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Fabiola ou l'Eglise des Catacombes
du cardinal Wiseman (1854)


Livre I, chapitre 17

Chapitre 16 Sommaire Chapitre 18

 

 

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La communauté chrétienne

abiola se retira après cet entretien ; pendant le reste du jour son esprit fut livré à des alternatives de calme et d'agitation. Chaque fois qu'elle considérait avec attention cette immense perspective de vie morale que son esprit venait d'apercevoir, elle jouissait d'une paix extraordinaire. Il lui semblait avoir découvert un grand phénomène dont la connaissance allait lui permettre de s'élever jusqu'à des régions éthérées et inconnues, où elle n'aurait plus qu'un sourire pour les erreurs et les folies humaines. Mais en réfléchissant à la responsabilité que lui imposait cette lumière, à la vigilance et aux luttes secrètes et gratuites qu'elle exigeait, l'aspect désolé, pour ainsi dire, de cette vertu privée d'admirateurs et de sympathies la faisait reculer devant une existence qu'il fallait passer sans puiser aux sources où elle trouvait autrefois des secours et le soutien nécessaires. Dans son ignorance, elle pouvait voir qu'il lui manquait les instruments ou les moyens indispensables pour mettre en pratique cette magnifique théorie qui, semblable à une lampe brillante, suspendue au milieu d'une salle immense, vide et nue, n'en fait seulement ressortir que la tristesse et l'abandon. A quoi pouvaient donc servir tant de splendeurs prodiguées en vain ?

La matinée du lendemain avait été fixée pour une de ces visites qu'il est d'usage de faire tous les ans à la campagne : il s'agissait cette fois d'aller voir l'ancien préfet de la cité, Chromatius. Notre lecteur doit se souvenir qu'après sa conversion et l'abandon de sa charge, ce magistrat s'était retiré a sa villa de Campanie, emmenant avec lui la plupart des personnes converties par Sébastien, ainsi que le saint prêtre Polycarpe, chargé d'achever leur instruction. Naturellement Fabiola ignorait toutes ces circonstances ; mais elle avait entendu parler des bruits singuliers qui circulaient au sujet de la villa de Chromatius. On disait qu'il avait réuni un nombre inaccoutumé de visiteurs, auxquels on ne donnait aucune fête ; qu'il avait affranchi tous les esclaves de sa propriété, mais qu'une grande partie d'entre eux avaient préféré rester avec lui ; quoique nombreux, ils paraissaient très gais, sans se livrer jamais aux distractions brillantes et aux parties de plaisir. Tout cela stimulait la curiosité de Fabiola, qui désirait aussi s'acquitter d'un agréable devoir de politesse envers un des meilleurs amis de son enfance ; du reste, elle était bien aise de voir de ses propres yeux ce qui lui semblait être une expérience très platonique, ou ce que nous appellerions maintenant une utopie.

Fabiola partit de bonne heure dans une légère voiture de campagne attelée de bons chevaux, qui parcoururent avec rapidité les plaines immenses de «l'heureuse Campanie». Une pluie d'automne avait abattu la poussière, et couvert de perles brillantes les feuilles de la vigne, dont les longues guirlandes, au lieu de ramper à terre, couraient d'arbre en arbre tout le long du chemin. Elle atteignit en peu de temps le petit mamelon, qu'on ne saurait appeler une colline, au sommet duquel on apercevait les murs éclatants de blancheur d'une villa considérable, environnée de massifs de buis, d'arbousiers, de lauriers, dominée çà et là par de gigantesques cyprès. Elle s'aperçut d'un changement qu'elle ne put d'abord expliquer ; mais, lorsqu'elle eut dépassé la porte d'entrée, les nombreux piédestaux dépouillés et les niches vides lui rappelèrent que la villa avait entièrement perdu l'un de ses ornements les plus caractéristiques, c'est-à-dire les statues innombrables rangées avec grâce le long des charmilles toujours vertes, et qui lui avaient valu son nom, maintenant dépourvu de sens, de villa ad statuas (villa des statues).

