?
Le libéralisme (11).
En effet, pour arriver à troubler la raison chez un peuple comme celui de France et à éteindre lentement sa vie, il faut un breuvage qui soit tout à la fois poison, philtre, narcotique :
Le poison tue;
Le philtre enivre;
Le narcotique assoupit.
Tous ces effets réunis sont nécessaires pour venir à bout de la robuste constitution d’une nation chrétienne.
Il s'agit de tuer en elle les idées chrétiennes; en même temps, d'enivrer les âmes généreuses; en même temps encore, d'endormir les honnêtes gens: tout cela, du même coup. Le libéralisme sera cette habile mixture, ce terrible breuvage. Qu'on le décompose, on y trouve les trois éléments, poison, philtre, narcotique.
Le poison d'abord :
De même qu'on rencontre, dans les champs, des plantes vénéneuses, on rencontre aussi, dans l'ordre intellectuel, des doctrines mauvaises, des opinions pernicieuses. L'Eglise a beau les extirper, elles reparaissent avec la facilité et la ténacité des mauvaises herbes: par exemple, la négation du péché originel; par exemple encore, l'omnipotence de la raison au tribunal de laquelle tout doit se soumettre, la suffisance des forces humaines pour faire son chemin et la suffisance des forces sociales pour conduire les peuples. Productions vénéneuses de tous les siècles, le philosophisme du XVIIIe les avait considérablement fait surgir, et propagées. La Révolution n'aura qu'à se baisser pour les cueillir. Elles formeront le premier élément de son terrible breuvage.
Outre le poison, le philtre :
Il y a, dans le trésor des langues humaines, des mots qui ont le pouvoir d'exciter des transports, d'enivrer, de passionner, ce sont: les mots magiques de liberté, de fraternité, d'égalité. L'Evangile avait purifié ces mots, les avait expliqués, et, déposant en eux un ferment divin, les avait tellement élargis qu'ils exprimaient des idées nouvelles. Aussi longtemps qu'ils étaient demeurés rattachés à l'Évangile, ils avaient pénétré et travaillé le monde d'une façon d'autant plus sûre et salutaire qu'elle était douce, pondérée, respectueuse. Mais voici qu'au XVIIIe siècle le philosophisme s'empare de ces mots et les explique. Aussitôt, ils perdent leur ferment divin et tournent au philtre (12). L'Assemblée nationale dans la célèbre nuit du 4 août 1789, qui sera un enivrement sans précèdent dans l'histoire des peuples, fera l'expérience de ce philtre (13). Ils entrent donc comme deuxième élément dans le breuvage enchanteur et funeste que prépare la Révolution. Le narcotique, enfin, s'y trouve comme un troisième élément.
Entre tous les sentiments dont le cœur de l'homme a été doué, il en est un qui se distingue par une grande noblesse quand la vérité est son guide, mais qui devient un extrême danger lorsqu'il ne s'inspire que de lui-même: c'est le sentiment de tolérance, d'indulgence. En effet, quand elle prend pour guide la vérité, la tolérance se traduit en compassion pour les personnes; mais elle se refuse à reconnaître les erreurs: compassion pour la personne, réprobation de l'erreur, telle est l'expression de la tolérance catholique. Au contraire, lorsqu'elle ne s'inspire que d'elle-même, la tolérance, s'égarant dans la mollesse des croyances ou dans une sensibilité fausse et outrée, devient l'indulgence pour les erreurs non moins que pour les personnes, et excuse tout inconsidérément: actes de faiblesse et doctrines coupables. L'Eglise avait toujours rattaché soigneusement ce sentiment à la vérité. Le philosophisme au XVIIIe siècle l'en détache. C'est alors que dans la société prennent cours des maximes comme celles-ci: « La tolérance est mère de la paix; » — « La tolérance seule a pu étancher le sang qui coulait d'un bout de l'Europe à l'autre; » — « Si Dieu l'avait voulu, tous les hommes auraient la même religion, comme ils ont le même instinct moral: soyez donc tolérant. » Ce système de tolérance, encouragé, propagé, sera l'opium, le narcotique dont la Révolution a besoin. Elle s'en servira pour endormir toutes les querelles religieuses, mieux encore, pour endormir, si c'est possible, les religions elles-mêmes. Une foule d’honnêtes gens, de bonnes gens, ne demanderont plus qu'à s'engourdir, à s'assoupir et à rester neutres, nonobstant les sévérités de la théologie. Troisième élément du breuvage révolutionnaire ! Et ainsi :
Omnipotence de la raison au tribunal de laquelle tout doit se soumettre; suffisance des forces humaines pour faire son chemin, et suffisance des forces sociales pour conduire les peuples (poison);
Grands mots de liberté, d'égalité, de fraternité (philtre);
Sentiment de tolérance réciproque non seulement pour les personnes, mais pour les doctrines (narcotique);
Tel est le perfide breuvage qui, comme au temps de Locuste, doit troubler la raison, et n'éteindre que lentement la vie. Les uns seront enivrés, les autres assoupis, un grand nombre tués à la longue. Cette mixture recevra, dans la suite, son nom caractéristique: le libéralisme.
III
Ce fut, comme bien on pense, le philosophisme préparateur de la Révolution qui entreprit de faire le premier essai public du funeste breuvage. Il le fit à propos de la question juive.
Observation préalable, importante :
Avant d'être transportés dans une question aussi publique que l'était celle des Israélites, les essais des poisons et pavots de la nouvelle doctrine furent longtemps privés et, même, très multipliés. Les sophistes, progéniture du philosophisme, faisaient le vilain métier, auprès du noble peuple de France, d'être des valets d'empoisonnement, d'enivrement et de folie.
Il n'est pas inutile de rappeler que le philosophe digne de ce nom n'a rien de commun avec le sophiste: le premier cherche à connaître ou à faire connaître la vérité; le second ne cherche qu'à la défigurer ou à l’obscurcir par de fausses subtilités. Le mot sophiste signifie, d'après l'étymologie grecque, trompeur dans ses subtils et insidieux raisonnements. Ne semble-t-il pas qu’on aperçoive un homme qui prépare et infiltre, dans la pensée d'autrui, un poison subtil ? Platon, dans un de ses admirables dialogues, appelle tour à tour le sophiste: chasseur de jeunes gens riches, pêcheur à l'hameçon, commerçant faisant négoce de connaissances à l’usage des âmes, charlatan. Sous ce badinage, le grand moraliste laissait percer une ironie profonde et un sens sérieux; aussi, quand il veut opposer la sophistique à la vraie philosophie, le pur amour du beau et du bien à la recherche des faux brillants et des vaines apparences, il caractérise; et pour ainsi dire grave en deux traits profonds la différence du philosophe et du sophiste: Celui-là, dit-il, tend vers l'être; celui-ci va au néant (14).
