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LA RECHERCHE MYSTIQUE DU BONHEUR
Nous faisons,
vous tous et moi, œuvre de collaborateurs. Nous nous rencontrons, amenés, vous
par votre désir des choses divines, moi par la dilection que je ressens à
en parler. Peut-être, de ces échanges de nos plus chers élans, sortira-t-il
quelque jour une belle action ou une belle œuvre. * Cette recherche du Bonheur est un des appétits les plus profonds et les plus constants de notre cœur. C'est qu'elle correspond à quelqu'une des réalités absolues; c'est que, quelque part dans cette immense création, s'étend un royaume béni dont tous les habitants sont heureux, où l'existence même est béatifique, où chaque être vit, de seconde en seconde, par des transfigurations incessantes, par des extases régénératrices, et où il lui semble mourir aussi, de seconde en seconde, sous la délicieuse oppression de l'Idéal qui se verse sans relâche en lui. Ce mode d'existence, c'est celui de la vie divine; rien n'a lieu en nous, rien n'y bouge, aucune intuition n'y bat des ailes, aucun enthousiasme n'y flambe, aucune larme n'y flétrît, qui ne vienne de Dieu. Sachons donc que nos pitoyables tâtonnements,
quand nous nous bousculons les uns les autres vers un peu d'or, vers un fauteuil
présidentiel, vers un peu de beauté matérielle, vers un peu de science,
vers un peu de gloire, c'est le magnifique instinct des choses divines qui palpite
en nous, de ses premiers tressaillements. * On a défini
l'homme un animal raisonnable. Ce n'est pas la Raison qui est notre prérogative,
c'est l'Amour. Nos décisions les plus froidement rationnelles ne contiennent-elles
pas toujours une préférence secrète, parfois inavouée? Quand
nous optons, même pour le parti pénible, n'est-ce pas parce que nous aimons
un but plus haut et que nous espérons nous en rapprocher par ce sacrifice? Nos
mobiles ont toujours une racine dans notre centre émotif et aucune de nos œuvres
n'est viable si nous ne lui infusons le sang de notre amour. C'est pourquoi il est
écrit : « Là où est votre trésor, là est votre cœur.
» Mais la mère
Nature est là qui nous guide avec patience, le long du sentier des renaissances.
Par ses soins, l'homme aime d'abord les satisfactions sensorielles et instinctives;
puis il goûte celles de l'orgueil, de la force violente; puis, par une seconde
réaction, il s'attendrit aux délices sentimentales. Remercions
le Père de ce qu'Il a mis en nous le germe des plus vastes développements.
Le dernier des hommes porte tout de même un inestimable joyau. Le plus misérable
des amours contient, si on sait le regarder, sa part de noblesse, ne serait-ce que
par la douleur qu'il exhale. * L'amour passionnel
débute, chez le sauvage, avec la violence de l'instinct; il atteint son maximum
dans la polygamie et la polyandrie, et s'affine au moyen d'institutions comme le
gynécée ou le harem; enfin, il revêt sa forme la plus digne par la
monogamie. Pour toutes
ces raisons, la Nature a cherché comment attacher côte à côte
deux êtres, afin qu'une cohabitation constante les oblige d'arrondir mutuellement
les aspérités de leurs égoïsmes. Elle a imaginé le philtre
sentimental. Ce qui lie
les époux, ce n'est ni le maire ni le prêtre. Ceux-ci ne sont que des témoins
pour les deux collectifs où ils sont appelés à exercer leurs fonctions.
Ce qui lie les époux, c'est leur parole. L'Eglise enseigne fort justement que
ce qui confère le sacrement de mariage, c'est le consentement des époux.
