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QUARANTE ET UNIÈME SERMON. De la vertu d'obéissance et de ses sept degrés.

 

1. « Nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée, mais c'est Dieu qui nous en rend capables (II Cor. III, 5). » En effet, de quelle pensée peut être capable, dans ce vase de terre et dans la faible constitution de l'homme, un. esprit enfermé dans une prison, corrompu par le péché, accablé par les choses de la terre ? « Car le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette demeure terrestre abat l'esprit par la multiplicité des soins qui l'agitent (Sap. IX, 15). » Cependant l'esprit de sagesse et de bonté l'illumine dans sa prison, le guérit de sa corruption et le relève de son abaissement. Car c'est un esprit de charité qui délie ceux qui sont chargés d'entraves, qui illumine les aveugles, et relève ceux qui sont brisés, c'est aussi un esprit de vérité qui nous enseigne toute vérité, c'est peu de dire qu'il nous enseigne, il nous suggère toute vérité. En effet, il nous suggère la pensée de chercher la vérité, et il nous instruit à la comprendre. C'est lui que le Seigneur Jésus, après avoir poussé l'obéissance à son Père jusqu'à la mort de la croix, a envoyé à ses apôtres et à ses fidèles disciples. Est-ce qu'il ne vous semble pas que les apôtres qui, après avoir reçu la permission d'aller se renfermer dans la ville de Jérusalem entre les murailles d'une bien modeste maison, « persévéraient unanimement dans la prière (Act. I, 14), » se sont élevés jusqu'au faite de l'obéissance? Avez-vous compris que « les apôtres s'en allaient pleins de joie de la présence du conseil, parce qu'ils avaient été trouvés dignes de souffrir des affronts pour le nom de Jésus (Act. V, 41) ? » Quelles forces ne trouvent point dans l'obéissance ceux qui se réjouissent d'être traînés devant les juges pour Jésus-Christ, qui regardent comme un honneur d'être battus pour lui, et comme une gloire de mourir pour lui? ô heureuses âmes, ô âmes arrosées par les dons abondants de la majesté du Saint-Esprit, et qui, par un admirable changement des choses, s'estiment élevées quand on les abaisse, comblées de gloire quand elles ne le sont que d'ignominies, victorieuses quand elles souffrent! Elles sont remplies de confusion et devenues un objet d'opprobre aux riches et de mépris aux superbes (Psal. CXXII, 4). Voyez-vous avec quelle indépendance d'âme ils bravent le regard des pontifes, la figure menaçante des pharisiens et la rage du peuple quand ils s'écrient : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes (Act. V, 29). »         Jetez les yeux sur ces deux grands astres Pierre et Paul, et parcourez du regard les rangs entiers du sénat apostolique, et vous verrez qu'ils ont tous persévéré en hommes de coeur dans l'obéissance la plus ferme, au milieu même d'une foule de tourments. Est-ce que le Fils même du Roi, le Roi de cette terre où brille une joie continuelle, « ne s'est pas fait obéissant à son Père, mais obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix (Philip. II, 8) » et n'a point appris l'obéissance par les choses mêmes qu'il a souffertes ? Vous avez entendu quelle fut l'épreuve, écoutez quelle fut la gloire : Je vous ai montré le péril, voyez la récompense ; vous avez vu la faiblesse, considérez la puissance. » Voilà pourquoi, continue l'Apôtre, Dieu l'a élevé et lui a donné un nom qui est au dessus de tout nom (Phil. II, 9). »

