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AU TIBET
Dès le début de son activité
missionnaire, le Sadhou envisagea la grande et périlleuse entreprise de porter
l'Évangile au Tibet, cette forteresse du bouddhisme, ce pays inaccessible, éloigné
des contrées environnantes par sa situation géographique, fermé à
l'Évangile et à toute influence étrangère. Élevé non loin des hautes montagnes
de l'Himalaya, Sundar avait souvent laissé s'envoler sa pensée de l'autre
côté de la frontière, vers ces peuplades plongées dans les ténèbres
du paganisme et qui n'avaient jamais entendu parler de l'amour de Dieu. Le Tibet est le pays des moulins à
prières que l'on fait mouvoir machinalement; des drapeaux de prières flottent
au vent ; dans certaines lamaseries, des cylindres contenant des millions de copies
de prières tournent continuellement. Les Tibétains croient que par ces
répétitions constantes, ils obtiennent le pardon des péchés et
la bénédiction de leurs dieux. Sundar Singh a plus d'une fois raconté
le martyre d'un de ses concitoyens sikhs - Kartar Singh - dont l'histoire ressemble
beaucoup à la sienne. Élevé comme lui dans le luxe, il trouva dans
le christianisme la réponse aux profondes aspirations de son âme. Persécuté
par sa famille, qui avait concentré sur lui toutes ses espérances comme
unique héritier du nom, il eut beaucoup à souffrir. Le premier secrétaire du lama, vivement impressionne par ce qu'il venait de voir, emporta le Nouveau Testament de Kartar pour l'étudier, et bientôt une nouvelle clarté pénétra son âme. Un jour il déclara au lama qu'il avait donné son coeur à Jésus-Christ. Pour lui aussi c'était la mort certaine, et il dut subir le même supplice que Kartar, aggravé encore par d'autres cruautés : on enfonça des éclats de bois sous ses ongles ; on le retira de sa peau de yack pour le traîner dans les rues de la ville, puis le croyant mort, on jeta son pauvre corps inanimé sur un tas d'immondices. Par miracle le malheureux revint à la vie et put ramper plus loin. Ses bourreaux furent terrifiés en le revoyant debout et guéri de ses blessures. Persuadés qu'il avait en lui un pouvoir surnaturel, ils n'osèrent plus lui faire de mal et il put continuer à prêcher Christ aux Tibétains. Il a raconté lui-même son histoire à Sundar Singh lorsque celui-ci le rencontra au cours de ses pérégrinations. Un chrétien anglais, qui connaît
mieux que personne les
indescriptibles difficultés de travail au Tibet, écrivait : - Un miracle
sera nécessaire pour vaincre cette colossale idolâtrie soutenue par toutes
sortes de diaboliques inventions. Comment pourrons-nous lutter contre ces essaims
de lamas, fous de rage envers ceux qui n'appartiennent pas à leur religion ?
Il faudra de grands saints pour ouvrir le chemin dans ce pays de superstition. je
tremble quand je pense à toutes les souffrances qu'il faudra endurer, mais la
puissance de Dieu est sans limite. Pour pouvoir endurer, par tous les temps,
les fatigues et les dangers de ces voyages, il fallait une vitalité, une endurance,
un courage peu communs. Souvent le Sadhou, arrêté par le gouvernement anglais,
ne put même franchir la frontière; mais d'autres fois il pénétrait
jusqu'au centre du pays. La réception qui lui était faite n'était
pas toujours hostile, et sa robe de Sadhou lui ouvrait bien des portes. Il fut heureux
de trouver parfois, dans ces terres inhospitalières, des amis prêts à
l'aider, entre autres un jeune Tibétain nommé Thapa qui lui servit d'interprète
et qu'il baptisa. Mais bien souvent il se trouvait continuellement seul en face de
grands dangers. Il n'a tenu aucun journal de ses voyages, en sorte qu'il n'est pas
possible de fixer les dates et de placer les divers événements survenus
au cours de ses pérégrinations dans un ordre chronologique. Dans ses récits,
souvent fragmentaires, de ses voyages au nord de l'Inde, au Népal ou au Tibet,
il énumère les nombreux périls auxquels il fut exposé : le froid
intense qui règne dans ces montagnes dont il eut à franchir des cols dépassant
5000 mètres d'altitude ; les vents furieux qui balayent les hauts plateaux du
Tibet, les rivières ou les torrents qu'il fallait traverser à pied ou à
la nage dans l'eau glacée, au risque d'être entraîné par le courant
; la faim et la soif auxquelles il était en proie dans des contrées arides
ou par le refus des habitants de lui donner la moindre nourriture ; la fatigue des
longues marches dans ce pays rocailleux et désertique, sans un abri pour y passer
la nuit ; ou, s'il était reçu par les habitants du pays, l'inimaginable
malpropreté de leurs logis et de leurs habitudes. Tous ces dangers et toutes ces souffrances
ont été l'occasion de magnifiques délivrances d'une mort qui paraissait
parfois certaine : - Lorsque je me dirige vers le Tibet, je n'ose jamais espérer
en revenir ; chaque fois je pense que c'est mon dernier voyage ; mais c'est sans
doute la volonté de Dieu que je sois préservé. - Comme Paul, il pouvait
