CHAPITRE IV
La Loi Nouvelle
Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes; je ne suis
point venu pour abolir, mais pour accomplir. Car, en vérité je vous le
dis, jusqu'à ce que le ciel et la terre aient passé, il ne disparaîtra
de la Loi ni la plus petite lettre (iota), ni un seul petit trait qui n'ait reçu
son plein accomplissement. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront
point. Celui donc qui aura violé l'un de ces plus petits commandements et qui
enseignera les hommes a le faire sera appelé le plus petit dans le Royaume
des cieux, mais celui qui les aura observés et enseignés, celui-là
sera appelé grand dans le Royaume des cieux.
Car, je vous le dis, si votre justice ne dépasse celle des Scribes et des
Pharisiens, vous n'entrerez point dans le Royaume des cieux.
Vous avez entendu qu'il a été dit aux hommes d'autrefois : " Tu
ne tueras point; et celui qui a tué sera passible du jugement. Mais, moi, je
vous dis que quiconque se met en colère contre son frère est passible du
jugement et celui qui aura dit à son frère " Raca ! "
sera punissable par le sanhédrin; et celui qui lui dira : " Fou !
" sera punissable par la géhenne du feu.
Si donc tu apportes ton offrande à l'autel et que, là, tu te souviennes
que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant
l'autel; va d'abord te réconcilier avec ton frère et alors viens présenter
ton offrande.
Accorde-toi promptement avec ton adversaire pendant que tu es encore en chemin
avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge et le juge au sergent et
que tu ne sois jeté en prison. Je te le dis en vérité, tu ne sortiras
pas de là que tu n'aies payé jusqu'au dernier centime.
Vous avez entendu qu'il a été dit : " Tu ne commettras
point d'adultère ". Mais, moi, je vous dis que quiconque regarde une
femme avec convoitise a déjà, dans son coeur, commis l'adultère avec
elle.
Si ton oeil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin
de toi, car il vaut mieux pour toi qu'un de tes membres périsse et que ton corps
tout entier ne soit pas jeté dans la Géhenne. Et si ta main droite est
pour toi une cause de chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car il vaut mieux
pour toi qu'un de tes membres périsse et que ton corps tout entier n'aille pas
dans la Géhenne.
Il a été dit aussi : " Si quelqu'un répudie sa femme,
qu'il lui donne une lettre de divorce ". Mais, moi, je vous dis que quiconque
répudie sa femme, si ce n'est pour cause d'infidélité, l'expose à
commettre un adultère et que quiconque épouse une femme répudiée
commet un adultère.
Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux hommes d'autrefois :
" Tu ne te parjureras point mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de
tes serments. " Mais, moi, je vous dis de ne point jurer du tout; ni par le
ciel, car il est le trône de Dieu; ni par la terre, car elle est son marchepied;
ni par Jérusalem, car c'est la ville du Grand Roi. Ne jure pas non plus par
ta tête, parce que tu ne peux pas en rendre un seul cheveu blanc ou noir. Que
votre parole soit : oui, oui, ou : non, non; tout ce qu'on ajoute vient
du Malin.
Vous avez entendu qu'il a été dit : " Oeil pour oeil,
dent pour dent. " Mais, moi, je vous dis de ne pas résister au méchant;
au contraire, si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi
l'autre. A celui qui veut plaider contre toi et prendre ta tunique, abandonne aussi
le manteau. Et si quelqu'un veut te faire faire une corvée d'un mille, fais-en
deux pour lui !
Donne à celui qui te demande; ne te détourne point de celui qui veut
emprunter de toi; et à qui s'empare de ce qui est à toi, ne réclame
rien.
Vous avez entendu qu'il a été dit : " Tu aimeras ton prochain
et tu haïras ton ennemi ". Eh bien, moi, je vous dis : Aimez
vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous haïssent; parlez avec bienveillance
de ceux qui vous maudissent; priez pour ceux gui vous persécutent; afin que
vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son
soleil sur les méchants et sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et
sur les injustes.
Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ?
Les publicains eux-mêmes ne le font-ils pas ? Et si vous ne faites accueil
qu'à vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens
aussi ne le font-ils pas ? Et si vous ne faites du bien qu'à ceux qui vous
font du bien, quel gré vous en saura-t-on ? Car les pécheurs aussi
font la même chose. Et si vous ne prêtez qu'à ceux de qui vous espérez
recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi prêtent
aux pécheurs afin de recevoir la pareille.
Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux...
Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait...
(MATTHIEU, Ch. 5, v. 17 à 48. -- MARC, ch. 11, v. 25; ch. 1O, v.
II. -- LUC, ch. 16, v. 17; Ch. 21, v. 33; Ch. 12 v. 58, 59; ch. 16, v. 18; ch.
6, v. 27 à 36.)
Le Père est un dans Son essence; Ses innombrables volontés sont unes;
Ses rapports infiniment complexes avec tout ce qui existe sont uns; tout le possible
est contenu dans Son unité; tout l'impossible aussi; le but vers lequel Il lance
les créatures, c'est Lui-même; leur point de départ originel, ce fut
Lui-même. Il est simultané, indivisible, permanent. Et encore tous nos
mots donnent l'idée d'une reconstitution synthétique; il n'en est pas pour
exprimer l'Un spontané, vivant, concret.
L'intelligence des sages, qui s'élève d'abstractions en abstractions
jusqu'à l'idée du Principe, le conçoit et le décrit par des négations :
Absolu, Immuable, Infini, Immobile. Il est tout cela lorsqu'on Le regarde du point
de vue de la création. Mais les Amis de Dieu, qui vivent en Lui et qui Le regardent
avec les yeux de l'Amour, Le voient comme Affirmation permanente et Mouvement spontané.
Il est la somme de tout ce que nous pouvons concevoir et de tout ce qui restera toujours
au delà de nos plus vastes imaginations.
Ainsi le Père ne Se repent pas, ne revient jamais sur Ses desseins, ni n'améliore
Ses plans qui sont parfaits dès le principe. Les changements qu'Il semble apporter
à Ses oeuvres sont, en réalité, des faits nouveaux qu'Il tire du trésor
sans fond de Son Amour comme aides au libre arbitre trébuchant des créatures.
Les différences des lois morales ne représentent que des opportunismes
adaptés aux différences de besoins, des époques et des ressources
psychologiques. Selon la qualité de leur travail spirituel, les peuples reçoivent
des règles nouvelles dont l'observance les mène à un degré plus
ou moins haut. Il en est ainsi pour la terre, pour l'univers, pour les univers futurs
même, encore en gestation dans les limbes du possible.
On a dit que la morale du Christ n'était pas neuve. Il est exact qu'on en
retrouve diverses maximes dans les sentences taoïstes, dans les slokas brahmaniques,
dans les suttas bouddhiques, dans les triades celtiques, dans le Talmud, dans le
Coran, dans le livre du Bab. Ce sont là des ressemblances de forme; le fond
diffère. Ainsi un magnétiseur habile peut provoquer sur un sujet des phénomènes
de voyance et d'extase qui, vus de l'extérieur, semblent identiques à ceux
qu'on enregistre chez un saint; or, les causes sont exactement contraires ici et
là; l'expérimentateur impartial en aperçoit vite les différences
radicales. De même le Christ n'a pu que répéter ce que les grands
initiateurs religieux avaient dit d'essentiel. Serait-il admissible que le Père
ait laissé dans l'ignorance et dans l'erreur tant de multitudes depuis le commencement
du monde ? Et puis, le Christ est venu moins pour enseigner par la parole que
pour démontrer par l'exemple. Sa force, c'est Son exemple, total et immortel.
" Il n'est pas venu pour obéir, mais pour accomplir " ;
ce qu'Il a apporté, c'est une espérance basée sur des preuves expérimentales.
La Loi reste intégrale; elle n'est susceptible que de recevoir quelques développements
dans la mesure où nous avons accompli ce que nous en connaissions. Et, comme
les faits actuels le prouvent, nous sommes loin de cet accomplissement; ne soyons
pas surpris que ce soient toujours les mêmes travaux à peu près auxquels
nous sommes tenus. Tel qu'il est, le code de la Morale contient de la besogne pour
bien des siècles encore.
