SAINT THOMAS D'AQUIN

CATENA AUREA

Explications sur L'Évangile de St Luc

CHAPITRE XIV

vv. 1-6.

S. Cyr. (Ch. des Pèr. gr.) Bien que le Seigneur connût à fond la malice des pharisiens, il consent à s'asseoir à leur table pour l'utilité de ceux qui seraient témoins de ses paroles et de ses miracles : " Un jour de sabbat, Jésus étant entré dans la maison d'un chef des pharisiens pour y prendre son repas, ceux-ci l'observaient, " c'est-à-dire, qu'ils regardaient s'il manquerait au respect dû à la loi, et s'il ferait quelque action défendue le jour du sabbat. Un hydropique s'étant donc présenté, Notre-Seigneur confond par la question suivante la témérité des pharisiens qui voulaient le prendre en défaut : " Et voici qu'un homme hydropique se trouvait devant lui : et Jésus prenant la parole, dit aux docteurs de la loi et aux pharisiens : Est-il permit de guérir le jour du sabbat ? " Bède. Nous lisons dans le texte sacré " Et Jésus répondant, " parce qu'il répond, en effet, aux pensées de ceux dont il dit plus haut : " Et ils l'observaient, " (cf. Mc 12, 35 ; Ap 7, 13) car le Seigneur pénètre les plus secrètes pensées des hommes. Théophylacte. Dans la question qu'il leur adresse, il se rit de leur folie, qui leur fait proscrire les bonnes oeuvres le jour du sabbat, que Dieu lui-même a béni ; en effet, un jour où l'on ne fait point de bonnes oeuvres, est un jour maudit. Bède. Ils n'osent, et avec raison, répondre à cette question ; quelle que soit leur réponse, ils voient qu'elle tournera contre eux, car s'il est permis de guérir le jour du sabbat, pourquoi épier le Sauveur pour voir s'il guérira ? Et si ce n'est pas permis, pourquoi prennent-ils soin de leurs animaux même le jour du sabbat : " Et ils gardèrent le silence. "

S. Cyr. Sans donc se préoccuper des embûches que lui tendent les Juifs, Notre-Seigneur guérit cet hydropique qui, par crainte des pharisiens, n'osait lui demander sa guérison le jour du sabbat ; il se tenait seulement devant lui, afin que le Sauveur, touché de compassion à la vue de son triste état, lui rendit la santé. Aussi Jésus, connaissant ses dispositions, ne lui demande pas s'il veut être guéri, mais il le guérit sans tarder : " Et prenant cet homme par la main, il le guérit et le renvoya. " Théophyl. Notre-Seigneur ne s'inquiète pas du scandale que vont prendre les pharisiens, il ne songe qu'à faire du bien à celui dont l'état réclame son secours ; ainsi quand il s'agit d'un grand bien, nous ne devons pas nous préoccuper si les insensés en seront scandalisés. S. Cyr. Comme les pharisiens continuent à garder un silence ridicule, Jésus confond leur impudence obstinée par de sérieuses raisons : " Puis il leur dit : Qui de vous, si son fils ou son boeuf tombe dans un puits, ne l'en retire aussitôt le jour du sabbat ? " Théophyl. C'est-à-dire, si la loi défend les oeuvres de miséricorde le jour du sabbat, ne prenez ce jour-là aucun soin de votre fils, qui est en danger ; mais pourquoi parler de votre fils ; quand votre boeuf en péril a droit le jour du sabbat à toute sollicitude ? Bède. Notre-Seigneur confond ainsi les pharisiens qui épiaient sa conduite, et condamne à la fois leur avarice, car c'était par un sentiment d'avarice qu'ils délivraient leurs animaux en péril le jour du sabbat. À combien plus juste titre, le Christ devait-il délivrer l'homme, mille fois supérieur à l'animal sans raison ? S. Aug. (Quest. évang., 2, 29.) Le Sauveur compare justement l'hydropique à l'animal qui est tombé dans un puits (car c'est un excès d'humeur liquide qui le rendait malade), comme il a comparé plus haut à l'animal qu'on délie pour le mener boire, la femme qui était comme liée depuis plusieurs années. Bède. Il tranche donc la question par un exemple des plus propres à les convaincre qu'ils violaient le sabbat par un motif de cupidité, eux qui l'accusaient de le violer par une oeuvre de charité. Aussi l'Évangéliste ajoute-t-il : " Et ils ne pouvaient rien lui répondre. "

Dans le sens mystique, l'hydropique est la figure de celui qui est comme accablé sous le poids du cours déréglé des voluptés charnelles, car l'hydropisie tire son nom d'un épanchement de sérosité aqueuse. S. Aug. (Quest. évang.) Ou bien encore, l'hydropique figure le riche avare, car plus le liquide épanché abonde chez l'hydropique, plus il est dévoré par la soif ; ainsi plus le riche avare voit augmenter les richesses dont il fait un mauvais usage, plus aussi ses désirs s'enflamment. S. Grég. (Moral., 14, 6.) C'est à dessein que Notre-Seigneur guérit cet hydropique en présence des pharisiens, parce que l'infirmité corporelle de l'un était la figure de la maladie intérieure des autres. Bède. Il choisit le boeuf et l'âne comme objet de sa comparaison, pour signifier les sages et les insensés, ou les deux peuples, c'est-à-dire, le peuple juif, accablé sous le joug de la loi, et le peuple des Gentils, qui n'avait pu être dompté par aucun moyen ; car Notre-Seigneur les a tous retirés du puits de la concupiscence où ils étaient tombés.

vv. 7-11.

S. Ambr. Notre-Seigneur a commencé par guérir l'hydropique, en qui la surabondance de l'humeur appesantissait l'activité de l'âme et éteignait l'ardeur de l'esprit ; il enseigne maintenant l'humilité en défendant de choisir les premières places dans les repas de noces : " Il leur dit : Quand vous serez invité à des noces, " etc. S. Cyr. En effet, aller au-devant des honneurs qui ne vous sont pas dus, c'est une preuve de témérité qui rend notre conduite digne de blâme. Aussi le Sauveur ajoute : " De peur qu'il ne se trouve quelqu'un plus considéré que vous, " etc. S. Chrys. C'est ainsi que l'ambitieux n'obtient pas les distinctions qu'il désire, mais subit un honteux affront et qu'en cherchant de trop grands honneurs il n'en reçoit aucuns. Mais comme rien n'est comparable à l'humilité, le Sauveur, engage ceux qui l'écoutent à faire le contraire, non seulement il leur défend d'ambitionner les premières places, il leur commande de rechercher les dernières : " Mais lorsque vous serez invité, allez vous asseoir à la dernière place, " etc. S. Cyr. Car celui qui ne désire point d'être placé au-dessus des autres, l'obtient justement de la divine Providence : " Afin que quand viendra celui qui vous a invité, il vous dise : Mon ami, montez plus haut. " Ce n'est pas ici une réprimande sévère, mais une observation pleine de douceur, car un simple avertissement suffit aux sages, et c'est ainsi que l'humilité est couronnée de gloire et d'honneur : " Alors ce sera une gloire pour vous devant ceux qui seront à table avec vous. "