Combien cet arrêt de la sagesse antique se trouvait justifié au XVIIIe siècle par les doctrines subversives des malfaiteurs intellectuels devenus plus dangereux sous le soleil de la vérité chrétienne ! On a dit d'eux, en les rattachant à ceux du temps de Platon: « Race des sophistes ! race éternelle, moqueuse, implacable, qui cherche l'erreur avec passion, et pour qui l’ombre, quelque forme qu'elle prenne, est une découverte et une félicité. Socrate entendait leurs voix autour de lui, lorsqu'il enseignait à la jeunesse athénienne l'existence et l'unité de Dieu; ce furent eux qui lui versèrent la ciguë pendant qu'il prophétisait à ses disciples l'immortalité de son âme et de la leur. Jésus-Christ les vit au pied de sa croix, et l'Eglise, héritière de toutes les vérités qu'il a données au monde, n'a pas cessé un seul jour de les traîner à sa suite. Il n'est pas un progrès dans la lumière qu'ils ne combattent par un progrès dans l'art du doute et de la négation. Socrate fut leur première victime, Jésus-Christ fut la seconde; ils espèrent que le genre humain sera la troisième, et ils y travaillent ardemment (15). »
Le genre humain, leur victime ! C'est ce grand meurtre, en effet, qui se préparait et allait commencer en 89. Le sophiste, dont le style enchanteur distillait avec plus de perfidie les pavots de la tolérance, la vapeur enivrante des idées libérales et le venin du déisme, était le célèbre citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau.
Il est juste de reconnaître qu'à côté des sophistes astucieux, il y en avait d'inconscients qui devaient contribuer à l'empoisonnement du beau pays de France, uniquement par ignorance, par éducation incomplète, par préjugés. Moins dangereux au premier abord, ils le deviennent, parce qu'ils servent, hélas ! d'intermédiaires. L'histoire raconte que dans certains empoisonnements de Locuste, deux esclaves étaient employés. Le premier servait un breuvage trop chaud, mais inoffensif; les lèvres des convives pouvaient s'en approcher pour mieux tromper la victime; l'autre esclave, avec l'eau froide, versait le poison. Pareillement, il y aura deux sortes d'échansons du breuvage révolutionnaire: les uns disposeront les peuples à l'accepter, les autres le feront prendre.
Après cette observation préalable, revenons à la question juive :
Les essais du libéralisme, avons-nous dit, furent longtemps privés, en ce sens qu'ils n'émanaient point d'une réunion publique, d'une assemblée. Les brochures, les pamphlets étaient ses organes; les salons, les dîners entendaient ses premiers épanchements, mêlés à ceux du champagne. Fronde des salons, libéralisme des femmes, tel est le titre d'un très curieux passage dans un des savants ouvrages de Taine: « Les salons s'ouvrent à la philosophie politique, par suite au Contrat social, à l'Encyclopédie, aux prédications de Rousseau, Mably, d'Holbach, Raynal et Diderot (16). » — « Un mot redoutable, celui de citoyen, importé par Rousseau, est entré dans le langage ordinaire, et, ce qui est décisif, les femmes s'en parent comme d'une cocarde. » « Vous savez combien je suis citoyenne, écrit une jeune fille à son amie. Comme citoyenne et comme amie, pouvais-je recevoir de plus agréables nouvelles que celle de la santé de ma chère petite et de la paix (17) ? » En tout cela, il n'y avait encore que des essais privés de libéralisme Mais voici venir un essai public, et c'est à propos de la question juive qu'il va se tenter.
Les juifs avaient suivi en observateurs très habiles le développement du mouvement libéral. Evitant avec soin, par religion autant que par prudence, la protection, du moins ouverte, des philosophes qui se posaient en adversaires déclarés du Christianisme et de la Révélation, ils s'étaient particulièrement attachés aux célébrités qui confinaient à la fois au philosophisme et au christianisme, par exemple Malesherbes, Montesquieu.
Ce dernier surtout était leur homme. L'auteur de l'Esprit des lois avait parlé des juifs en termes extrêmement favorables dans un chapitre intitulé: Très humbles remontrances aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal (18). Aussi l'autorité de son nom était-elle invoquée par eux à tout propos, dans leurs requêtes à Versailles, dans les plaidoiries de leurs avocats. Ils profiteront de Rousseau, mais ne s'appuieront pas sur lui. Ils s'appuient sur Montesquieu. Une critique très fine, quoique non chrétienne, comparant entre eux Montesquieu et Rousseau, a noté ces différences: « L'Esprit des lois marqua, dans l'histoire de la pensée humaine, une des grandes dates du XVIIIe siècle. Comme la statue dont parle Bacon, qui, sans marcher elle-même, indique du doigt la route, l’Esprit des lois posait sous tous leurs aspects les problèmes politiques dont la solution préoccupait tous les esprits, ceux, du moins, auxquels l'avenir apparaissait incertain et couvert de sombres nuages. Il s'adressait aux hommes de raison et d'expérience, aux hommes d'État et aux penseurs; il échappait, par cela même, aux entraînements de la foule, qui ne veut pas être éclairée, mais émue. Au contraire, Rousseau, moins réservé que Montesquieu, amoureux jusqu'à l'excès de la popularité, ne craignait pas de parler, en ces terribles matières, le langage de la passion. Aussi Rousseau fit-il de nombreux disciples; il créa véritablement une école et un parti dont la Déclaration des droits de l'homme fut l'expression et le drapeau. Montesquieu n'obtint que l'admiration des sages et des esprits cultivés, et l'Esprit des lois resta ignoré du peuple (19). » Les juifs, eux, ne l'ont pas ignoré ! ils ont compris le signe indiqué par le doigt de la statue. Avant de profiter du grand agitateur qui est Rousseau, ils s'attachent aux modérateurs, qui sont Montesquieu et Malesherbes (20).