2. Mais, pour le moment, ne nous arrêtons pas davantage sur son obéissance qui se trouve enfermée et scellée par une prérogative singulière. Évoquons devant nous ce grand Patriarche qui fut la lumière de la foi, la forme de l'obéissance, le principe de la justice. Le Tout-Puissant lui dit : « Quitte ton pays, sors de ta parenté, et de la maison de ton père, et vas dans le pays que je te montrerai: » et, au premier mot de cet ordre, il fiait sa patrie, il quitte ses parents, il abandonne l'héritage de ses pères, puis, voyageur inconnu, il va se fixer sur la terre étrangère. C'est là une grande chose qui se trouve consacrée dans le père de beaucoup de nations par le privilège d'une grandeur primitive! D'abord il est le premier homme qui renonce à ses biens, et s'engage avec une infatigable ardeur dans les sentiers de l'obéissance. Puis, lorsque, dans sa vieillesse, il fut devenu père d'un fils en qui le monde entier devait être béni, le Seigneur lui dit: «Prends ton Fils premier-né, Isaac, que tu aimes, et offre-le moi en holocauste (Gen. XXII, 2). » Quelles paroles amères, quel coup porté à l'amour d'un père, jusque dans le plus intime de son coeur ! Il lui est ordonné de tuer son Fils, les os de ses os, la chair de sa chair, le fils des grandes promesses, l'enfant de sa vieillesse déjà avancée, le seul qu'il eût de sa femme légitime. Un Fils miraculeusement promis, heureusement né et élevé dans l'innocence! Et pour que rien ne manque à l'incendie de douleur qui devait se répandre dans les entrailles de ce père, le Seigneur lui rappelle que son fils est « un fils unique. » Il avait, en effet, beaucoup d'autres fils, mais qui n'étaient pas uniques pour lui; quant à Isaac, il est tellement son fils, qu'il n'y a que lui qui mérite d'être appelé unique. Il est l'unique à son père, le premier né de sa mère, celui à qui est réservé l'héritage paternel. Ne pensez point à Ismaël, engendré dans la servitude et né d'une mère esclave, il ne peut prétendre à la liberté ni à. l'héritage de son père. Mais s'il a beaucoup de fils et des fils uniques, il n'en a pas beaucoup de bien aimés; pour augmenter le chagrin dans un coeur de père, et pour éprouver l'obéissance du coeur d'un juste, le Seigneur ajoute le fils « que tu aimes le plus. » Pour réveiller la tendresse paternelle au souvenir d'un nom chéri, et pour faire bouillonner son amour dans son coeur au son d'un nom bien aimé; il désigne « l'enfant » par le nom qu'il avait reçu de Dieu avant même qu'il fût conçu dans le sein dé sa mère. Vous voyez sous quels coups du marteau de la tribulation, l'amour paternel d'Abraham se trouve broyé quand il lui est ordonné de prendre son fils, de tuer son unique, celui qu'il aime par dessus tout, de frapper du glaive son Isaac. Il fut soumis à une bien grande tentation, singulièrement éprouvé et profondément atteint par le feu de l'épreuve: Les rapports de fils à père sont bien doux, de même que ceux de père à fils; Abraham oublie cette douceur et tous les sentiments les plus chers et les plus intimes, il hâte son âne, amasse le bois de l'holocauste, allume le feu, et tire son glaive. Il ne demande point au Seigneur pourquoi cet ordre de sa part; il ne murmure point, il ne fait entendre aucune plainte, il ne montre pas même sa douleur sur son visage ; mais, dans l'ignorance de tout ce qui lui est ordonné, il se hâte, avec une pieuse cruauté, vers la mort de son fils. Voilà ce qui nous montre dans Abraham une obéissance unique et suprême, une vertu digne des louanges les plus grandes et les plus singulières.

