DEUXIÈME PARTIE :
VALEUR DES ACTES


CHAPITRE PREMIER


FAITS RÉVÉLATEURS QUI ÉTABLISSENT QUE LE SANHÉDRIN ÉTAIT RÉSOLU D’AVANCE

À PRONONCER LA PEINE DE MORT CONTRE JÉSUS-CHRIST

QUELLE QUE FUT SON INNOCENCE

LE SANHÉDRIN, QUI EUT L’AIR DE SE RÉUNIR POUR LA PREMIÈRE FOIS LES 13 ET 14 MARS 782 ( JEUDI ET VENDREDI SAINTS ), S’ÉTAIT DÉJÀ SECRÈTEMENT ASSEMBLÉ TROIS FOIS AVANT CETTE ÉPOQUE, POUR STATUER À HUIS CLOS SUR LA PERSONNE DU CHRIST. - DANS UNE PREMIÈRE RÉUNION, SEPTEMBRE 781, JÉSUS EST DÉNONCÉ COMME FAUX PROPHÈTE ; ON PRÉPARE LES ESPRITS À UNE CONDAMNATION À MORT. - DANS UNE SECONDE RÉUNION, FÉVRIER 782, CAÏPHE PROPOSE NETTEMENT LA PEINE DE MORT : ELLE EST RATIFIÉE À L’UNANIMITÉ. - DANS UNE TROISIÈME RÉUNION, 12 MARS 782, L’ARRESTATION ET LE SUPPLICE SONT FIXÉS AU PREMIER MOMENT FAVORABLE. ET CEPENDANT JÉSUS-CHRIST N’A PAS ENCORE ÉTÉ CITÉ DEVANT LE SANHÉDRIN ; IL N’A ÉTÉ NI INTERROGÉ NI ENTENDU. AUCUN ACCUSATEUR NE S’EST LEVÉ, AUCUN TÉMOIN N’A DÉPOSÉ. - APPEL À TOUT ISRAÉLITE DE BONNE FOI.

Ces faits révélateurs sont trois décisions portées par le sanhédrin dans trois réunions antérieures à celle du vendredi saint.

Avant que Jésus-Christ, en effet fût traîné publiquement devant le grand conseil, celui-ci, par trois fois, s’était déjà secrètement assemblé pour discuter les gestes du fils de Marie, ses miracles et sa doctrine. Trois décisions avaient été prises à la suite de ces réunions, et elles sont une preuve irréfragable qu’une condamnation à mort avait été pleinement arrêtée, avant même que Jésus eût comparu comme accusé.

I


La première de ces réunions s’était tenue du 28 au 30 septembre ( Tisri ) de l’an de Rome 781, an de Jésus-Christ 33 (1). Voici le fait qui la provoqua, d’après l’évangéliste saint Jean :

Le dernier jour de la fête des Tabernacles(2) ( 28 septembre ) , qui est le plus solennel, Jésus-Christ enseignait la foule. Parmi cette multitude, les uns disaient : Celui-ci est vraiment prophète. D’autres disaient : Celui-ci est le Christ… Les pharisiens, ayant entendu la foule murmurant ainsi à son sujet, envoyèrent des satellites pour le prendre. Mais aucun ne mit la main sur lui. Les satellites revinrent donc vers les pontifes et les pharisiens, qui leur dirent : Pourquoi ne l’avez-vous pas amené? Les satellites répondirent : Jamais homme n’a parlé comme cet homme. Mais les pharisiens leur répliquèrent : Avez-vous été séduits, vous-aussi? Est-il donc quelqu’un des chefs du peuple ou des pharisiens qui ait cru en lui? Mais cette foule, qui ne connaît pas la Loi, ce sont des maudits. Alors Nicodème ( celui qui était venu de nuit à Jésus et qui était un d’entre eux ) leur dit : Est-ce que notre loi condamne un homme sans qu’auparavant on l’ait entendu, et qu’on ait su ce qu’il a fait? Ils lui répondirent : Est-ce que toi aussi tu es Galiléen (3)?