S. Bas. (Règl. développ., quest. 21.) Prendre la dernière place dans les repas, est chose louable pour tous, mais vouloir s'en emparer avec obstination est une action digne de blâme, parce qu'elle trouble l'ordre et devient une cause de tumulte, et une contestation soulevée à ce sujet, vous rend semblables à ceux qui se disputent la première place. Nous devons donc laisser au maître du festin, comme l'observe Notre-Seigneur, le soin de placer ses convives, C'est ainsi que nous nous supporterons mutuellement en toute patience et en toute charité, nous traitant les uns les autres avec déférence selon l'ordre, et fuyant toute vaine gloire et toute ostentation. Nous ne chercherons pas non plus à pratiquer une humilité affectée au prix de vives contestations, mais nous paraîtrons humbles surtout par la condescendance mutuelle et par la patience. Car l'amour de la contestation et de la dispute est un plus grand signe d'orgueil, que de s'asseoir à la première place, quand on ne la prend que par obéissance.

Théophyl. Que personne ne pense que ces enseignements de Jésus-Christ soient peu importants et indignes de la grandeur et de la magnificence du Verbe de Dieu, car vous ne regarderiez pas comme un médecin dévoué celui qui vous promettrait de vous guérir de la goutte, mais qui refuserait de guérir une plaie survenue à votre doigt ou un simple mal de dents. D'ailleurs est-elle donc si peu importante cette passion de la vaine gloire qui agitait et troublait ceux qui recherchaient les premières places ? Il était donc souverainement utile que le Maître de l'humilité retranchât toutes les branches de cette racine pernicieuse. Remarquez enfin l'opportunité de cet enseignement, alors qu'on allait se mettre à table, et que le Sauveur était témoin du violent désir d'occuper les premières places qui tourmentait ces infortunés.

S. Cyr. Après avoir montré par ce fait si simple comment les orgueilleux étaient abaissés, et comment les humbles sont exaltés ; il fait suivre cet exemple d'une leçon plus importante, et proclame cette maxime générale : " Car quiconque s'élèvera sera humilié, et quiconque s'humilie sera exalté, " paroles qui doivent s'entendre de la règle suivie par la justice de Dieu et non de la conduite ordinaire des hommes, qui accordent souvent les honneurs à ceux qui les désirent, et qui laissent les humbles dans l'obscurité. Théophyl. Cependant celui qui se pousse lui-même aux honneurs, ne jouit pas d'une estime durable et universelle ; tandis que les uns semblent l'honorer, les autres le déchirent, et souvent ceux qui affectent de le traiter avec plus de distinction.

Bède. Mais puisque l'Évangéliste appelle cet enseignement une parabole, examinons brièvement quel en est le sens figuré. Que celui qui est invité aux noces de Jésus-Christ et de son Église, et qui se trouve par la foi en union avec les membres de l'Église, ne s'enorgueillisse pas de ses mérites, comme s'il était plus élevé que les autres, car il sera obligé de céder la place à un plus honorable que lui, bien qu'invité après lui, lorsqu'il se verra précédé par l'ardeur de ceux qui l'ont suivi dans les voies ouvertes par Jésus-Christ, Et il descendra couvert de confusion à la dernière place, quand il reconnaîtra la supériorité des autres sur lui, et qu'il se verra obligé de rabattre de la haute estime qu'il avait de sa vertu. On s'assoie à la dernière place quand on met en pratique la recommandation de l'Esprit saint : " Plus vous êtes grand, plus vous devez vous humilier en toutes choses. " (Si 3, 20.) Alors le Seigneur donnant le nom d'ami à celui qu'il trouvera dans ces sentiments d'humilité, lui commandera de monter plus haut, car quiconque s'humilie comme un enfant, est le plus grand dans le royaume des cieux. (Mt 18, 4.) Remarquez ces paroles : " Alors ce sera une gloire pour vous ; " ne cherchez donc pas maintenant ce qui vous est réservé pour la fin. On peut aussi cependant l'entendre de cette vie, car Notre-Seigneur entre tous les jours dans la salle du festin nuptial, tous les jours il abaisse les orgueilleux, et répand en si grande abondance dans le coeur des humbles les dons de son esprit, que tous les convives, c'est-à-dire l'assemblée des fidèles les admire et les honore. La conclusion générale qui termine cette parabole, prouve qu'il faut entendre dans un sens plus élevé les paroles de Notre-Seigneur, car il n'est pas vrai de dire que tous ceux qui s'élèvent devant les hommes, soient abaissés, ou que ceux qui s'humilient devant les hommes soient exaltés par eux, mais celui qui s'enorgueillit de ses mérites sera certainement humilié par le Seigneur, et celui qui s'humilie des bienfaits qu'il en a reçus sera élevé par sa main puissante.

vv. 12-14.

Théophyl. Un festin se compose de deux sortes de personnes (ceux qui invitent et ceux qui sont invités), Notre-Seigneur ayant donc exhorté ceux qui sont invités à la pratique de l'humilité, s'acquitte envers celui qui l'avait invité, en lui recommandant de ne point inviter par un motif d'intérêt et dans l'intention de recevoir de ses convives une invitation semblable : " Il dit aussi à celui qui l'avait invité : Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, n'appelez ni vos amis, ni vos frères, " etc. S. Chrys. (hom. sur la I Epit. aux Cor.) Il est plusieurs causes qui peuvent donner lieu aux relations d'amitié ; nous passons sous silence les causes qui sont criminelles pour ne parler que des causes naturelles et morales ; les causes naturelles produisent les rapports d'amitié entre le père et le fils, entre les frères et les autres parents, et c'est d'eux que Notre-Seigneur dit : " Ni vos frères, ni Vos parents. " Les causes morales sont les invitations réciproques ou le voisinage, et le Sauveur y fait allusion en ajoutant : " Ni vos voisins. "

Bède. Notre-Seigneur ne défend pas comme un crime aux frères, aux amis et aux riches, de se donner mutuellement des repas, mais il veut montrer que ces rapports comme toutes les autres relations sociales, sont de nul prix pour obtenir les récompenses de la vie céleste. C'est pour cela qu'il ajoute : " De peur qu'ils ne vous invitent à leur tour, et ne vous rendent ce qu'ils auront reçu de vous. " Il ne dit pas : De peur que vous ne deveniez coupable. Ces paroles ont la même signification que ces autres : " Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel est votre mérite ? " (Lc 6.) Il est cependant de ces festins mutuels entre frères et voisins, qui non seulement reçoivent leur récompense ici-bas, mais aussi leur condamnation dans l'autre vie. Ce sont ces festins qu'on se donne à frais communs, ou bien tour à tour, et où on ne se réunit que dans un but criminel et pour exciter, par l'excès du vin, toutes les passions de la chair.