3. C'est une vertu bien forte que la vraie obéissance, aussi ne peut-elle descendre dans un cœur qui n'est point encore bien complètement lavé et purifié du contact de ce monde. Mais pour que ses voies brillent davantage aux yeux, faisons voir autant que nous le pourrons quelle est l'obéissance que nous devons spécialement à Dieu, quelle est celle que les hommes réclament spécialement aussi pour eux, et en troisième lieu quelle est l'obéissance que nous devons en même temps à Dieu et aux hommes. Il y a des biens et des maux qui sont suprêmes chacun en leur genre. Les biens suprêmes c'est d'aimer Dieu, d'aimer le prochain, de ne point offenser la vérité dans nos discours, de ne point dérober, de ne point rendre faux témoignage, de ne point commettre d'adultères, et le reste que les étroites limites d'an sermon ne me permettent point de rappeler ici en détail. Les maux suprêmes sont le contraire des biens suprêmes et de tout ce qui y ressemble. Dieu nous ordonne de faire le bien, et de nous abstenir du mal. Or, on ne peut, en aucune façon, mettre son autorité sainte et incommutable,'en question, attendu qu'elle est marquée au signe de celui qui a dit ; « C’est moi qui suis le Seigneur, et je ne change point (Mala. III, 6). » Si donc l'homme que Dieu même a placé au dessus de nous est d'un autre avis, et, prenant les ténèbres pour la lumière et la lumière pour les ténèbres, nous ordonne de laisser les biens dont j'ai parlé plus haut, ou de faire le mal dont il vient d'être question, il faut confondre sans crainte un pareil commandement et nous écrier avec indépendance : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes (Act. V, 29). » Voilà quelle est l'obéissance que nous devons spécialement à Dieu, elle ne saurait jamais être limitée par les hommes, elle doit être toujours la même pour un précepte qui lui-même est immuable. Vous pouvez donc regarder comme une règle certaine de conduite que vous ne devez abandonner les biens en question, ni faire le mal, dont nous avons. parlé pour obéir à des supérieurs. Mais, entre les biens et les maux absolus, il y aune sorte de milieu qui est bon ou mauvais, selon qu'il tend vers le bien ou vers, le mal et qui s'appelle alors bien ou mal. Or, dans ce milieu, je place. le fait de marcher ou de s'asseoir, de parler ou de se taire, de manger ou de jeûner, de veiller tau de dormir et toutes les autres choses semblables, qui sont dignes de récompenses lorsqu'on les fait par obéissance à la voix; des supérieurs. C'est dans ces choses qui tiennent le milieu entre le bien et le mal absolu, que nous devons être soumis à la parole; et obéissants à l'ordre de nos supérieurs (a), sans leur demander raison de rien, et par principe de conscience, car en cela Dieu n'a fait aucun devoir, il a laissé aux supérieurs a le soin de tout régler. Peu importe que votre maître soit inhabile et qu'il use sans discernement de son autorité. Rappelez-vous seulement que toute puissance vient de Dieu et que ceux qui résistent à une puissance résistent à l'ordre même de Dieu (Rom. XIII, 2). Voilà proprement en quoi consiste l'obéissance que tout homme doit à l'homme auquel il est soumis , puis        que toute obéissance rendue à nos supérieurs s'adresse à celui qui a dit « Quiconque vous écoute m'écoute (Luc. X, 16). » Mais il faut marcher dans cette voie avec une grande prudence, attendu qu'il s'y rencontre bien des pas difficiles qu'on ne peut négliger de faire sans s'exposer à perdre toute récompense pour le reste.

4. Le premier pas à faire dans l'obéissance, c'est d'obéir volontiers, Tout homme, dès son enfance, est enclin au mal, et chacun suit l'impulsion de son coeur dépravé, car depuis le moment de la première prévarication, est né, dans l'homme, l'amour de sa volonté propre; or celle-ci, après avoir abandonné la volonté de son Créateur, se trouve esclave là même où elle a voulu régner. Il est donc bien difficile de renoncer à sa volonté propre, pour se soumettre à la volonté d'un autre. Mais, si difficile que ce soit, on ne saurait faire le premier pas de l’obéissance tant qu'on n'a pas fait. sienne la volonté de celui qui commande. C'est dans ses volontés que-le juste se glorifie de louer le Seigneur; en effet, il dit : « C'est volontairement que je vous offrirai un sacrifice (Psal. LIII,. 6). » Il n'y a donc que la volonté sage laquelle rien n'est bien quand même il semblerait l'être (b), qui fait toute la bonté de nos oeuvres. C'est donc volontiers que nous devons accueillir les ordres de nos supérieurs. Obéir volontiers, c'est donc accomplir volontairement la volonté des supérieurs.

