VII
 
 
LA PRIERE POUR LES MALADES
 
 
     Pour guérir par la prière, il faut de la loyauté, du calme, de la bénévolence ; il faut surtout se tenir en union constante avec notre Christ, le médecin surnaturel. Cette dernière condition contient et complète les autres. C'est surtout dans leurs rapports avec les femmes que les hommes désireux de se consacrer aux malades doivent se montrer loyaux. Si vous priez pour les malades, vous devez, entre tous, vous surveiller, vous contenir, rompre les élans des forces obscures de l'instinct, toujours vivace. Vous devez surtout vous souvenir qu'un simple regard de convoitise équivaut à l'adultère effectif. Le mal que vous commettriez en utilisant à rebours votre prestige spirituel serait bien bas, bien vil, bien gros de longues et lourdes suites.

     Il vous faut un calme imperturbable. Du calme pour vous-mêmes, du calme pour vos malades. Plus que les autres méthodes, la thérapeutique par la prière entraîne vers l'Invisible celui qui l'emploie, vers les régions les plus secrètes, les plus inexplorées de l'Invisible, les plus fertiles en surprises, par conséquent. La tension de la prière, à laquelle le mystique s'oblige constamment, élève, affine et sensibilise son esprit ; il reçoit davantage que les autres hommes les contrecoups d'une foule d'événements bons ou mauvais dont les mondes subtils sont le théâtre, et qui viennent se figer sur notre terre et sur ses habitants.

     Plus le mystique monte haut, plus il s'enfonce dans les profondeurs, plus les forces que son esprit respire et s'assimile sont actives et leur mode d'agir déconcertant. Pour garder l'équilibre intellectuel, animique et corporel, le thérapeute mystique n'a qu'une ressource : le sang-froid, la présence d'esprit, une prudence insigne, une possession parfaite de soi-même.

     Les malades sont bien davantage encore sujets à la pénétration des influences, quoiqu'à leur insu. Leur déséquilibre physiologique les rend vulnérables ; et leurs souffrances morales et corporelles sont les épisodes de leurs luttes contre ces envahissements. Celui qui les soigne par la seule prière doit donc se montrer deux fois calme et fort : pour lui et pour eux, pour tout ce qui leur manque de résistance et d'équilibre. Surtout dans les années actuelles, n'approuvez pas ceux de vos malades qui vous parlent de magie, qui se disent victimes de pratiques occultes. C'est exact assez rarement d'abord ; et, en tout cas, il vaut mieux sortir le malade de ce genre de préoccupations. S'il vous arrive de dire quelques mots à vos malades, en public ou en particulier, ne parlez jamais d'occultisme ou de sorcellerie, même au point de vue théorique, même pour les interdire.

     En troisième lieu, soyez bons. Que le grand précepte indispensable de l'amour fraternel soit constamment devant votre cur et devant votre volonté ; l'amour fraternel et pur, dépouillé d'égoïsme familial, dépouillé d'intérêt intellectuel et de prestige sentimental, l'amour d'esprit. Intéressez-vous à chaque malade autant que vous vous intéressez à vous-mêmes ; cherchez la parole entre toutes les paroles qui le réconfortera, le geste qui le soulagera ; traitez-le avec une douceur sereine ; ignorez ses impatiences et ses déraisons pardonnez, oubliez ses ingratitudes quittez vos aises pour satisfaire à ses petits despotismes. Ne manquez aucune occasion de prier pour des malheureux ; c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Ne discutez pas, ne disputez pas, ne méprisez pas. Ne regardez pas s'il s'agit des suites d'alcoolisme ou de débauche ; ne voyez que de la chair qui souffre, qu'un être qui se désole. Soyez bons comme le Père est bon, pour tous, en tout, partout. Pas de bruyante jovialité, pas de front sourcilleux. Du sourire. Accueillez tout le monde comme des visiteurs très bienvenus puisqu'ils vont vous être des motifs de travail, c'est-à-dire des occasions d'aider notre Maître. Sa joie de voir votre obéissance, qu'elle soit votre joie, qu'elle fasse votre bonheur. Soyez heureux. Maintenez-vous dans l'allégresse des esclaves de l'Amour, et vous rayonnerez sans effort, et vous transmuerez les désespoirs autour de vous.