S. Chrys. (comme précéd.) Ne faisons donc jamais du bien aux autres, dans l'espérance qu'ils nous le rendent, c'est là une intention misérable ; aussi une amitié de ce genre perd-elle bientôt toute sa force ; si au contraire vous invitez les pauvres, vous aurez pour débiteur Dieu, qui ne vous oubliera jamais : " Mais lorsque vous faites un festin, appelez-y les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. " (hom. 45 sur les Actes.) Plus votre frère est obscur et pauvre, plus vous êtes certain que Jésus-Christ se présente à vous et vous visite dans sa personne. Celui qui reçoit un homme de condition, le fait souvent pour un motif de vaine gloire ou pour un motif semblable, souvent encore dans un but d'intérêt personnel pour arriver plus aisément aux honneurs. Je pourrais en citer un grand nombre qui courtisent les plus illustres sénateurs, afin d'avoir par leur crédit une plus grande part aux faveurs des princes. Ne recherchons donc point ceux qui peuvent nous rendre le bien que nous leur faisons " Et vous serez heureux de ce qu'ils n'ont rien à vous rendre. " Soyons donc sans inquiétude, lorsque nous ne recevons pas la récompense de nos bienfaits ; soyons bien plutôt inquiets, quand nous la recevons, car alors nous n'avons plus rien à attendre ; mais si les hommes ne nous rendent rien, alors c'est Dieu lui-même qui nous le rendra : " Car vous en recevrez la récompense à la résurrection des justes. " Bède. Bien que la résurrection doive être générale, il est fait cependant une mention spéciale de la résurrection des justes, parce que dans cette résurrection, ils ne pourront douter de leur bonheur. Ceux donc qui invitent les pauvres à leurs repas, en recevront la récompense dans l'autre vie ; ceux au contraire qui invitent leurs amis, leurs frères et les riches, reçoivent ici-bas leur récompense. Si cependant ils le font pour Dieu, à l'exemple des enfants de Job (Jb 1, 4), de même qu'ils remplissent les autres devoirs de la charité fraternelle, ils en seront récompensés par celui qui est l'auteur de ces devoirs.

S. Chrys. (hom. 1 sur l'Epit. aux Coloss.) Vous me direz : Ce pauvre est d'une malpropreté repoussante : Lavez-le, et faites-le ensuite asseoir à votre table. Ses vêtements sont misérables ? donnez-lui en de plus convenables ? Comment, Jésus-Christ vous visite dans la personne de ce pauvre, et vous apportez d'aussi frivoles prétextes ? S. Grég. de Nysse. (Ch. des Pèr. gr.) Gardez-vous donc de mépriser les pauvres, comme s'ils n'avaient droit à rien. Réfléchissez à ce qu'ils sont, et vous reconnaîtrez bientôt leur dignité et leur valeur. Ils sont revêtus de l'image de Jésus-Christ, ils sont les héritiers des biens futurs, les portiers du ciel, de puissants accusateurs et d'éloquents défenseurs, sans avoir besoin de prendre la parole, mais par leur seule présence devant le Juge suprême. S. Chrys. (hom. 45 sur les Actes.) Vous devriez les recevoir sur la terrasse de votre maison exposée aux rayons du soleil (Jos 2, 6 ; Jg 16, 27 ; 1 R 9, 15 ; 2 R 11, 2 ; 16, 11). Si cela vous répugne, recevez au moins Jésus-Christ dans les places inférieures où sont vos animaux et vos serviteurs, que le pauvre soit au moins le portier de vos demeures ; car le démon n'ose entrer là où on fait l'aumône ; et si vous ne consentez à les faire asseoir près de vous, envoyez-leur au moins les miettes de votre table.

Orig. (ou Géom., Ch. des Pèr. gr.) Dans le sens figuré, celui qui s'eut éviter la vaine gloire, invite à son banquet spirituel les pauvres, c'est-à-dire les ignorants pour les enrichir ; les infirmes, c'est-à-dire ceux dont la conscience est malade, pour les guérir ; les boiteux, c'est-à-dire ceux qui s'écartent des sentiers de la raison, pour les guérir ; les aveugles, c'est-à-dire ceux qui ne peuvent contempler la vérité, pour faire briller à leurs yeux la vraie lumière. Quant aux paroles qui suivent : " Ils ne peuvent vous le rendre, " c'est-à-dire ils sont incapables de vous répondre.

vv. 15-24.

Eusèbe. Notre-Seigneur venait de recommander d'inviter au repas ceux qui ne peuvent le rendre, afin d'en recevoir la récompense à la résurrection des justes. Un des convives qui confondait la résurrection des justes avec le royaume de Dieu, exalte cette récompense qui est promise : " Un de ceux qui étaient à table avec lui, ayant entendu ces paroles, lui dit ; Heureux celui qui mangera le pain dans le royaume de Dieu. " S. Cyr. Cet homme avait des idées toute charnelles, et ne comprenait pas le sens exact des paroles du Sauveur ; car il s'imaginait que les récompenses des saints seraient matérielles. S. Aug. (serm. 33 sur les par. du Seig.) Peut-être encore était-ce qu'il soupirait après un bonheur qui lui paraissait éloigné, tandis qu'il avait sous les yeux le pain qui faisait l'objet de ses désirs. Car quel est le pain du royaume de Dieu, si ce n'est celui qui a dit : " Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel ? " (Jn 6.) Ce n'est donc pas la bouche qu'il faut ouvrir, c'est le coeur.

Bède. Mais comme il en est plusieurs qui se contentent de sentir par la foi l'odeur de ce pain céleste, mais qui dédaignent d'en savourer les douceurs en le mangeant réellement, Notre-Seigneur se sert de la parabole suivante pour déclarer que ce dédain les rend indignes du festin des cieux : " Et il leur dit : Un homme fit un grand festin et y convia beaucoup de monde. " S. Cyr. Cet homme, c'est Dieu le père, d'après la signification de ces paraboles, qui sont les images de la vérité. Toutes les fois que Dieu veut exprimer sa puissance vindicative, il se sert des comparaisons de l'ours, du léopard, du lion, et d'autres du même genre, mais quand il veut nous parler de sa miséricorde, il se présente à nous sous la figure d'un homme.

