Satan Contre Jésus
par l’abbé augustin lémann
Chanoine honoraire de la Primatiale Professeur
aux Facultés catholiques de Lyon.
l’université catholique revue publiée sous
la direction d’un comité de professeurs des facultés
catholiques de lyon - imp. vitte, rue de la quarantaine, 18.
L’humanité, dans la personne d’Adam, ayant été
vaincue par Satan au paradis terrestre, était devenue, en vertu
d’une loi dont l’écriture reconnaît la justice, l’esclave
du démon; avec d’autant plus de droit que l’Ange des ténèbres
n’avait point vaincu l’homme par violence et par oppression, mais par
une ruse dont Adam pouvait et devait facilement se défendre.
Mais l’homme, bien que coupable, avait été séduit,
à la différence de l’ange qui avait péché
par lui-même. Aussi, tandis que la chute de l’ange avait été
sans espérance, son châtiment instantané, sa condamnation
éternelle, l’homme obtiendra miséricorde.
Un Rédempteur fut donc promis aux pauvres exilés de l’Éden
et à leur race, un Rédempteur qui ne sera autre que le
Fils même de Dieu, son Fils consubstantiel et éternel.
Satan sait que ce sera Lui, qu’il s’incarnera, qu’il prendra place dans
la famille humaine, pour la sauver, pour la lui ravir. Mais il ne sait
que ça. Sa connaissance est limitée, incomplète,
inachevée. Ce qu’il voudrait savoir, c’est de quelle manière
le Fils de Dieu pourra être à la fois Dieu et homme, de
quelle manière sa divinité se manifestera. Mais tout cela
demeure caché à ses regards, à ses investigations.
Absolument ignorant de l’union personnelle et secrète qui existera
entre le Verbe de Dieu et la nature humaine qu’il prendra, ce qui constitue
le mystère de l’union hypostatique, impénétrable
à toute intelligence créée, soit angélique
soit humaine, sans une lumière surnaturelle de la grâce
; exclus aussi de la connaissance des circonstances spéciales
dans lesquelles s’accompliront l’Incarnation et la Rédemption,
Satan ne sait avec certitude qu’une seule chose, c’est que le Christ,
qui doit le vaincre, sera le Fils consubstantiel de Dieu.
Cette annonce surnaturelle, il l’a entendue, une première fois,
dans les régions célestes, alors qu’invité par
Dieu avec tous les anges à adorer d’avance le Verbe incarné
dans la nature humaine comme Médiateur de Religion pour toute
la création, il répondit par cette parole d’orgueil :
Non serviam, Je ne servirai pas . — Cette annonce surnaturelle, il l’a
entendue une seconde fois, sous les berceaux émus de l’Éden,
quand, après la chute d’Adam qu’il avait provoquée, Dieu
annonça que son Verbe éternel s’incarnerait non seulement
comme Médiateur de Religion, mais encore comme Médiateur
de Rédemption, et qu’à ce titre il écraserait par
le pied d’une Femme, sa Mère, la tête du Serpent. Satan
sait tout cela, mais rien de plus, par rapport aux mystères de
l’Incarnation et de la Rédemption.
I
Quarante siècles ont passé depuis cette grande annonce,
siècles durant lesquels le démon est devenu le prince
du monde, le dieu du siècle .
Mais voici que l’heure marquée dans les décrets divins
pour la venue du Rédempteur va sonner. La plénitude des
temps est accomplie ! Satan le devine. Car les oracles des prophètes
relatifs au temps de la venue du Christ, oracles consignés entre
les mains de la Synagogue et devenus publics, Satan les connaît,
il les a entendus, il les a lus.
Mieux que les plus doctes rabbins, il constate que le sceptre est sorti
de la tribu de Juda, que les soixante-dix semaines d’années révélées
à Daniel touchent à leur terme, que le second temple attend
le Christ. Il se tient donc sur ses gardes ; il est aux aguets !
Que cherche-t-il à surprendre ?
Ce qu’il cherche à surprendre, c’est l’entrée du Fils
de Dieu en ce monde. Parmi les oracles qu’il connaît, il en
est un, en effet, sur lequel il compte pour être fixé à
cet égard, le fameux oracle Isaïe relatif à la Vierge.
Isaïe avait ainsi prophétisé : « Voici que la Vierge
concevra et elle enfantera un Fils, et son nom sera Emmanuel, Dieu avec
nous ». Or la conception et l’enfantement étant des faits de
l’ordre naturel, sont du domaine de la connaissance de Satan. Le démon
connaît par sa perspicacité naturelle ce qui se fait corporellement.