Tout a coup, le journal le Mercure de France annonce cette nouvelle :
La ville de Metz vient de mettre au concours cette question: EST-IL DES MOYENS DE RENDRE LES JUIFS PLUS UTILES ET PLUS HEUREUX EN FRANCE ? L’initiative de ce concours est prise par la Société royale des sciences et des arts de la ville.
Un pareil sujet, à première vue, ne présentait rien que de très pacifique et de convenablement libéral. Il ne pouvait qu'exciter la curiosité et la sympathie. Il produisit une certaine émotion. « Ce concours, ouvert par une société littéraire des plus importantes, eut un grand retentissement, et le Mercure de France en parla dans d'excellents termes (21). »
Mais il s'en faut de beaucoup que les chefs et les publicistes du peuple français aient compris la gravité de la tentative du philosophisme en faveur des juifs; effet du breuvage ! On ne s'aperçut pas que l'ouverture de ce concours équivalait à celle d'une brèche; Metz, malgré ses citadelles, allait laisser passer l'invasion sémitique, et le philosophisme était le traître ! M. de Bonald a dit, avec grande justesse, dans ses Mélanges : La philosophie, lasse de ne régner que dans la littérature, prit les rênes du gouvernement politique.... Les juifs furent les premiers objets de ses affections philanthropiques (22). C'est vrai, les juifs furent les premiers objets de ses affections philanthropiques; mais l'éminent publiciste se trompe, et à sa suite d'autres écrivains, en plaçant le début des sympathies du philosophisme pour les juifs à la date de l'Assemblée constituante, en 1791: c'est à Metz qu'il faut placer ce début, en 1788.
IV
Le choix de Metz n'était pas sans signification.
A cette ville, comme à celle de Strasbourg, se rattachaient, pour les juifs de France, les souvenirs les plus amers.
Nous avons raconté, dans notre premier volume, comment, durant quatre cents ans, les juifs avaient été contraints de sortir chaque soir de Strasbourg, au son de la trompe, pour aller chercher gîte et sommeil ailleurs; et aussi comment, la fierté de Cerfberr se révoltant un soir devant cette coutume, l'adroit et tenace israélite avait conquis, dans Strasbourg, non seulement le droit de séjour, mais même celui de propriété. De Strasbourg donc, l'idée de devenir propriétaires avait été réveillée, communiquée et stimulée chez tous les israélites du reste de la France.
Au choix de Metz venait se rattacher une autre idée: celle de réhabilitation, de réparation, nous croirions presque de revanche, tant les documents sont étranges !
En effet, c'était à Metz qu'avait eu lieu l'exécution de Raphaël Lévy, qui fit tant de bruit en France, vers la fin du XVIIe siècle.
Voici ce qui l'avait motivée; nous empruntons le récit aux Archives israélites :
C'était en 1669. Raphaël Lévy, né au village de Chellaincourt, à quatre lieues de Metz, habitait Boulay, bourgade du département de la Moselle et qui dépendait alors du duché de Lorraine. C'était un pauvre marchand de bestiaux, comme il s'en trouve encore aux environs de cette ville; et avec ce commerce très pénible, peu lucratif, il élevait une famille composée de sa femme, d'un fils et d'une fille, déjà fiancée; il était parvenu à l'âge de 56 ans, sans qu'aucune plainte se fût élevée contre lui, jusqu'à la fatale journée du 25 septembre 1669, veille de la grande fête des Trompettes. Il partit ce jour-là, un mercredi, à 7 heures du matin, de Boulay, à cheval, et accompagné de son fils, pour aller acheter à Metz de l'huile et y chercher une corne de bélier pour la fête du lendemain. A 3 heures de l'aprés midi, il se trouvait de retour aux Etangs, où il fit ferrer son cheval, et à 4 heures il rentrait à Boulay avec son fils et le meunier de l'endroit. On sait d'ailleurs que la veille des fêtes, les juifs rentrent de bonne heure pour ne pas s'exposer à violer certains préceptes.
Le même jour, à 1 heure du soir, une nommée Mangeote Willemin, femme de Gilles Lemoine, charron du village de Glatigny, allait à une fontaine, à deux cents pas du village, pour y laver quelques linges; son enfant, nommé Didier, âgé de 3 ans, marchait derrière elle; il parait qu'elle n'y fit pas attention et que l'enfant courut sur la route et entra dans la forêt de Hayez, où il s'égara, et comme c’était aux approches de l'hiver, il fut probablement dévoré par les loups, et, en effet, le 26 novembre suivant, quatre porchers trouvèrent dans ce bois une tête d'enfant très défigurée avec un col de chemise.
La mère s'étant retournée, ne voyant plus son fils, courut avertir son mari; ils se mirent ensemble à la recherche et découvrirent les vestiges des pas de l'enfant sur la route; mais, au lieu de traverser cette route et d'entrer dans le bois, le père eut la malheureuse idée que l'enfant avait pris le chemin de Metz et il se dirigea vers cette ville; ayant rencontré un cavalier de la compagnie du comte de Vaudemont et lui ayant demandé des nouvelles de l'enfant, ce cavalier dit qu'il avait trouvé un juif avec une grande barbe noire et monté sur un cheval blanc, qui portait un enfant devant lui, et qu'à sa rencontre il s'était éloigné du grand chemin de la portée d'un coup de pistolet. Le pére courut à Metz jusqu'à la porte dite des Allemands. Là, on lui apprend qu'on avait vu entrer le nommé Lévy de Boulay, et qu’il logeait ordinairement dans la rue des Juifs, chez son parent nommé Garçon. Il se rend dans cette rue et demande son enfant; on lui répond qu'on ne sait ce qu'il veut dire. Huit jours après, le 30 Octobre, le pére déposait sa plainte chez le lieutenant criminel du bailliage de Metz.