S. Cyr. Le Créateur de toutes choses, et le Père de gloire, le Seigneur en un mot a préparé un grand festin, qui a eu lieu dans la personne du Christ. Dans les derniers temps, et comme vers le déclin du monde, le Fils de Dieu a fait briller sa lumière à nos yeux, et en mourant pour nous, il nous a donné son corps à manger ; c'est pour cela qu'on immolait chaque jour, au soir, un agneau selon les prescriptions de la loi de Moïse, et c'est pour cela que le festin qui nous est préparé dans la personne de Jésus-Christ, porte le nom de cène. S. Grég. (hom. 36 sur les Evang.) Ou bien, il a fait un grand festin, en nous préparant le banquet des douceurs éternelles, où tous nos désirs seront satisfaits. Il y convie beaucoup de monde, et peu se rendent à son invitation, parce que souvent ceux qui font profession de lui être soumis par la foi, se rendent indignes par la dépravation de leur vie de son banquet éternel. Or, il y a cette différence entre les plaisirs du corps et ceux du coeur, que les plaisirs du corps excitent de violents désirs avant qu'on les ait goûter, mais dès qu'on en est en possession, ils se changent en satiété et en dégoût pour celui qui s'y est livré ; au contraire, les délices spirituelles inspirent le dégoût à ceux qui ne les connaissent pas, tandis qu'elles excitent de vifs désirs dans le coeur de celui qui les a une fois goûtées. C'est pour cela que la miséricorde divine place sous les yeux de notre âme ces délices spirituelles que nous dédaignons, et pour combattre cet éloignement, nous invite à venir les goûter : " Et il envoya son serviteur, " etc. S. Cyr. Ce serviteur qui est envoyé, c'est Jésus-Christ lui-même (cf. Mt 12, 18) qui étant Dieu par essence, et vrai Fils de Dieu, s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave. Il a été envoyé à l'heure de la Cène ; car ce n'est pas dès l'origine que le Verbe du Père s'est revêtu de notre nature, mais dans les derniers temps. Il ajoute : " Parce que tout est prêt. " Dieu le Père, en effet, nous a préparé dans la personne de Jésus-Christ, tous les biens qu'il a répandus par lui sur le monde, la rémission des péchés, la participation à l'Esprit saint, l'honneur de l'adoption divine ; c'est à toutes ces grâces que Jésus-Christ est venu nous appeler par les enseignements de l'Évangile.

S. Aug. (serm. 33 sur les par. du Seig.) Ou bien encore cet homme, c'est le médiateur de Dieu et des hommes, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il envoie presser de venir les invités, c'est-à-dire ceux qui avaient été invités par les prophètes qu'il avait envoyés. Ils étaient chargés, en effet, d'inviter à la Cène du Christ ; ils ont été souvent envoyés aux enfants d'Israël, souvent ils leur ont renouvelé l'invitation de venir à l'heure de la Cène ; ceux-ci ont accepté l'invitation, et ont refusé de venir au festin ; et c'est ainsi que sans le savoir, ils nous ont préparé ce grand festin. Lorsque tout fut prêt pour ce festin, c'est-à-dire lorsque Jésus-Christ fut immolé, les Apôtres furent envoyés à leur tour vers ceux à qui Dieu avait autrefois envoyé les prophètes.

S. Grég. (comme précéd.) Ce serviteur, que le père de famille envoie vers les invités, figure l'ordre des prédicateurs. Or, il arrive souvent qu'un personnage puissant ait un serviteur qui parait mériter peu de considération ; cependant lorsque le maître transmet ses ordres par ce serviteur, on se garde de mépriser sa personne, parce qu'on respecte intérieurement l'autorité du Maître qui l'a envoyé. Dieu offre donc ce qu'on aurait dû le supplier de donner, et qu'il prie lui-même de recevoir ; il veut donner ce qu'on pouvait à peine espérer, et tous s'excusent comme de concert. " Et ils commencèrent à s'excuser tous ensemble. " Un homme riche invite à son festin, et tous les pauvres s'empressent de se rendre à son invitation ; Dieu nous invite à son banquet, et nous apportons des excuses.

S. Aug. (comme précéd.) Nous voyons ici trois excuses différentes : " Le premier dit : J'ai acheté une maison de campagne, et il faut que j'aille la voir. " Cette maison de campagne, cette propriété figure l'esprit de domination, aussi l'orgueil est le premier des vices qui aient été châtiés ; car le premier homme a voulu dominer, en cherchant à se soustraire à l'autorité de Dieu qu'il avait pour Maître. S. Grég. Ou encore, cette maison de campagne représente les biens de la terre, cet homme va donc la voir, parce qu'il ne pense qu'aux biens extérieurs destinés à l'entretien de cette vie. S. Ambr. Il est donc ordonné au fidèle qui s'est engagé dans la milice sainte, de mépriser tous les biens de la terre, parce que celui qui, tout occupé d'intérêts secondaires, achète des propriétés ici-bas, ne peut acquérir le royaume des cieux, au témoignage du Sauveur qui a dit : " Vendez tout ce que vous avez, et suivez-moi (cf. Mt 19, 21 ; Mc 10, 21 ; Lc 18, 22). "