Chromatius, qu'elle avait vu jadis marcher avec peine à cause de la goutte, maintenant un vigoureux vieillard, la reçut avec courtoisie, s'informa affectueusement de la santé de son père, et lui demanda s'il était vrai qu'il fût sur le point de se rendre en Asie. Ces paroles attristèrent et mortifièrent Fabiola ; car son père ne lui avait point fait part de son intention. Chromatius exprima l'espoir que ce serait une fausse alarme, et lui proposa de parcourir les jardins. Elle les trouva aussi bien entretenus qu'auparavant et remplis de plantes magnifiques ; malgré tout, elle regrettait les anciennes statues. Ils arrivèrent enfin à une grotte ornée d'une fontaine où des nymphes et quantité d'autres déesses de la mer prenaient autrefois leurs ébats ; ce n'était plus maintenant qu'une surface unie et sombre. A cette vue elle ne put se contenir plus longtemps, et se retourna vers Chromatius en disant :

«Mais que vous est-il donc arrivé, Chromatius, pour que vous ayez impitoyablement chassé toutes les statues de votre charmante villa, et détruit ce qui en faisait le charme et le caractère ? Qu'est-ce qui a pu vous y décider ?

- Chère Fabiola, répondit gaiement le vieux préfet, ne vous fâchez pas. De quelle utilité étaient toutes ces statues ?

- Si c'est là votre idée, répliqua-t-elle, ce n'est pas celle de tout le monde. Mais, dites-moi, qu'en avez-vous fait ?

- A vrai dire, je les ai toutes fait passer sous le marteau.

- Comment ! sans m'en avoir prévenue ! Vous savez qu'il y en avait quelques-unes que j'aurais achetées volontiers.»

Chromatius rit de bon coeur, et dit à Fabiola d'un ton familier qu'il pouvait toujours se permettre avec elle, car il la connaissait depuis son enfance :

«Oh! que votre jeune imagination marche vite ! et ma pauvre vieille langue est forcée de rester en arrière. Je ne parle pas du marteau des vendeurs publics, mais bien de celui des démolisseurs. Les dieux et les déesses ont été mis en pièces, pulvérisés. Si par hasard vous aviez besoin d'une jambe ou d'une main à laquelle il manquerait plusieurs doigts, je crois que je pourrais trouver de quoi satisfaire vos désirs. Mais je ne puis m'engager à vous fournir un visage avec un nez ou une tête intacts.»

Fabiola était confondue, et s'écria : «Quel affreux barbare vous êtes devenu, mon cher et vénérable préfet ! Quelle ombre de raison avez-vous à m'offrir pour justifier une conduite si outrageante ?

- Remarquez, je vous prie, qu'en vieillissant je suis devenu plus sage. A mon avis, maître Jupiter et sa femme Junon ne sont pas plus dieux que vous et moi ; je m'en suis donc débarrassé sans peine.

- Oui, cela peut être ; pour moi, sans être ni vieille ni sage, je partage depuis longtemps votre opinion. Mais pourquoi ne pas les garder seulement comme oeuvres d'art ?

- Parce qu'elles n'avaient pas été placées ici à ce titre, mais comme divinités ; ce sont autant d'imposteurs introduits chez moi sous de fallacieux prétextes. De même que vous chasseriez de chez vous, comme un intrus, un buste ou une image trouvée parmi ceux de vos ancêtres et appartenant à une autre famille, de même aussi j'ai expulsé ces fourbes qui prétendaient avoir avec moi des liens beaucoup plus intimes. Je n'ai pas non plus voulu les vendre, afin de ne pas courir le risque de propager leurs erreurs.

- Je vous le demande, au nom de la justice, mon vieil ami, n'est-ce pas une imposture d'appeler toujours votre villa ad statuas, quand il n'y en a plus une debout ?

- Certainement, répondit Chromatius, amusé par ses saillies ; du reste, vous voyez que j'ai beaucoup planté de palmiers alentour. Aussitôt que leurs têtes s'élèveront au-dessus des arbustes verts, la villa remplacera son nom par celui de ad palmas (villa des palmes).

- Ce sera un nom charmant», dit Fabiola, qui était loin de soupçonner le sens si élevé et si juste qu'il renfermait. Elle ignorait aussi que la villa était une sorte d'école pareille aux gymnases institués pour les lutteurs et les gladiateurs, où l'on élevait des soldats de la foi qui devaient combattre ce grand combat du martyre jusqu'à la mort. On pouvait également dire de ceux qui entraient dans cette maison et de ceux qui en sortaient, qu'ils marchaient tous ensemble à la conquête de cette palme du triomphateur qui serait portée devant eux au pied du tribunal du Christ, comme l'emblême de leur victoire sur le monde. Un grand nombre de palmes devaient être bientôt cueillies dans cette retraite des premiers chrétiens.