5. Le second pas à faire dans l'obéissance, c'est d'obéir avec

 

a Aux supérieurs, c'est-à-dire à l'autorité de ceux qui ont établi les règles de la vie monastique, et même la dispensation des autres supérieurs là où une cause raisonnable où la nécessité semblent l'exiger. Autrement . la dispense d'un velu sans nécessité, c'est-à-dire la dispense de la règle qu'on a vouée, ne serait pas une dispense, mais une prévarication, » dit saint Bernard dans son traité du Précepte et de la Dispense, chapitre V.

b Saint Augustin a dit : « Nul ne fait bien malgré soi quand même ce qu'il fait est bien ( I confess ch. XII. »

 

simplicité. « Celui qui marche avec simplicité marche avec sécurité (Prov. X , 9). » C'est dans la simplicité de son coeur que Salomon offrait tout avec joie, et c'est dans la simplicité de notre coeur que la Sainte Écriture nous apprend à chercher le Seigneur (Sap. 1, 1). Nous voyons bien des gens qui s'épuisent en une foule de questions après que ' le supérieur a commandé quelque chose; pourquoi cela, dans quel but, comment cela? C'est un flot de questions et une succession de plaintes. Ils demandent pourquoi le supérieur ordonne-t-il cela, d'où cela vient-il, qui a trouvé ce conseil? De là les murmures et mille expressions qui sentent la plainte et l'indignation, mille mots pleins d'amertume. De là des excuses sans fin, des impossibilités simulées, des appels faits aux amis. Ce n'est pas là l'obéissance d'Abraham. Écoutez ce que Dieu dit d'un peuple au coeur simple : « Il m'a obéi aussitôt que ma voix a frappé ses oreilles (Psal. XVII, 45), » voulant nous faire comprendre par là que l'obéissance a été aussi prompte que la manifestation de sa volonté par un commandement. « Ne vous y trompez point, on ne se moque pas de Dieu (Galat. VI, 7). » Vous murmurez contre votre supérieur dans le tabernacle de votre corps? la droite de Dieu se lève aussitôt pour vous terrasser. Marchez donc avec simplicité dans les commandements de (obéissance, en ajoutant à la volonté la simplicité, et à l'intention la lumière, car la force du coeur simple, c'est la voie du Seigneur qui n'est autre que l'obéissance (Prov. X, 29). C'est donc se revêtir de force que d'être obéissant et de marcher avec simplicité.

6. Le troisième pas de l'obéissance, c'est d'obéir gaiement : « En effet Dieu aime celui qui donne avec joie, non point celui qui donne avec tristesse ou contraint par la nécessité, dit l'Apôtre. » (II Cor. IX, 7). » La sérénité sur le visage, la douceur dans les paroles, donnent de la couleur à l'obéissance de celui qui se soumet au supérieur. Aussi un poète païen a-t-il dit : « et par dessus tout ils donnaient d'un air de bonne humeur (Ovid. VIII, Metamor). » Où, en effet, est l'obéissance quand il n'y a que tristesse et chagrin ? L'extérieur est l'indice des dispositions intérieures de l'âme, et il est bien difficile que ceux qui changent de volonté conservent un même visage : une physionomie sombre, un front chargé des nuages ténébreux de la tristesse, sont un signe que la dévotion s'est éloignée d'une âme. Voyez David devant l'arche où il danse avec joie, avec quelle sagesse il réprime l'orgueilleuse indignation de sa femme. « Je danserai, dit-il, et je paraîtrai encore plus vil que je n'ai paru sous les yeux du Seigneur ( II Reg. XI, 22). » Vous voyez donc bien combien la gaieté est convenable et nécessaire dans l'obéissance. D'ailleurs où est celui qui commande volontiers à un homme qui ne respire que la tristesse ? Si donc vous voulez être parfait il faut que vous receviez gaiement et avec un visage plein de bonne humeur les ordres de celui qui vous commande, et que vous ajoutiez à la volonté du coeur, à la simplicité de l'action, la gaieté du visage.