Or, ce fut à la suite de cette émotion de la foule, de ce témoignage des satellites et de cette interpellation de Nicodème, que les pharisiens, effrayés du progrès que faisait la foi en Jésus-Christ, provoquèrent contre lui une première réunion du sanhédrin.

On n’en saurait douter, puisque saint Jean, qui rapporte l’envoi des satellites pour se saisir de Jésus-Christ, ajoute, à propos de l’aveugle-né guéri miraculeusement deux jours après la fête des Tabernacles, c’est-à-dire le 30 : Ses parents craignaient les Juifs ; car les Juifs avaient déjà décrété ensemble que si quelqu’un confessait que Jésus était le Christ il serait chassé de la synagogue (4).

Un décret d’excommunication avait donc été lancé du 28 au 30. Or ce décret prouve deux choses :

1° Qu’une réunion solennelle du sanhédrin avait eu lieu, car le sanhédrin avait seul le pouvoir de lancer l’excommunication majeure ;

2° Qu’on avait, dans cette réunion, agité la question de mort par rapport à Jésus-Christ.

L’ancienne Synagogue en effet, distinguait trois degrés d’excommunication ou d’anathème :

La séparation ( niddui ) ;

L’exécration ( choerem ) ;

La mort ( schammata ) (5).

Le premier degré ou la séparation condamnait celui qui en était frappé à vivre isolé durant trente jours. Toutefois, il pouvait fréquenter le temple, mais dans une place à part. Ce premier degré de l’anathème n’était point exclusivement réservé au sanhédrin : il pouvait être formulé, dans toute ville, par les prêtres chargés d’y siéger comme juges.

Le deuxième degré ou l’exécration entraînait une séparation complète de la société judaïque. On était exclu du temple et voué au démon. Le sanhédrin, qui siégeait à Jérusalem, pouvait seul prononcer cet anathème (6). Il le prononça, en effet, lors de cette première réunion, contre quiconque oserait prononcer que Jésus-Christ était le Messie.

Le troisième degré ou la mort était le plus formidable des trois. On le réservait ordinairement aux faux prophètes. Cet anathème vouait celui qui en était frappé à la mort de l’âme, et le plus souvent aussi à la mort du corps. Le sanhédrin tout entier le prononçait solennellement et au milieu des plus horribles malédictions. Et si, pour quelque raison à décharge, l’excommunié n’était pas livré au dernier supplice, qui était la lapidation, toujours, après sa mort, on plaçait une pierre sur sa tombe, pour signifier qu’il méritait d’être lapidé, et personne ne pouvait accompagner le corps du défunt ou en porter le deuil (7). Or tout fait supposer que le sanhédrin, qui n’hésita pas à lancer l’exécration contre les partisans du Christ, dut, dans la même séance, délibérer s’il ne prononcerait pas contre le Christ lui-même le schammata ou la peine de mort. Une vieille tradition talmudique dit qu’il en fut ainsi. Elle ajoute même que Jésus fut excommunié au bruit de quatre cents trompettes comme magicien et séducteur du peuple (8). Mais, sans qu’il soit nécessaire d’admettre ce déploiement probablement exagéré, on peut croire que, dès cette réunion, la peine de mort fut, en effet, proposée à l’égard de Jésus-Christ et sérieusement débattue. Si elle ne fut pas encore définitivement arrêtée, c’est qu’on craignait le peuple, alors enthousiaste des discours du Christ et de ses miracles. Quoi qu’il en soit, en excommuniant publiquement ses partisans, le sanhédrin, par cette mesure, le dénonçait indirectement lui-même comme un faux prophète, c’est-à-dire comme un homme digne des derniers supplices. Et cependant le Christ n’a point comparu. Il n’a encore été interrogé ni sur sa doctrine ni sur ses miracles. N’est-ce pas une preuve, comme l’a loyalement remarqué Nicodème, qu’on l’a déjà condamné sans l’entendre, et sans prendre connaissance de ce qu’il a fait (9).