" Un second dit : J'ai acheté cinq paires de boeufs, et je vais les essayer. " S. Aug. (serm. 33 sur les par. du Seig.) Ces cinq paires de boeufs figurent les cinq sens de notre corps, la vue dans les yeux ; l'ouïe dans les oreilles ; l'odorat dans les narines, le goût dans la bouche ; le toucher répandu dans tous les membres. Mais l'analogie parait plus frappante dans les trois premiers sens, parce qu'ils sont doubles ; nous avons deux yeux, deux oreilles, deux narines, voilà trois paires. Nous trouvons aussi dans le goût comme un double sens parce que nous ne pouvons rien sentir par le goût que par le contact de la langue et du palais. Quant à la volupté de la chair qui se rapporte au sens du toucher, elle cache aussi une double sensation extérieure et intérieure. Ces cinq sens sont comparés à des paires de boeufs, parce que les boeufs labourent la terre, et que c'est par les sens du corps que nous sommes en rapport avec les choses de la terre. Ainsi les hommes éloignés de la foi, et livrés tout entiers aux intérêts de la terre, ne veulent rien croire que ce qu'ils peuvent percevoir par un des cinq sens du corps : " Je ne crois que ce que je vois, " telle est leur maxime. Si telles étaient nos pensées, les cinq paires de boeufs nous empêcheraient de nous rendre au festin. Et pour vous faire comprendre que l'obstacle qui vient de ces cinq sens n'est pas le plaisir qui charme, la volupté qui entraîne, mais un simple mouvement de curiosité, cet homme ne dit pas : J'ai acheté cinq paires de boeufs, et je vais les faire paître, mais : " Je vais les essayer. " S. Grég. (hom. 36 sur les Evang.) Comme les sens du corps ne peuvent comprendre les choses intérieures et ne connaissent que ce qui paraît au dehors, ils représentent à juste titre la curiosité qui, en cherchant à discuter la vie d'autrui, ignore toujours son état intérieur, et se répand tout entière dans les choses extérieures. Remarquez encore que ceux qui s'excusent de venir au festin où ils sont invités, l'un, parce qu'il va voir sa maison de campagne ; l'autre, parce qu'il veut essayer les boeufs qu'il a achetés, s'excusent avec une espèce de respect et d'humilité : " Je vous prie, " disent-ils, et ils refusent de venir, c'est-à-dire que l'humilité est dans leurs paroles, et l'orgueil dans leur manière d'agir.

" Un autre dit : J'ai pris une femme, et c'est pourquoi je ne puis venir. " S. Aug. (serm. 33 sur les par. du Seig.) Ce sont les plaisirs de la chair qui sont un obstacle pour le plus grand nombre, et plût à Dieu que cet obstacle ne fût qu'extérieur ! Car celui qui prend une femme, qui se livre aux joies de la chair, et s'excuse de venir au festin, doit prendre bien garde de ne pas s'exposer à mourir de faim intérieure. S. Bas. (Chaîne des Pèr. gr.) Il dit : " Je ne puis venir, " parce que l'esprit de l'homme qui se laisse entraîner par les charmes du monde, n'a plus de force pour pratiquer les commandements divins. S. Grég. (hom. 36 sur les Evang.) Bien que le mariage soit bon et établi par la divine Providence pour la propagation du genre humain, il en est plusieurs néanmoins qui s'y proposent, non d'avoir une nombreuse famille, mais la satisfaction de leurs désirs voluptueux ; et voilà pourquoi une chose juste et licite, peut très bien être la figure d'une chose injuste et criminelle. S. Ambr. On peut dire encore que le Sauveur ne blâme pas ici le mariage, mais qu'il lui préfère la chasteté qu'il appelle à de plus grands honneurs ; car une femme qui n'est point mariée, pense aux choses qui sont du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit ; mais celle qui est mariée, pense aux choses du monde. (1 Co 7, 34.)

S. Aug. (serm. 33 sur les par. du Seig.) Or, saint Jean, en disant : " Tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et ambition du monde (1 Jn 2, 16), " commence par où l'Évangile termine : " J'ai pris une femme, " voilà la concupiscence de la chair : " J'ai acheté cinq paires de boeufs, " c'est la concupiscence des yeux ; " J'ai acheté une maison de campagne, " voilà l'ambition du siècle. C'est en prenant la partie pour le tout, que les cinq sens sont représentés par les yeux seuls qui tiennent le premier rang parmi les sens ; aussi, bien que les yeux soient l'organe spécial de la vue, cependant dans le langage habituel, nous étendons aux cinq sens la faculté de voir.

S. Cyr. Or, quels sont ceux qui, pour ces différents motifs, ont refusé de se rendre à l'invitation qui leur était faite, si ce n'est les principaux d'entre les Juifs dont la sainte Écriture condamne à chaque page la coupable indifférence ? Orig. (et Géom. Ch. des Pèr. gr.) Ou bien encore, ceux qui ont acheté la maison de campagne, sont ceux qui ont reçu tous les autres enseignements divins, mais qui ne les ont point mis en pratique, et n'ont eu que de l'indifférence et du mépris pour la divine parole qu'ils possédaient. Celui qui avait acheté cinq paires de boeufs, est la figure de ceux qui négligent leur nature spirituelle pour s'attacher aux choses sensibles, et qui se rendent incapables de comprendre ce qui est immatériel. Celui qui a pris une femme, représente ceux qui sont étroitement liés à la chair, et qui ont plus d'amour pour la volupté que pour Dieu. (2 Tm 3, 4.) S. Ambr. On peut voir encore ici trois sortes d'hommes qui sont exclus de ce festin ; les Gentils, les Juifs et les hérétiques. Les Juifs, esclaves d'une religion tout extérieure, portent le joug de la loi ; les cinq paires de boeufs, sont les dix commandements dont il est dit (Dt 4, 13) : " Dieu vous a fait connaître son alliance qu'il vous a commandé d'observer, et les dix paroles. qu'il écrivit sur deux tailles de pierre, " etc. (c'est-à-dire, les commandements du Décalogue) ; ou bien les cinq paires de boeufs sont les cinq livres de la loi ancienne ; en second lieu, l'hérésie, comme Ève autrefois, tente le sentiment de la foi par ses entraînantes séductions. Enfin l'Apôtre nous recommande en plusieurs endroits (Ep 5 ; Col 3 ; He 13 ; 2 Tm 2) de fuir l'avarice, qui nous empêcherait, comme les Gentils, de parvenir au royaume de Jésus-Christ. Ainsi celui qui a acheté une maison de campagne, celui qui a mieux aimé porter le joug de la loi que celui de la grâce, et celui qui s'excuse, parce qu'il vient de se marier, sont tous exclus du royaume de Dieu.

" Le serviteur étant revenu, rapporta tout ceci à son maître. " S. Aug. (sur la Genès. expliq. littér., V, 19.) Dieu n'a pas besoin d'envoyés pour connaître ce qui se passe dans le monde qui lui est inférieur, et ils ne peuvent ajouter rien à sa science, car elle embrasse toutes choses dans sa durée comme dans son immutabilité ; si donc il se sert d'envoyés, c'est tout à la fois dans leur intérêt et dans le nôtre, car c'est un avantage en rapport avec leur nature, que de se tenir ainsi sous les yeux et en présence de Dieu, pour le servir vis-à-vis des créatures inférieures et exécuter ses ordres suprêmes.

