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Tableau naturel des rapports qui existent
entre Dieu, l'Homme et l'Univers.

L.C. de St Martin

par Louis-Claude de Saint-Martin

IV

Les principes que j'ai exposés sur la sublime destinée de l'homme, doivent d'autant plus mériter notre confiance, que lui-même en manifeste la vérité presque dans tous ses actes. Porté par un instinct secret à dominer, soit par la force, soit par la justesse apparente de sa doctrine, il semble par là n'être occupé qu'à prouver l'existence d'un Dieu, et à le montrer à ses semblables.

Ceux-mêmes qui se déclarent contre un Etre éternel, infiniment juste, source de toute félicité et de toutes lumière, ne font que changer le nom de cet Etre, et en mettre un autre a sa place. Loin de détruire son indestructible existence, ils démontrent sa réalité et toutes les facultés qui lui appartiennent. Car si l'Athée et le Matérialiste répugnent à croire au Dieu qui s'est peint dans leur âme, ils ne font, lorsqu'ils lui  substituent la matière, que transporter sur elle les attributs du Principe vrai, dont leur essence les rend à jamais inséparables ? ainsi cette idole est toujours un Dieu, qu'ils nous annoncent.

D'ailleurs, en élevant ainsi la matière, c'est moins, en effet, le règne de cette matière, que la leur propre qu'ils prétendent établir. Car les raisonnements, dont ils tachent d'appuyer leurs systèmes, l'enthousiasme qui les anime, toutes leurs déclamations, n'ont-elles pas pour but de nous persuader qu'ils sont possesseurs de la vérité ? Or, d'après les rapports intimes que nous sentons exister entre Dieu et la vérité, être possesseur de la vérité, serait-ce autre chose qu'être Dieu ? L'Athée confesse donc, malgré lui, l'existence de cet Etre suprême ; car il ne peut entreprendre de prouver qu'il n'y a point de Dieu, qu'en se présentant comme étant un Dieu lui-même.

Comment, en effet, pourrait-il ne pas indiquer l'existence du Principe suprême, puisque tous les Etres de la Nature étant l'expression visible des facultés créatrices de ce Principe, l'homme doit l'être à la fois, et de ses facultés créatrices et de ses facultés pensantes. L'Impie ne peut donc se soustraire à une loi qui lui est commune avec tout ce qui est contenu dans la région temporelle. Nous entrerons dans quelque détail sur ce sujet, Que sa profondeur n'effraie point; il est important d'y pénétrer, et l'issue en sera heureuse.

Avant que les choses temporelles puissent avoir eu l'existence qui nous les rend sensibles, il a fallu des éléments primitifs et intermédiaires entre elles et les facultés créatrices dont elles descendent, parce que ces choses temporelles et les facultés dont elles descendent, sont d'une nature trop différente pour pouvoir exister ensemble sans intermède ; ce qui nous est physiquement répété par le soufre et l'or, par le mercure et la terre, lesquels ne peuvent s'unir que par la même loi d'une substance intermédiaire.

Ces éléments inconnus aux sens, mais dont l'intelligence atteste la nécessité et l'existence, sont déterminés et fixés dans leur essence et dans leur nombre, comme toutes les lois et tous les moyens que la Sagesse met en usage pour l'accomplissement de ses desseins. Enfin, ils peuvent être regardés comme les premiers signes des facultés supérieures auxquelles ils tiennent immédiatement.

Dès lors, tout ce qui existe dans la nature corporelle, toutes les formes, les moindres traits, ne sont et ne peuvent être que des réunions, des combinaisons, ou des divisions des signes primitifs : et rien ne peut paraître parmi les choses sensibles, qui ne soit écrit en eux, qui ne descendent d'eux et qui ne leur appartienne, comme toutes les figures possibles de la Géométrie seront toujours composées de points, de lignes, de cercles ou de triangles.

L'homme lui-même, dans ses œuvres matérielles, qui ne sont que des œuvres secondes par rapports aux œuvres de la Nature, est lié, comme tous les autres Etres a ces signes primitifs ; il ne peut rien élever, rien tracer, rien construire; il ne peut, dis-je, imaginer aucune forme, exécuter même un seul mouvement volontaire ou involontaire, qui ne tiennent a ces modèles exclusifs, dont tout ce qui se ment, tout ce qui vit dons la Nature, n'est que le fruit et la représentation. S'il en pouvait être autrement, l'homme serait créateur d'une autre Nature et d'un autre ordre de choses, qui n'appartiendraient point au Principe producteur et modèle de tout ce qui existé sensiblement pour nous.