L'instruction du procès prouva que l'enfant n'avait pas été dévoré par les loups. Le Parlement de Metz conclut à l'enlèvement, au crime; Raphaël Levy fut condamné à être brûlé vif, et la sentence fut exécutée le 17 janvier 1670. Continuons avec les Archives :
Vendredi 17 janvier, au matin, on lui fit lecture de l'arrêt; de son cachot, on le conduisit à la chambre destinée aux tortures; alors il dit aux commissaires de consigner par écrit ce qui suit: Que tout ce qu'il pourrait dire, tout aveu que la douleur de la torture pourrait lui arracher, n'est que mensonge; car lui, il est innocent, et tout Israël est innocent; qu'il n'en accusait pas ses juges, mais bien les témoins. Sur cela, l'homme saint et pieux supporta toutes les tortures sans dévier de la vérité et de la justice depuis le commencement jusqu'à la fin, et les douleurs les plus aiguës ne purent le décider à avouer ce mensonge par la plus faible parole; il persista dans la vérité, disant que lui, ainsi que tout Israël, était innocent. Comme il faillit perdre l'âme par les grandes souffrances, on voulut lui faire boire du vin pour le fortifier, mais il le refusa, parce qu'il n'était pas selon les rites hébraïques; alors on le retira de la torture et on le conduisit dans une chambre, où on le fit asseoir devant le feu pour le réchauffer: plusieurs personnes vinrent ensuite pour l'engager à parler, mais il ne prêta l'oreille à personne et il désira qu'on lui envoyât des israélites. Cette demande lui ayant été accordée, alors Seligman, le syndic, et rabbi Zanville, allèrent le trouver et le consoler; il leur recommanda sa femme et ses enfants, puis il pleura, pria, mit ses phylactères. A 2 heures après midi, on le fit extraire de sa prison et on le conduisit devant l'église métropolitaine, afin de demander pardon; mais il ne voulut ni prendre le cierge, ni demander pardon, car, disait-il, il ne veut ni ne doit demander pardon pour un forfait qu’il n'avait pas commis; de là on le conduisit jusqu'en Fournirue, où une voiture l'attendait pour l'asseoir; il dit que, comme Dieu lui avait donné la force de supporter de pareilles souffrances, il continuera à lui en donner encore pour sanctifier son saint nom et aller au lieu du bûcher. Plusieurs vinrent encore l'engager à faire des aveux; mais il les repoussa, leur disant: « Ne voyez-vous donc pas le ciel ouvert et deux anges prêts à recevoir mon âme ? » Plusieurs chrétiens attestent avoir entendu ces paroles sortir de sa bouche.
C'est ainsi qu'il alla à pied jusqu'en Champ-à-Seille, lieu où était allumé le bûcher; on lui fit encore lecture de l'arrêt, l’avertissant de bien faire ses réflexions et de faire ses aveux; mais il resta toujours fidèle à la vérité, protestant de son innocence. Il s'approcha du bûcher qu'on lui avait apprêté; alors le bourreau lui couvrit le visage de paille pour ne point voir le feu, mais il l'ôta de sa figure, et en moins d'un quart d'heure son corps fut brûlé et anéanti (23).
Les Archives israélites font suivre le récit de cette réflexion: « Si cet homme avait appartenu à la communion chrétienne, les Chateaubriand, les Lamartine auraient chanté sa mort; mais un pauvre juif, marchand de bestiaux, qui s'en inquiété (24)? »
Détrompez-vous, Archives israélites, le marchand de bestiaux a trouvé mieux que le chantre d'Eudore dans les Martyrs: Metz, elle-même, après l'avoir condamné et brûlé, a pris en mains la cause de son peuple. Toutefois l'impartialité nous fait dire: Là encore l'effet du breuvage ! car à un siècle de distance (1670-1788), Metz était retournée; en voici la preuve, dans cet aveu à propos du concours ouvert en faveur des juifs:
« L'initiative prise par la Société littéraire de Metz avait une grande importance. Ce rôle appartenait bien à la cité de Metz, ville libérale par excellence, qui depuis plusieurs siècles possédait dans son sein une juiverie modèle, et qui, réfractaire à la persécution contre les protestants, eut au contraire, et à plusieurs reprises, des échevins de la religion réformée. Il appartenait aussi aux hommes libéraux, qui composaient la Société royale des sciences et des arts et qui étaient en contact fréquent avec les juifs du pays, de faire revenir l'opinion publique de l'erreur séculaire dans laquelle on était tombé au sujet des juifs, et de rechercher les moyens de les rendre plus utiles au pays et heureux eux-mêmes, en les affranchissant de la réprobation que l'on faisait peser sur eux (25). »
Pour nous, nous ne pouvons que raisonner ainsi :
Si Raphaël Lévy a été innocent, la Providence, qui se sert de tout, consolait les cendres du pauvre marchand de bestiaux par le premier signal d'une réparation envers son peuple;
S’il a été coupable, l'audace juive est effrayante puisque, du lieu du crime et du bûcher qui l'avait puni, elle jetait à la société chrétienne le défi de son émancipation.
V
« Rechercher les moyens de rendre les israélites plus utiles et plus heureux en France », tel est donc le but du concours ouvert à Metz. C'est, avons-nous dit, la Société royale des sciences et des arts de cette ville qui en a pris l'initiative.
Le concours a été annoncé en 1785.
Les concurrents ont eu, pour envoyer leurs mémoires, le laps de deux années, jusqu'à la fin de 1787.
En effet, sept mémoires sont envoyés.
La commission qui les examine en discerne deux; mais, au lieu de donner les prix, elle engage les auteurs à les perfectionner, et, prorogeant la durée du concours, en reporte la nouvelle sanction à l’année 1788. En tout cela, ce semble, il n'y a rien que de très inoffensif. La Société royale des sciences et des arts semble même mériter des louanges pour avoir provoqué ce concours et en avoir prolongé la durée. Voici cependant les dangers qui s'y dissimulaient.
Le projet d'améliorer le sort des israélites était entré profondément dans le cœur du généreux Louis XVI. Dès janvier 1784, plus d'une année avant la première annonce retentissante du concours ouvert à Metz, le roi avait rendu un édit qui abolissait les péages corporels auxquels les juifs étaient soumis. Puis, de Versailles, étaient venues les Lettres Patentes de 1784 qui réglaient, en l'adoucissant, la situation critique des juifs d'Alsace. Enfin, le monarque avait mis à l'étude la question d'émanciper les israélites, et l'avait confiée à Malesherbes, qui s'en occupait avec une commission du conseil d'Etat; un édit se préparait sous les yeux du roi, où « la prudence chrétienne s'allierait avec la bienveillance royale (26) ». Or c'est sur ces entrefaites que part de Metz la deuxième annonce bruyante: le concours est prolongé. C'est étrange. Pourquoi cette prolongation (27) ? Pourquoi maintenir à Metz un centre indépendant d'études et d'idées, alors que la question est sérieusement étudiée à Versailles ? N'est-ce pas dans le but de discuter et de contrôler l'édit royal ? Et même, n'est-ce pas dans le but, si les événements viennent à se précipiter, de soustraire la question à la décision de la monarchie ? Premier danger de ce concours.