S. Cyr. Ce refus des premiers d'entre les Juifs de se rendre à l'appel de Dieu, refus qu'ils constatent par leurs propres paroles : " Y a-t-il quelqu'un des sénateurs ou des pharisiens qui ait cru en lui ? " (Jn 7, 48) remplit d'une juste indignation le père de famille : " Alors le père de famille, irrité, " etc. S. Bas. (cf. Ps 37 ; Is 5, 25) La divinité ne peut être accessible à la passion de la colère, mais nous appelons en Dieu colère et indignation, ce qui ressemble aux sentiments que nous éprouvons sous l'impression de ces passions. S. Cyr. Le père de famille fut donc irrité contre les principaux des Juifs, et à leur place il appela ceux qui, parmi eux, composaient le peuple et qui avaient un esprit faible et plus borné. Ainsi à la parole de Pierre, trois mille d'abord (Ac 2), cinq mille ensuite (Ac 4), embrassèrent la foi, et une grande multitude après eux. Écoutez, en effet, ce que le maître dit au serviteur : " Allez vite dans les places et les rues de la ville, et amenez ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. " S. Ambr Il invite les pauvres, les infirmes et les aveugles, pour montrer qu'aucune infirmité corporelle n'exclut du royaume ; que celui qui n'est point exposé aux séductions du péché, tombe aussi plus rarement dans le péché, et aussi peut-être que l'infirmité que produit le péché est guérie par la miséricorde de Dieu ; c'est pour cela qu'il les envoie chercher sur les places publiques, afin de leur faire quitter les voies larges et spacieuses pour suivre le sentier étroit.

S. Grég. (hom. 36 sur les Evang.) Au défaut des orgueilleux qui refusent de venir, les pauvres sont choisis ; le texte sacré dit les infirmes et les pauvres qui sont infirmes à leurs yeux, car il y a des pauvres que l'on peut regarder comme forts, ce sont ceux qui sont orgueilleux jusqu'au sein de la pauvreté ; les aveugles sont ceux qui n'ont aucune lumière dans l'esprit ; les boiteux, ceux qui manquent de droiture dans leurs actions. Or, comme les infirmités corporelles de ces derniers sont la figure de leurs vices intérieurs, il s'ensuit que ceux qui ont été invités et ont refusé de venir, et ceux qui ont répondu à l'invitation étaient pécheurs les uns comme les autres ; mais les premiers ont été rejetés comme des pécheurs orgueilleux, tandis que les seconds ont été choisis, parce qu'ils étaient humbles : Dieu choisit donc ceux que le monde méprise, car la plupart du temps, le mépris des hommes fait rentrer en soi-même, et on écoute avec d'autant plus de docilité la voix de Dieu, que le monde offre moins d'attraits. Dieu appelle donc à son festin ceux qui sont dans les rues et les places publiques, ils sont la figure de ce peuple qui tenait à honneur d'être fidèle à l'observation de la loi, mais la multitude du peuple d'Israël, qui a embrassé la foi, n'a pu remplir la salle du festin des cieux. Aussi écoutez la suite : " Et le serviteur dit à son maître : Il a été fait comme vous avez commandé ; et il y a encore de la place, " etc. Les Juifs sont en effet entrés en grand nombre, mais il y a encore de la place dans le royaume pour recevoir la multitude innombrable des Gentils. C'est pourquoi " le maître dit au serviteur : Allez dans les chemins et le long des haies, et contraignez-les d'entrer. " Ces convives qu'il envoie chercher dans les chemins et le long des haies, c'est un peuple encore barbare et grossier, c'est-à-dire, le peuple des Gentils.

S. Ambr. Ou bien il envoie dans les chemins et le long des haies, pour figurer que ceux-là sont propres au royaume des cieux qui, dégagés de toutes les passions de la vie présente, se hâtent d'arriver à la possession des biens futurs, en suivant le sentier que leur bonne volonté leur a ouvert ; et aussi ceux qui, semblables aux haies qui séparent la terre cultivée de celle qui ne l'est pas, et la défend coutre le ravage des animaux, savent discerner le bien du mal et opposer le rempart de la foi aux attaques de l'esprit du mal (Ep 6, 12 ). S. Aug. (serm. 33 sur les par. du Seign.) Les Gentils sont venus des chemins et des places publiques, les hérétiques viennent comme du milieu des haies. Ceux, en effet, qui plantent des haies, cherchent à établir des divisions ; qu'ils soient donc retirés d'entre ces haies, qu'ils soient arrachés du milieu de ces épines. Mais ils ne veulent pas qu'on les contraigne : " Nous entrerons, dit-il, de notre propre volonté. " Ce n'est pas ce que le Seigneur a commandé : " Contraignez-les d'entrer, " nous dit-il, usez de contrainte au dehors, de là naîtra la bonne volonté.

S. Grég. (hom. 36 sur les Evang.) Ceux qui reviennent à l'amour de Dieu, après avoir été brisés par les tribulations du monde, entrent comme par violence. Mais la sentence est de nature à nous faire trembler : " Or, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités, ne goûtera de mon festin. " Gardons-nous donc de mépriser l'invitation qui nous est faite, de peur qu'après nous être excusés d'y répondre, nous ne puissions plus entrer dans la salle du festin, lorsque nous en aurons la volonté.

vv. 25-28.

S. Grég. (hom. 37 sur les Evang.) L'âme s'enflamme en entendant parler des récompenses célestes, et elle désirerait déjà être transportée dans ce séjour d'éternelle félicité ; mais on ne peut parvenir à ces grandes récompenses sans de grands efforts. C'est ce que Notre-Seigneur va nous apprendre : " Or, comme une grande foule de peuple allait avec lui, il se retourna vers eux et leur dit. " Théophyl. Parmi ceux qui l'accompagnaient, il en était beaucoup qui ne le suivaient pas de tout coeur, mais avec une certaine tiédeur ; il leur apprend donc les qualités que doit avoir son disciple.

S. Grég. (hom. 37.) On peut demander comment Notre-Seigneur nous fait un devoir de haïr nos parents et ceux qui nous sont unis par les liens du sang, tandis qu'il nous est commandé d'ailleurs d'aimer jusqu'à nos ennemis ? Mais si nous comprenons bien toute la force de ce précepte, nous pourrons pratiquer l'un et l'autre par un sage discernement ; d'un côté, aimer ceux qui nous sont unis par les liens du sang et que nous reconnaissons pour nos proches ; de l'autre, haïr et éviter ceux qui se déclarent contre nous dans la voie de Dieu, car en refusant d'écouter les mauvaises suggestions des hommes charnels, nous les aimons jusque dans notre haine. S. Ambr. Le Seigneur, dans votre intérêt, a renoncé sa mère : " Quelle est ma mère, et quels sont mes frères ? " (Mt 12, Mc 3.) Et vous oseriez-vous préférer à votre Dieu ? Le Seigneur ne veut, ni que nous méconnaissions les droits de la nature, ni que nous en soyons esclaves ; nous devons leur accorder assez pour honorer l'auteur de la nature, mais ne jamais nous séparer de Dieu par amour pour nos parents.

