Certains rapprochements sont des illuminations de l'intelligence : à travers le chaos complexe et fastidieux des faits jaillit le rayon qui éclaire leur ordre secret lorsque le chercheur s'efforce de remonter vers la cause première.
Nous lisions dernièrement des œuvres de vulgarisation scientifique écrites pour familiariser le public avec les nouvelles théories qui touchent la constitution de la matière et la structure des atomes, lorsque les hasards de la rêverie nous ramenèrent à la page oubliée d'un livre des plus singuliers et des plus déconcertants pour la raison qu'une main d'homme ait écrits. Et dans le tome second de ce livre, a la page 3, nous trouvâmes ces lignes : (1)
« La molécule, ou le corps
porté à son dernier point de division, n'existe pour nous
que nominalement et nous ne pouvons jamais l'atteindre, quels que soient
nos calculs et nos conceptions. Infiniment petite à nos yeux, elle
n'en est pas moins un centre de puissance duquel peuvent s'élever
des mondes à l’infini et même elle les renferme en réalité.
Ici, pour ne pas atterrer notre intelligence, nous dirons qu'elle
contient tout en puissance d'être, puisque, ayant en elle-même
son créateur, elle est la source
de toute création ».
Ces lignes n'esquissent-elles pas une conception
qui est exactement celle des physiciens d'aujourd'hui ? Nous entendons
bien que l'auteur prend le mot molécule dans son sens philosophique
le plus large et désigne par là la plus petite particule
de matière que nous puissions concevoir par le raison nement ou
par le calcul : c'est proprement ce qu'on appelle aujourd'hui l'atome,
en réservant le mot
molécule pour désigner un groupement d'atomes.
Mais sans attacher d'importance aux mots, si nous comparons la pensée
du philosophe anonyme et celle des savants qui œuvrent un siècle
après lui, elles se révèlent identiques. D'après
les plus récentes découvertes, l'atome n'est point le bloc
de matière inerte, infiniment petit, que croyaient nos pères.
C'est bien plutôt une espèce de système solaire en
miniature, dans le quel des planètes gravitent autour d'un astre
central. Le soleil de ce petit monde est le noyau de l'atome ; les planètes
sont les électrons.
L'atome est caractérisé par le nombre et le mouvement de ses électrons : ce sont eux qui lui donnent ses propriétés physico-chimiques ; qui font que l'atome appartient à une espèce chimique déterminée et pas a une autre. Cela est si vrai que si le nombre des électrons d'un atome vient à être modifié par l'effet de quelque circonstance extérieure, le corps change de nature, devient autre et noue assistons au phéno mène mystérieux de la transmutation. Les physiciens ne doutent plus aujourd'hui de la possibilité des transmutations parce qu'ils ont observé le phénomène sur les corps de la famille du radium : il n'est pas interdit de croire que la Nature doit le produire en grand dans ses laboratoires secrets.
Le point le plus troublant de la ressemblance de l'atome et du système solaire consiste en ce que les mouvements équilibrés de celui-ci comme de celui-là résultent de l'harmonie de forces puissantes qui lient ensemble leurs parties : l'attraction universelle est la loi du petit monde comme celle du grand monde. A l'intérieur de l'atome jouent des forces formidables, de nature électrique, semble-t-il, et les physiciens ont calculé que s'il était possible à l'homme de « désintégrer » un atome, c'est-à-dire de déranger sa structure pour faire cesser l'équilibre des forces intra-atomiques et pour mettre celles-ci en liberté, il en résulterait un dégagement de puissance tellement immense que le plus violent des explosifs connus ne saurait en donner aucune idée.
D'autre part, lorsque l'analyse s'efforce de déterminer en quoi consistent le noyau et les électrons, elle aboutit à cette étonnante constatation que ces éléments ne sont pas de la matière, mais de pures charges électriques. En d'autres termes, l'élément constitutif de toute matière est l'atome. Et l'atome lui-même est de nature immatérielle : c'est un jeu complexe d'énergie. La matière nous apparaît comme une illusion : la matière n'est que de la force condensée et concrétisée. Un système d'attractions électriques suffit à donner à nos sens toutes les illusions que nous appelons les propriétés de la matière : la pesanteur, l'inertie, la dureté, la couleur, etc..
Revenons au Triomphe de l'Amour. On ne peut plus douter aujourd'hui que l'atome soit un « centre de puissance», puisqu'il contient la plus grande puissance qui soit… On ne peut pas douter que « de lui s'élèvent des mondes à l’infini » puisque tout ce qui existe sur la terre, les bois et les rochers, les cieux et les corps des hommes, tout n'est que l'effet de la mystérieuse puissance cachée au sein de l'atome... Et, par parenthèse, cette constatation explique la loi que connaissaient bien les hermétistes : « que tout corps tend à reproduire sa propre forme a l’infini et à remplir l'univers de soi »...