II


La deuxième réunion du sanhédrin eut lieu au mois de février ( adar ) de l’année 782 ( an de J.-C. 34 ), quatre mois et demi environ après la première. Ce fut à l’occasion de la résurrection de Lazare :

Quelques-uns d’entre les Juifs allèrent vers les pharisiens et leur dirent ce qu’avait fait Jésus. Les pontifes donc et les pharisiens assemblèrent le conseil, et ils disaient : Que faire? Cet homme fait beaucoup de miracles. Si nous le laissons continuer, tous croiront en lui, et les Romains viendront, et prendront notre pays et ses habitants. Mais l’un d’eux, nommé Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : Vous n’y entendez rien. Vous ne considérez donc pas qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que toute la nation ne périsse point… Depuis ce jour-là donc ils résolurent de le faire mourir. C’est pourquoi Jésus ne se montrait plus en public parmi les Juifs ; mais il s’en alla dans la contrée voisine du désert, en une ville qui est appelée Éphrem, et il y demeurait avec ses disciples… Or les pontifes et les pharisiens avaient donné ordre que, si quelqu’un savait où il était, il le déclarât, afin qu’on le prît (10).

Ainsi, dans ce second conseil, la mort de Jésus est décidée. Dans le premier conseil, celui de septembre, la question de mort n’a été qu’indirectement proposée, et on n’a pas osé la résoudre par un arrêt net et définitif. Mais, cette fois, la résolution est arrêtée. Le grand prêtre a, de lui-même, de sa propre autorité, prononcé l’arrêt : Il vaut mieux qu’un seul homme meure! Et, cet arrêt, il l’a prononcé sans citer le condamné, sans l’entendre, sans accusateurs, sans témoins, sans faire aucune recherche de sa doctrine ni de ses miracles. Il l’a prononcé, sans imputer à Jésus ni sédition ni révolte, mais pour cette seule raison qu’il fallait arrêter le cours de ses miracles et empêcher que le peuple ne crût en lui. Et tout le conseil a servilement ratifié cet arrêt. Personne ne l’a combattu : De ce jour-là, ils résolurent de le faire mourir. Le dessein de faire mourir Jésus est une chose arrêtée, sur laquelle on ne délibérera plus. C’est un arrêt ferme et constant qu’on ne pourra trop tôt exécuter ; il n’y a plus qu’à déterminer le temps et les moyens. En attendant, le mandat d’arrêt est lancé : Les pontifes et les pharisiens donnèrent cet ordre que, si quelqu’un savait où était Jésus, il le découvrît, afin qu’ils le fissent arrêter. N’y a-t-il pas là encore une preuve plus qu’évidente que lorsque Jésus sera découvert, arrêté et traduit devant le sanhédrin, il sera d’avance condamné à mort?

III


La troisième réunion fut tenue vingt ou vingt-cinq jours après la seconde, le mercredi de la dernière semaine de Jésus, 12 mars ( nisan ) 782, deux jours avant la Passion.

Cependant approchait la fête des azymes, qui est appelée Pâque. Et les princes des prêtres et les scribes cherchaient comment ils pourraient faire mourir Jésus. Alors les princes et les anciens du peuple s’assemblèrent dans la salle du grand prêtre, qui se nommait Caïphe, et tinrent conseil pour savoir comment ils se saisiraient adroitement de Jésus, et le feraient mourir. Et ils disaient : Il ne faut pas que ce soit pendant la fête, de peur qu’il ne s’élève quelque tumulte dans le peuple (11).