7. Le quatrième pas est d'obéir promptement. La parole de Dieu court avec vitesse (Psal. CXLVIII, 4), et elle veut qu'on la suive avec une égale rapidité. Vous voyez avec quelle rapidité court celui qui dit : «J'ai couru dans la voie de vos commandements (Psal. CXVIII, 32). » Celui qui obéit fidèlement ne connaît point de retard, il a horreur du lendemain, il ne sait ce que c'est que temporiser, il devance le commandement, il a 1'œi1 tout prêt à voir, les oreilles à entendre, la langue à parler, les mains à agir, et les pieds à marcher. Il se possède tout entier pour posséder tout à fait la volonté de celui qui commande. Voulez-vous voir le Seigneur commander promptement et un serviteur obéir sans tarder, écoutez : « Zachée, descendez vite, car il faut que je m'arrête aujourd'hui chez vous, dans votre maison. Et lui, se hâtant, descendit et le reçut chez lui avec joie (Luc. XIX, 5). » Vous remarquez qu'il est descendu en toute hâte et le reçut avec joie. Vous avez entendu son obéissance, entendez aussi qu'elle fut la récompense. « Aujourd'hui, cette maison a reçu le salut (Ibidem. 9). » Remarquez aussi, à l'occasion de cette obéissance, le grand mystère de la conclusion, et la sentence de miséricorde scellée de son sceau; car, ajoute le Sauveur : « Le Fils de l'homme est venu pour chercher et pour sauver ce qui était perdu (Ibidem, 10). » N'avez-vous point lu qu'il était prescrit aux Juifs de manger l'agneau en toute hâte? C'est une image de l'agneau véritable qu'on doit aussi avoir hâte de manger, attendu que ces paroles qu'il a fait entendre par la loi, qu'il a redites par lui-même présent en personne. et qu'il a laissé aux pasteurs de l'Église le devoir de nous répéter, doivent être observées avec une prompte obéissance. Aussi quand vous aurez uni la volonté au coeur, la simplicité à l'oeuvre, et la gaieté au visage, complétez-les par la promptitude, vous serez ainsi, comme le veut l'Apôtre saint Jacques : « Prompts à entendre (Jabob. I, 19), » et plus prompts encore à exécuter.

8. Le cinquième pas de l'obéissance, c'est d'obéir virilement. « Agissez virilement et que votre coeur s'affermisse, vous tous qui mettez votre espérance dans le Seigneur (Psal. XXX, 51). » La force n'est pas d'aller à l'obéissance, mais de ne s'en point écarter. Si la tribulation est grande, si la persécution se dresse, si les pécheurs vous tendent des piéges, si les méchants vous barrent le passage, pour vous ne quittez point la voie de l'obéissance, et écriez-vous : « Je suis tout prêt, Seigneur, et je ne suis point troublé, je suis tout prêt à garder tous vos commandements (Psal. CXVIII, 60).» En effet, à quoi bon toutes les qualités dont j'ai parlé plus haut, si la force manque, la force, dis-je, qui place les vertus dans la citadelle de la constance et les entoure d'un tel retranchement, que le souffle des furieux ne puisse les atteindre ? Avez-vous mis la main aux choses fortes ? Il faut agir à l'instant et obéir avec constance, il ne faut pas au milieu des coups de langue ou des coups de fouet abandonner la voie royale de l'obéissance, au contraire, il faut la suivre avec plus de ténacité encore et plus de ferveur. En fin, pour dire en deux mots ce que nous avons à dire sur la qualité de la force, c'est une vertu qui conserve et protège les autres vertus. Ajoutez donc la force à la promptitude, la constance à l'instance, et alors vous pourrez chanter en toute sécurité : « La main du pécheur ne saurait m'ébranler (Psal. XXXV, 12). »