Nous raconterons ici l'histoire de la démolition des statues de Chromatius ; c'est un curieux épisode des «Actes de saint Sébastien».

Lorsque Chromatius, en sa qualité de préfet de Rome, eut été informé par Nicostrate de la mise en liberté des prisonniers et de la guérison de Tranquillinus, délivré de la goutte après avoir reçu le baptême, il fit prendre tous les renseignements possibles pour vérifier le fait ; ayant ensuite mandé près de lui Sébastien, il lui proposa de se faire chrétien afin de guérir de la même maladie. Naturellement on jugea la chose impraticable, en suggérant un autre moyen qui lui donnerait personnellement une preuve nouvelle et très évidente de la vérité du christianisme, sans lui faire courir le risque de recevoir le baptême avant d'avoir la foi. Chromatius était connu pour le nombre immense de statues idolâtres qu'il possédait ; Sébastien lui assura que s'il consentait à les faire mettre en pièces, il recouvrerait immédiatement la santé. La condition était dure ; il y consentit cependant. Son fils Tiburce était furieux, et protesta que si le résultat désiré ne se produisait pas, il ferait jeter Sébastien et Polycarpe dans une fournaise ardente : menace dont l'exécution était peut-être facile pour le fils du préfet.

En un jour deux cents statues païennes furent brisées, aussi bien à la villa que dans le palais de Rome. Une fois la chose terminée, Chromatius ne guérit pas. On fit venir Sébastien, qui fut accablé de reproches. Mais ce dernier, calme et inflexible : «Je suis sûr, dit-il, que tout n'a pas été détruit ; on a sauvé quelque chose de la destruction». Il avait raison. De menus objets avaient été traités plutôt comme ouvrages d'art que comme emblèmes religieux, et, ainsi que les «dépouilles convoitées d'Achan» (1), mis en lieu sûr. Ils furent apportés et détruits ; à l'instant Chromatius fut guéri. Il ne fut pas le seul à se convertir ; son fils Tiburce devint un chrétien des plus fervents ; après avoir versé son sang dans un glorieux martyre, il donna son nom à une catacombe. A sa prière, on lui avait permis de rester à Rome pour encourager et assister ses frères pendant la persécution qui s'approchait ; les amis qu'il avait à la cour, son grand courage et son activité, lui permettaient de s'acquitter efficacement de ce devoir. Il va sans dire qu'il était devenu le grand ami et le compagnon assidu de Pancrace et de Sébastien.

Après cette petite digression, reprenons la suite de l'entretien entre Chromatius et Fabiola, qui continua ainsi sa dernière phrase :

«Vous savez sans doute, Chromatius, - mais asseyons-nous dans ce charmant endroit où se trouvait, je m'en souviens, un superbe Bacchus ; - vous connaissez, dis-je, tous les bruits qui circulent dans le pays à propos de votre conduite ?

- Est-il possible ? Qu'est-ce donc ? Racontez-moi cela, je vous en prie.

- Il paraît que vous avez chez vous une quantité de personnes inconnues. Vous ne recevez pas, vous n'allez nulle part, vous vivez en quelque sorte comme des philosophes qui forment une république à la manière de Platon.

- J'en suis très flatté, interrompit Chromatius en s'inclinant avec un sourire.

- Ce n'est pas tout, continua Fabiola ; ils prétendent que vous avez adopté un genre de vie extraordinaire, sans aucune distraction ; que vous êtes d'une extrême sobriété ; en un mot, que vous vous laissez presque mourir de faim.

- J'espère qu'ils sont assez justes pour ajouter que nous payons nos dettes, observa Chromatius. Disent-ils aussi que nous avons un gros compte chez le boucher et les autres fournisseurs ?

- Oh ! non, dit Fabiola en riant.