Il faut donc faire très attention au manque de parole. La pensée suffit
à rendre adultère : « Celui qui regarde une femme avec convoitise
a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. » Le mariage,
c'est l'engagement qui, de deux êtres humains, fait un seul esprit corporel,
mélange deux vitalités, attelle deux volontés aux mêmes travaux
et adoucit deux égoïsmes. * L'âme-sœur,
telle que Platon l'a décrite, n'est qu'une vue métaphysique. Il n'existe
rien de semblable dans la réalité, nulle part dans aucune des régions
qu'habite l'homme universel. Il ne faut pas vous étonner de ceci, car aucun
homme vivant sur terre n'a connu ni ne connaît l'homme. Pour nous connaître,
en effet, nous qui existons depuis le commencement du monde, il aurait fallu être
témoin de l'acte de création. Il est heureux, d'ailleurs, que les savants
et les sages même ignorent ce que nous sommes, car ils n'auraient pu garder
secrète leur découverte et le monde serait depuis longtemps arrêté
dans sa croissance. C'est pourquoi
le féminisme, qui veut conquérir à la femme des fonctions de pouvoir,
d'activité physique, est faux. Il est exact que « la femme est l'ange du
foyer ». Ce qui signifie qu'elle en est la prêtresse, que son activité
s'exerce dans le plan spirituel, qu'elle est l'inspiratrice, la gardienne, la consolatrice.
Elle a une sensibilité aiguë, un esprit naturellement anxieux; il lui a
été fait le don subtil et périlleux de l'intuition; elle souffre donc
plus que l'homme, mais plus que lui aussi elle est près du Père.
Ainsi, la
femme a entrepris un travail plus lourd que l'homme. Dans quelques cas, même,
ce travail lui a été imposé, comme, par exemple, quand un homme s'est
dégradé extraordinairement et qu'on lui donne un corps de femme pour lui
fournir la possibilité de payer un peu plus vite. Nous autres,
comprenons bien que, puisque nous sommes ici, nous ne sommes pas parfaits, que, par
conséquent, nous nous ferons souffrir forcément les uns les autres. Aussi,
malgré les ivresses des fiançailles, malgré les enthousiasmes des
hyménées, sachons que notre bonheur aura des défaillances et nos sentiments
des fluctuations; nous diminuerons ainsi la douleur des faux pas futurs. Ce n'est
qu'en apparence que nous avons choisi librement notre compagnon de route.
Les anciens sages, qui savaient l'existence et le mécanisme de ces lois du Destin, consultaient les astres pour connaître la signature invisible des jeunes hommes et des jeunes filles, afin de les unir au mieux de leurs intérêts matériels, sociaux, physiologiques et spirituels. Dans ces époques reculées, les roues astrales de l'Univers tournaient dans un sens connu, les arrivées et les départs des âmes dans l'azur radieux de l'éther avaient lieu à des moments fixes du Temps cosmique. Aujourd'hui, l'Invisible a changé d'aspect. Voici deux mille ans que les dieux qui régnaient dans les hauteurs ont été jetés à bas par le vent des ailes de l'Esprit et que les esclaves des anciens lieux inférieurs ont été élevés sur des trônes. Les sciences divinatoires ne valent donc plus rien puisqu'elles avaient été construites sur les observations de l'antiquité; elles ne disent plus juste que par hasard. Il devient
ainsi bien inutile de s'impatienter, de gémir, de se venger, de même se
séparer, puisque l'inexorable Fatalité nous ramènera tôt ou tard
au compagnon de chaîne jusqu'à ce que le temps marqué sur le Livre
secret soit écoulé. Telle est la seconde raison pour laquelle le divorce
est illusoire. La vie conjugale, qui pourrait être un paradis, est souvent un enfer parce qu'il y a des époux qui passent leur vie ensemble, en restant tout à fait étrangers l'un à l'autre. Tout être ne possède que le bonheur domestique, ou le malheur, qu'il mérite strictement. Si l'on croit en Dieu - et, sans cette foi, on ne serait pas un être humain, on ne serait qu'un animal plus ou moins intelligent -, si l'on croit en Dieu, on doit avoir confiance en Sa justice et savoir qu'aucune souffrance n'est imméritée, avoir confiance en Sa Bonté et savoir qu'aucune souffrance n'est excessive. Le mariage, nous l'avons
dit, est une école, il est l'école de l'amour vrai. Il commence par un
attrait spontané, mais il se parfait par les sacrifices qui évoquent et
nourrissent l'Amour. Il nous achemine vers le lieu béni où il n'y aura
plus d'appétits matériels, plus de convoitises sensorielles, où l'amour
divin seul régnera, où tous sauront et pourront à tout instant se
sacrifier avec bonheur pour le bonheur des autres. Heureux les époux qui, dès
ici-bas, s'essaient à ce sacrifice ! Ceci ne veut
pas dire que la femme et le mari doivent s'approuver aveuglément et hypocritement.