     Enfin, soyez unis, vivez dans l'unité, demeurez dans l'union. Avant de lever le doigt, de jeter un regard, de dire un mot, examinez si votre main, votre il et votre langue sont avec Jésus. Pas de médisance, aucun blâme, même dans l'intonation ; pas de paroles en vain ; ne vous exprimez sur le compte des absents que comme vous feriez s'ils vous entendaient. Ne dites même pas de mal des animaux, des objets, du temps ; de personne. Ne pensez qu'au Christ ; ne vivez que pour le Christ ; n'obéissez qu'à la voix du Christ dans votre conscience ; agissez pour le mieux ; nourrissez votre moi d'aliments qui lui répugnent ; aidez à vivre tout ce qui vit ; allez au-devant des timides et des pauvres honteux. Jésus a dit à Ses disciples : « Ne craignez rien, je serai avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles ». Soyez ces disciples-là.

     Vous verrez des incurables guérir ; ne vous étonnez pas ; prosternez-vous et remerciez. Vous verrez d'insignifiants malaises résister à vos prières et à vos jeûnes spirituels ; ne vous étonnez pas davantage, prosternez-vous et anéantissez-vous. Peut-être serez-vous conduits dans d'effroyables enfers ; peut-être les anges vous élèveront-ils vers d'ineffables extases ; ne vous étonnez pas, prosternez-vous et adorez. Peut-être sécherez-vous dans les déserts de la désespérance ; c'est là que Dieu sera le moins loin ; prosternez-vous encore, et adorez toujours.

     Attachez-vous aux malades. Il est écrit : « J'étais malade et vous m'avez visité ». Cette identification de Jésus avec la personne des souffrants n'est pas une figure de rhétorique. Notre Maître a pleuré tous les sanglots, Il a sué toutes les angoisses ; Il est venu pour relier en Notre Père toutes les douleurs, parce que là où il y a souffrance, il y a spiritualisation. Il ne S'est pas préoccupé, chez le malade, du péché, cause de sa maladie ; chez le captif, du délit, cause de son emprisonnement ; chez le pauvre, des défauts qui le maintiennent dans sa pauvreté. Il n'a voulu voir que des créatures dolentes ; Il n'a voulu que Se donner à elles pour les réconforter. Notre souci doit donc d'abord s'attendrir sur celles-là, en oubliant les raisons de leur malheur.

     C'est quand vous entrerez dans des chambres sales, quand vous vous pencherez sur des lits douteux, quand vous respirerez l'air épaissi des logements trop étroits, qu'il faudra déployer les prévenances de votre compassion. Balayez, lavez, pansez, sans embarras, discrètement ; ne faites pas de sermons ; ventre affamé n'a pas d'oreilles, chair qui souffre ne se soulage point par des théories. Supportez les mauvaises humeurs et les caprices ; tout cela rentre dans votre travail. Que de votre cur jaillisse sur ces fièvres une rosée rafraîchissante.

     Ainsi l'humilité se trouve être la première condition nécessaire pour guérir au nom de Dieu. Une humilité constante et plénière ; une humilité qui contienne le pardon des offenses, leur oubli, et qui réduise l'amour-propre à une mesure tellement petite que les adversaires ne trouvent plus où la blesser ; une humilité qui contienne toutes les obéissances et tous les renoncements, qui engendre la confiance, l'inaltérable joie, la douce paix, et qui répande alentour les suaves parfums des campagnes éternelles.

     Un grave engagement tacite se noue à la minute où le disciple se présente devant un malade. Il se tient là au nom du Christ, sous Son couvert, il emploie les forces que Ses souffrances ont créées, il prend Sa place, oserai-je dire. L'intelligence terrestre du malade et des assistants peut ne pas apercevoir cette formidable substitution ; mais leurs esprits la voient, les anges la voient, les invisibles la voient ; on risque, à chaque seconde, de devenir usurpateur. Le ministère du thaumaturge mystique est une charge écrasante ; il exige une persévérance surhumaine, une humilité sans fond.