C'est une vaste besogne, certes, mais si grande, si haute, si excellente !
C'est le Travail même, c'est la véritable raison d'être du Monde;
nous n'y croirons jamais assez. C'est pour nous que le Père a construit ce monde;
Il nous l'a donné; il est à nous; son sort repose dans nos mains, non seulement
son amélioration, mais sa durée. La loi divine indique comment nous devons
traiter l'univers; ainsi un professeur donne un devoir à ses élèves
et le leur fait recommencer jusqu'à ce qu'ils fournissent une bonne copie. C'est
pour cela que le plus petit accent de la Loi demeurera jusqu'à ce que nous l'ayons
inscrit et sculpté dans la substance matérielle des mondes où nous
sommes envoyés. Car la Loi, c'est la volonté de Dieu, et la volonté
de Dieu, c'est Son Verbe, Jésus.
Jésus reprend le travail des précédents fondateurs de religions;
Il le consolide, le renouvelle, le rajeunit; Il y ajoute une lumière inédite,
Il le vivifie en lui insufflant Sa propre vie; Il l'amène enfin à toute
la perfection relative dont est susceptible l'état spirituel de la terre. Tel
est l'accomplissement auquel nous devrions collaborer. Bien que le Père ne promulgue
cette Loi que pour les créatures, Il lui donne cependant, puisqu'Il la prononce,
une essence éternelle. Le ciel et la terre peuvent passer, non seulement la
Loi reste intacte, mais encore elle demeure après que tout ce qui fut la cause
particulière de sa profération aura été réintégré
dans son lieu d'origine : le Royaume du Ciel. A ce moment cette loi, reprenant
sa primitive splendeur, réintégrera aussi son origine, le Verbe du Père,
et se reposera en Lui, indescriptiblement magnifiée de toutes les vertus que
les créatures auront émises en la réalisant au long des cycles universels.
La loi, le Verbe, la Volonté du Père totalement réalisée, la
maturité du Monde, le développement parfait des êtres, la résurrection
de la chair, tout cela sont des termes synonymes. Et il est tout simple de concevoir
que notre passage ici-bas est seulement le moyen de notre présence perpétuelle
Là-Haut; obéir à la Loi nous donne donc infailliblement droit à
une place dans ce monde éternel de qui cette loi est une réfraction fugace
et indéfiniment brisée.
Pour trouver un sens à la vie, il faut reconnaître ce que l'orgueil de
l'homme appelle, avec quelque rancune, le bon plaisir divin : les choses sont
ainsi parce que Dieu les a voulues telles. Toute philosophie qui n'admet pas une
cause première indépendante se brise aux écueils du pessimisme, du
non-agir ou de la révolte. Le Père nous a lancés à travers l'espace
et le long du temps pour que ce long voyage fasse croître en nous une certaine
force dont nous ignorons la vraie nature, mais qu'il nous semble pouvoir appeler
la connaissance vivante. Bon gré, mal gré, nous le ferons, ce voyage; nos
résistances ne servent qu'à le prolonger; et le meilleur parti que nous
puissions prendre, c'est de l'entreprendre délibérément avec tout
notre meilleur vouloir.
Quelle que soit d'ailleurs la philosophie qu'adopte notre intellect, la solution
que j'indique est celle qui diminue le plus nos fatigues, nos souffrances, nos inquiétudes,
et qui nous élève aux plus hautes possibilités d'énergie sereine
et de judicieuse sagesse. Le Père, ne l'oublions pas, décrète dans
l'Absolu; mais Ses décisions parviennent dans les différents mondes à
des moments successifs de la durée. En Dieu, en Son Royaume, tout est présent,
simultané, sans cesse renaissant avec une richesse croissante; dans la Nature,
le présent est un point mathématique mobile, et tout s'épuise sans
recours. Mais ce point du présent, fenêtre minuscule ouverte sur l'Éternel,
cet Invariable Milieu des Sages de la Chine, c'est l'innombrable étincelle que
le Verbe sème parmi nous au long des siècles, et dont Il mesure l'ardeur
et la splendeur à la capacité lumineuse des êtres qui la doivent rencontrer.
Ainsi Dieu communique à l'homme Ses plans créateurs par la loi qu'Il inscrit
dans notre conscience, et Il illustre ce texte spirituel en nous montrant, par Son
Fils Jésus, la réalisation, la matérialisation, l'accomplissement
de cette Loi.
La loi de Moïse ne fut qu'un extrait de la Loi du Père à l'usage
des Israélites. Je ne dis pas une déformation; elle fut sainte et divine
et parfaite pour le but en vue duquel le théocrate l'imposa. Le Père dirige
la nébuleuse, la planète ou l'homme de la même façon, car toute
créature est Son enfant; Il les pourvoit toutes d'un certain viatique d'intelligences
et de vitalités qu'elles ont à mettre en oeuvre; elles choisissent, par
leur libre arbitre, le mode de leur travail : égoïsme ou altruisme,
parce que, seul, le travail libre vaut pour l'éternité. Durant toute cette
longue époque, Dieu ne Se manifeste à Ses enfants que sous des voiles :
intuitions de la conscience morale, enseignements partiels de quelques-uns plus avancés.
Toutefois, si une créature, quelle qu'elle soit, s'égare tellement qu'aucun
de ses frères aînés ne puisse lui porter secours, le Père descend
Lui-même à son aide; et cette descente, c'est le Fils, le Messie, le Christ,
notre Jésus.
Ainsi, sans Jésus, il n'y a point de route entre le relatif et l'absolu. Le
Monde flotte sur l'abîme du Néant, entre les nuits des enfers et les soleils
des paradis; dès que le Verbe S'incarne sur une planète, un chemin est
ouvert de ce lieu jusqu'à la Maison du Père, et les hommes peuvent le prendre
en suivant les ordres du Verbe, et ils entraînent à leur suite toutes les
autres créatures. Notons ici que cette route directe entre chaque homme et Dieu
est toujours nouvelle; à chaque pas l'inconnu entoure le marcheur; à chaque
pas donc il lui faut s'accrocher d'une étreinte toujours plus vigoureuse au
seul guide certain, le Christ.
Les plus profonds d'entre les sages n'ont jamais pu apercevoir que des buts secondaires
du dessein providentiel; comme, par exemple, notre bonheur futur. Mais ce dessein
en lui-même reste inconnaissable; jamais un généralissime ne communique
ses plans à ses soldats.
Un roi juge que la vie économique ou civique de ses sujets serait meilleure
s'il la dirigeait dans tel ou tel sens; il promulgue une législation appropriée.
De même le Père, considérant le but pour lequel Il nous crée,
nous pourvoit de moyens d'action et nous indique quelles activités, entre toutes,
nous avons à poursuivre pour atteindre ce but, dont l'incognito est une condition
même de notre travail. Seulement les lois divines sont parfaites et conçues
pour notre seul avantage; elles nous mènent, par le plus court, à la stase
idéale de notre développement. Elles coïncident avec tous les rapports
mutuels de toutes les créatures; elles sont le schéma de l'Univers et les
formules de sa vie.
C'est pourquoi nos désobéissances ou nos révoltes retardent la marche
du monde et y fomentent la mort; c'est pourquoi nous souffrons, car toute épreuve
n'est que l'expérimentation personnelle d'un mal que notre volonté immortelle
a antérieurement appelé à l'existence par une infraction à la
Loi.
Arrêtons ces développements. Tout l'ensemble des desseins du Père
est inscrit sur un livre scellé à toute créature et qu'on appelle
le Livre de Vie. La Loi de Moïse est un écho terrestre d'une des lettres
de ce livre; la loi de Manou, les Kings, l'Avesta furent d'autres échos de différentes
lettres divines. Notre devoir ne réside pas dans des investigations tâtonnantes,
dans des essais hasardeux pour reconstituer ce texte spirituel, mais dans la simple
réalisation de la minime partie qui nous en a été révélée.