On le voit, ce troisième conseil, en se réunissant, n’a plus pour objet de débattre la mort du Christ. Cette mort a été résolue, conclue, absolument arrêtée dans le deuxième conseil. Il ne s’agit maintenant que de déterminer le temps de la mort et la manière de se saisir de Jésus. Or, après délibération, voilà ce qui fut décidé : patienter et remettre après les fêtes de Pâque l’arrestation de Jésus-Christ, de peur qu’il ne s’élevât quelque tumulte parmi le peuple.

Les membres du sanhédrin allaient donc se séparer, après avoir pris la résolution d’attendre et de patienter, lorsqu’un événement imprévu les fit revenir sur cette décision : Judas, surnommé Iscariote, l’un des douze, vint trouver les princes des prêtres pour leur livrer Jésus. Et il conféra avec les princes des prêtres et les magistrats comment il le leur livrerait. Ceux-ci l’entendant, se réjouirent, et ils lui promirent de lui donner de l’argent (12). Nouvel Achitopel, Judas est reçu avec des transports de joie par les membres du sanhédrin, comme le premier l’avait été au conseil des rebelles convoqué par Absalon (13). Les prophètes, à qui les mystères de Jésus-Christ étaient présents avec toutes leurs circonstances, ont vu en esprit ce troisième conseil des hommes du sanhédrin ; ils ont vu ces hommes embarrassés, ne sachant d’abord quel parti prendre pour fixer un jour propice à la mort du Christ, puis Juda au milieu d’eux : Mes ennemis ont parlé en mal contre moi : Quand mourra-t-il donc, et quand son nom sera-t-il exterminé? Ceux qui me haïssent ont chuchoté ensemble contre moi, ils ont conspiré pour me faire du mal. Une parole fatale est décrétée contre lui, il est abattu et il ne se relèvera plus. Même l’homme de ma paix, celui en qui je me confiais, celui qui mangeait mon pain, a levé avec éclat son talon contre moi (14). Le résultat de cette éclatante trahison est de fixer l’incertitude du sanhédrin. Ce ne sera plus après les fêtes de Pâque, à un jour encore indéterminé, mais au premier moment favorable qu’aura lieu l’arrestation de Jésus : Ils assurèrent à Judas trente pièces d’argent ; et celui-ci s’engagea, de son côté, à profiter de la première occasion favorable, pour livrer Jésus entre leurs mains, sans émouvoir le peuple (15). Cette occasion favorable, le sanhédrin l’ignore encore ; mais elle ne peut tarder, puisque Judas va se mettre aux aguets. Et ainsi le Christ n’a pas encore comparu, que son supplice est déjà fixé au premier moment favorable. On voulait d’abord le différer jusqu’après les cérémonies de Pâque ; mais par l’effet de la trahison de Judas, il arrivera que ce sera dans la solennité même de Pâque que Jésus sera crucifié ; et ainsi l’Agneau de Dieu sera immolé le même jour où durant quinze siècles l’a été l’agneau pascal, figure et prophétie de son immolation!

Et maintenant groupons ensemble les décisions de ces trois conseils.

Jésus-Christ n’a pas encore comparu, et il ne comparaîtra devant le sanhédrin que le jeudi soir et le vendredi matin, 13 et 14, de la deuxième semaine de nisan ( mars ) 782.

Et cependant, par trois fois, le sanhédrin a déjà tenu conseil, et trois décisions ont été portées :

Dans le premier conseil, en excommuniant directement les partisans du Christ, on l’a dénoncé indirectement lui-même comme un faux prophète, et par cela même déclaré digne de mort.

Dans le second, la question de mort nettement posée a été affirmativement résolue.

Dans le troisième, l’arrestation et l’exécution ont été fixées au premier moment favorable.

Eh bien, nous le demandons maintenant à tout Israélite de bonne foi : lorsque le sanhédrin fera comparaître devant lui Jésus de Nazareth comme pour discuter sa vie, n’y aura-t-il pas là une sanglante dérision, un effroyable mensonge ; et l’accusé, quelque innocente que puisse être sa vie, ne sera-t-il pas, à coup sûr, vingt fois condamné à mort?…