- Que c'est aimable à eux ! ajouta gaiement le vieux magistrat. Ils semblent, je parle du public, prendre un très grand intérêt à nos affaires. Chère enfant, voyez quelle chose étrange. Aussi longtemps qu'on vécut à ma villa d'une manière un peu libre et indépendante, tant qu'on s'y livra aux conversations légères, à l'intempérance et à toutes les joyeuses saillies de la jeunesse, et qu'on se permit toutes les folies les plus désagréables pour le voisinage, ce qu'on voit partout, - je vous demande pardon pour ces détails, - en un mot, tant que mes amis et moi ne fûmes ni sobres ni irréprochables, personne ne s'informa de notre conduite. Mais que des gens tranquilles se réunissent dans la retraite, la sobriété et le travail, à l'écart des affaires publiques, sans jamais parler de politique ou des bruits du monde, à l'instant la curiosité la plus vulgaire cherche à pénétrer tout ce qui les concerne, et les diplomates du troisième ordre sont dévorés par l'envie de se mêler de ce qui ne les regarde pas. Les bruits les plus mensongers circulent de toutes parts, tandis que les soupçons les plus vils s'attaquent aux motifs qui les font agir. N'est-ce pas là un phénomène ?

- C'est vrai ; et comment l'expliquez-vous ?

- Uniquement par cette faculté qu'ont les petits esprits d'être toujours jaloux de sentiments plus élevés que les leurs ; de sorte qu'ils déprécient par instinct ce qui paraît supérieur à leurs propres aspirations.

- Mais quel est donc votre but, cher ami, et quelle est votre manière de vivre ici ?

- Nous passons notre temps à cultiver nos facultés les plus élevées. Nous nous levons à une heure extraordinairement matinale, si matinale, que je n'ose vous le dire ; après quelques heures consacrées aux devoirs religieux, nous nous occupons d'une façon très variée : les uns lisent, les autres écrivent, d'autres soignent le jardin. Je vous assure que des ouvriers mercenaires ne travailleraient pas mieux ni avec plus de courage que nos agriculteurs improvisés. Nous nous réunissons à certaines heures, pour chanter ensemble des hymnes magnifiques, ne respirant que la vertu et la pureté ; nous lisons d'admirables ouvrages, afin de nous soutenir dans le bien, et nous recevons les leçons des maîtres les plus éloquents. Nos repas sont très sobres, et des légumes nous suffisent ; j'ai déjà découvert qu'on pouvait être très gai en ne mangeant que des lentilles, et qu'une bonne mine n'est pas toujours la conséquence d'une chère délicate.

- Mais vous êtes devenu un véritable disciple de Pythagore ; et moi qui croyais que ce système était hors de mode ! Cela doit être aussi fort économique, observa Fabiola d'un air malin.

- Ah ! petite rusée ! vous croyez vraiment que notre but est de gagner de l'argent. Pas le moins du monde ; car nous avons pris une résolution désespérée.

- Et laquelle, je vous prie ? demanda la jeune fille.

- Rien moins que celle-ci : nous sommes résolus à ce qu'on ne puisse trouver autour de nous un véritable pauvre. Nous tâcherons cet hiver de vêtir ceux qui sont nus, de nourrir ceux qui ont faim, et de soigner les malades. Toutes nos économies y passeront.

- En vérité, c'est là une idée généreuse, bien nouvelle pour notre époque ; on ne manquera pas de rire à vos dépens et de se moquer de vous de tous côtés. Ils vous calomnieront encore plus si la chose est possible ; mais elle ne l'est pas.

- Comment cela ?

- Ne vous offensez pas de mes paroles ; ils ont été jusqu'à suggérer que vous étiez peut-être des chrétiens. Mais je vous assure que je les ai contredits avec la plus vive indignation.»

Chromatius lui dit en souriant : «Pourquoi avec indignation, chère enfant ?

- Mais parce que je vous connais trop bien, ainsi que Tiburce, Nicostrate et votre chère muette Zoé, pour croire un instant que vous ayez adopté ce mélange de stupidité et de fourberie qu'on appelle le christianisme.

- Laissez-moi vous faire une question : Avez-vous pris la peine de lire un seul des ouvrages chrétiens, afin d'apprendre ce que fait et croit en réalité cette secte si méprisable ?

- Oh ! non, je ne voudrais pas perdre ainsi mon temps ; je n'aurais pas la patience d'étudier leur doctrine. Je les méprise trop, ces ennemis de tout progrès intellectuel, ces citoyens d'un patriotisme douteux, livrés à la plus sotte crédulité, et qui autorisent les crimes les plus abominables, pour me risquer à les connaître davantage.

