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DEUXIÈME SERMON POUR L'ASSOMPTION DE
LA VIERGE MARIE. Il faut nettoyer, orner et meubler la maison.
1. Jésus entra dans une bourgade et une
femme nommée Marthe le reçut dans sa maison (Luc. X, 88). » Il me semble que je ne puis
mieux faire, en entendant ces mots, que de m'écrier avec le Prophète : « O
Israël, que la maison de Dieu est grande, et que ses possessions sont étendues (Baruch.
III, 24) ! » Le sont-elles assez, en effet, pour qu'au prix d'elles l'immensité de
cette terre ne soit qu'une petite bourgade ? Sa patrie et le pays qu'il habite
sont-ils assez grands pour que l'Évangéliste, en parlant de l'arrivée du Sauveur de ce
monde, dise : il est entré dans une petite bourgade? A moins que par ce mot
bourgade, il faille entendre autre chose que les foyers du fort armé du prince, de ce
monde, dont un plus fort armé vient enlever tous les meubles. Hâtons-nous, mes frères,
d'entrer dans ce vaste séjour du bonheur, là
où la place de l'un ne prend point sur celle de l'autre, et où nous pourrons comprendre
avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur. Ne
désespérons point d'y arriver, quand nous voyons celui qui habité dans les cieux, et
qui en est le créateur, ne pas dédaigner d'entrer dans l'étroit séjour de notre petite
bourgade. 2. Mais, que dis-je, entrer dans notre
petite bourgade ? Il est même descendu dans l'étroite hôtellerie que lui offre le
sein d'une vierge; n'est-il pas dit, en effet, que « une femme le reçut dans sa
maison. » Oh ! heureuse la femme qui reçoit non pas les espions venus à
Jéricho, mais bien le vaillant, spoliateur, de ce sot ennemi qui est un vrai Jéricho,
puisqu'il change comme la lune. Ce ne sont pas les envoyés de Jésus, fils de Marie,
qu'elle héberge chez elle, mais c'est le vrai Jésus, fils de Dieu. Oui, heureuse celle
dont la maison où elle reçut le Seigneur, s'est trouvée nettoyée, mais point vide de
tout. En effet, qui pourrait dire vide, la demeure que l'Ange appelle pleine de
grâces ? Que dis-je ? pleine de grâces ? qu'il salue comme allant voir le
Saint-Esprit même survenir en elle ? Or, pourquoi surviendra-t-il en elle, sinon
pour lemplir et la suremplir ?
Pourquoi encore ? sinon, pour que déjà remplie par le Saint-Esprit qui était venu
en elle, elle en fût suremplie, elle en débordât sur nous.
Plaise à Dieu que ces parfums, c'est-à-dire, les dons de sa grâce, découlent d'elle en
nous, et que nous recevions tous de cette plénitude! Elle est notre médiatrice,
cest par elle que nous avons reçu ,votre miséricorde, ô mon Dieu ; enfin,
c'est par elle que nous recevons le Seigneur Jésus dans nos maisons. Car, nous avons tous
notre castel et notre maison, et la Sagesse frappe à la porte de chacun de nous; pour
entrer chez celui qui lui ouvrira et soupera avec lui. Un proverbe que tout le monde a à
la bouche, et qui se trouve encore plus dans le coeur, dit : Celui qui garde son. corps,
garde un bon castel ; mais ce n'est pas le proverbe du Sage, le sien serait plutôt
celui-ci : « Appliquez-vous à la garde de votre coeur, parce qu'il est la source de la
vie (Prov. IV, 23). » 3. Toutefois. disons aussi avec la foule :
Celui qui garde son corps. garde un bon castel; seulement voyons quelle garde il faut
mettre à ce castel. Peut-on dire que l'âme a bien gardé le castel de son corps, lors
qu'elle a laissé ses membres conspirer, si je puis parler
ainsi, et en livrer la; possession à son ennemi? Il y en a qui ont fait une
alliance avec la mort, et un pacte avec l'enfer (Isa. XXVIII,
12) « Mon ami, est-il dit, après s'être engraissé, oui, une fois engraissé, plein
d'embonpoint et florissant de santé, s'est révolté (Deut.
XXXII, 15). » Voilà e genre de garde que louent les pécheurs dans les désirs de leur
chair. Que vous ensemble, mes, frères, devons-nous sur ce chapitre, être de l'avis de la
multitude? Non, non, adressons-nous plutôt à Paul, le brave général de notre milice
spirituelle. Dites-nous donc, ô Apôtre, comment vous avez gardé votre castel?
