Macaire le Grand.
La figure de Saint Macaire est très certainement composite.
Son nom lui-même, Makavrioõ - Makarios -, est en fait un adjectif
qui signifie "bienheureux". Le Macaire originel naquit en haute-Égypte,
vers 300. Vers 330, il se fit moine, c'est-à-dire qu'il se retira, le premier,
dans le désert de Scétis, à l'endroit appelé depuis Deir Abu
Makar (34). Bientôt rejoint par d'autres hommes, il y vécut en ermite, entouré
par les retraites des autres solitaires. C'est alors que, étonnés par sa
sagesse et son intelligence, ses compagnons lui donnèrent le surnom de toV nevoõ
ghraioõ - to néos gêraios -, "le jeune âgé".
"Prophète et docteur", c'est-à-dire théologien et
prêcheur, Macaire fut ordonné prêtre vers 340. Les moines se réunissaient
autour de lui pour les liturgies et admiraient l'éloquence de ses homélies
et de ses sermons. Fermement opposé à l'hérésie arienne, il fut,
vers 374, exilé dans une île du Nil par l'évêque Lucius d'Alexandrie.
Peu de temps après, il revint au désert pour y finir ses jours. C'est pendant
cette dernière période qu'Évagre le Pontique fut son disciple. Il
mourut vers 391.
La littérature macarienne comporte au moins trois sources :
- une lettre, "Aux amis de Dieu", sans doute authentiquement du
premier Macaire;
- les "Cent Cinquante Homélies spirituelles", réunies
par Syméon le Métaphraste (35), que la critique moderne attribue souvent
à un auteur de tendance messalienne, Syméon de Mésopotamie et nous
nous y référerons comme au pseudo-Macaire;
- le cycle copte de Macaire, avec le recueil des "Vertus de saint Macaire",
appelé ici le Macaire copte.
On voit ici l'importance d'une tradition orale inspirée par la figure du "Bienheureux".
Le texte ci-dessous rapporte très vraisemblablement la pensée
de saint Macaire :
"On demandait à l'abba (36) Macaire : Comment doit-on prier
? L'ancien répondit : Point n'est besoin de se perdre en paroles; il suffit
d'étendre les mains et de dire « Seigneur, comme il Vous plaît et
comme Vous savez, ayez pitié ». Si le combat vous presse, dites : «
Seigneur, au secours ! ». Il sait ce qui vous convient et Il aura pitié
de vous."
Citation des "Cent cinquante homélies spirituelles".
18. La persévérance dans la prière est le fondement
de tout bon effort et la cime où s'accomplissent les oeuvres droites. C'est
par elle, quand nous appelons Dieu à tendre une main secourable, que nous acquérons
les autres vertus. C'est dans la prière en effet qu'est donné à ceux
qui en sont jugés dignes de communier à l'énergie mystique et de rencontrer
l'état de sainteté qui, par l'ineffable amour du Seigneur, tourne vers
Dieu également l'intelligence elle-même. Il est dit : "Tu as donné
la joie à mon coeur". Et le Seigneur lui-même : "Le Royaume
de Dieu est au-dedans de vous". Que le Royaume de Dieu soit au dedans, qu'est-ce
que cela peut signifier d'autre que ceci : la joie céleste de l'Esprit marque
clairement de son empreinte les âmes qui en sont dignes ? Car les âmes
qui, par la communion efficace de l'Esprit, sont dignes d'une telle grâce reçoivent
les arrhes et les prémices de la réjouissance, de la joie, du bonheur que
donne l'Esprit, et auquel ont part les saints dans la lumière éternelle
au coeur du Royaume du Christ. C'est là, nous le savons, ce qu'a montré
l'Apôtre divin. Il dit en effet : "Il nous console dans notre affliction,
afin que par la consolation que nous mêmes recevons de Dieu, nous puissions
consoler ceux qui sont dans la détresse". Mais également : "Mon
coeur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant", et : "Comme
de graisse et de moelle mon âme sera rassasiée". De même
les versets qui s'accordent à ceux-ci veulent dire la même chose, et font
allusion à la joie et à la consolation efficaces de l'Esprit.
19. De même que l'oeuvre de la prière est plus grande que les autres, de
même celui qui est épris d'amour pour elle doit se donner plus de peine
et de souci afin de ne pas se faire voler à son insu par le vice. Car en ceux
qui visent un plus grand bien, le malin attaque avec de plus grands efforts. Un tel
homme aura ainsi besoin d'une grande vigilance et d'une grande sobriété
pour porter davantage encore les fruits de l'amour et de l'humilité, de la simplicité
et de la bonté, et enfin du discernement, en persévérant chaque jour
dans la prière. Ces fruits lui rendront manifestes son propre progrès et
sa propre croissance dans les choses de Dieu, et ils inviteront les autres à
éprouver la même ferveur.