     Les prérogatives suprêmes que Notre Seigneur le Christ reçut du Père, Il nous les offre perpétuellement ; à nous de les recevoir. Que, pour cela, notre esprit entre dans le palais où des légions d'anges les gardent ; les clefs de ce palais se forgent par les uvres de l'amour fraternel dont les plus simples, les plus difficiles aussi sont l'abstention de la médisance et la défense des absents attaqués. Mais ce n'est pas tout que de faire de temps à autre une visite au palais merveilleux ; il faut se rendre capable de l'habiter, d'y vivre comme si nous y étions nés, d'en prendre les manières, le langage et la tournure d'esprit. Appliquez-vous donc systématiquement à cette indulgence pour les défauts du prochain, à cette discrétion du langage, à cette rigueur pour vos propres défauts, à cet élan spontané vers les plus faibles qui sont les signes auxquels se reconnaissent les curs habitant la Lumière.

     Des milliers de fois vous devrez répéter le même effort avant que votre langue se refuse à prononcer une parole méchante ; mais ensuite vous serez amis du Christ et citoyens du Ciel ; tout ce qui s'y trouve, ses fruits, ses sources, ses harmonies, ses énergies, prototypes éternels des forces naturelles que la science positive et l'occultisme s'ingénient à capter, vous pourrez en disposer. Vous pourrez, au nom de Jésus, commander la maladie, la tempête, la mort, les animaux sauvages, sans entraînement, sans contention, sans formules, sans rites.

     Pour guérir mystiquement, c'est-à-dire totalement, toute la succession des organes atteints, depuis le centre spirituel jusqu'au corps matériel, depuis l'origine ancestrale de la maladie jusqu'à ses dernières suites dans la descendance, il faut vivre d'une double vie. Il faut voir, entendre, penser, agir sur la terre ; il faut également voir les anges et les esprits immortels, leur parler, travailler avec eux, contempler les paysages célestes, saisir les objets divins. Telle est l'existence de l'homme libre.

     Avant d'en arriver là, nous ne pouvons que soigner les malades, aider les malheureux et prier pour les uns et pour les autres ; nous ne pouvons que cela, mais ces petites choses constituent le plus rigoureux des devoirs. Une tasse de tisane offerte à un malade, nous devrions prier le Père qu'Il veuille bien la bénir, puisque nous ignorons tout de la vertu spéciale de ce remède. Et, lorsque l'accomplissement de ces obligations capitales nous occasionne des dépenses, des fatigues, des mécomptes, réjouissons-nous, car ces peines, subies par amour, diminueront la dette de nos frères.

     Nos épreuves n'excèdent jamais nos forces ; bien des fois, sans que nous nous en apercevions, Dieu, par l'intermédiaire d'un de Ses serviteurs, proroge l'échéance de ces dettes, nous évite une maladie, un accident, un chagrin. Le peu de bien qu'il nous arrive d'accomplir, souvent notre Père très bon en prend prétexte pour faire dévier de notre chemin la trajectoire fatale d'une souffrance engendrée autrefois par une de nos fautes ; et, à cause de notre effort vers le mieux, la miséricorde divine porte tout de même à notre crédit cette dette impayée.

     Personne, et le soldat du Christ pas plus que le simple croyant, n'a le droit de prendre volontairement le mal d'autrui, parce que personne n'est le maître de son corps.

     Disciples dociles de Jésus, vous vous bornerez donc à la seule prière pour obtenir la guérison des malades que votre charité soulagera en même temps. L'observance des maximes évangéliques constitue la seule méthode, le seul entraînement que notre Maître nous propose pour renouveler Ses miracles. Lorsqu'Il rend la santé aux uns, Il leur dit : « Ta foi t'a sauvé », aux autres : « Tes péchés te sont remis » ; mais nous, nous n'avons pas le droit d'exiger la foi ou de rechercher les péchés de ceux vers lesquels nous allons ; nous ne pouvons que demander pour eux, avec eux, ou à leur place, que la Miséricorde les sauve, en appuyant notre demande par un sacrifice quelconque, par un jeûne spirituel. Il suffit de dire à Dieu le nom du malade, en ajoutant : « Guérissez-le, si telle est votre volonté ».

***********************************************************