S. Grég. (hom. 37.) Pour démontrer plus clairement que cette haine pour nos parents prenait son principe, non d'un mauvais sentiment ou de la passion, mais de la charité, Notre-Seigneur ajoute : " Et même sa propre vie. " Il est donc évident que celui qui hait son prochain comme soi-même, doit l'aimer tout en le haïssant, car nous avons pour notre âme une haine vraiment louable, lorsque nous ne consentons pas à ses désirs charnels, lorsque nous brisons ses inclinations, lorsque nous luttons contre ses penchants voluptueux. Puisque nous la rendons meilleure en la traitant avec mépris, nous l'aimons donc jusque dans la haine que nous avons pour elle. S. Cyr. (Ch. des Pèr. gr. et liv. V sur Isaie.) Nous ne devons pas chercher à quitter la v-le que saint Paul lui-même a conservée dans son corps et dans son âme, pour l'employer tout entière à la prédication de Jésus-Christ, mais il nous déclare lui-même que lorsqu'il fallait exposer sa vie pour achever sa course, elle ne lui était plus alors d'aucun prix. (Ac 20, 24.)

S. Grég. (hom. 37.) Mais comment cette haine pour notre propre vie doit-elle se manifester ? Le voici : " Et celui qui ne porte pas sa croix, " etc. Il ne veut pas dire que nous devions porter sur nos épaules une croix de bois, mais que nous devons avoir la mort toujours présente à nos yeux, comme saint Paul qui mourait tous les jours (1 Co 15), et qui méprisait la mort. S. Bas. (Régl. abrég., quest. 234.) En portant ainsi sa croix, il annonçait la mort du Seigneur et disait : " Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour lui. " (Ga 6.) Et c'est ce que nous commençons nous-mêmes à faire au baptême dans lequel " notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit détruit. " (Rm 6.) S. Grég. (hom. 37.) Comme le mot croix vient de souffrance cruelle, nous portons la croix du Seigneur de deux manières ; ou lorsque nous mortifions notre chair par la pénitence, ou lorsque la compassion pour le prochain nous identifie avec ses propres souffrances. Mais il en est quelques-uns qui pratiquent la mortification, non pour plaire à Dieu, mais par un motif de vaine gloire, et qui témoignent au prochain une compassion toute charnelle, Notre-Seigneur ajoute : " Et ne me suit pas. " Car porter sa croix et suivre le Sauveur, c'est pratiquer la mortification de la chair, ou compâtir aux souffrances du prochain en vue de la récompense éternelle.

vv. 28-33.

S. Grég. (hom. 37 sur les Evang.) Notre-Seigneur vient de donner de sublimes préceptes, il les appuie par la comparaison d'un grand édifice qu'il s'agit de construire : " Quel est celui d'entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne s'assied pas auparavant, pour supputer les dépenses, " etc. Toutes nos actions, en effet, doivent être précédées d'une sérieuse réflexion. Voulons-nous donc construire la tour de l'humilité ? préparons-nous tout d'abord aux contradictions du monde. . S. Bas. (Comment. sur Is 2.) Ou bien cette tour est un observatoire élevé, d'où l'on peut facilement veiller à la garde de la ville et découvrir les approches de l'ennemi ; de même Dieu nous a donné l'intelligence pour veiller avec soin sur nos richesses spirituelles et prévoir tout ce qui pourrait nous en dépouiller. Avant de construire cette tour, Dieu nous commande de nous asseoir pour calculer si nous avons des ressources suffisantes pour l'achever. S. Grég. de Nyss. (Liv. sur la Virg., chap. 18.) Il faut, en effet, de grands efforts pour mener à bonne fin toute grande entreprise spirituelle qui s'élève sur la pratique successive de tous les commandements de Dieu, et accomplir l'oeuvre de Dieu, car une seule pierre ne suffit pas pour construire une tour, et la pratique d'un seul commandement ne peut nous conduire à la perfection ; mais il faut d'abord poser le fondement, et selon la recommandation de l'Apôtre placer dessus des assises d'or, d'argent et de pierres précieuses, " de peur, ajoute Notre-Seigneur, qu'après avoir posé les fondements, et n'avoir pu l'achever, " etc.

Théophyl. Nous ne devons donc pas nous contenter de poser le fondement de cet édifice (c'est-à-dire, de pratiquer les premiers éléments de la doctrine de Jésus-Christ), et de le laisser inachevé, comme ceux dont parle l'évangéliste, saint Jean : " Dès ce moment-là plusieurs de ses disciples s'éloignèrent et ne marchèrent plus avec lui. " (Jn 6.)

On bien, on peut entendre par ce fondement la doctrine que Notre-seigneur vient d'exposer sur la mortification. Or, il faut ajouter à ce fondement l'édifice des oeuvres, pour achever la tour forte qui doit nous défendre contre nos ennemis. (Ps 60.) Autrement cet homme deviendra un objet de moquerie pour tous ceux qui le verront, aussi bien pour les hommes que pour les démons. S. Grég. (hom. 37.) Car lorsque nous nous livrons à la pratique des bonnes oeuvres, si nous ne nous mettons soigneusement en garde contre les esprits de malice, nous serons en butte aux railleries de ceux-là mêmes qui nous ont entraînés dans le mal. Notre-Seigneur ajoute à ce premier exemple une comparaison plus importante, pour montrer comment les plus petites choses élèvent notre esprit aux plus grandes. "  Ou quel est le roi qui, se disposant à aller faire la guerre à un autre roi, ne s'assied d'abord pour se demander s'il peut, avec dix mille hommes, faire face à un ennemi qui vient contre lui avec vingt mille ? " S. Cyr. " Nous avons, en effet, à combattre contre les esprits de malice répandus dans, l'air. " (Ep 6.) Nous sommes assiégés d'ailleurs par mille autres ennemis : l'aiguillon de la chair, la loi de péché qui tyrannise nos membres, et toutes les passions réunies, telle est la multitude redoutable de nos ennemis. S. Aug. (Quest. évang., 2, 31.) Ou bien les dix mille hommes de ce roi qui se prépare à combattre contre celui qui en a vingt mille, signifient la simplicité du chrétien qui doit combattre contre la duplicité du démon. Théophyl. Ces deux rois, c'est encore d'un côté le péché qui règne dans notre corps mortel (Rm 6), de l'autre notre âme, à qui Dieu a donné en la créant, un pouvoir vraiment royal. Si donc elle veut résister victorieusement au péché, qu'elle réfléchisse sérieusement en elle-même, car les démons sont comme les soldats du péché qui paraissent être vingt mille contre les dix mille que nous avons, parce que leur nature incorporelle leur donne sur nous qui avons un corps une force beaucoup plus grande.