 Ainsi, les productions admirables des Arts, ces monuments merveilleux de l'industrie humaine, décèlent a chaque pas la dépendance de l'homme et sa destination. Elles n'offrent que des compilations, ou des parties rassemblées d'autres monuments, qui n'étaient eux-mêmes que des combinaisons variées des éléments fondamentaux, que nous avons dit être les indices primitifs des facultés créatrices de la Divinité.

Il n'est donc rien dans l'homme corporel, ni dans ses productions, qui ne soit, quoique très secondairement, l'expression de l'action créatrice universelle, que tout être corporel représente, dès qu'il existe et qu'il agit.

Elevons-nous au dessus des formes matérielles, et appliquons ces principes à la parole et à l'écriture, qui, l'une et l'autre, annoncent des facultés pensantes, puisqu'elles en sont pour nous la première expression sensible.

« Il est certain que les sons et les caractères alphabétiques qui servent d'instruments fondamentaux à tous les mots que nous employons pour manifester nos idées, doivent tenir à des signes et à des sons primitifs qui leur servent de base ; et cette vérité profonde nous est tracée de toute antiquité dans le fragment de Sanchoniaton, où il représente Thot tirant le portrait des Dieux, pour en faire les caractères sacrés des lettres ; emblème sublime et d'une fécondité immense, parce qu'il est pris dans la source même, où l'homme devrait toujours puiser. »

En admettant des signes primitifs pour l'expression sensible de nos idées, nous ne devons point être arrêté par la variété infinie de ceux qui sont en usage parmi les différentes Nations de la Terre : cette variété prouve seulement notre ignorance. Car, si la loi qui sert d'organe a la suprême Sagesse, établit partout un ordre, une régularité ; elle doit avoir déterminé, pour l'expression des pensées qu'elle nous envoie, des signes invariables, comme elle en a établi pour la production de ses faits matériels : et si nous n'étions pas ensevelis dans des ténèbres profondes, ou si nous nous attachions davantage a suivre la route instructive et lumineuse de la simplicité des Etres, qui sait si nous ne parviendrions pas a connaître et la forme et le nombre de ces signes primitifs, c'est-à-dire, à fixer notre alphabet ?

Mais quelle que soit notre privation a cet égard, dès que ces signes primitifs existent, tous ceux que nous employons, quoique conventionnellement, en dérivent de toute nécessité : ainsi tous les mots que nous voudrons composer, imaginer et fabriquer, seront toujours des assemblages tirés de ces caractères primitifs, puisque, ne pouvant sortir de la loi qui les a produits, nous ne saurions jamais rien trouver hors d'eux, et qui ne soit, pour ainsi dire, eux-mêmes

Ces sons et ces caractères primitifs étant les vrais signes sensibles de nos pensées, ils doivent être aussi les signes sensibles de l'unité pensante : car il n'y a qu'une seule idée comme il n'y a qu'un seul principe de toutes choses.

Ainsi les productions les plus défigurées, que nous puissions manifester par la parole et par l'écriture, portent toujours secondairement l'empreinte de ces signes primitifs ; et par conséquent celle de cette unique idée, ou de l'unité pensante : ainsi l'homme ne peut proférer une seule parole, tracer un seul caractère, qu'il ne manifeste la faculté pensante de l'Agent suprême ;  comme il ne peut produire un seul acte corporel, un seul mouvement, sans en manifester les facultés créatrices.

L'usage même le plus insensé, le plus orgueilleux, le plus corrompu qu'il fasse de ces instruments primitifs de la pensée, dans son langage ou dans ses écrits, ne détruit point ce que nous avançons. Dès qu'il n'y a point d'autres matériaux que ces caractères primitifs, l'homme est forcé de s'en servir, lors même qu'il veut élever des remparts contre l'unité qu'ils représentent, et s'en déclarer l'ennemi
 

C'est avec les armes de cette unité qu'il veut la combattre : c'est avec les forces de cotte unité, qu'il veut en prouver la faiblesse : enfin, c'est avec les propres signes de son existence, qu'il veut établir qu'elle n'est qu'un néant et un fantôme. Si l'Athée veut attaquer, en quelque manière que ce soit, le premier Principe de tout ce qui existe, qu'il s'interdise donc tout acte, toute parole, et même que tout son Etre descende dans le néant : car, dès qu'il se montre, dès qu'il écrit, dès qu'il parle, dès qu'il se ment, il prouve lui-même celui qu'il voudrait anéantir.