Deuxième danger, plus grave encore: le philosophisme préside au concours et décerne les récompenses. A Versailles, la direction que la Couronne imprime à l’étude de la question est chrétienne, et Malesherbes, tout philosophe qu'il est, n'oserait y introduire, sous les yeux du roi et de la reine, rien qui soit contraire aux intérêts de l'Eglise et du royaume (28). Mais à Metz, en pleine communauté juive, la question glisse sous l'influence hébraïque qui ne peut manquer de la diriger subrepticement. Tous les membres de la commission qui lisent les rapports envoyés et décernent les récompenses sont des philosophes. Ils devraient juger avec impartialité et ils empoisonnent eux-mêmes la question d'idées libérales. Quoi de plus pernicieux que ces paroles du président, M. Le Payen, à la séance solennelle du 25 août 1788, pour la distribution des prix :
« Ce n'a pas été sans éprouver une grande satisfaction que la Société royale a remarqué que les trois ouvrages qu'elle couronne, fondés sur les mêmes principes, appuyés sur les mêmes faits, tendant au même but et à peu près, par les mêmes moyens, ont pour auteurs des personnes sur lesquelles la différence d'état, de patrie et vraisemblablement de religion, n'a point arrêté l'action des vérités éternelles de la nature et de la raison. En général, tous les mémoires que nous avons reçus, à un ou deux prés, accusent nos préjugés contre les juifs d'être la cause première de leurs vices, et notamment de celui de tous qui nous révolte le plus (l'usure). Nous les réduisons à l'impossibilité d'être honnêtes; comment voudrions-nous qu'ils le fussent ? Soyons justes envers eux, pour qu'ils le deviennent envers nous, c'est le vœu de l'humanité et de tous les gens raisonnables; tout porte à croire que le gouvernement l'a recueilli et ne tardera pas à le réaliser (29). » Un pareil langage était une trahison envers l'Eglise et la France; il accusait moins les juifs que les chrétiens. Ce président, secrétaire perpétuel de la Société royale des sciences et des arts, justifiait son nom: M. Le Payen.
Trois mémoires furent jugés dignes de récompense, sur neuf qui avaient été adressés à la Commission. Les auteurs couronnés étaient: MM. Grégoire, curé d'Embermènil, prés de Lunéville; Thièry, avocat au Parlement de Nancy; et Zalkind-Houritz, juif polonais, habitant Paris.
On se garda bien d'accorder une mention honorable au sixième mémoire; son auteur, qui était un bénédictin de Saint-Avold et ancien curé de Charleville, du nom de dom Chais, y disait que: « Les juifs étant des oiseaux de proie, il faut, sans vouloir les tuer, leur couper les becs et les serres; » et pour les rendre utiles, l'auteur ne voyait rien de mieux, en ce temps-là, que de les employer « à faire la récolte du miel et de la cire dans tout le royaume, attendu leur goût décidé pour ces substances ». Plus d'un lecteur sera tenté de convenir, à un siècle de distance, que si l'on eut écouté et couronné le naïf bénédictin, l'emploi de vider les ruches eût empêché, peut-être, le vide des caisses de l'Etat, et que ce travail à la Ruth eût sauvé la fortune publique d'un naufrage à la Pharaon !...
VI
La Révolution est une voleuse, jugement que nous avons motivé dans notre premier volume (30). Elle devait prendre d'une manière violente, elle devait dérober aussi d'une façon subreptice. C'est à Metz que s'inaugure ce deuxième procédé de vol.
La Révolution s'y approprie subrepticement la question de l'amélioration du sort des juifs, dont la Couronne avait eu la pensée et l'initiative à Versailles, et dont la solution, pleine de prudence, devait figurer parmi ses titres d'honneur devant l'histoire. A Metz, le larcin commence, pour s'achever et se faire légitimer devant l'Assemblée constituante.
Un homme avait, jusqu’alors, dirigé la question: Malesherbes. Le roi l'avait désiré, et les juifs l'entouraient de leurs obséquiosités. Mais la Révolution pousse un autre homme en avant, l'abbé Grégoire, curé d'Embermènil . Il est le principal lauréat du concours de Metz, pour son Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs. Bon Malesherbes, vous vous étiez donné beaucoup de peine pour le compte des hébreux ! ils vous laissent, ils vont entourer, désormais, le curé d'Emberménil et s'attacher à lui, mais, hélas ! comme la rouille à un ustensile du Temple.
Dans les principales crises qui ont bouleversé la société chrétienne, l'Esprit de ténèbres s'est toujours servi d'un prêtre. Le mal, alors, y entre plus profondément, parce que la corruption de ce qu'il y a de meilleur devient ce qu’il y a de pire, et que le ferment divin, dont le prêtre déchu était dépositaire, acquiert une efficacité terrible dans son retour contre Dieu. Le prêtre Arius a servi pour l'arianisme; l'évêque Photius, pour le schisme grec; le moine Luther, pour le protestantisme; le curé Grégoire, pour la prépondérance juive. A leur apparition, l'éclat du sacerdoce qui rehausse leurs qualités naturelles respectives les désigne à la foule, et bientôt, au charbon dérobé à l'encensoir, l'incendie s'allume ! « Certains noms ont laissé derrière eux, sur les flots du temps, une trace éblouissante et jettent dans l'histoire un grand éclat. Que cet éclat ne vous séduise pas ! Regardez avec attention: leurs splendeurs sont les splendeurs de l'incendie; leurs feux, les feux de l'éclair et de la foudre. On dirait la flamme sinistre que projette au loin un vaste amas de matières impures s'embrasant tout à coup; ce n'est point la douce et pure lumière si harmonieusement répandue sur les voûtes du ciel par le pinceau souverain du souverain artiste (31). » Tel sera l'éclat du prêtre Grégoire, curé d'Embermènil, dans la question juive, éclat qui n'aura rien non plus de la discrète clarté de la lampe du sanctuaire !