La conscience, le Nouveau Testament, les exhortations des serviteurs de Dieu échelonnés
au long des siècles nous indiquent nos devoirs et, à mesure que nous avons
accompli l'un parfaitement, le suivant, un peu plus difficile, nous est enseigné,
selon notre force et selon le milieu où nous vivons. On rencontre bien, par
intervalles, des intelligences auxquelles chaque lettre et chaque accent du texte
sacré parle un langage clair; mais ceci est un don, un privilège qui se
fausse si on le ravit. La meilleure méthode d'acquérir une science religieuse
saine et vraie, c'est de borner ses soins à l'accomplissement du devoir; tout
le reste n'est qu'orgueil ou puérilité.
Pas un trait de la Loi ne sera effacé avant d'avoir été réalisé
dans tout l'Univers. Savez-vous si ce n'est pas vous que le Ciel attend pour finir
l'incarnation de telle lettre ou de telle virgule du texte éternel ? Donnons-nous
donc, de toutes nos forces, aux plus humbles besognes, et n'en quittons aucune que
complète et parachevée.
La collaboration à laquelle Jésus nous invite est d'ailleurs une entreprise
toute neuve et difficile. Les anciens livres sacrés ne contenaient pas tout;
Lao-Tseu, Vyasa, Zoroastre laissent entendre qu'ils ne révèlent pas tout;
ceux des Kabbalistes qui ont reconnu le Messie disent que le Cantique des Cantiques
ne fut chanté que par la moitié du choeur de la tribu de Lévi,
et que la seconde moitié ne l'entonna qu'après la venue du Christ; Ireneus
Agnostus, Fludd, Madathanus qui, au dix-septième siècle, prétendirent
fondre l'initiation polythéiste et la révélation chrétienne sous
le vocable de la Rose-Croix, ont indiqué les alternances des soixante-douze
chanteurs. Mais, permettez-moi de vous l'affirmer, ces hommes si savants et si sages
dont les écrits contiennent, pour qui peut les approfondir, tant d'éclairs
ingénieux, n'ont cependant pas aperçu l'illimité des horizons évangéliques.
Je ne méprise aucun de ces adeptes, et je sais que les doctrines qu'ils enseignèrent
furent excellentes pour leurs peuples respectifs; mais écoutez le divin conseil :
Laissez les morts ensevelir leurs morts, et allez vers la Vie. Voici deux mille ans
que Salomon ne pourrait plus dire : Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Il y a du nouveau, un nouveau toujours nouveau et qui se renouvelle sans cesse. Allez
à cette nouveauté infiniment jaillissante; allez à Jésus; vous
découvrirez tous les jours en Lui une beauté inconnue; et tous les jours
Il ouvrira en vous une porte secrète et vous mènera dans des jardins jusqu'alors
ignorés.
Le plus infime des êtres, par le fait qu'il vit, influe sur tous les autres.
Ce rayonnement, c'est son verbe. Entre tous, l'homme a reçu la plus grande puissance
verbale; mais, en ayant fait longtemps un usage mauvais, il l'a affaiblie, si bien
que ses actes sur cette terre rayonnent aujourd'hui davantage que ses paroles. D'autre
part, nous avons tous tendance à faire travailler nos voisins plutôt que
de travailler nous-mêmes; ce sont les devoirs de nos voisins qui nous paraissent
les plus importants; les nôtres, il arrive que nous ne les apercevons même
pas (Matthieu V, 20). C'est cet état d'esprit que Jésus appelle
" la justice des Scribes et des Pharisiens " . C'est la loi du
monde créé : toute action y évoque une réaction, dans l'intelligible
aussi bien que dans le sensible, dans le monde passionnel aussi bien que dans le
monde des volitions. La Nature est une sphère en équilibre entre l'abîme
d'En Haut et l'abîme d'En bas; tout égoïsme la tire vers ce Bas; tout
altruisme la pousse vers le Haut; quant à des actes qui ne seraient ni bons
ni mauvais, il n'en existe pas, bien que certaines métaphysiques représentent
une telle indifférence comme la perfection même de la créature et
sa libération. Cette sagesse intellectuelle, cette pseudo-sérénité
de la raison, qu'elle s'habille de vocables bouddhistes ou gnostiques ou quiétistes,
c'est elle que Jésus qualifie de pharisaïque, et qu'Il nous demande de
dépasser. Pour que le Monde soit sauvé, il faut que les disciples le lancent
vers le Haut, vers le déséquilibre de l'Amour.
Si l'on veut entrer plus tard au Ciel, il faut dès maintenant créer le
Ciel sur la terre; pour recevoir plus tard la plénitude infinie de la Science,
de la Sagesse et du Pouvoir, il faut dès maintenant donner aux autres tout ce
que nous possédons, il faut dépasser nos devoirs normaux. Si maintenant
nous nous faisons les serviteurs du prochain, les anges nous serviront dans le Ciel,
après notre jugement.
Voici encore une façon de " dépasser la justice des Scribes " :
essayer d'éviter à autrui le contre-coup de ses erreurs anciennes ou actuelles,
empêcher qu'il se fasse du mal à lui-même, attirer l'ivrogne loin
du cabaret, l'avare loin de son coffre-fort; et faire en sorte qu'ils ne s'aperçoivent
pas de notre ruse fraternelle afin que, s'ils retournent à leur vice, ils ne
s'irritent pas contre nous et ne se chargent pas d'une double responsabilité.
Mais on n'obtient pas ces améliorations sans beaucoup de patience et de mansuétude,
sans assouplir notre mentalité, notre caractère et notre tempérament;
la porte du Ciel est toute basse, et il faut se faire bien petit pour y passer. Appelons
ainsi, par de l'indulgence et de la fraternelle bonté, tout l'amour que le Père
brûle de nous offrir, afin que la miséricorde surmonte la justice et que
la Nouvelle Alliance s'élève sur une terre renouvelée.
Suivons maintenant le Maître dans le détail des applications pratiques;
d'abord le meurtre, puis l'adultère, le jurement, la vengeance, et enfin le
précepte positif, l'amour du prochain.
* * * *
Il est écrit : Tu ne tueras point. Le contexte indique bien qu'il s'agit ici de meurtres individuels et d'homme à homme. Prétendre à cette occasion que le Christ interdit aux soldats de tuer les ennemis de leur patrie, c'est forcer le sens du précepte; les pacifistes absolus placent un terme de leur syllogisme dans l'absolu, et l'autre dans le relatif; leur logique est fausse. La guerre internationale ne pourrait pas exister si, dans chaque nation, les hommes étaient fraternels. Partout, dans les provinces, dans les cités, dans les hameaux, dans les familles, nous nous attaquons, nous nous faisons tout le mal possible. Ces jalousies, ces ruses, ces méchancetés locales et particulières attirent fatalement les démons guerriers. Et quelle utopie de vouloir que la paix règne entre les peuples, lorsque de porte à porte on se déteste avec tant de haine ! Et puis, le soldat ne se défend pas lui-même, il défend l'ensemble de ses compatriotes, il défend le corps et l'âme de sa patrie; même s'il meurt pour elle, il ne fait que lui rendre ce qu'il en a reçu à sa naissance. Et puis, où est le pacifiste qui se jette entre deux troupes ennemies pour les arrêter au nom d'un principe supérieur, au risque de se faire tuer lui-même ?
Si l'on prétend que la loi divine interdit toute espèce de meurtre, comment
ferons-nous pour vivre ? Chaque respiration tue des milliers de petits êtres
vivants, dans notre corps et dans l'atmosphère; le matin, en faisant sa toilette,
on tue aussi d'innombrables cellules; les végétariens idéalistes ne
veulent pas qu'on tue des animaux; mais une plante vit d'une vie aussi intense qu'un
mouton; on ne peut même pas ressentir une sensation quelconque, enregistrer
un fait dans sa mémoire, élaborer une pensée, on ne peut même
pas étendre la main, sans faire mourir des cellules.