« Moi, dit-il si je cours, ce, n'et point au hasard. si je combats, ce n'est point
contre l'air que je dirige mes coups ; mais je traite rudement mon corps st le réduis en
servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois, moi-même réprouvé
(I Cor. 26). » Ailleurs, il dit : « Que le péché ne règne point dans votre corps
mortel; et ne vous fasse point obéir à ses désirs déréglés (Rom. VI, 12) .» Voilà
la bonne garde à faire, et heureuse l'âme
qui garde si bien son corps que jamais l'ennemi ne le tienne en son pouvoir. Il fut un
temps où cet impie tenait mon castel sous son tyrannique empire, et commandait en
maître, à tous mes membres . On peut se rendre compte du mal qu'il fait alors par la
désolation et le dénuement qui, y règnent maintenant. Hélas! il n'y a laissé debout ni le mur de la continence, ni le contrefort de la
patience. Il en a ravagé les vignes, saccagé les moissons, arraché les arbres; il n'est
pas jusqu'à mes yeux qui n'aient porte la désolation dans mon âme. Si même le Seigneur
n'était à mon secours, il s'en faudrait de peu que je ne fusse en enfer, je parle, de
cet enfer inférieur, où il n'y a plus de place pour la confession et d'où il n'est
donné à personne de sortir 4. D'ailleurs, dès lors même, ni la
prison, ni l'enfer ne lui manquaient à mon âme pécheresse; car à peine :victime de
cette conjuration de cette trahison
détestable, elle se trouva, chez elle-même dans une véritable prison. et livrée aux
gens de sa maison pour être torturée. Elle eut pour prison sa propre conscience, peur
bourreaux sa raison et sa mémoire, et ils s'acquittèrent de leur emploi pitié, avec
rigueur, avec cruauté même ; mais pourtant avec moins de cruauté que les lions
rugissants prêts à la dévorer, auxquels elle allait être livrée (Eccli.
LI, 4 ). Aussi, béni soit le Seigneur qui ne m'a point laissé en proie à leurs dents (Psal. CXXIII, 4). Oui béni
le Seigneur qu i
m'a visité et racheté (Luc, I, 68). En effet, au moment où le malin avait hâte de jeter mon âme dans l'enfer
inférieur, et de livrer mon castel aux flammes éternelles pour l'y consumer, afin que
mes membres reçussent la récompense de leur parjure, un plus fort que lui survint.
Jésus entra dans mon castel, garrotta le fort armé et s'empara de ses meubles, pour
faire des vases d'honneur, de ceux qu'il consacrait à l'ignominie, il brisa ses portes
d'airain, rompit ses gonds de fer, arracha son prisonnier du fond de son cachot, et le
tira des ombres de la mort. Or, c'est dans la confession que se fit cette sortie de
prison; voilà, en effet, l'instrument qui servit en même temps à nettoyer et à parer
son cachot; bientôt les joncs verdoyants des institutions régulières, rendirent à sa
prison l'aspect d'une demeure habitable. Dès lors, cette femme a sa maison, elle a un
endroit pour recevoir celui à qui elle est redevable de si grands bienfaits. D'ailleurs,
malheur à elle, si elle ne le retient pas chez elle, si elle ne le force point à
demeurer avec elle, quand le soir approche. Car celui qui en a été chassé reviendra, il
la retrouvera sans doute nettoyée et parée, mais vide. 5. Et, en effet, il ne restera qu'une
maison vide à l'âme qui aura négligé d'en faire une habitation digne du Seigneur. Mais
vous me demanderez peut-être comment il peut se faire qu'une maison purifiée par la
confession de ses anciens péchés, ornée par l'observation des pratiques régulières,
peut encore être considérée comme indigne de devenir le séjour de la grâce et de
recevoir le Sauveur. Il en est pourtant ainsi, n'en doutez point, tant qu'elle n'est
nettoyée qu'au dehors et n'est pas couverte, comme je le disais, de joncs verdoyants,
mais toute pleine de boue à l'intérieur. Qui pense qu'on peut recevoir le Seigneur dans
des sépulcres blanchis, qui semblent beaux quand on ne les voit que par dehors, mais qui
sont tout pleins au dedans de corruption et de pourriture ? Supposons, en effet, que,
attiré par de beaux dehors, il y mette le pied et condescende à faire faire à sa grâce
une première visite dans cette âme, ne reculera-t-il point à l'instant indigné, ne se
retirera-t-il point en criant : j'ai mis le pied dans une boue profonde où il n'y a point
un seul endroit solide (Psal. LXVIII, 5) ? Car les apparences
de la vertu sans la réalité ne sont que des accidents sans la substance. Or les
légères apparences d'une vie qui est toute extérieure, ne sauraient offrir un terrain
solide au pied de celui qui entre partout et va fixer sa demeure au plus profond du coeur.