Au concours de Metz, se placent donc ses débuts; il y est le lauréat le plus félicité. Comme nous retrouverons sa physionomie, ses paroles et ses actes dans le cours de ce livre, nous nous bornons à citer ici la péroraison de son mémoire présenté au concours de Metz :
« Un siècle nouveau va s'ouvrir; que les palmes de l'Humanité en ornent le frontispice, et que la postérité applaudisse d'avance à la réunion de vos cœurs. Les juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples; et sur eux, comme sur vous, la Révélation étend son voile majestueux. Enfants du même pére, dérobez tout prétexte à l'aversion de vos frères, qui seront, un jour, réunis dans le même bercail; ouvrez-leur des asiles où ils puissent tranquillement reposer leurs têtes et sécher leurs larmes; et qu'enfin, le juif, accordant au chrétien un retour de tendresse, embrasse en moi son concitoyen et son ami (32). »
Quoi de plus rassurant, de plus enchanteur même, que ce portique orné de palmes que Grégoire annonce et célèbre ? Le malheur est qu'à sa base il y a un gouffre, un vide affreux. Voyons ce gouffre, sondons ce vide.
CHAPITRE II LE CHRIST REJETÉ PAR L'ASSEMBLÉE NATIONALE — 1789 —
I. Nom donné dans les Ecritures à l'Adversaire de Dieu: le serpent barre ou levier. Ce nom se réalise d’une façon saisissante en 1789. — II. Absence lugubre qui éclate dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nonobstant toutes les apologies qu'on a essayé d'en faire: la pierre angulaire de l'ordre social, le Christ en a été rejeté.— III. Il est historiquement certain que les législateurs de 89 ont voulu se débarrasser du Christ comme pierre de l'angle. — IV. Noirceur de ce rejet du Christ. Contraste poignant entre la Déclaration des droits de l'homme et la Loi salique, l’une, constitution de la France à son âge mûr, l’autre, constitution de la France dans son enfance. — V. Les destinées de la pierre angulaire et les destinées de la France officielle se séparent. — VI. Ce que cette séparation sera pour la France.
I
En tête d'un pareil chapitre, il faut prononcer, à la décharge de la nation française, le nom de Satan.
C'est lui le grand artisan des révolutions, et en cela, il justifie son nom de Satan, l’adversaire ! car telle est la signification, en hébreu, de ce nom maudit. Adversaire de Dieu, il l'est aussi, dans l'humanité, des évolutions du vrai, du bien, du beau. Il contrarie les évolutions par des révolutions.
Adversaire rarement debout, rarement en face, parce qu'il a senti,— et ne l'a pas oublié, — le bras du Tout-Puissant; mais oblique, détourné, sinueux, à la manière du serpent, dont il a emprunté la figure et dégradé la marche au paradis terrestre.
Qu'on médite avec attention les différentes phases du mal dans l'histoire du monde, et l'on y reconnaîtra aisément les traces sinueuses de l'adversaire qui rampe, épie et profite. A l'époque de Mahomet, il se sert de la Bible et du nom d'Abraham pour détacher l'Orient du Christ. A l'époque de Luther, il profite du besoin de réformation qui se fait sentir universellement, pour enlever à l'Eglise, par la Réforme, la moitié de l'Occident. Sa marche est presque toujours tortueuse et détournée. Mais voici qu'avec la Révolution française elle se modifie. L'Adversaire change d'attitude. Ce n'est plus en oblique qu'il vient combattre, mais en face !
Aussi, dans la lutte gigantesque qu'il va engager, un nouveau nom caractéristique lui convient. La Bible, encore, le contient. L'Adversaire se montre toujours serpent, mais avec cette qualification étrange et terrible que lui donne Isaïe: le serpent barre, le serpent levier (33).
Quelle énergie dans cette figure !
On sait quelle est la puissance du levier pour ébranler et soulever.
Quand donc Satan s'est-il montré comme un levier ?
En 1789, alors que la société, mue par une force insolite et infernale, s'est sentie tout à coup soulevée contre Dieu, mais soulevée à une hauteur d'orgueil qui ne s'était jamais vue, les Droits de l'homme venant supplanter les droits de Dieu !
Archiméde disait: « Qu'on me donne un point d'appui, et avec le levier je soulèverai la terre. » Ce que le géomètre ne pouvait faire, Satan l'a fait. L'Adversaire a trouvé enfin, en 1789, un point d'appui longuement cherché, longuement préparé, dans la raison superbe et solitaire de l'homme, cette raison émancipée de la foi; et, venant s'y insinuer lui-même, s'y appliquer, il forme le levier: la société est alors remuée et bouleversée jusque dans ses fondements.
En effet, il n'y a que lui d'assez fort pour obtenir que, dans l'ébranlement de tout l'édifice social, la Révolution, qui signifie retournement, renversement, atteigne cette fois sa plénitude: mettant en haut ce qui, selon les lois éternelles, devrait être en bas, et en bas ce qui avait été rangé en haut.
Pour arriver à un tel résultat, le premier effort du serpent-levier consiste à soulever, et à faire sortir de sa place l'antique pierre angulaire placée par Clovis aux racines de la société française: le Christ qui aime les Francs, et à lui substituer une autre base. C’est là le vide, le gouffre qui se creuse au-dessous du pompeux portique social, chanté par Grégoire à propos des juifs: « Un siècle nouveau va s'ouvrir, que les palmes de l'Humanité en ornent le frontispice (34)! »
C'est l'heure, ou jamais, de sonder le vide, le gouffre, au-dessous du portique qui porte à son frontispice les palmes de l'Humanité.
II
Ce portique, annoncé par Grégoire, n'est pas resté imaginaire. L'Assemblée nationale l'a élevé et lui a donné un nom: la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
En voici le pompeux frontispice ou préambule:
« Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous.
« En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants, de l'homme et du citoyen... »
Or, quelque indulgente que puisse être l'interprétation donnée à ce préambule de la Déclaration, et nonobstant toutes les apologies qu'on a essayé d'en faire, une absence lugubre y éclate, un vide y donne le frisson: le Christ n'est pas nommé.
Passé sous silence, il est rejeté. C'est équivalent ! Car, se taire sur le Christ, quand on lui doit tout, c'est le renier;
Ne pas le nommer, alors qu'il s'agit, ainsi que le porte ce préambule, de la détermination la plus grave pour la société, d'un nouvel ordre de choses qui doit assurer le bonheur du genre humain, c'est commettre une radiation, une apostasie;
Silence d'autant plus lugubre et formidable dans ses conséquences, qu'il part de la grande assemblée de la nation française et d'une assemblée composée comme elle l'était en 1789.
En effet, comment est-elle composée ?