S. Aug. (Quest. évang., 2, 31.) Notre-Seigneur combat l'idée de construire une tour qu'on ne pourrait achever par la crainte des railleries auxquelles on s'exposerait : " Cet homme a commencé à bâtir, et il n'a pu achever ; " ainsi dans la parabole du roi, contre lequel il faut combattre, il désapprouve et condamne la paix qu'on est obligé de faire : " Autrement, tandis que celui-ci est encore loin, il envoie des ambassadeurs demander la paix. " Il nous enseigne par là que ceux qui ne renoncent pas à tout ce qu'ils possèdent, sont incapables de soutenir les assauts des tentations du démon, et qu'ils sont obligés de faire la paix avec lui, en consentant au péché qu'il les engage à commettre.

S. Grég. (hom. 37.) Ou bien encore, dans le jugement redoutable qui nous attend, nous ne pouvons nous présenter à forces égales devant notre juge ; nous sommes dix mille contre vingt mille, un seul contre deux. Dieu marche donc avec deux armées contre une seule, parce que nous ne nous sommes préparés que sur les oeuvres, tandis qu'il s'apprête à discuter à la fois nos actions et nos pensées. Pendant qu'il est encore éloigné, et qu'il ne nous fait pas sentir sa présence comme juge, envoyons-lui des ambassadeurs, nos larmes, nos oeuvres de miséricorde, des victimes de propitiation, telle est l'ambassade qui peut apaiser ce roi qui s'avance contre nous.

S. Aug. (Lettre à Laet., 38.) Le Sauveur nous fait voir clairement le but qu'il s'est proposé dans ces paraboles en ajoutant : " Ainsi donc, quiconque d'entre vous ne renonce pas à ce qu'il possède, ne peut être mon disciple. " Ainsi les ressources nécessaires pour construire cette tour, la force et le courage des dix mille qui marchent contre le roi qui en a vingt mille, ne signifient qu'une chose, c'est que chacun doit renoncer à tout ce qu'il possède. Le commencement de ce discours s'accorde parfaitement avec la conclusion ; car le précepte de renoncer à tout ce qu'on possède, renferme celui de haïr son père, sa mère, son épouse, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même sa propre vie. Toutes ces choses, en effet, sont la propriété d'un chacun, et la plupart du temps, elles sont pour lui un obstacle qui l'empêche d'obtenir non les biens particuliers du temps, qui passent si vite, mais ces biens communs à tous qui doivent durer éternellement.

S. Bas. (régl. abrég., quest. 263.) L'intention de Notre-Seigneur dans les deux comparaisons précédentes, n'est pas de laisser croire à chacun qu'il a le droit ou la permission d'être ou de n'être pas son disciple, de même qu'on est libre de ne pas poser les fondements de la tour ou de ne pas faire la paix ; mais de montrer l'impossibilité de plaire à Dieu au milieu de toutes ces affections qui divisent l'âme et la mettent en péril, parce qu'elle est ainsi plus exposée à tomber dans les embûches et dans les piéges que lui tend le démon.

Bède. Il y a une différence entre renoncer à tout, et abandonner tout ce qu'on possède. C'est le partage d'un petit nombre de quitter tout absolument, c'est-à-dire de sacrifier entièrement toutes les sollicitudes de ce monde ; mais c'est une obligation pour tous les fidèles de renoncer à tout, c'est-à-dire d'user des choses du monde, sans en devenir jamais l'esclave dans le monde.

vv. 34-35.

Bède. Notre-Seigneur venait de nous recommander non seulement de commencer, mais d'achever la tour des vertus ; les paroles suivantes : " Le sel est bon, " se rapportent encore à cette recommandation ; c'est-à-dire il est bon d'assaisonner les parties intimes de notre coeur avec le sel de la sagesse spirituelle, et même de devenir comme les Apôtres le sel de la terre. (Mt 5.) Eusèbe. (Ch. des Pèr. gr.) Le sel est naturellement composé d'eau et d'air mêlés d'un peu de terre ; il absorbe la partie liquide des corps corruptibles, et les conserve ainsi après leur mort. C'est donc avec raison qu'il compare les Apôtres au sel, parce qu'ils ont été régénérés par l'eau et par l'esprit ; et que par leur vie toute spirituelle et séparée des inclinations de la chair, ils étaient comme le sel qui changeait la vie corrompue des hommes qui vivaient sur la terre, et répandait sur leurs disciples l'assaisonnement agréable d'une vie vertueuse. (cf. Lv 2, 13).

Théophyl. Ce ne sont pas seulement ceux qui ont reçu le pouvoir d'enseigner les autres, mais les simples fidèles qui sont obligés d'être utiles à leur prochain à la manière du sel. Mais si celui qui devait être utile aux autres, devient mauvais lui-même, comment pourra-t-on venir à son secours ? Si le sel s'affadit, comment lui rendra-t-on sa saveur ? Bède. C'est-à-dire, si quelqu'un après avoir été éclairé par le sel divin de la vérité, devient apostat, quel docteur pourra le ramener à la vérité, alors qu'effrayé des persécutions du monde, ou séduit par ses charmes trompeurs, il a renoncé à cette sagesse dont il avait goûté la douceur ? " Il n'est plus propre ni pour la terre, ni pour le fumier, " etc. Le sel, en effet, lorsqu'il a perdu sa force pour assaisonner les aliments ou pour dessécher les viandes, ne peut plus servir à aucun usage. Il n'est plus propre ni pour la terre qu'il rendrait inféconde, ni pour le fumier qui sert d'engrais à la terre. Ainsi celui qui, après avoir connu la vérité, retourne en arrière (He 10, 26.27 ; 2 P 2, 21), devient incapable et de produire aucun fruit de bonnes oeuvres, et d'en faire produire aux autres ; il doit être jeté dehors, c'est-à-dire séparé de l'unité de l'Église.

Théophyl. Comme ces enseignements paraboliques pouvaient avoir quelque obscurité, Notre-Seigneur exhorte ses auditeurs à bien entendre ce qu'il a dit du sel : " Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende, " c'est-à-dire qu'il comprenne selon la mesure de la sagesse qui lui est donnée. Car les oreilles figurent ici la force intellectuelle de l'âme, et son aptitude à saisir la vérité. Bède. Qu'il entende aussi sans mépriser la parole qu'il entend, et en mettant en pratique ce qu'il a appris.