Non, il faut se résoudre à vivre; c'est nous-mêmes qui avons ouvert
à la Mort la porte de l'existence. Chaque égoïsme, chaque mépris,
chaque colère, chaque larcin, c'est une force de plus donnée à la
puissance de destruction. Acceptons notre fardeau. Si notre corps a besoin d'aliments
carnés, donnons-les lui, mais sachons vaincre les soubresauts de l'instinct
que ce régime provoque; si la défense de la patrie nous appelle, faisons
notre métier de soldats sans crainte, mais sans cruauté, ni colère.
Et puis, l'on ne se souvient pas assez de la prière. Les anciennes religions
se préoccupaient du sort des animaux dont nous mangeons la chair; les rites
dont les sacrifices étaient accompagnés enlevaient à l'esprit de la
victime la presque totalité de sa souffrance. Chaque chrétien peut faire
la même chose, en demandant à l'unique Victime innocente, à l'Agneau
mystique, de diminuer et les affres de ces êtres inférieurs et la dette
que l'homme contracte envers eux, en considérant que nous dépenserons nos
forces réparées à leurs dépens au service de nos frères.
C'est à cela que sert le Benedicite des chrétiens.
D'ailleurs chacune de nos actions devrait être précédée par
une demande semblable, que le Ciel en éloigne le mal qui pourrait s'y introduire
et chaque jour que Dieu nous accorde devrait s'ouvrir par le " Que votre
volonté soit faite " et par le " Délivrez-nous du mal "
de l'Oraison Dominicale.
Moïse ne défendait que le meurtre corporel; Jésus défend aussi
ces meurtres spirituels que sont la colère, l'impatience et le mépris,
même au sujet des animaux et des choses. Tout est sensible et intelligent; votre
main qui frappe le cheval ou le meuble leur instille la fureur, à l'un comme
à l'autre; la bête pourra devenir méchante; la table pourra communiquer
le fluide obscur de l'irritation à celui qui va s'y asseoir après vous.
L'homme est un tel centre d'influences vives qu'il maléficie ou sanctifie involontairement
tout ce qu'il touche et même tout ce qu'il regarde.
La colère est réellement sanctionnée par le jugement (Matthieu
V, 22), parce qu'elle oblige le coléreux à se trouver dans la même
position plus tard que celui qu'il opprime et à subir à son tour la violence
d'un autre coléreux; et ainsi de suite jusqu'à ce que l'un de ces irascibles
parvienne à dompter son humeur. L'insulte que nous jetons à la face d'un
autre, même si elle paraît méritée, nous traîne invisiblement
à la mort devant un tribunal impitoyable. Traiter dans une intention offensante
quelqu'un de fou, fait courir la chance de passer à notre tour dans cette angoisse
consumante qu'est la folie.
Colère, mépris, injures viennent du coeur; c'est donc le coeur qu'il
faut dompter, apaiser, adoucir et enfin sublimiser.
Quel procédé emploierons-nous, puisqu'il est écrit : Tu ne
tueras point ? La colère est une énergie de Ténèbres; il
s'agit de la transmuer en énergie de Lumière. De même que la guérison
de l'obésité s'obtient, non par le jeûne, mais par l'exercice physique,
je guérirai mon humeur irritable en employant sa force à pardonner. Quiconque
a tenté cela sait qu'on y gagne une véritable courbature morale. Voilà
pourquoi Jésus nous parle de pardon.
Remarquez encore qu'Il nous demande ce sévère entraînement juste
aux minutes où il est le plus nécessaire : quand on va vers la justice
divine par la prière, ou vers la justice humaine par les procédures.
Toute prière, si faible, si partielle ou superficielle ou même artificielle
qu'on la suppose, est une sortie de nous vers un idéal d'équilibre, de
paix et d'harmonie. Que mon être spirituel monte vers cette sérénité
dans un état de fureur, il retombera, et sa fureur ne sera qu'accrue. J'aurai
mis de l'huile sur le feu et je sortirai de ma prière plus mauvais que je n'y
étais entré.
Cette remarque est générale, d'ailleurs. Si je parle à Dieu, ne
dois-je pas d'abord cesser tout entretien avec les créatures ? C'est-à-dire
ne dois-je pas oublier momentanément mes soucis, mes désirs, mes impatiences,
mes rancoeurs ?
Je parviendrai à un tel oubli en donnant d'abord ma confiance au Père
et ma résignation à Sa volonté, puisqu'II ne me demande rien de plus
que de faire, dans la vie, tout mon possible. Je devrai encore pardonner les offenses
que je crois avoir subies, et pardonner à l'instant, car voici comme les choses
se passent.
Aucun acte -- en l'espèce aucune injure -- n'est viable
et ne vit que par le sentiment qui lui a donné naissance. Ce sentiment est un
acte dans le monde central du Verbe d'où mon coeur, mon foyer animique, est
originaire. Les guides, les gardiens, les anges que le Verbe a postés autour
de moi, me connaissent par mes sentiments; ils ne voient pas ma forme corporelle
ni ma forme mentale; c'est mon coeur qu'ils voient; ils aperçoivent ses humiliations,
ses rancunes, ses vengeances, ses pardons. La paix doit donc être conclue entre
les quatre mêmes parties que la querelle : les deux adversaires et leurs
deux anges. Or ces quatre ne sont ensemble qu'aujourd'hui, tout au plus pendant cette
seule existence présente; après la mort se retrouveront-ils, dans les purgatoires
du catholicisme, dans les mondes nombreux des réincarnationistes ? Et quand ?
Le plus sage n'est-il pas de se réconcilier à l'instant, plutôt que
de traîner pendant des cycles le poids vampirique d'une colère ou d'une
rancune ? (Matthieu V, 3, 24).
Le pardon immédiat n'est qu'un cas de la règle qui commande de ne
jamais remettre au lendemain ce qui peut être fait tout de suite. Rien ne se
présente isolément; les hommes, les choses, les circonstances sont de véritables
petits mondes, des groupes qui abordent les groupes que nous sommes chacun, en présence
d'autres groupes spectateurs. A la minute où tel travail survient pour moi,
les forces auxiliaires ou inspiratrices utiles pour que ce travail soit fait le mieux
possible, sont là aussi. Et, si je retarde ce travail, ces forces demain seront
parties; car tout évolue et révolue; tout sous un certain aspect est un
système d'astres. Ainsi le bon disciple saura se commander instantanément,
de façon à ne jamais refuser un effort.
Et puis, tant de choses que nous estimons graves n'ont pas d'importance, en réalité;
méfions-nous de nos appréciations. Ainsi avez-vous remarqué que le
Christ parle bien de gens qui se disputent et ordonne bien qu'ils se réconcilient,
mais Il ne dit nulle part d'examiner lequel a tort ou raison; dans un différend
il y a sans doute un offenseur et un offensé; mais, en général, si
j'en juge par les expériences que j'ai faites, les deux parties se croient toutes
deux l'offensé. Hélas ! si nos plus graves débats personnels
sont bien souvent puérils pour le philosophe, combien plus ne le doivent-ils
pas paraître à l'intelligence fixée en Dieu ! Le désir du
Christ est que nous évitions disputes et procès, même lorsqu'ils nous
paraissent seulement défensifs; c'est une école excellente pour rapetisser
le Moi et le descendre de son piédestal.
Suivons cette école pendant la vie, pendant le " chemin "
car, au bout, un Juge nous regarde venir. Aucun ennui ne nous touche que nous ne
l'ayons appelé, voici une heure peut-être, peut-être voici des siècles;
dans cette même chambre peut-être, peut-être dans quelque monde imperceptible
au télescope. Habituons-nous donc, pour les petites choses superficielles, à
ne plus contester ni disputer, ni critiquer acrimonieusement; dans le domaine esthétique,
intellectuel, scientifique, on peut et on doit se rendre compte; mais comparaison
n'est pas condamnation; et un artiste qui crée un pur chef-d'oeuvre, un penseur
qui nous offre une doctrine saine, un savant qui nous explique la vie, un réalisateur
qui diminue la souffrance sociale, font plus pour le progrès du genre humain
que tous les critiques, les polémistes, les politiciens et les envieux. Le véritable
progrès n'est pas destruction, mais construction.