Nous sommes donc fondés a dire que l'homme est destiné a être le signe et l'expression parlante des facultés universelles du Principe suprême, dont il est émané ;  comme tous les Etres particuliers sont, chacun dans leur classe, le signe visible du principe particulier qui leur a communiqué la vie.

Ce mot, émané, peut contribuer à jeter un nouveau jour sur notre nature et sur notre origine car, si l'idée d'émanation a tant de peine a pénétrer dans l'intelligence des hommes, ce n'est que parce qu'ils ont laissé matérialiser tout leur Etre. Ils ne voient dans l'émanation qu'une séparation de substance, telle que dans les évaporations des corps odorants, et dans les divisions d'une source en plusieurs ruisseaux : tous exemples pris de la matière, dans lesquels la masse totale est réellement diminuée, quand quelques parties constituantes en sont retranchées.

Lorsqu'ils ont voulu prendre une idée de l'émanation dans les objets plus vivants et plus actifs, tels que le feu, qui semble produire une multitude de feux semblables a lui, sans cesser d'être égal . Lui-même, ils ont cru avoir atteint le but. Mais cet exemple n'en est pas mains étranger aux véritables idées que nous devons nous former de l'émanation immatérielle ; et il n'est propre qu'à entraîner dans l'erreur ceux qui négligeraient de l'approfondir.

Le feu matériel ne nous étant visible que par la consommation des corps, ne peut nous être connu qu'autant qu'il repose sur une base qu'il dévore au lieu que le feu divin vivifie tout. En second lieu, lorsque ce feu matériel produit en apparence d'autres feux, il ne les tire point de lui-même, comme le feu divin : il ne fait que réactionner sur les germes de feu, innés dans les corps qu'il approche, et en favoriser l'explosion ; nous en avons la preuve, en ce qu'il lui est impossible d'enflammer les cendres, parce que le feu principe en est disparu.

Ces différences sont trop frappantes, pour que l'homme sage s'arrête a des comparaisons si abusives.

Tous les Etres de la Nature matérielle, ne montrant que des faits physiques, et n'agissant que pour les sens corporels, n'annoncent que le principe physique vivant dans ces Etres en les faisant mouvoir : ils n'ont point assez clairement un principe sain et divin, pour en prouver immédiatement l'existence. Aussi, les preuves prises de la matière, sont-elles très insuffisantes pour démontrer Dieu, et par conséquent pour nous démontrer l'émanation de l'homme hors du sein de la Divinité.

Mais, puisque nous avons déjà découvert dans l'homme les preuves du Principe qui l'a constitué ce qu'il est c'est dans l'homme lui-même, c'est dans l'esprit de l'homme que nous devons trouver les lois qui ont dirigé son origine. Enfin, l'homme étant un Etre réel on ne devrait jamais juger de lui par comparaison, comme on peut faire des Etres corporels dont les qualités sont relatives.

Que nous annoncera-t-il donc, en le considérant sous ce point de vue ? I1 nous annoncera par ses propres faits, qu'il peut être émané des facultés divines, sans que les facultés divines aient éprouvé ni séparation, ni division, ni aucune altération dans leur essence.

Car, lorsque je produis extérieurement quelque acte intellectuel, lorsque je communique à l'un de mes semblables la plus profonde de mes pensées, ce mobile que je porte dans son Etre, qui va le faire agir, peut être lui donner une vertu : ce mobile, dis-je, quoique sorti de moi, quoi qu'étant, pour ainsi dire, un extrait de moi-même et ma propre image, ne me prive point de la faculté d'en produire de pareils. J'ai toujours en moi le même germe de pensées, la même volonté, la même action ; et cependant j'ai en quelque façon donné une nouvelle vie a cet homme, en lui communiquant une idée, une puissance qui n'était rien pour lui, avant que j'eusse fait en sa faveur, l'espèce d'émanation dont je suis susceptible. Nous souvenant toutefois qu'il n'y a qu'un seul Auteur et créateur de toutes choses, on verra pourquoi je ne communique que des lueurs passagères ; au lieu que cet Auteur universel communique l'existence même, et la vie impérissable.

Mais, si dans l'opération qui m'est commune avec tous les hommes, on sait évidemment que les émanations de mes pensées, volontés et actions, n'altèrent en rien mon essence ; à plus forte raison la vie divine peut se communiquer par des émanations : elle peut produire sans nombre et sans fin, les signes et les expressions d'elle-même, et ne jamais cesser d'être le foyer de la vie.