Par leur éducation, par leur naissance, par leur position sociale, par leurs lumières, les membres qui forment les Etats généraux, sont l'élite de la nation. On compte parmi eux des évêques, des prêtres, des religieux éminents, de plus, tous sont catholiques. Élevés dans les maisons chrétiennes, ils ont eu exclusivement pour maîtres des jésuites, des oratoriens, des sulpiciens, des bénédictins, des barnabites, des prêtres séculiers, recommandables par leur savoir et respectés pour leurs vertus . Enfin, ils sont les législateurs d'un peuple chrétien.
Il est donc naturel de penser qu'ils vont s'inspirer des doctrines sociales de l'Evangile, et qu'ils vont faire passer dans leur œuvre, sinon le texte, du moins l'esprit de ce code divin; qu'ils vont chercher les bases principales du nouvel ordre de choses dans les anciennes traditions de la monarchie de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis; qu'ils vont interroger avec soin les chartes et les institutions des Etats catholiques de l'Europe; en un mot, que les monuments et les législateurs des siècles chrétiens seront leurs oracles, de manière à faire servir la sagesse des pères à l'avantage des enfants.
C'est tout le contraire qui a lieu.
L'Assemblée, ou plutôt la Révolution qu'elle personnifie, coupe en deux la vie de la société française, en répudiant le passé chrétien, et, pour bien montrer qu'elle ne s'inspire plus de ce passé, elle se tait sur le Christ:
Silence sur lui, dans le préambule de la Déclaration;
Silence sur lui, dans l'énoncé des articles;
Silence sur lui, pendant la discussion qui dure plusieurs mois. Pas une fois les noms de Jésus-Christ, de l'Evangile, du christianisme, ne se trouvent sur les lèvres de ces législateurs, pendant la discussion des droits de l'homme. Un tel silence prolongé est funèbre: on ne se tait ainsi que sur les morts ! Le nouvel édifice social s'élève avec la répudiation manifeste de l'ancienne pierre angulaire. Les fondements de la société française sont remués, remaniés. L'homme y supplante l'Homme-Dieu. Ce n'est plus l'Homme-Dieu qui forme la nouvelle base sociale, c'est l'homme. La société humanitaire est proclamée.
Faisons une supposition:
Si revenant dans le temps, par une permission divine, saint Paul était entré dans l'Assemblée nationale, qu'eut il pensé de la Déclaration des droits de l'homme ? Saint Paul a été justement nommé l'Apôtre des nations, parce que, se dépensant pour elles, il les a amenées de l'idolâtrie à la connaissance et à l'amour de Jésus-Christ. Quand il entra au milieu de l'Aréopage d’Athènes, il emprunta le début de sa harangue à cette inscription célèbre qu'il avait rencontrée sur sa route: Au Dieu inconnu (35). S'il fût entré au milieu des Etats généraux de la nation française, il eût, à la lecture de la Déclaration des droits de l'homme, laissé tomber, à coup sur, cette appréciation attristée: Au Dieu méconnu !
Le grand Apôtre, au cours de son apostolat, avait tracé aux nations cette règle de conduite à l'égard du Christ: Qu'en toutes choses, il ait le premier rang (36). Mais ici, non seulement le Christ est déchu du premier rang, il n'a plus de rang, il ne compte plus (37).
III
On a dit de l'Assemblée nationale, pour expliquer et atténuer sa faute, qu'elle s'était bornée à éviter le nom du Christ dans la Constitution, sans parti pris d'hostilité.
Eviter le Christ, surtout quand on est la nation française: quelle excuse !
Le serpent a été bien fin, il a inspiré de procéder par élimination. Eliminé de la loi, le nom du Christ le sera des mœurs, et à bref délai. Les lois ne créent-elles pas les mœurs ? Un jour viendra où chez la nation qui fut la valeureuse France, on n'aura plus le courage de prononcer publiquement le nom de Jésus-Christ. Au sein des parlements, ce sera miracle quand un député le fera entendre: on ricanera à gauche, beaucoup à droite baisseront la tête. Dans les autres réunions publiques, on consentira bien, quand on devra nommer la Divinité, à dire: Dieu, mais on évitera soigneusement le nom de Jésus-Christ. Et enfin, au milieu même des familles chrétiennes et entre chrétiens, la prononciation de ce nom auguste deviendra timide et rare. Silence de faiblesse qui aura eu pour principe, et qui alléguera pour justification, le silence de l'Assemblée nationale. Les législateurs de 89 ont posé la pierre de scandale. Non, il ne leur était pas permis de passer sous silence Celui que les cieux adorent et qui a formé dans l'espace le concert harmonieux des nations chrétiennes, et au milieu d'elles la nation française !
« Ils se sont bornés à éviter son nom sans parti pris d'hostilité, » a-t-on dit, leur prêtant l'attitude de ces hommes bien à plaindre qui, par un reste de crainte révérencielle, évitent sur leur chemin la rencontre d'un sanctuaire, où ils ne voudraient pas entrer. Plût à Dieu que tel eût été, chez les législateurs de 89, le fond de leur pensée et le mobile de leur silence ! Mais, hélas ! il n'en a pas été ainsi. Il est, au contraire, historiquement certain qu'ils ont tenu à se débarrasser du Christ comme pierre de l'angle dans la société nouvelle qu'ils fondaient.
Trois choses le prouvent surabondamment :
A. En premier lieu, le but qu'ils poursuivaient.
En effet, que voulaient-ils ?
Refaire la société de fond en comble, en se servant, pour cette reconstruction, du Contrat social de Rousseau, qui a été leur catéchisme et qu'ils ont appliqué de point en point. Ils ont pris, comme type du citoyen qu'ils voulaient former, l'homme abstrait, isolé de la civilisation chrétienne, que Rousseau met en scène, c'est-à-dire l'homme sans la Révélation, l'homme de la nature. Voilà leur type, ils le disent hautement: « Quand on voulait se représenter la fondation d'une société humaine, on imaginait vaguement une scène demi-bucolique, demithéatrale, à peu prés semblable à celle qu'on voyait sur le frontispice des livres illustrés de morale et de politique. Des hommes demi-nus ou vêtus de peaux de bêtes sont assemblés sous un grand chêne; au milieu d'eux un vieillard vénérable se lève et leur parle la langue de la nature et de la raison; il leur propose de s'unir et leur explique à quoi ils s'obligent par cet engagement mutuel; il leur montre l'accord de l'intérêt public et de l’intérêt privé et finit en leur faisant sentir les beautés de la vertu. Tous aussitôt poussent des cris d’allégresse, s'embrassent, s'empressent autour de lui et le choisissent pour magistrat; de toutes parts on danse sous les ormeaux, et la félicité désormais est établie sur la terre. - Je n’exagère pas. Les adresses de l'Assemblée nationale à la nation seront des harangues de ce style. Pendant des années, le gouvernement parlera au peuple comme à un berger de Gessner (38)
). » Ainsi donc, ce n'était plus le chrétien qui allait être l'objet des sollicitudes des législateurs de 89, c’est l'homme de la nature, l'homme avant et sans la Révélation.