Si l'esprit de discipline ne peut habiter dans un corps manifestement soumis au péché, non-seulement il se détourne de celui qui y est soumis en feignant
de ne point l'être, mais encore il le fuit, il s'en éloigne. Or, est-ce autre chose
qu'une feinte abominable que de ne raser le péché qu'à l'extérieur, en en laissant
subsister les racines au dedans? Soyez certain qu'il y pullulera de plus belle, et que le
malin qui avait été chassé de cette maison, dont il avait fait sa demeure, y reviendra
avec sept esprits pires que lui, en la retrouvant nettoyée, mais vide. C'est le chien qui
retourne à son vomissement, elle est plus repoussante qu'elle ne l'était auparavant, car
celui qui, après avoir obtenu le pardon de ses fautes, retombe dans les mêmes horreurs
que précédemment, comme le sanglier retourne à sa bauge fangeuse, devient vingt fois
fils de lenfer. 6. Voulez-vous voir une maison nettoyée,
ornée, mais vide? Jetez les yeux sur cet homme qui a confessé ses fautes, renoncé à
ses péchés extérieurs qui le faisaient juger, et qui maintenant ne travaille que du
corps aux oeuvres prescrites, parce que le coeur sec n'agit plus que par une sorte
d'habitude, absolument comme la génisse d'Éphraïm, qui aime à fouler le grain. Il
n'omet pas un seul iota de la loi, il n'en passe pas un point, il ne néglige pas la
moindre des pratiques extérieures, mais s'il ne peut se résoudre à boire un moucheron,
il avale un chameau. Au fond du coeur, il est esclave de sa propre volonté, rongé par
l'avarice, avide de gloire, plein d'ambition, il cultive tous ces vices ensemble, ou, au
moins, il en nourrit quelques uns : en cela liniquité se ment à elle-même, mais
Dieu ne saurait en être la dupe. En effet, il arrive quelquefois des hommes qui se
déguisent si bien, qu'ils se séduisent eux-mêmes, et ne remarquent point qu'ils ont un
ver au coeur qui les ronge. Les dehors sont sauvés, et ils croient que par là tout est
sauvé pour eux. Comme dit le Prophète : « Des étrangers ont dévoré toute leur force,
et ils ne s'en sont pas même aperçus (Osée, VII, 9). » Ils disent : Je suis
riche, je n'ai besoin de rien, tandis qu'ils sont pauvres, dans le malheur et la misère (Apoc. III, l7). En effet, à la première occasion, on voit la
plaie, cachée sous l'ulcère, s'enflammer, et l'arbre coupé jusqu'à la racine, mais non
point arraché, repousser toute une forêt de rejetons. Pour échapper à ce péril, il
faut mettre la cognée à la racine de larbre, non à ses rameaux. Qu'on ne trouve
donc point en nous rien que des pratiques corporelles, elles ne valent que bien peu, mais
qu'on y trouve la piété qui est utile à tout, et les pratiques spirituelles. 7. L'Évangéliste
continue : « Une femme nommée Marthe le reçut dans sa demeure; elle avait une soeur du
nom de Marie. » Elles sont soeurs, elles doivent donc habiter ensemble, l'une
s'occupera des détail du ménage, l'autre sera toute entière aux paroles du Seigneur.