9. Le sixième pas de l'obéissance, c'est d'obéir avec humilité. Il s'est souvenu de nous dans notre humilité, est-il dit (Psal. CXXXV, 23). L'humilité est une grande vertu, sans laquelle la vertu de force non-seulement n'est pas une vertu, mais même se change en orgueil. Comme Saül courait avec force, quand il était encore petit à ses yeux ! Comme il taillait en pièces les bataillons des Philistins! avec quelle vigueur il brandissait l'épée ! Mais à partir du jour où l'orgueil s'empara de lui et domina dans son coeur, il devint faible et débile, et succomba sans peine sous les armes des incirconcis. Jetez les yeux sur ce roi en qui brillent également, par un heureux accord, une sublime humilité, et une humble sublimité, « Seigneur, dit-il, mon coeur ne s'est point enflé d'orgueil, et mes yeux ne se sont pas élevés (Psal. CXXX, 1). » Suivez-le pas à pas dans toutes ses voies, et partout où vous porterez la vue vous les trouverez émaillées des fleurs de l'humilité. Ecoutez aussi ce qu'il dit ailleurs : «C'est pour vous que je conserverai ma force (Psal. LVIII, 10).» Comme il dit vrai, ce juste praticien de la justice ! Il y en a beaucoup, en effet, qui gardent leur force, non point pour Dieu, mais. pour la vaine gloire, qui mettent leur confiance dans leur vertu, et qui se glorifient des vertus qu'ils ont reçues, comme s'il ne les avaient point reçues, et se montrent ainsi injustes envers le Créateur, de qui vient tout don parfait, tout don excellent (Jac. I, 17). Pour empêcher la force de se changer en orgueil, il faut (assaisonner du sel de l'humilité, car il ne servirait à rien d'obéir avec force, si on avait le malheur de se laisser aller à l'orgueil. Ceux-là donc gardent leur force pour Dieu, qui peuvent s'écrier après avoir fait ce qu'ils devaient faire : « Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous avions à faire (Luc. XVII, 10). »

10. Le septième pas de l'obéissance est d'obéir avec persévérance. En effet, ce n'est pas celui qui commence, mais celui qui persévère qui sera sauvé (Matt. XXIV, 13). Commencer est commun, persévérer est rare. La persévérance est une fille, unique en son genre, du souverain Roi, c'est le fruit des vertus, c'en est aussi la consommation, c'est le reposoir de tous les biens, une vertu, enfin, sans laquelle nul ne pourra voir Dieu, ni être vu de lui; c'est la fin de la justice pour tous ceux qui croient, la vertu dans le sein de laquelle toutes les autres vertus se sont consacré un lit nuptial respectable. En effet, à quoi bon courir si on tombe en défaillance avant d'avoir atteint le but? « Courez donc de telle sorte que vous remportiez le prix (I Cor. IX, 24), » nous dit l'Apôtre. O de quel pied infatigable avait couru celui qui avait terminé sa course et qui s'écriait : « J'ai terminé ma course ( II Tim. IV, 7) ! » Et quelle longue course le bon larron eut le bonheur de mener à bonne fin (a) ! Il vécut peu, et il remplit la course d'une longue vie (Sap. IV, 13). Enfin, le Seigneur des Prophètes nous dit par la bouche d'un Prophète : « Si le juste se détourne de la justice pour commettre l'iniquité, j'oublierai toutes ses justices (Ezech. XVIII, 4). Vous voyez dans quel profond oubli sont ensevelies toutes les vertus que la persévérance n'a point marquées de son cachet. Il n'y a qu'elle qui fasse entrer dans la chambre du Roi l'âme qui aime l'obéissance, et lui fait contempler dans toute sa beauté celui que les anges désirent voir. Aussi, est-ce dans cette voie où nous marchons que les superbes ont caché des piéges devant nos pas. C'est une voie difficile à parcourir, elle est hérissée d'anfractuosités couvertes d'épines, et embarrassée d'une multitude de chaînes et de noeuds. Pensez-vous qu'il puisse cueillir le fruit de l'obéissance, l'inférieur qui s'entend commander quelque chose qu'il avait appelé de tous ses voeux, ou donner un ordre qui sent la grandeur, un ordre pour lui plein de joie et de bonheur, et qui semble s'appuyer sur l'image du pouvoir ? Mais, au contraire, si vous donnez quelque mérite, c'est à ce genre d'obéissance qui, s'avançant avec l'adversité, effraye l’imagination de ceux qui en entendent parler, est dure à entendre et plus dure à tenir jusqu'au bout? Non, non, il n'en est pas ainsi; il faut faire en sorte que nous nous détachions de coeur de la prospérité, et que nous embrassions du même coeur l'adversité, si nous voulons suivre Celui qui a refusé un royaume (Joan. VI,15) et s'est dirigé volontairement vers la passion ( Isa. LIII, 7).