- Eh bien, chère Fabiola, j'étais tout à fait de votre avis ; mais j'ai bien changé d'opinion.

- C'est vraiment fort étrange ; car, en votre qualité de préfet de la cité, vous avez dû punir un grand nombre de ces misérables, à cause de leur continuelle transgression des lois.»

Un nuage passa sur le front serein du vieillard, et une larme mouilla sa paupière. Il pensait à saint Paul, qui avait autrefois persécuté l'église de Dieu. Fabiola, qui s'aperçut de ce changement, en fut attristée et lui dit du ton le plus affectueux : «Je crains d'avoir parlé très légèrement et rappelé des souvenirs douloureux pour votre excellent coeur. Pardonnez-moi, cher Chromatius, et causons d'autre chose. Un des motifs de ma visite était de m'informer si vous connaissiez quelqu'un qui allât immédiatement à Rome. J'ai entendu parler en différents endroits du voyage que projette mon père, et je désire lui écrire (2), afin qu'il ne recommence pas ce qu'il a déjà fait, et ne s'éloigne pas sans prendre congé de moi, sous prétexte de m'épargner le chagrin des adieux.

- Oui, répondit Chromatius, il y a un jeune homme qui part demain matin de bonne heure. Venez dans ma bibliothèque écrire votre lettre ; celui qui doit la porter s'y trouve probablement.»

Ils retournèrent à la maison et entrèrent dans une salle du rez-de-chaussée remplie de caisses de livres. Un jeune homme assis à une table au milieu de la pièce transcrivait quelques passages d'un gros volume, qu'il ferma et mit de côté en voyant entrer une étrangère.

«Torquatus, dit Chromatius en s'adressant à lui, voici une dame qui désire envoyer une lettre à son père, à Rome.

- Je serai toujours heureux, répondit-il, de servir la noble Fabiola ou son illustre père.

- Comment les connaissez-vous ? demanda le juge un peu surpris.

- Dans mon enfance, j'ai eu l'honneur, ainsi que mon père, d'être employé en Asie par le noble Fabius. Ma mauvaise santé m'obligea de quitter cette position.»

De nombreuses feuilles de beau vellum, d'une grandeur uniforme, évidemment destinées à recevoir des transcriptions de quelque ouvrage, étaient placées sur la table. Le bon vieillard en mit une avec de l'encre et un roseau devant Fabiola, qui écrivit à son père quelques lignes d'affection. Elle plia la lettre, l'entoura d'un fil et la fixa avec de la cire ; elle y imprima ensuite son cachet, qu'elle tira d'une bourse richement brodée. Désirant récompenser plus tard le messager aussitôt qu'elle pourrait le faire convenablement, elle choisit une autre feuille de vellum, y écrivit son nom et sa résidence, et la serra dans les plis de sa tunique. Après avoir accepté quelques rafraichissements, elle monta dans son char et prit affectueusement congé de Chromatius. Les yeux du vieillard avaient une expression tendre et paternelle, comme s'il croyait ne jamais la revoir. Elle le pensait aussi ; pour lui, son coeur était ému de sentiments bien différents. Resterait-elle toujours dans cet état ? La laisserait-il périr dans cette ignorance obstinée ? Ce coeur généreux, cette noble intelligence, étaient-ils donc condamnés à ramper dans la boue d'un paganisme impitoyable, tandis que chacun des sentiments, chacune des pensées de cette enfant étaient autant de fibres délicates, mais fortes, que la vérité pouvait revêtir du plus riche tissu ? Non, il n'en serait pas ainsi ; et cependant mille raisons retenaient l'aveu près de quitter ses lèvres ; il sentait qu'il ne servirait alors qu'à l'écarter fatalement du chemin qui conduit à la foi.

«Adieu, mon enfant, s'écria-t-il ; que les plus abondantes bénédictions, dont vous ne connaissez pas encore la valeur, vous accompagnent.»

Il détourna la tête en abandonnant la main de Fabiola, et s'éloigna avec précipitation.