Or, en bonne vérité,
Restait-il, décemment, place pour le Christ dans une entreprise qui faisait table rase, à ce point, du christianisme ?
Ils ont donc éliminé le Christ sciemment. Ne tenant plus compte, pour les Français, de leur qualité de chrétiens, ils ont forcément supprimé, dans la Constitution française, le divin Maître des chrétiens. Dédaignant, pour leur édifice, les pierres vivantes, ils ont, à plus forte raison, rejeté la Pierre de l'angle. Les uns l'ont fait avec préméditation, les autres, par lâche complaisance. L'influence de Rousseau les a, presque tous, fascinés.
B. Les meneurs et une notable partie de l'Assemblée ont, du reste, révélé et ratifié publiquement leur hostilité à l'égard du Dieu vivant. Il avait été décidé que l'énumération des Droits de l'homme serait précédée d'un préambule ou frontispice qui, par ses termes solennels, imposerait le respect aux générations futures. On peut le relire au § IIe de ce chapitre. Or, lorsque l'Assemblée en arrêta les termes, non seulement il ne fut nullement question du Christ, mais les orages les plus violents éclatèrent quand quelques députés voulurent rattacher ce préambule, ce frontispice, à la notion de la Divinité comme à une voûte tutélaire.
Les journaux de l'époque rapportent ces séances orageuses. En voici l'abrégé fidèle:
L'impiété, déguisée sous le nom de philosophisme, propose d'inscrire dans le préambule que l'homme tient ses droits de la nature. M. le comte de Virieu observe avec force; « Eh ! qu'estce que la nature ? Quelle idée présente-t-elle? C'est un mot vide de sens, qui nous dérobe l'idée du Créateur, pour ne considérer que la matière. »
Appuyant M. de Virieu, Lally-Tollendal demande « qu’on n'oublie pas l'Être suprême ».
Ce nom d' « Être suprême » n'exprimait, il faut, hélas ! le reconnaître, que le minimum de la Divinité; néanmoins, lorsque, plusieurs fois, ce minimum de la Divinité est sollicité auprès de l'Assemblée, le tumulte des opposants et des tribunes couvre la voix des orateurs, et le parti pris de ne pas entendre se manifeste de la façon la plus évidente.
Il en fut ainsi surtout dans les dernières séances:
L'évêque de Clermont avait exposé que les principes de la Constitution française devaient reposer sur la religion comme sur une base éternelle;
Cette fois, Mirabeau prend la peine de répondre. Il le fait sur un ton dédaigneux et parfois ironique: « Nous n'avons, dit-il, qu’à nous occuper des choses de ce monde... Permettons la liberté des cultes, ne disons pas autre chose et dormons en paix. »
La discussion reprend un autre jour; Maillet et le comte de Clermont-Lodéve insistent pour que la nécessité de la religion soit affirmée et le respect du culte de chacun proclamé comme un droit; mais Talleyrand répond « qu'on s'occupera de cela dans la Constitution, mais que la place de ces affirmations n'est pas dans la Déclaration ». Cette répartie empreinte de dédain est accueillie par une approbation bruyante. La discussion ne peut continuer. Un désordre évidemment calculé empêche les contradictions de se produire. Le tumulte est tel, que le président offre deux fois sa démission (39).
Finalement, ce minimum de la Divinité, conçu en ces termes: « En présence et sous les auspices de l'Être suprême », parvint à passer, parce qu'il excluait la reconnaissance du Dieu vivant de la Révélation. Semblable à un dogue féroce qui est encore retenu, l'impiété révolutionnaire consentait en grognant à laisser écrire dans le préambule la vague constatation de l'Être suprême « expressément réduit au rôle d'un témoin sans autorité, dont la présence n'embarrasse guère l'Assemblée, qui le salue pour la forme en lui donnant congé (40). »
C. Est-il besoin d'apporter, en dernière preuve de l'exclusion bien arrêtée du Christ dans la pensée des législateurs, les articles de la Déclaration qui font suite au préambule et forment les principes de 89 (41) ? Un historien peu suspect a eu le courage de dire: « Ce sont autant de poignards dirigés contre la société : il suffira de pousser le manche pour faire entrer la lame (42). » Les législateurs de 89 ont effilé la lame, les clubs et les hordes de 93 se chargeront de pousser le manche. Qu'on en juge :
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PRINCIPES EN 89 : ART. I. — les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. ART. III. — Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. |
APPLICATIONS EN 93 : « Nous sommes opprimés, résistons et levons-nous en armes. » « Allons à l'Hôtel de Ville, interrogeons nos magistrats tièdes ou suspects, surveillons leurs séances, vérifions s'ils poursuivent les prêtres et s’ils désarment les aristocrates; empêchons-les de machiner contre le peuple, et faisons marcher ces mauvais commis. » « Par conséquent, que nul ne soit exclu de la garde nationale; à tous, même aux indigents, une arme, pique ou fusil; pour défendre leur liberté. » « La royauté héréditaire est donc illégitime : allons aux Tuileries et jetons le trône à bas. » « Ecoutez ces clameurs de la place publique, ces pétitions qui arrivent de toutes les villes : voilà la volonté générale qui est la loi vivante et qui abolit la loi écrite. A ce titre, les meneurs de quelques clubs de Paris déposeront le Roi et violenteront l'Assemblée législative. En d'autres termes, la minorité bruyante et factieuse va supplanter la nation souveraine; et désormais rien ne lui manque pour faire ce qui lui plaît et quand il lui plaît (43). » |
L'enchaînement entre les principes de 89 et leurs applications en 93 n'est-il pas manifeste ? Il ne pouvait en être différemment. « S