dire : « je ne fais pour moi aucun cas de ma vie, comme si elle m'était
précieuse, pourvu que j'accomplisse ma course avec joie, et le ministère
que j'ai reçu du Seigneur Jésus d'annoncer la bonne nouvelle de la grâce
de Dieu. » Au cours de l'un de ses voyages, non loin du village de Garhwal, le Sadhou vit deux hommes dont l'un disparut soudainement. Sundar rejoignit le voyageur solitaire qui l'arrêta en lui montrant un corps enveloppé d'un drap. - C'est mon ami qui vient de mourir, dit-il, je suis un étranger ici, je vous demande de m'aider pour payer l'enterrement. - Sundar n'avait que deux pièces de monnaie qui lui avaient été données pour acquitter le droit de passage d'un pont ; il les lui tendit et poursuivit sa route. Peu après il fut rejoint par l'homme qui arrivait en courant, la figure bouleversée, annonçant dans les larmes, que son ami était vraiment trépassé. Le Sadhou lui demanda ce qu'il voulait dire, et finit par comprendre l'histoire suivante : depuis des années ces deux imposteurs faisaient à tour de rôle le prétendu mort pour exploiter les passants. Mais cette fois-ci, le mendiant revenu vers son ami, l'appela en vain et, soulevant le drap, vit qu'il était réellement mort. Il supplia le Sadhou de lui pardonner car il était certain d'être en présence d'un très saint homme qu'il avait dépouillé et que les dieux, dans leur courroux, le châtiaient. Sundar lui parla du seul vrai Dieu et de son pardon pour ceux qui se repentent de leurs mauvaises actions. Plein d'une sincère contrition, le coupable accepta le message du salut. Le Sadhou laissa cet homme l'accompagner pendant un certain temps, puis l'envoya dans la station missionnaire de Garhwal où plus tard il fut baptisé. Le Sadhou traversait un jour les montagnes, avec un compagnon tibétain, par un froid intense et une abondante neige. Tous deux souffraient violemment et désespéraient d'atteindre le but de leur voyage. Arrivés près d'un précipice, ils trouvèrent un homme gisant au bas d'une pente glacée, inanimé. Sundar proposa de le transporter jusqu'à un abri, mais le Tibétain s'y refusa ; voulant avant tout sauver sa propre vie, il passa outre. Le Sadhou, à grand-peine, souleva le moribond, le chargea sur son dos puis avança à pas lents avec son lourd fardeau. Cependant, l'effort ne tarda pas à le réchauffer, et il communiqua sa chaleur au pauvre homme qui se ranima à son tour. Peu après il trouva son malheureux compagnon tibétain étendu au bord de la route. Il était mort de froid, tandis que Sundar parvenait au but de son voyage avec l'homme dont il venait de préserver la vie. « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la retrouvera. » A Narcanda, dans les montagnes entre Simla et Kotgarh, le Sadhou passa auprès de quelques hommes moissonnant un champ ; il s'approcha pour s'entretenir avec eux. Ils firent peu attention à lui, mais bientôt se fâchèrent d'entendre parler d'une religion étrangère. L'un d'eux le maudit et, prenant une pierre, la lui jeta à la tête et le blessa. Tôt après, cet ouvrier fut saisi d'un violent mal de tête et dut abandonner son travail. Le Sadhou, relevant la faux, reprit la tâche inachevée. Voyant cela, les autres moissonneurs changèrent d'attitude envers lui, et lorsque le travail fut terminé, ils l'invitèrent à venir chez eux. Il accepta, heureux de pouvoir délivrer son message avant de quitter le village. Après son départ, lorsque ces hommes mesurèrent la moisson rentrée ce jour-là, ils constatèrent avec étonnement qu'elle était beaucoup plus considérable que d'habitude. Une grande crainte s'empara d'eux : l'étranger devait être un saint, cette superbe moisson en était un signe certain. Ils se mirent à sa recherche, mais en vain. L'homme qui avait lancé la pierre, envoya ce récit à un journal du nord de l'Inde, priant le Sadhou, si ces lignes tombaient sous ses yeux, de revenir auprès d'eux. Le Sadhou a parfois rencontré, dans
ses pérégrinations à travers les montagnes de l'Himalaya, quelques-uns
de ces célèbres ermites tibétains qui s'enferment, solitaires, dans
des cavernes naturelles. Séparés du reste des humains, privés de la
lumière du soleil, plongés dans l'obscurité, ils se nourrissent des
aliments déposés par les passants dans un trou pratiqué à cet
effet. Absorbés dans de profondes méditations et tournant sans relâche
un moulin a prières, ces ascètes espèrent par là atteindre le
Nirvâna, l'extinction de tout désir. Le Sadhou a pu parfois introduire
dans leurs maisons quelques portions des Évangiles, espérant qu'ils les
liraient lorsqu'ils sortiraient de leurs tombeaux. Un jour, en escaladant une montagne
rocheuse, Sundar découvrit dans une grotte un homme en prière ; pour lutter
contre le sommeil, il avait attaché ses longs cheveux au rocher de la voûte
et, heure après heure, il implorait le pardon de ses péchés, et cherchait
la paix de son âme. - Avez-vous trouvé cette paix ? lui demanda Sundar.