Si l'homme est émané de la Divinité, c'est donc une doctrine absurde et impie, que de le dire tiré du néant et créé comme la matière : où il faudrait alors regarder la Divinité elle-même comme un néant ; elle qui est la source vivante et incréée de toutes les réalités et de toutes les existences. Par une conséquence aussi naturelle l'homme tiré du néant devrait nécessairement rentrer dans le néant. Mais le néant est un mot vide et nul, dont aucun homme n'a l'idée ;  et il n'en est point qui puisse sans répugnance s'appliquer a la concevoir.

Eloignons donc de nous les idées criminelles et insensées de ce néant, auquel des hommes aveugles enseignent que nous devons notre origine. N'avilissons pas notre Etre : il est fait pour une destination sublime mais elle ne peut l'être plus que son Principe ; puisque, selon les simples lois physiques, les Etres ne peuvent s'élever qu'au degré d'où ils sont descendus. Et cependant ces lois cesseraient d'être vraies et universelles, si le Principe de l'homme était le néant. Mais tout nous annonce assez nos rapports avec le centre même, producteur de l'universalité immatérielle, et de l'universalité corporelle, puisque tous nos efforts tendent continuellement a nous les approprier l'une et l'autre, et a en attacher toutes les vertus autour de nous.

Observons encore que cette doctrine, sur l'émanation de l'Etre intellectuel de l'homme, s'accorde avec celle qui nous enseigne que toutes nos découvertes ne sont en quelque sorte que des réminiscences. On peut dire même que ces deux doctrines se soutiennent mutuellement car, si nous sommes émanés d'une source universelle de vérité, aucune vérité ne doit nous paraître nouvelle et réciproquement, si aucune vérité ne nous parait nouvelle, mais que nous n'y apercevions que le souvenir ou la représentation de ce qui était caché en nous, nous devons avoir pris naissance dans la source universelle de la vérité.

Nous voyons, dans les lois simples et physiques des corps, une image sensible de ce principe, que l'homme n'est qu'un Etre de réminiscence.

Lorsque les germes matériels produisent leur fruits ils ne font que manifester visiblement les facultés ou propriétés qu'ils ont reçues par les lois constitutives de leur essence. Lorsque ces germes, lorsque le gland, par exemple, étant parvenu a son existence individuelle était suspendu à la branche du chêne qui l'avait produit, il était, pour ainsi dire, participant a tout ce qui s'opérait dans l'atmosphère puisqu'il recevait les influences de l'air ; puisqu'il existait au milieu de tous les Etres vivants corporellement; qu'il était en aspect du soleil, des astres, des animaux, des plantes, des hommes ; en un mot, de tout ce qui agit dans la sphère temporelle.

Il est vrai qu'il n'était présent que passivement à toutes ces choses, parce qu'il n'avait qu'une existence inactive, liée a celle du chêne, et que n'ayant point encore une vie distincte de celle de son principe, il vivait de la vie de ce principe, mais sans pouvoir rien opérer.

Lorsque ce gland, parvenu a la maturité, tombe sur la terre, ou est placé dans son sein par la main de l'homme et qu'ayant produit un arbre, il vient à manifester ses propres fruits il ne fait que répéter ce qui avait déjà été opéré par l'arbre même dont il est provenu ; il ne fait que remonter par ses propres facultés, au point d'où il était descendu ; que renaître dans la région qu'il avait occupée précédemment; en un mot, que se reproduire, parmi les mêmes choses, parmi les mêmes Etres, parmi les mêmes phénomènes, dont il avait déjà été environné.

Mais il y a alors une différence frappante : c'est que dans ce second état, il existe d'une manière active, étant agent lui-même ; au lieu que dans le premier, il n'était que passif, et sans action distincte de celle de son principe.

Nous pouvons penser la même chose de l'homme intellectuel. Par sa primitive existence, il a dû selon la loi universelle des Etres, tenir a son arbre générateur ; il était, pour ainsi dire, le témoin de tout ce qui existait dans son atmosphère : et comme cette atmosphère est autant au-dessus de celle que nous habitons, que l'Intellectuel est au-dessus du matériel même, les faits auxquels l'homme participait, étaient incomparablement supérieurs aux faits de l'ordre élémentaire : et la différence des uns aux autres, est celle qu'il y a entre la réalité des Etres qui ont une existence vraie et indélébile, et l'apparence de ceux qui n'ont qu'une vie indépendante et secondaire. Ainsi, l'homme étant lié à la vérité, participait, quoique passivement, a tous les faits de la vérité.