Il faut, en aimant, conserver du sens critique. Il faut, en aimant, avoir le courage
de voir les défauts de celui qu'on chérit et qu'on voudrait tant, hélas!
parfait. Mais ayez
aussi le souci de votre amélioration réciproque. Prêchez-vous l'un
à l'autre sans cesse le Bien, le Vrai et le Beau par l'éloquence toute-puissante
du bon exemple, par la force du silence dans les choses importantes, par la forte
douceur de la persuasion dans les petites choses. Ne tuez jamais rien dans votre
amour réciproque par impatience, colère ou brutalité. Efforcez-vous vers la perfection l'un envers l'autre, car les actes et les sentiments évoquent toujours leurs anges ou leurs démons. Ne vous lassez jamais dans votre effort, même si la patience semble trop longue et la lutte trop dure, car on reste ensemble aussi longtemps que l'on a encore à se corriger mutuellement. Le lien noué ici-bas au moyen de ce qu'il y a d'éternel en nous -notre parole -dure de l'autre côté, après la mort. * La meilleure
façon souvent de résoudre les problèmes spéciaux, c'est de rappeler
la solution du cas général. Le mariage
est un devoir. Il nous permet de transmettre la vie matérielle, il enrichit
notre vie spirituelle. Parmi les célibataires, il en est qui ne sont pas fautifs:
il se peut que l'être qu'ils devaient épouser ne soit pas incarné.
Mais ce cas est accidentel. D'ailleurs, souvenons-nous toujours que, si nous nous
décidons à vivre contre nos commodités et notre repos, nous sommes
ainsi, toujours plus proches du Ciel et plus obéissants à la Volonté
de Dieu. * Nous avons considéré la seule recherche sentimentale du bonheur. Mais les principes que nous avons redécouverts sont susceptibles des applications les plus étendues. Oui, le bonheur est un être, comme le malheur, comme la vérité, comme la musique, comme l'espérance, comme la guerre, comme la tentation, comme l'amour. Platon disait que tout ce qui est préexiste dans le monde des idées; nous savons que tout existe substantiellement. L'homme se croit mené par des aspirations, des sentiments, des désirs bons ou mauvais; il est mené par des êtres qui, s'il pouvait les percevoir dans leur réalité, l'empliraient de béatitude ou d'effroi. Le but que se propose l'homme, depuis le jour où il aborda aux plages du Créé, est bien le bonheur, cet état de stabilité, de sécurité, de certitude où peut s'épanouir pleinement la Vie qui palpite en lui. Cette plénitude qu'il a connue dans la préexistence, il doit la conquérir dans la relativité afin qu'elle soit véritablement sienne. L'important est qu'il cherche le bonheur là où il est. « Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir », a dit le Christ. Aussi a-t-Il résumé toute la Loi dans le double amour de Dieu et du prochain. Amour, c'est-à-dire don, offrande constamment renouvelée, sacrifice perpétuellement offert. Amour, c'est-à-dire bonheur permanent, inattaquable, anticipation de la béatitude des élus. Le Bonheur,
c'est la rencontre avec Jésus. Et Jésus Se rencontre dans toutes les formes,
dans toutes les conditions de l'existence, en attendant l'ineffable Rencontre, au
terme du Créé. Puisse l'incendie de l'Amour embraser enfin nos cœurs et
puissions-nous à notre tour entendre la divine Parole que, au moment de les
quitter, le Christ laissa à Ses disciples : « Vous passez maintenant par
la douleur; mais je vous reverrai : alors votre cœur se réjouira et personne
ne vous ravira votre joie. » |