- Le pauvre Tibétain lui répondit que jusqu'à présent il ne l'avait
pas reçue. - J'ai appris une grande leçon de
ces ermites, dit Sundar, car ces gens se livrent volontairement à toutes ces
souffrances pour atteindre le Nirvâna qui n'offre aucune joie pour la vie future
et ne conduit qu'à l'extinction de la vie. Combien plus devons-nous être
prêts à servir le Christ et porter joyeusement sa Croix, lui qui s'est
donné pour nous et qui nous a apporté la vie éternelle ! Au cours d'une de ses excursions de l'été 1921, Sundar, épuisé par ses vains efforts à la recherche de ces saints solitaires, perdit tout à coup l'équilibre et tomba d'un rocher à l'entrée d'une large caverne. Quand il fut remis de son étourdissement, il fut saisi de surprise à la vue d'un homme étrange et sans âge qui, sortant de sa profonde méditation, jeta sur lui un regard perçant. A son grand étonnement il se trouvait en face non pas d'un ermite tibétain, mais d'un chrétien, qui l'invita à s'agenouiller et à prier avec lui, terminant sa vivante intercession par le nom de Jésus. Il déploya un volumineux exemplaire des Évangiles en grec, et lut à haute voix quelques versets du Sermon sur la montagne, après quoi il raconta à Sundar son histoire. Il était né à Alexandrie de parents musulmans ; à trente ans il entra dans l'ordre des Dervishs, mais ni l'étude du Coran, ni ses prières ne lui donnèrent la paix. Dans sa détresse intérieure il alla vers un chrétien venu des Indes en Égypte pour y annoncer l'Évangile. Ce saint lui lut cet appel du Christ : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et vous trouverez le repos de vos âmes. » Ces paroles, les mêmes qui, plus tard, devaient frapper Sundar, l'amenèrent à Christ. Il quitta son monastère, fut baptisé, et partit pour annoncer l'Évangile. Après une longue période de travail missionnaire, arrivé à l'âge de cent ans environ, il se retira du monde, et le Seigneur lui fit connaître qu'il le laisserait encore de nombreuses années en vie afin qu'il intercédât pour les saints de Dieu répandus sur la terre. C'est dans les montagnes du Kailash qu'il passa sa vie solitaire en méditation et en prière. Dieu lui accorda de grandes révélations et de glorieuses visions apocalyptiques sur l'au-delà. Il acquit une solide connaissance des plantes et de leurs vertus curatives et donna à Sundar, transi de froid, quelques feuilles qui, dès qu'il les eut mangées, le réchauffèrent et le ranimèrent délicieusement. Le Sadhou visita trois fois le vieil ermite et reçut de lui une inspiration nouvelle pour sa vie intérieure et pour son ministère ; mais il évita toujours d'en parler en public. Il désapprouvait la curiosité provoquée par cette histoire extraordinaire, déplorant plusieurs inexactitudes qui s'étaient répandues. - je ne suis pas appelé à prêcher le Maharishi, dit-il, mais à proclamer Jésus-Christ. La preuve de l'existence de cet ermite
a été confirmée par les membres de la mission des Sannyasis et par
un ingénieur américain voyageant dans ces contrées jamais parcourues
par les Blancs, et qui, avant de mourir, parla d'un mystérieux ermite chrétien,
très âgé, demeurant dans ces montagnes. Des marchands tibétains,
eux aussi, racontèrent qu'ils avaient vu un vénérable Rishi vivant
non loin des neiges éternelles. Et lorsque nous-mêmes avons entendu le
Sadhou, pendant son séjour en Suisse, nous parler de ses visites au Maharishi,
nous ne pouvions douter de la véracité de ses récits. |