Le Tribunal invisible est équitable; il juge sans passion, et d'après
un code précis. Les pénalités spirituelles n'excèdent jamais
nos culpabilités. Tares physiologiques, défaveurs du sort, lacunes intellectuelles,
maladies morales, ce sont les chaînes et les murs du cachot; c'est nous qui
avons élevé ceux-ci et forgé celles-là; nous sommes les prisonniers
de nous-mêmes, et nous resterons captifs tant que nous n'aurons pas fourni aux
ministres du Destin la preuve expérimentale que nous savons faire bon usage
de notre liberté. Nous serons réellement libres un jour; mais il faut que
nous cultivions la précieuse semence. Cette culture, c'est d'obliger le Moi
à obéir au Christ; car faire ce que je veux, n'est-ce pas faire ce qui
me plaît ? Et mes goûts ne sont-ils pas les fruits de mes convoitises
prénatales, si j'ai déjà vécu avant cette vie ? Et, si cette
vie est la seule qui me soit dévolue, mes goûts ne sont-ils pas les obstacles
mêmes que Dieu veut que mon âme surmonte, les défectuosités qu'Il
lui donne à combattre ? Ainsi je ne sortirai pas du cachot avant d'en avoir
usé les fers ou démoli les murs, avant d'avoir payé toutes les dettes
dont mon égoïsme m'a chargé en se satisfaisant aux frais d'autres
créatures. Si j'applique à mes débiteurs la juste loi du talion, le
Destin me courbera sous cette même loi; si je remets, si je pardonne, le Ciel
indemnisera le Destin à ma place, et calmera l'indignation de mes victimes.
Alors seulement, quand je serai libre, je pourrai sortir du monde des incarnations,
de la matière, du relatif, du temporel, pour entrer dans le monde de l'Esprit,
dans l'Absolu, dans l'Éternel.
* * * *
Après la règle des rapports sociaux, voici la règle du mariage, principe de la famille (Matthieu V, 27-32).
Toutes les anciennes religions ordonnent la fidélité corporelle.
Le choix que deux fiancés font l'un de l'autre n'est libre qu'en apparence;
dans la très grande majorité des cas, le Destin pèse sur ce choix.
Tels parents ne peuvent avoir que tels enfants; car l'hérédité n'est
pas seulement physiologique, ni l'atavisme social; époux, parents, enfants se
correspondent selon les lois inconnues des nécessités spirituelles; les
mariages les plus riches pour les âmes ne sont pas toujours, ne sont presque
jamais les plus heureux au sens humain.
La polygamie, utile pour des races physiquement neuves, est un opportunisme comme
cette licence du divorce, dans la loi de Moïse, au sujet de laquelle plus tard
on questionnera Jésus. La monogamie seule permet à l'amour humain de sortir
de la passion charnelle, puis de la passion sentimentale, pour aborder " les
rivages heureux " où une tendresse fraternelle, pure, silencieuse
dépasse les plus sublimes hauteurs du romantisme sentimental et fait pressentir
à quelques couples d'époux prédestinés, dans les joies augustes
des sacrifices réciproques, les sereines béatitudes de l'amour éternel.
Vu des cimes de l'Esprit, le mariage est une école très élémentaire;
vu d'ici-bas, il constitue un travail digne de tous nos soins parce qu'il offre les
meilleures occasions d'atteindre au contrôle parfait de la volonté sur
les gestes habituels de l'égoïsme, sur les manies où l'on s'enlise,
sur les travers les plus mesquins, les opinions faciles et banales, sur tout cet
ensemble d'hypocrisies et de mensonges à soi qui rendent trop souvent notre
vie, à partir de l'âge mûr, si laide, si moutonnière, si étroitement
apathique et cristallisée. Deux époux qui, jusqu'à la mort, se seraient
appartenus l'un à l'autre totalement, dont toutes les pensées, les goûts,
les sensations auraient été des échanges spontanés, qui n'auraient,
en tant qu'époux, vécu que l'un pour l'autre, sans une distraction, auraient
atteint une intégrité une netteté, une transparence intérieure
qui les tiendraient prêts aux plus merveilleuses aventures le long de la route
du Ciel.
L'être humain offre l'exemple excellent d'un tout formé des parties les
plus disparates cimentées par une cohésion invincible. Le contact fugitif
du doigt et d'un objet non seulement provoque des réactions physiques, chimiques,
magnétiques, électriques, mais agit encore sur ces organismes impondérables
que la psychologie croit être des forces sans formes, mais encore sur les plus
lointaines nuées dans les cieux obscurs de l'inconscient. Inversement, le remous
du vol d'un ange, par delà Sirius, le geste d'une créature sur Neptune
parviennent toujours à quelque poste réceptif au tréfonds de mon Moi
et provoquent jusque dans mes viscères, jusqu'à mon épiderme des modifications
qui seraient enregistrables au laboratoire avec des appareils suffisamment sensibles.
Tel est le fait général dont les applications particulières font comprendre
l'un ou l'autre des motifs encore inconnus aux ordonnances morales que promulgue
l'Évangile.
Nos cinq sens sont cinq portes grandes ouvertes aux tentations. Le moindre désir
extra-conjugal est un vol au préjudice de l'autre époux et un attentat
à l'intégrité de la personne qui en est l'objet; ce qui constitue
le péché, c'est le consentement intérieur, même s'il n'est point
suivi de réalisation à laquelle peuvent mettre obstacle bien des circonstances.
Souvenons-nous-en, toujours nos actes engendrent de multiples effets, nos désirs
aboutissent à de multiples dols. Acquérons un respect plus grave de la
liberté d'autrui et un sentiment plus profond de l'importance de nos propres
promesses. Notre parole nous lie malgré nous dans le monde des Causes; mais,
dans le monde des Effets, sur cette terre en particulier, soyons-en réellement
les esclaves volontaires. Toute la culture intégrale de l'être repose sur
cette double et mutuelle relation du physique et du psychique; il ne suffit pas de
bien penser, il faut agir bien; il ne suffit pas de bien agir, il faut penser bien.
Les grands éducateurs ont fait la part la plus importante dans leurs méthodes
au contrôle des idées, du sentiment, de l'imagination. Le plus subtil,
en effet, domine le plus dense. Un acte peut être bon et sa pensée mauvaise;
mais si la pensée, l'intention, la volonté sont justes, loyales et pures,
l'acte sera toujours bon, malgré les erreurs possibles de mise au point. Voilà
pourquoi l'ascétisme religieux ordonne la pratique quotidienne de la méditation :
une fois, deux fois, trois fois par jour, le disciple se met en face de lui-même,
s'examine comme en se dédoublant, s'interroge, compare ses désirs et ses
actes au Modèle divin, puis s'impose des réparations ou décrète
des résolutions. Aucun système ne procure mieux la maîtrise psychique,
et c'est cette habitude, dont l'influence rayonne peu à peu sur les objets profanes
ou temporels de leurs actes, qui donne à beaucoup de prêtres et de moines
l'autorité sur les consciences laïques, la profondeur dans les desseins,
la constance dans les réalisations.
Mais ici je signalerai un piège aux chercheurs indépendants, aux spiritualistes
libres. Ils peuvent être, ils sont persuadés de l'importance primordiale
de ce que l'Évangile appelle la purification du coeur, de cette patiente culture
qui élague de nos décisions ou de nos désirs tout élément
d'égoïsme, de cupidité, de jouissance, de bénéfice personnel.
Mais ils peuvent être, et ils sont souvent tentés de recourir, dans ce
but, aux pratiques, plus ou moins savantes mais toujours illicites, des temples orientaux :
entraînements respiratoires, concentrations mentales par immobilité du
regard, attitudes spéciales, régimes alimentaires, drogues, méditations
subjectives, contemplations et extases par l'aide des courants magnéto-telluriques,
etc., etc. Toute une littérature, d'abord anglaise, puis américaine, puis
allemande, française ou russe vulgarise en Occident ces artifices depuis une
quarantaine d'années. Or, en Asie, où l'atmosphère seconde le climat,
les habitudes mentales et sociales, l'alimentation, l'hérédité physiologique
concordent pour offrir à l'expérimentateur toutes les facilités, on
ne compte guère, au dire des adeptes les plus autorisés, que quatre ou
cinq réussites sur mille sujets. Combien plus, en Europe, où tout s'oppose
à ce genre d'introspections, ne faut-il pas s'attendre, chez les étudiants
téméraires, à des catastrophes pathologiques et psychologiques ?