20. L'Apôtre divin lui-même enseigne qu'il faut prier continuellement et
persévérer dans la prière. Et le Seigneur l'a dit : "Combien
plus Dieu fera-t-il justice à ceux qui l'appellent nuit et jour" et
: "Veillez et priez". Il faut donc "toujours prier et ne
pas se lasser". De même que celui qui persévère dans la prière
a choisi une oeuvre plus fondamentale, de même il lui faut mener un grand combat
et soutenir un effort continu, car à la persévérance dans la prière
s'opposent les nombreux obstacles du vice : le sommeil, l'acédie, la pesanteur
du corps, l'égarement des pensées, l'agitation de l'intelligence, le relâchement,
et les autres oeuvres mauvaises. Puis viennent les afflictions, les soulèvements
des esprits du mal eux-mêmes, qui nous combattent et nous résistent avec
acharnement et empêchent d'approcher Dieu l'âme qui sans relâche le
recherche en vérité.
22. Si l'humilité et l'amour, la simplicité et la bonté, ne règlent
pas le bon ordre de notre prière, une telle prière, qui serait plutôt
l'apparence de la prière, ne peut guère nous aider. Et nous ne disons pas
cela de la seule prière, mais de tout effort et de toute peine, de la virginité,
du jeûne, de la veille, de la psalmodie, du service, de tout travail fait avec
attention pour l'amour de la vertu. Si nous ne nous attachons pas à voir en
nous-mêmes les fruits de l'amour, de la paix, de la joie, de la simplicité,
de l'humilité, mais aussi de la douceur, de la candeur, de la foi telle qu'elle
doit être, de la patience et de la bienveillance, les peines que nous nous donnons
ne nous servent à rien. Car nous acceptons de supporter les peines pour profiter
des fruits. Mais si l'on ne trouve pas en nous les fruits de l'amour, notre travail
est tout à fait vain. De tels hommes ne diffèrent en rien des cinq vierges
folles. Celles-ci n'avaient pas dès maintenant dans leur coeur l'huile spirituelle
: l'énergie des vertus dont nous avons parlé, cette énergie que donne
l'Esprit. Aussi furent-elles appelées folles et rejetées lamentablement
hors du lieu des noces royales, sans recevoir en partage le fruit des peines de la
virginité. En effet, quand on cultive la vigne, on prodigue à l'avance
tous ses soins et toute sa peine dans l'espoir d'obtenir des fruits, mais si l'on
n'a pas récolté de fruits, le travail s'avère aléatoire. De même
si nous ne voyons pas en nous, grâce à l'énergie de l'Esprit, les
fruits de l'amour, de la paix, de la joie et des autres vertus que l'Apôtre
a énumérées, et si nous ne nous attachons pas à reconnaître
cette grâce en toute certitude et par la perception spirituelle, l'effort de
la virginité, de la prière, de la psalmodie, du jeûne et de la veille
est manifestement vain. Car ces peines et ces efforts de l'âme et du corps doivent
s'accomplir, nous l'avons dit, dans l'espérance des fruits spirituels. Porter
les fruits des vertus est une jouissance spirituelle, accompagnée d'un plaisir
incorruptible, que l'Esprit suscite secrètement dans !es coeurs fidèles
et humbles. Qu'ainsi les peines et les efforts soient considérés pour ce
qu'ils sont, comme des peines et des efforts, et que les fruits soient considérés
comme des fruits. Mais si quelqu'un, par manque de connaissance, pense que son travail
et son effort sont des fruits de l'Esprit, qu'il n'ignore pas qu'il se console et
se trompe lui-même, et que dans son état il est privé des fruits réellement
grands, les fruits de l'Esprit.
24. Ceux qui ne peuvent pas encore - parce qu'ils sont des enfants s'adonner jusqu'au
bout à l'oeuvre de la prière, doivent accepter de servi leurs frères
avec piété, foi et crainte de Dieu. Car ils sont au service d'un commandement
de Dieu et d'une oeuvre spirituelle. Mais qu'ils n'attende pas des hommes un salaire,
ou un honneur, et un remerciement. Qu'ils ne se permettent aucun murmure, ni orgueil,
ni négligence, ni relâchement, à de ne pas souiller et corrompre une
telle Couvre bonne, mais qu'ils s'efforcent cent bien plutôt de la rendre agréable
à Dieu par la piété, la crainte et la joie.
25. Le Seigneur est descendu parmi les hommes - ô la miséricorde divine
à notre égard ! - avec tant d'amour et de bonté, cherchant à
ne pas laisser d'oeuvre bonne sans aucun salaire, mais à mener tous les êtres
des plus petites aux plus grandes vertus, pour ne priver personne de récompense,
n'aurait-on donné qu'un verre d'eau fraîche. Car il a dit: "Quiconque
donnera à boire un seul verre d'eau fraîche à l'un de ces petits,
parce qu'il est Mon disciple, en vérité Je vous le dis, il ne perdra pas
sa récompense". Et encore : "Dans la mesure où vous avez fait
cela à l'un d'eux, c'est à Moi que vous l'avez fait". Seulement,
qu'on fasse un tel geste pour l'amour de Dieu, et non pour une gloire humaine. Car
il a ajouté : "parce qu'il est Mon disciple", c'est-à-dire
: dans la crainte et l'amour du Christ. Blâmant en effet ceux qui poursuivent
le bien ostensiblement, et donnant à sa parole la force d'une sentence ferme,
le Seigneur en vient à dire : "En vérité Je vous le dis, ils
ont reçu leur récompense".