Marthe se chargea de parer la maison, et Marie de l'emplir; en effet, elle vaque au
Seigneur, pour que le Seigneur ne laisse point sa demeure vacante. Mais qui se chargera du
nettoyage? Car il faut que la maison où le Sauveur est reçu, s'il s'en trouve une
quelque part, soit nettoyée, ornée et qu'elle ne soit point vide. Confions donc, si vous
le voulez, le soin de la nettoyer à Lazare, car son titre de frère lui permet d'y
demeurer avec ses soeurs. Or je parle de ce même Lazare qui est en terre depuis quatre
jours, qui déjà sent mauvais, mais que la voix puissante de Jésus-Christ ressuscite
d'entre les morts. Que le Sauveur entre donc dans cette maison, qu'il en fasse souvent sa
demeure, car Lazare la nettoie, Marthe l'orne, et Marie la remplit en s'adonnant à la
méditation de l'esprit. 8. Mais on me demandera, peut-être avec
curiosité, pourquoi dans notre Évangile il n'est pas parlé de Lazare; je pense que ce
n'est pas sans une raison qui a du rapport avec ce que j'ai, dit, plus haut. Le
Saint-Esprit, voulant faire comprendre qu'il s'agissait d'une habitation virginale, ne fit
aucune mention de la pénitence qui nécessairement ne vient qu'après le mal. Il s'en
faut bien, en effet, qu'on puisse dire que cette maison ait été souillée en quoi que ce
soit, et ait eu besoin que Lazare y passât le balai. Supposez qu'elle eût contracté de
ses parents la faute originelle, tout au moins la piété chrétienne ne nous permet pas
de croire qu'elle fût moins sanctifiée que Jérémie dans le sein maternel, et moins
remplie du Saint-Esprit que saint Jean, dès le ventre de sa mère : en effet, s'il en
était autrement, si elle n'avait été sainte en naissant, on ne ferait point une fête
du jour où elle vint au monde (a). Enfin, quand on sait, à n'en point douter, que Marie
a été purifiée par la grâce toute seule, de la faute originelle que, maintenant la
grâce ne lave que dans les eaux du baptême, et que la pierre de la circoncision enlevait
seule autrefois, s'il faut croire, comme il y a piété à le faire, que Marie ne commit
jamais un seul péché actuel, il s'en suit nécessairement qu'elle ne connut jamais non
plus le repentir. Que Lazare se trouve là où il y a des consciences qui ont besoin de se
laver de leurs oeuvres de mort; qu'il se trouve parmi les blessés qui dorment dans leur
sépulcre, il ne peut y avoir que Marthe et Marie dans la demeure de la Vierge (Luc. I,
56), de celle qui alla rendre ses devoirs à sa parente Élisabeth, déjà vieille et
grosse de trois mois environ, de celle qui méditait en son cur tout ce qu'elle
entendait dire de son fils (Luc. I, 19). 9. Il ne faut pas voir une difficulté
dans ce qu'il est dit que la femme qui reçut le Seigneur
sappelle Marthe, au lieu de Marie, puisque dans notre grande Marie on retrouve en
même temps loccupation de Marthe, et le calme repos de Marie. Toute la beauté de
la fille du roi est à lintérieur, ce qui n'empêche point qu'elle ne soit, au
dehors, parée de vêtements de toutes sortes, (Psal. XLIV,
10). Elle n'est point du nombre des vierges folles, c'est une vierge prudente, qui a sa
lampe et de lhuile dans son vase (Matt.
XXV, 12). Auriez-vous oublié la parabole de lÉvangile, qui nous représente les
vierges folles exclues de la salle des noces? Leur demeure était pure; puisquelles
étaient vierges, elle était ornée, puisque toutes, sages et folles avaient préparées leurs lampes, mais elles
étaient vides, puisqu'elles avaient point d'huile
dans leur vase. Or, cest à cause de cela que lÉpoux n'a voulu ni être reçu
par elles dans leurs maisons, ni les recevoir elles-mêmes dans la salle de ses noces. Il
nen fut pas ainsi de la femme forte qui a écrasé la tête du serpent, car, entre
autres éloges qui sont faits d'elle, il est dit : « Sa lampe ne séteindra
point pendant la nuit (Prov., XXXI, 18). » Cest une allusion aux vierges
folles qui, au milieu de la nuit, ou au moment où l'Époux arrivait, se plaignent, mais
bien tard et disent : « Nos lampes se sont éteintes (Matt, XXV, 8). » La
glorieuse Vierge Marie sest a Cest à tort que Horstius
fait dire en cet endroit à saint Bernard : « On fait une fête du jour ù elle
vint au monde. Enfin, etc. » donc avancée avec sa lampe allumée, et fut, pour les anges eux-mêmes, un tel sujet d'étonnement, qu'ils s'écriaient : « Quelle est celle qui savance comme laurore à son lever, belle comme la lune, et éclatante comme le soleil (Cant. VI, ,9) ? » En effet, ils voyaient briller plus que les autres celle que Jésus-Christ, son fils et Notre Seigneur, avait remplie de l'huile de sa grâce, bien plus que toutes ses compagnes. |