Mais cette force qui crée et
qui meut, cette force qui fait tourbillonner les planètes autour
du soleil et les électrons autour du noyau, quelle est-elle et quelle
est sa source ? A cette question, la physique expérimentale est
impuissante à répondre : elle sait seulement qu'il y a quelque
chose qui se manifeste comme des charges électriques, mais elle
ne sait rien de la nature de l'électricité et encore moins
de son origine. A son défaut, revenons à notre livre et assurons
notre âme contre le vertige métaphysique avant de lire ces
lignes :
« Lorsque nous poursuivons une molécule
pour la saisir dans sa dernière division, nous ne pouvons, jamais
l'atteindre ; mais si c'est elle qui se manifeste c’est-à-dire si
le Créateur qui est en elle montre sa magnificence, l'universelle
création remplit tout l'espace »...
Derrière la Force, quelle puissance peut se cacher, si ce n'est l'Esprit ? Derrière l'Esprit quelle puissance se dérobe, si ce n'est la Cause sans cause, l'Etre qui est le Créateur ? Il faut ici, nécessairement, que l'intelligence de l'homme remonte Jusqu'au sommet de l'échelle dont elle a saisi l'extrémité, ou bien il faut nier la raison et suicider à jamais notre âme dans les ténèbres de l'incohérence. Car, si quelque chose existe et si les effets s'enchaînent aux causes, il faut qu'il y ait un être sans cause. C'est lui que les philosophes appellent l'Etre nécessaire, qui est éternel, immuable et infini. S'il est la cause des causes, l’Etre absolu est à l'origine de toutes les forces de la Nature et il faut le considérer à la fois comme incommensurable et comme infiniment petit. Il est incommensurable puisque tout vient de lui. Il est infiniment petit puisqu'il est au commencement et à l'origine de chaque chose : il est dans l'atome et il est dans l'homme ; il est dans toute création, parce que chaque création particulière n'est qu'un aspect de la Création éternelle...
Ainsi, une découverte scientifique,
jointe aux nécessités de la logique nous conduit à
ravir l'échelle de Jacob que le malheureux docteur Faust descend
ou plutôt dégringole en une horrible chute, au début
du drame de Goethe. Alors que le barbet diabolique
a déjà pénétré dans
son cabinet d'étude et rôde autour de lui, Faust s'efforce
de traduire le Nouveau Testament et l'esprit d'erreur le conduit à
matérialiser toujours plus la divine révélation. Ayant
écrit « au commencement était le Verbe », il
biffe pour mettre « au commencement était l’esprit ».
Mais le doute qui le tenaille lui fait bientôt changer le mot pour
dire « au commencement était la force » : il s'arrête
enfin à cette traduction : « au commencement était
l'action »... Et c'est alors que Méphistophélès,
sûr de le tenir à merci, apparaît sous sa forme diabolique...
Car l'esprit des ténèbres, l'esprit d'erreur et de mensonge
n'est autre que la perversion de la raison humaine qui tourne le dos délibérément
à l'origine de la Vie et à la Cause sans cause pour chercher
son principe dans l'illusion de la matière et dans le néant
de l'individualité humaine. Si le docteur Faust n'avait été
saisi de ce vertige de mort, il aurait écrit ceci : « L'action
existe. Elle a pour cause la Force. La Force a pour cause l'Esprit. Et
l'Esprit ne se peut concevoir s'il n'émane point de la puissance
du Verbe, splendeur manifestée de la Cause incompréhensible
»...
Si l'homme veut se connaître, qu'il oublie son individualité
illusoire : qu'il cherche à s'unir à son auteur. Car ce qui
est essentiel et vrai n'est point sa personnalité transitoire, mais
bien la puissance cachée en lui et dont il peut manifester la splendeur.
De même que la matière se résout en atomes et l'atome
en puissance créatrice, de même l'humanité se compose
d'hommes individuels dont chacun est l'expression de l'Etre universel.
Et c'est ce que nous enseigne la dernière phrase de la page qui
s'est Ouverte sous nos doigts et qu'il faut maintenant refermer :
« Lorsque, avec tous les habitants de la Terre,
nous poursuivons notre être pour en jouir en propre, c’est-à-dire
pour vivre en nous et par nous-même, nous ne pouvons jamais atteindre
qu'à un néant abyssal ou à l'absence même de
l'être ; mais, si le Créateur, qui est notre racine, se manifeste
en nous par son Verbe, nous devenons l'Elohim, ou l'universelle source
de toute création. Nous sommes l'être suprême que Moïse
a indiqué lorsqu'il a dit : « A l'origine, dans la tête,
ou dans le principe, les Elohim créèrent le ciel et la terre
».
Mai 1924
1) Le Triomphe de
l'Amour, Paris, 1828, 3 vol. Œuvre anonyme due à Louis MURE-LATOUR.