Non, aucun procédé n'est meilleur, pour se conquérir soi-même,
que la lutte tenace, incessante, infatigable contre les penchants égoïstes.
Il faut, chaque matin, se préciser à soi-même le point sur lequel
on a failli la veille et, coûte que coûte, n'y pas broncher tout le long
du jour. Le plus petit détail importe : une phrase, l'accent fâché
d'un mot, un doigt qui frémit, une paupière qui bat involontairement, tout
cela vaut la peine d'être maîtrisé. Une détente paresseuse qu'on
s'accorde une minute nous procurera sans doute tout à l'heure, pendant le travail,
ou ce soir, à la prière, une longue et déconcertante distraction.
Une grande faute est toujours la fille d'un petit oubli. Chaque laisser-aller creuse
en nous comme une bouche ténébreuse de vampire où s'engouffrent invinciblement
plus tard nos efforts vers l'ordre, vers l'organisation, vers la clarté. Aucun
genre de vie n'exige plus de raison, de volonté précise, d'énergie,
que la vie du disciple, quelle qu'en soit la forme sociale. Reconnaître son
devoir d'un coup d'oeil simple et sincère, puis l'accomplir quelque pénible
ou quelque insignifiant qu'il paraisse : voilà la règle (Matthieu
V, 29, 30).
Quant à la tentation, la meilleure tactique pour la vaincre, c'est, non
pas de s'exalter, de se répandre en élans tumultueux, mais au contraire
de se tenir coi, tout petit, tout calme, tout discret. Vous avez vu bien souvent,
autour de vous, des hommes s'agiter, gesticuler, crier : Non, je ne ferai pas
cela ! -- et qui, au bout de quelques manoeuvres de leur adversaire, finissaient
par lui obéir; tandis que tel autre, d'une voix tranquille, dit : Non,
et rien ne lui fera jamais dire : Oui. Or le Tentateur sera toujours plus fort
ou plus rusé que nous; la violence et la ruse lui appartiennent; mais le calme
le désarme.
Et puis, la tentation n'est pas seulement de la psychologie; tout se tient dans
l'homme; toute perception peut devenir une pensée; toute pensée aboutit
à une modification du corps. Ce n'est donc pas mon esprit seul qui est tenté;
c'est encore tous ses rayons : l'esprit de mes oreilles, de mes yeux, de mes
doigts. Si l'un de ces organes fait le mal, c'est parce que son principe animateur
s'est égaré dans le pays du Mal; or les cellules voyagent dans notre corps,
comme les astres circulent dans le firmament. Un germe morbide amené dans le
corps par les divagations d'un esprit vital peut donc infecter successivement toute
la personne psychique; et, si je laisse l'intelligence de ma main, par exemple, voler
ou brutaliser, quand quelques-unes des cellules, des forces vivantes de cette main
parviendront au cerveau, ma pensée deviendra voleuse ou meurtrière, et
ma volonté ne pourra plus lui résister.
Si, à cette période grave de ma vie psychique, la tentation du meurtre
me visite, alors, plutôt que de tuer, je ferai mieux de suivre l'Évangile
à la lettre et de couper cette main définitivement corrompue. Quoique mon
corps ne m'appartienne pas, quoique, en me mutilant, je commette un abus de pouvoir,
le mal sera moins incurable, parce que partiel, que le mal plus complet que j'aurais
engendré si j'avais obéi à l'impulsion de tuer (Matthieu V, 30).
Comme le Ciel, l'Enfer est partout; ses douleurs purificatrices nous atteignent
où que nous habitions; impossible d'échapper au paiement. Si donc j'exerce
sur mes membres l'impitoyable discipline dont parle ici le Christ, dans le but de
me sauver, par crainte d'un dur avenir spirituel, je troque une douleur contre une
autre, et je ne fais pas mon salut; mais, si je ne suis mû à cette extrémité
fanatique d'une mutilation qui choque si fort les délicatesses modernes que
par les transports d'un repentir éperdu, le Père annulera les suites de
ce remède violent, et m'accueillera quand même auprès de Lui.
Pour déconcertantes et barbares que ces idées puissent vous paraître,
ne les rejetez pas de prime abord. Regardez l'effroyable fécondité d'une
action mauvaise; dénombrez-en les rejetons dans l'ordre social, dans l'ordre
intellectuel, dans la famille, dans la physiologie, dans les mondes invisibles aussi.
Un péché ne corrompt pas que le pécheur; chaque minute nous touchons
des centaines de forces et d'êtres pour les pervertir ou pour les purifier.
Regardez aussi l'univers de l'Amour, qui s'étend au-dessus de toute raison humaine
et de toute justice naturelle; et vous verrez que ces remèdes, où les chrétiens
ordinaires ne veulent voix que des figures de rhétorique, sont une des formes
de cette violence sainte à laquelle Jésus promet le Royaume des Cieux.
* * * *
L'être humain est une agrégation de foyers vitaux très différents : les énergies physiologiques, les forces sentimentales, les facultés cérébrales, les fluides métapsychiques se trouvent en dissolution, dirais-je, dans le vase de la personnalité; mais ce mélange complexe subsiste par la vertu d'une force indépendante que, pour fixer les idées, j'appellerai l'âme éternelle. Depuis le squelette minéral jusqu'à ces organes radieux par lesquels notre imagination atteint les sphères des idées pures et ces soleils invisibles qui sont les paradis de la connaissance et de la beauté, tout en nous reçoit la chaleur de cette flamme divine et se nourrit de sa lumière. Mais envisageons seulement la partie de nous-mêmes que délimite le champ de la conscience. C'est le champ de bataille de deux volontés adverses : l'une de Lumière, l'autre de Ténèbres. Celle-ci paraît plus forte que celle-là; elle triomphe presque toujours en ce monde. Cependant elle ne subsiste que par la vertu de la première, qui est essentiellement la vie, et de qui tout être, même la mort, a besoin pour ne pas s'évanouir dans le Néant. Le corps physique porte les marques de ce combat intérieur; il est constamment opprimé par l'influence du monde ténébreux, à laquelle il ne résiste que grâce à la force du monde lumineux. Tout acte est un prolongement de ce combat; et ses conséquences se perpétuent, en bien ou en mal, selon que l'étincelle interne qui l'a évertué venait de la Lumière ou de l'Ombre.
Or, entre tous les types d'action, celui qui est propre à l'être humain,
qui le distingue et le dignifie, qui lui permet d'exprimer le mieux sa vie intérieure,
c'est la parole. Depuis le cri et le monosyllabe des idiomes primitifs jusqu'aux
nuances infinies des idéogrammes anciens et des langages modernes affinés
par les poètes, la parole reste le véhicule de la Vie universelle spécialisée
dans l'individu, la forme mobile de nos forces les plus caractéristiques, c'est-à-dire
les plus profondes, l'agent de toutes les communions malgré les distances du
temps et les éloignements de l'espace. Dans son état pur, elle jaillit
du centre et elle atteint les centres; elle résume l'attitude, le geste et la
mimique; excellemment réceptive à la volonté, elle sauve ou elle tue,
elle enlève ou elle précipite, elle illumine ou elle enténèbre,
selon l'intention qui la pousse au dehors.
Ainsi, parler est un acte grave, tout plein de forces qui veulent vivre, et d'esprits
qui désirent. Notre futilité, notre méchanceté affaiblissent
certes nos paroles; notre sincérité, notre bonté les exaltent et les
vivifient. C'est pourquoi les Anges du juste Juge comptent toute parole inutile comme
la dilapidation d'une substance précieuse; c'est pourquoi nos anges gardiens
enregistrent nos promesses; c'est pourquoi Jésus, connaissant notre étourderie,
nous conseille de ne point faire de serments, c'est-à-dire de ne pas nous enchaîner
par des liens indissolubles. Ne changeons-nous pas d'avis plusieurs fois par jour ?