Fabiola était aussi émue du mystère autant que de la tendresse de ses paroles ; au moment d'arriver à la porte, Torquatus fit signe d'arrêter son char. Elle fut péniblement frappée du contraste qui existait entre les manières aisées, presque familières, quoique respectueuses, du jeune homme, et la douce gravité unie à la bonne humeur de l'ancien préfet.

«Pardonnez-moi la liberté que je prends de vous arrêter, madame, dit-il ; mais désirez-vous que votre lettre arrive sans retard ?

- Certainement ; je souhaite que mon père la reçoive le plus tôt possible.

- Je crains de ne pouvoir vous rendre ce service. Ne devant voyager qu'à pied ou en profitant des occasions peu dispendieuses qui se présenteront sur le chemin, je serai plusieurs jours en route.»

Fabiola hésita un instant et dit : «Serais-je indiscrète en vous offrant de payer les frais d'un transport plus rapide ?

- En aucune manière, répondit Torquatus avec empressement, si je puis ainsi mieux servir votre noble maison.»

Fabiola lui tendit une bourse bien garnie, qui pouvait non seulement défrayer son voyage, mais lui laisser une bonne récompense. Il la reçut avec un sourire avide et disparut par une allée latérale. Ses manières causèrent une impression défavorable à Fabiola, qui ne put s'empêcher de croire que ce n'était pas là un digne compagnon pour son cher et vieil ami. Si Chromatius avait pu voir son ardeur à s'emparer de cette bourse, il l'eût comparé à Judas. Quant à Fabiola, elle ne fut pas fâchée de s'être ainsi déliée de l'obligation qu'elle avait contractée envers son messager. Elle chercha donc la petite feuille de vellum sur laquelle était écrit son nom, afin de la détruire, lorsqu'elle s'aperçut qu'on avait tracé quelques caractères sur le côté opposé ; car le copiste du volume qu'elle avait vu serrer y avait commencé la suite de son travail. I1 ne s'y trouvait d'ailleurs que deux ou trois phrases, qu'elle se mit à lire. Ce fut la première fois que ses yeux s'arrêtèrent sur les paroles suivantes, extraites d'un livre qui lui était inconnu :

«Je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait pleuvoir sur les justes et les injustes» (3).

On peut se figurer l'embarras d'un paysan indien qui a ramassé dans le lit d'un torrent un caillou d'une transparente blancheur, et dont les côtés rugueux et ternes projettent mille étincelles brillantes si l'on en détache quelques fragments. Est-ce un splendide diamant digne d'être placé sur une couronne royale, ou un caillou sans valeur qu'un mendiant foulerait aux pieds ? Mettra-t-il un terme à son indécision en le lançant au loin, ou bien le fera-t-il estimer par un lapidaire, qui rira peut-être de sa crédulité ? Telles étaient les pensées de Fabiola en retournant chez elle : Qui a composé ces maximes ? Aucun des philosophes grecs ou romains. Elles sont fausses ou éminemment vraies, d'une moralité sublime ou profondément dégradante. Y a-t-il des partisans de cette doctrine, ou n'est-ce qu'un magnifique paradoxe ? Je ne veux plus me préoccuper de ce sujet, ou plutôt j'en parlerai à Syra : cela ressemble beaucoup à ses belles et impraticables théories... Non, il vaut mieux n'en rien faire ; elle m'épouvante avec ses vues sublimes, qu'il m'est impossible de réaliser, quoiqu'elles lui paraissent très simples et très faciles. Mon esprit a besoin de repos. Le meilleur moyen est de me débarrasser de ce qui me rend si perplexe, et d'oublier ces paroles importunes. Va donc, au gré du vent, tourmenter l'esprit de ceux qui te trouveront sur la route... «Ho ! Phormion, arrêtez-vous, et allez me ramasser ce morceau de vélin que je viens de laisser tomber.»

Le cocher obéit, tout en se disant à lui-même que la feuille de papier lui semblait avoir été volontairement abandonnée. Fabiola la replaça dans son sein : ce fut comme un sceau qu'elle posait sur son coeur, car ce coeur fut calme et silencieux jusqu'au moment de son arrivée à la villa.


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(1)  Jos. VII

(2)  Il n'y avait point de poste alors ; les personnes qui désiraient expédier des lettres étaient forcées d'envoyer un messager ou d'attendre une occasion.

(3)  Math. V, 44