11. Vous remarquez donc que ces voies sont les voies de la vie, les voies qui conduisent à la vie. « Bienheureux ceux qui sont doux (Matt. V, 4), » parce que le Seigneur leur enseignera ses voies, (Psal. XXIV, 9), et il leur arrivera de voir s'accomplir ce que le Prophète dit quand il s'écrie ailleurs : « Vous me comblerez de joie par la vue de votre visage (Psal XV, 10). » Car, tant que nous habitons dans ce corps, nous sommes éloignés du Seigneur (II Cor. V, 6), loin de la face de Dieu, de la vue de sa gloire, de la contemplation de sa majesté, si ce n'est que dans sa piété et sa miséricorde, le Seigneur répand sur nous la lumière de son visage (Psal. LXVI, 1). » C'est ce qui a lieu, lorsque, après avoir écarté ce nuage qui empêchait notre prière de passer, nous nous approchons de lui, nous nous éclairons à sa lumière, en contemplant sa gloire, à visage découvert (II Cor. III, 18). Ce n'est pas ainsi, et la face découverte, à proprement parler, que nous le contemplons, quand nous ne le voyons que comme dans un miroir et en énigme, et que nous sommes retenus dans la prison de notre corps. L'Apôtre se sert du mot « sans voile, » c'est eu égard aux ténèbres du corps qu'il parle ainsi. Aussi, notre âme, cet esprit créé, s'élève quelquefois vers le créateur du corps, et, en s'attachant à lui, il ne fait plus qu'un seul esprit avec lui. Cette contemplation est sans importance, car l’esprit, enfermé dans les barrières du corps, est souvent atteint

 

a Quelques éditions ajoutent à ces mots, les suivante : « Le bon larron que la persévérance trouve pénitent et qui ayant vécu, etc. »

 

par la contagion de la chair, et quoiqu'il soit placé au dessus des créatures corporelles, il ne s'en trouve pas moins abaissé au dessous des choses les plus viles. Mais l'esprit créateur dont toutes les oeuvres sont grandes et proportionnées à ses volontés (Psal. CX, 2), tantôt vient à nous à notre insu, et tantôt s'éloigne de nous sans que nous le sachions, car nous ne savons ni d'où il vient ni où il va (Joan. III, 8). Souvent même plus on le recherche avec ardeur, plus il s'éloigne avec rapidité, selon ce qu'il dit lui-même à l'Épouse. « Détournez vos yeux de moi, car ce sont eux qui m'ont forcé de fuir (Cant. VI, 4). » Mais il arrive aussi qu'il se présente sans avoir été cherché, qu'il s'enfuie quand on le cherche, comme nous le voyons dans le Cantique des cantiques, où l'Épouse dit souvent qu'elle l'a cherché sans le trouver. Mais quand on a vu sa face de cette manière-là, ce n'est pas encore avoir vu la face glorieuse du Seigneur, quand il est élevé au dessus des Chérubins, là où il se montre aux anges dans toute sa pureté et dans toute sa clarté, tandis que nous ne le voyons qu'à travers les images qui le reflètent et le cachent.