Ne brûlons-nous pas sans cesse ce que nous avons adoré ?
L'un des serments les plus redoutables, c'est celui de la fidélité conjugale,
qui est l'alliance de deux coeurs, de deux chairs, de deux esprits vivants. Jurer
par le ciel, ou par la terre, ou par notre tête, c'est se lier pour tout le
temps que dureront ces témoins de notre promesse, et c'est déjà fort
grave sans doute. Mais deux êtres humains, quand ils se lient l'un à l'autre,
leur pacte est plus fort que n'importe quel jurement, parce que notre dignité
l'emporte sur celle de toutes autres créatures. Selon la mesure temporelle,
les astres et les démiurges sont bien plus grands que nous; mais, selon la mesure
éternelle nous sommes les rois de toute la création.
C'est pourquoi le divorce des législations terrestres ne compte pour rien
devant notre âme; c'est pourquoi, dans les entretiens et dans les engagements
ordinaires, il est préférable de ne dire que oui ou non, ou de subordonner
nos promesses à la permission de Dieu; c'est pourquoi, dans l'engagement du
mariage, il faut le tenir coûte que coûte et ne se considérer comme
dégagé que si l'autre époux a rompu le contrat en toute connaissance
de cause. Les phrases grandiloquentes viennent d'une hypertrophie du Moi; le disciple
se fait faible et faillible; aussi s'exprime-t-il sans hyperboles; les mots reprennent
dans sa bouche leur sens exact; il n'use point de l'enflure à là mode;
il ne dit pas : C'est épouvantable, à propos d'un contretemps banal;
il ne fait pas de " littérature "; comme son Maître,
il parle simplement, pare qu'il se sent n'être qu'une toute petite chose dans
l'univers énorme.
Ainsi, la promesse conjugale qui se noue par un monosyllabe : oui ! devant
le maire et devant le prêtre, on pourrait dire d'elle comme de toutes les grandes
et graves actions, que le minimum de paroles suffit à nouer son lien parce qu'elle
est grande et grave et inaliénable.
* * * *
Le talion des Hébreux, le karma des Hindous, les influences réciproques des Jaunes, le choc en retour des Hermétistes, la causalité de nos philosophes, expriment la même loi des actions et des réactions concordantes qui régit le monde physique, le monde moral et, en un mot, tout l'empire du Destin. La Nature est un système de forces en équilibre instable; chaque excès appelle irrésistiblement un excès en sens contraire; sans quoi le système tout entier se décentre. Et si, comme l'y incline la tendance de toutes ces forces à s'engloutir les unes les autres, les plus fortes se renforcent toujours et provoquent des cancers cosmiques, tout à fait comme on voit que notre société industrialiste se comporte, le système total tombe vers l'émiettement individualiste. L'intervention d'une force équilibrante extérieure à ce système et indépendante de lui devient le seul remède à la mort lente par éparpillement.
Cette force indépendante, c'est ce que la théologie catholique appelle
la grâce; c'est l'opération même du Christ. Ce souffle extra-naturel,
surnaturel, non créé, non conditionné, comble des vides, réalise
l'impossible, accomplit l'inespérable et refait avec du néant de la vie
supplémentaire.
Avant l'Évangile quelques sages ont pressenti cette force miraculeuse. Ce
sont eux qui ont introduit dans les livres sacrés des religions antérieures
des maximes de miséricorde; mais c'est Jésus qui leur a donné une
âme, un esprit immortel et qui, de Sa propre chair, de Ses mains et de Ses souffrances,
leur a construit un corps terrestre également immortel. Et c'est par Lui que
les hommes ensuite peuvent, par moments, surmonter les révoltes de l'instinct,
dépasser même la rigueur de la justice et atteindre jusqu'au pardon.
Chacun ne reçoit-il pas du milieu où il vit beaucoup plus qu'il ne lui
donne ? Et ce milieu n'est-il pas une assemblée d'êtres distincts ?
Et les relations mutuelles de l'un avec les autres ne sont-elles pas des incidents
logiques, desquels la science ou la méditation peut découvrir quelques-unes
des causes les plus prochaines ? Ces incidents qui me touchent, c'est donc bien
moi leur vrai destinataire; en les accueillant, en les utilisant, en leur donnant
mes soins, je remplis donc au mieux mon rôle universel. Tout ce qui m'arrive,
la philosophie comme la mystique me disent que c'est précisément, pour
l'heure où cela m'arrive, le meilleur travail, le meilleur exercice pour ma
perfection, et la contribution la meilleure à la perfection générale.
En ne répondant pas aux demandes même informulées des créatures,
je suis un parasite. En y répondant strictement, je ne fais que mon devoir tout
juste, je demeure dans la ligne naturelle. Si je veux monter vers le Surnaturel,
il faut que je dépasse mon devoir, que j'imite le Père, que je m'efforce
de donner plus que je ne reçois (Matthieu V, 38-41).
Or aucune exigence des êtres, aucune obligation, aucune attaque ne viennent
sur moi sans raison : soit que, selon la thèse antique, j'aie été
moi-même spoliateur ou quémandeur, dans une existence passée, vis-à-vis
de ceux-là mêmes qui m'importunent aujourd'hui; soit que, selon la thèse
chrétienne. ces devoirs et ces pâtiments me viennent de Dieu qui me les
impose comme épreuves, comme exercices progressifs pour diverses vertus. Accorder,
accepter, se soumettre, n'écouter ni l'amour-propre, ni la rancune, ni l'envie,
ni l'ennui, ni la fatigue, ni les goûts propres, voilà comment il faut
vivre. Et cela ne suffit pas encore; mon intention doit être pure.
Tendre la joue gauche après avoir été frappé sur la droite
pour éprouver l'empire qu'on possède sur soi-même, c'est de l'orgueil;
subir les importuns, ou accomplir n'importe quelle bonne oeuvre pour se libérer
d'une dette spirituelle, c'est de l'avarice. Sans doute, les actes de vertu produisent
ces effets-là et d'autres aussi utiles; mais, pour qu'ils exhalent tout leur
parfum, pour que notre coeur monte emporté sur les volutes de leur encens, il
est nécessaire qu'on les accomplisse par pure obéissance, par élan
spontané, sans retour sur soi et sans calcul. Alors seulement un peu de Ciel
visite notre Enfer; alors notre douceur guérit les colères, notre générosité
dissout les avarices, notre accueil déride les humeurs quinteuses. En somme,
le grand secret de la vie mystique, c'est que l'on ne se sauve réellement soi-même
que lorsqu'on oublie son propre salut pour ne songer qu'au malheur d'autrui. Le sentiment
intime nous certifie cela et, à mesure que l'on avance dans le renoncement,
sa voix devient de plus en plus certaine, parce que, à mesure qu'on entre dans
l'humilité, le Ciel entre à son tour en nous. Aussi le véritable serviteur
ne se fait pas un mérite de l'aisance de ses pardons; il sait que le ressentiment
de nos ennemis n'est jamais autorisé à nous rendre autant de mal que nous
leur en avons infligé; il sait qu'une immense atmosphère de Miséricorde
adoucit sans cesse les pénalités de la Justice immanente; que jamais l'épreuve
ne dépasse notre résistance; il ne tire donc aucun mérite de ses résignations
ni de ses mansuétudes.
Il sait que son corps ne lui appartient pas en propre; il le soigne donc et le
défend comme il ferait pour un serviteur précieux qu'un prince prête
à son ami; mais il s'en fait obéir. Il sait enfin que, parmi tous les organes
de connaissance et d'action dont est construite sa personnalité, seul le centre
même de cette personne à la fois psychique, intellectuelle, psychologique,
familiale, sociale, humaine, ce centre, dis-je, cette sensation du " Je ",
cette conscience de soi, seul, cela lui appartient en propre. C'est donc sur ce foyer
qu'il concentrera, par un dédoublement difficile, tous les efforts de son coeur
et toutes les flammes de son amour divin, pour en transmuer la nature, de ténébreuse
en lumineuse, d'absorbante en rayonnante, d'avare en généreuse jusqu'à
la prodigalité.