Après avoir été détaché de l'arbre universel, qui est son arbre générateur l'homme se trouvant précipité dans une région inférieure pour v éprouver une végétation intellectuelle, s'il parvient à y acquérir des lumières et a manifester les vertus et les facultés analogues à sa vraie nature, il ne fait que réaliser et représenter par lui-même ce que son Principe avait déjà montré à ses yeux : il ne fait que recouvrer la vue d'une partie des objets qui avaient déjà été en sa présence ; que se réunir a des Etres avec lesquels il avait déjà habité ; enfin, que découvrir de nouveau, d'une manière plus intuitive, plus actives des choses qui avaient déjà existé pour lui, dans lui, et autour de lui.

Voilà pourquoi l'on peut dire d'avance que tous les Etres créés et émanés dans la région temporelle, et l'homme par conséquent travaillent à la même œuvre, qui est de recouvrer leur ressemblance avec leur Principe c'est-à-dire de croître sans cesse jusqu'à ce qu'ils viennent au point de produire leurs fruits, comme il a produit les siens en eux. Voilà pourquoi aussi, l'homme ayant la réminiscence de la lumière et de la vérité, prouve qu'il est descendu du séjour de la lumière et de la vérité.

Rentrons ici dans notre sujet, et annonçons de nouveau que l'homme est né pour être le chiffre universel, le signe vivant et le tableau réel d'un Etre infini. I1 est né, dis-je, pour prouver à tous les Etres qu'il y a un Dieu nécessaire, lumineux, bon, juste, saint, poissant, éternel, fort, toujours prêt à revivifier ceux qui l'aiment, toujours terrible pour ceux qui veulent le combattre ou le méconnaître. Heureux l'homme, s'il n'eût jamais annoncé Dieu qu'en manifestant ses puissances et non pas en les usurpant !

Et ne soyons point étonnés de voir l'homme porter une telle empreinte. Les facultés de l'Etre nécessaire sont infinies comme lui : et dès qu'il a mis sur nous l'expression de son nombre, il faut que nous ayons en nous les traces de son universalité.

Quant a la crainte de ravaler ce Principe suprême, en portant jusqu'à lui notre origine, nous avons dans notre émanation même, de quoi nous en préserver ; puisque toutes les productions sont inférieures leur Principe générateur, puisque nous ne sommes que l'expression des Facultés divines et du Nombre divin, et non pas la nature même de ces facultés et de ce Nombre qui est le caractère propre et distinctif de la Divinité.

Ceci doit tranquilliser sur la grandeur exclusive du Principe suprême et sur sa gloire. A quelque point que nous montions, il sera éternellement et infiniment au dessus de nous, comme au dessus de tous les Etres. "C'est même l'honorer que d'ennoblir ainsi notre propre essence ; parce que nous ne pouvons nous élever d'un degré que nous ne l'élevions en même temps dans un rapport quadruple ; puisque toute action, comme tout mouvement, toute progression est quaternaire, et que nous ne pouvons nous mouvoir que selon l'immutabilité de ses lois. Enfin, si nous descendons de la Divinité, si elle est le principe immédiat de notre existence, plus nous nous en rapprochons, et plus nous l'agrandissons aux yeux de tous les Etres ; puisqu'alors nous faisons sortir d'autant plus l'éclat de ses Puissances et de sa supériorité."

Nous croirions même avoir rendu un service essentiel aux hommes, si nous pouvions leur faire porter la vue sur des vérités aussi sublimes. C'est le vrai moyen de nous humilier à nos propres yeux que de contempler de tels objets ; parce qu'en comparant avec nous-mêmes, leur force et leur grandeur, nous sommes obligés de rester dans un profond abaissement. C'est ainsi qu'il est bon de jeter continuellement les yeux sur la science, pour ne pas se persuader qu'on sait quelque chose ; sur la justice, pour ne pas se croire irréprochable ; sur toutes les vertus, pour ne pas penser qu'on les possède. Car en général, l'homme ne vit dans la quiétude, et n'est content de lui-même, que quand il n'envisage pas les objets qui sont au dessus de lui ; et si nous voulons nous préserver de toutes les illusions, et surtout des amorces de l'orgueil par lesquelles l'homme est si souvent réduit, ne prenons jamais les hommes, mais toujours Dieu pour notre terme de comparaison.