12. Comme nous ne saurions voir Dieu ici-bas tel qu'il est, nous ne jouissons point d'un bonheur complet, il ne le sera que lorsqu'il nous attirera à lui, quand la tête le réunira au corps, et que Dieu sera tout en tous. Alors le bonheur sera au comble, nous n'en avons  maintenant qu'un avant-goût. En effet, maintenant nous goûtons et nous voyons combien le Seigneur est doux, mais si nous le goûtons, nous ne le buvons point encore, car si nous voyons combien il est doux, nous ne le pénétrons point encore. Il est doux au goût, mais il est admirable dans la consommation. Quant aux âmes des saints que la mort a dépouillés de leur enveloppe terrestre, et qui se sont déjà envolés vers les séjours éthérés, si elles le boivent, elles n'en sont pas encore remplies ni enivrées. Car, bien qu'elles jouissent d'une grande béatitude, pourtant elles attendent encore la résurrection de leurs corps qui sont morts, alors elles seront deux fois heureuses dans leur séjour, et goûteront une félicité éternelle. On ne leur a donné encore à chacune qu'une robe blanche, et il leur fut dit en même temps qu'elles attendissent en repos encore quelque temps, jusqu'à ce que les méchants fussent deux fois broyés, et qu'eux-mêmes reçussent la couronne d'une double béatitude (Apoc VI, 11). Mais à présent, comme elles n'ont point ce qu'elles désirent, elles ne peuvent pas encore s'enivrer, et la vision de Dieu dont elles jouissent, n'est pour elles que comme un breuvage, et de même qu'elles le boivent sans peine, ainsi elles se reposent sans travail jusque su jour où elles seront rassasiées, parce que la gloire du Seigneur leur sera apparue. Mais quand nous ressusciterons à l'état de l'homme parfait, à la mesure de l'âge et de la plénitude de Jésus-Christ (Eph. IV, 13), quand la cité sainte sera ornée de perles, et que tous ceux qui y habiteront seront dans l'allégresse (Psal. LXXXVI, 7), alors il nous comblera de joie par la vue de son visage(Psal. XX, 11) parce que nous le verrons tel qu'il est. Nous serons alors enivrés de l'abondance qui règne dans sa maison, et nous boirons au torrent de ses délices (Psal XXXV, 9), et il dira : « Buvez, mes cher amis, enivrez-vous (Cant. V, 1), » parce que leur âme sera illuminée à jamais de sa lumière , et leur corps à jamais glorifié.

13. Le Psalmiste continue : « Les délices qui se trouvent dans votre droite dureront éternellement (Psal. XV, 10). » La gauche de Dieu représente la vie présente. De même que nous tenons pour sinistre tout ce dont nous nous mettons peu en en peine, nous désignons par la main gauche la vie présente pendant laquelle le Seigneur permet aux impies de flageller ses saints, et souffre même quelquefois qu'ils aillent jusqu'à les mettre à mort. Ne vous semble-t-il pas, en effet qu'ils sont tombés dans l'oubli ceux qui disent : « Nous sommes tous les jours livrés à la mort, à cause de vous, ô mon Dieu, et nous sommes regardés comme des brebis destinées à la boucherie. Pourquoi détournez-vous votre visage, et pourquoi oubliez-vous notre pauvreté et notre misère (Psal. XLIII, 22) ? » Au contraire, par la main droite, on entend la vie bienheureuse qui ne tonnait que la joie, et dont nous ne pouvons dire autre chose, si ce n'est, « on a dit de vous des choses glorieuses, ô cité de Dieu (Psal. LXXXVI, 2). » Là se trouvent des délices que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a jamais entendues, dont la pensée ne s'est jamais élevée dans le coeur de l'homme, et que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment. Dans la main gauche se trouvent les tribulations, et les délices dans la droite. Mais jusques à quand Seigneur en sera-t-il ainsi? «Jusques à la fin (I Cor, II, 9). » De quelle fin l'Apôtre parle-t-il ? De la fin pour la justice, du Christ même, pour quiconque a la foi (Rom. X, 4), de cette fin, en un mot, dont la sagesse parlait quand elle, disait : « Elle atteint depuis une extrémité du monde jusqu'à l'autre et dispose tout avec une égale douceur (Sap. VIII, 1). » Voir Dieu, c'est la fin par excellence; car notre fin, celle après laquelle nous n'aurons plus soif, c'est Jésus-Christ, l'Époux de l'Église, qui est béni dans les siècles. Ainsi soit-il.

 

 

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