La violence appelle la violence; la douceur appelle la douceur. Résistez au
mal qu'on veut vous faire commettre. Ne résistez pas au mal qu'on veut vous
faire subir. Ne craignez jamais de donner. Donnez ce que vous avez, comme vous pouvez :
de l'argent, des vêtements, du temps, des conseils, votre savoir, votre affection
même, pourvu que ce que vous donnez soit bien à vous. Le sacrifice que
le philanthrope qualifie d'inutile est tout de même utile; il rayonne aux yeux
des Anges la beauté du Superflu; il accomplira peut-être un miracle. Donnez
donc à quiconque vous demande. A égalité de besoin, donnez plutôt
à celui qui vous est antipathique qu'à celui qui vous est sympathique.
Si le chemin par où l'on désire vous emmener n'est pas le vôtre,
prenez-le tout de même; tous les chemins mènent le vrai disciple à
Jésus. Ne craignez pas les mauvais lieux si vous pouvez y mettre un peu de clarté;
tous nous portons les mêmes germes des mêmes bassesses. N'abordons pas
les dévoyés avec une vertu fière; à quoi tient-elle, notre vertu,
sinon pour la plus grande part au secours de Dieu ? Imaginez-vous être
le vicieux avec lequel vous parlez; qu'aimeriez-vous entendre, alors ? Quelles
paroles vous toucheraient sans vous heurter ? Quelque peine que vous preniez
pour cet être, déchu, ne savez-vous pas que le Ciel en a fait ou en ferait
autant pour vous, et mille fois plus ? Il est humain d'aimer qui nous donne
des joies ou des plaisirs ou simplement qui nous plaît; mais il est divin d'aimer
qui nous fait du mal.
Le véritable amour est celui qui se nourrit de privations, d'afflictions,
d'hostilités; celui-là seul descend de Dieu, restitue l'harmonie, édifie
la paix. Le Royaume de Dieu n'est pas un symbole, ni une abstraction; c'est un tout
vivant, organique, qui s'approche de la terre, depuis vingt siècles, qui en
est plus près peut-être que jamais malgré les horreurs où nous
vivons, et que nos efforts, la moindre parole de pardon, le moindre geste de bonté
obligent à descendre avec une impérieuse autorité. Cette évocation-là
est beaucoup moins cérémonieuse que les mystères de la magie; mais
par contre beaucoup plus grave. Imaginez comme vous pouvez cet événement :
l'arrivée du Ciel sur la terre. Aucun rite n'y est utile, mais la seule perfection
morale; aucun sacrifice que celui du Moi, aucun encens que celui de la prière.
Dans la mesure où l'être humain se vide du temporel, l'éternel le
remplit.
Or le Fils est toujours là, attentif à chaque effort, prêt à
soutenir le moindre faux pas, heureux de verser Sa propre vie à la première
demande du dernier d'entre nous. Souvenons-nous de cette présence, universellement
particulière; comportons-nous, sous Ses yeux, comme nous croyons qu'Il Se comporterait
Lui-même. Certainement, quelque jour, ici ou quelque autre part, dans l'immensité
de la Création, cette présence, d'invisible deviendra visible; rares d'abord,
ces visites, de plus en plus fréquentes, deviendront à la fin de la Durée
une union perpétuelle parmi les splendeurs de la Maison du Père.
L'Amour et la Sagesse, que les Kabbalistes, puis Swedenborg nous présentent
comme le double aspect de la vie divine, peuvent revêtir par nos soins des formes
tangibles dans l'art, dans la famille, dans la société, car elles s'attirent
l'une l'autre, se nécessitent et se complètent. Saint Augustin s'écrie :
Aime et fais ce que tu voudras. Et Léonard de Vinci prononce : Comprends
et tu aimeras. Tous deux disent vrai, mais le premier énonce une vérité
plus qu'humaine. Le pouvoir d'aimer préexiste en nous au pouvoir de comprendre :
non pas dans ce que nous sommes aujourd'hui, mais dans ce que nous sommes essentiellement.
C'est pour cela que ceux qui nous haïssent -- puisque sur cette terre
le coeur vit surtout de haine -- nous dissèquent, nous pénètrent,
démontent des rouages de nous-mêmes ignorés. Leur malveillance nous
est précieuse; sachons-leur gré de nous sortir nos défauts. Et l'amour,
la mansuétude, la prière que l'Évangile demande que nous leur offrions
produiront pour eux comme pour nous des effets inestimables (Matthieu V, 43; Luc
VI, 27-35).
* * * *
La sérénité de la Nature, sa grande bienfaisance indifférente, si imposantes qu'elles nous paraissent, sont le reflet presque éteint de la prodigalité avec laquelle le Père verse sur Ses enfants tout ce qui peut leur être utile. Que ceux-ci à leur tour fassent de même entre eux et pour les créatures inférieures ! Que notre bienfaisance se répande comme les pluies du printemps, que notre amour surabonde comme le soleil de l'été, sur tout ce qui nous approche indistinctement ! Notre modèle est le plus haut; les aspirations les plus diverses du penseur, du savant, de l'artiste, du prolétaire peuvent contempler en Lui le visage parfait de leur idéal; mais, pour qu'elles l'appréhendent, il leur faut vouloir. Aucun mieux ne devrait être entrevu sans que nous nous considérions aussitôt comme obligés en conscience d'y atteindre. De grands efforts sont ici nécessaires. Joindre un enthousiasme enflammé et le plus humble abandon, l'énergie d'agir la plus inflexible et une indifférence souriante à l'échec comme au succès, la souplesse de l'amour qui s'adapte à tous et à tout et la tension la plus rigide de la volonté vers le même but : voilà ce qu'il faut. Il faut un déplacement de notre équilibre spirituel; il faut un point d'appui hors du monde pour soulever le monde. Ce point, ce centre de gravité nouveau, cet équilibre mobile et cependant imperturbable, c'est notre Jésus; c'est la confiance au Père et l'obéissance au Fils.
Notre intellect, notre mentalité, nos instincts ressemblent aux brebis parquées
entre des barrières trop étroites; il faut leur donner de l'espace ou,
plus exactement, ne pas craindre de les introduire dans les pâturages nouveaux
que leur ouvre la Providence. Ces libérations impliquent sans doute des souffrances :
habitudes à rompre, apathies à secouer, nouveautés étranges peut-être
auxquelles s'accoutumer; il n'importe; pour croître nous devons sortir de nous-mêmes;
nous devons comprendre -- prendre en nous -- et compatir, souffrir
de la douleur d'autrui; nous devons nous ouvrir et nous offrir, et par les forces
physiques et par l'intellect et par la sensibilité; et tout : famille,
amis, étrangers, adversaires, patrie, tout ce qui existe doit nous être
un prétexte à rompre nos léthargies.
Mais qu'au centre notre coeur reste fixé ferme en Dieu. Etre parfait, c'est
être un dans l'intention et universel dans l'action; c'est accomplir tous les
travaux avec la même ardeur, parce qu'ils expriment la volonté de Dieu
dans ses formes innombrables; c'est ramener toute la vie de notre esprit à un
seul but : servir Dieu, par un seul moyen : l'abnégation. En d'autres
termes, pour entrer dans le Royaume, il faut se forcer, il faut dépasser le
possible et vaincre tous les doutes. Alors la puissance et le miracle descendront.
On peut réaliser ce grand oeuvre; les saints l'ont fait dans le monde moral;
les génies, dans l'art et dans la pensée. L'impossible d'aujourd'hui, c'est
le possible de demain. Le Royaume de Dieu, c'est le trésor inépuisable
de tout ce qui dépasse les aspirations et les conceptions humaines; c'est l'ensemble
des archétypes du Bien, du Vrai et du Beau. Or le disciple du Christ a permission
d'y puiser à pleines mains, parce qu'il n'en retire les splendeurs que pour
les répandre parmi ses frères, en conservant le même humble anonymat
dont Dieu lui donne l'exemple perpétuel (Matthieu V, 43-4; Luc VI, 3-36).