À cette heure de l’histoire du monde, le regard de Satan plane donc
sur tous les foyers de la Palestine, il épie, il veut saisir
l’entrée du Fils de Dieu en ce monde ! Il sera déçu.
C’est, en effet, l’enseignement de la théologie que la conception
du Verbe de Dieu dans le sein immaculé de la Vierge Marie a été
dérobée, cachée au regard inquiet de l’ange déchu.
La présence de saint Joseph l’a trompé, en même
temps qu’une vertu divine limitait son regard. Il croit que la grossesse
de Marie n’est qu’un fait purement naturel. Les rameaux du palmier protecteur,
du juste Joseph, ombrageant la plus pure des vierges, ont servi de voile
à l’œuvre créatrice de l’Esprit saint : le Verbe s’est
fait chair, et Satan l’ignore.
Mais voici que neuf mois après l’Incarnation, par une nuit étoilée,
au-dessus d’une petite bourgade de Judée, retentit ce chant céleste
: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre
aux hommes de bonne volonté ! C’est la naissance temporelle du
Fils de Dieu qui est annoncée et chantée par les anges.
Satan prête l’oreille, il regarde, il aperçoit de pauvres
bergers se redisant l’un à l’autre l’annonce angélique
: Aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur,
qui est le Christ, le Seigneur . Anxieux, il les suit : « Serait-ce
le Fils de Dieu qui vient d’apparaître ? » Le voici devant l’étable
de Bethléem. Qu’aperçoit-il ? Dans une crèche,
entre deux animaux, un enfant petit de taille, ayant besoin du secours
des autres, ne pouvant ni parler ni agir, un enfant qui n’est en rien
différent de ce qui caractérise en général
les autres enfants . Satan se dit : « C’est bien à Bethléem
que, d’après la prophétie de Michée, le Christ
doit naître ; c’est aussi sous la forme d’un petit enfant que,
d’après Isaïe, il doit apparaître. Mais si petit soit-il,
sa divinité ne saurait manquer de resplendir de quelque manière.
» Et le voilà qui examine. Or, dans la pauvre crèche,
pas le moindre vestige de divinité. Au contraire, rien que des
signes de faiblesse, rien que des infirmités corporelles : Jésus
pleure, il grelotte, il est emmailloté. Impossible, se dit Satan,
que sous des dehors si humiliants le vrai et unique Fils de Dieu puisse
se trouver !
L’épiphanie succède bientôt à Noël.
Tout Jérusalem est dans l’émoi. Des rois venus de l’Orient
y ont apparu tout à coup demandant à adorer le roi des
Juifs et annonçant que son étoile, une étoile miraculeuse,
les avait guidés. « On n’adore qu’un Dieu, se dit Satan, si c’était
lui ! » Et le voici de nouveau anxieux, plus troublé que Jérusalem
, invisiblement mêlé au cortège des mages qui se
rendent à Bethléem. Ceux-ci se prosternent et adorent,
et cette adoration ajoute encore au trouble de Satan. Mais le voilà
rassuré. À son instigation, Hérode a ordonné le
massacre des Innocents . À travers les ombres de la nuit, Jésus
a pris la fuite, emporté secrètement par Joseph. « Est-ce
que le Tout-Puissant prendrait ainsi la fuite ? Jésus ne l’est
donc pas ! » Le départ mystérieux des mages, avertis en
songe par un ange de ne pas rentrer à Jérusalem, confirme
Satan dans cette idée. Une retraite aussi clandestine ne saurait
à son sens, être attribuée qu’à la honte
de s’être trompé sur la divinité de Jésus.
Les trente années de vie obscure à Nazareth contribuent
encore davantage à calmer les inquiétudes du démon
. Il se disait : « Si Jésus était le Fils de Dieu, ce
Rédempteur qui doit bouleverser mon empire, il ne se tiendrait
pas si longtemps caché dans l’obscure boutique d’un artisan de
Nazareth ». Et ce qui achevait d’endormir totalement sa méfiance,
c’est que, durant cette longue période de trente années,
aucun miracle ne signala Jésus à la curiosité ou
à l’admiration. Tout ce que les évangiles apocryphes
rapportent de contraire à cet égard, doit être relégué
dans le domaine de la légende, saint Jean affirmant positivement
que le miracle de Cana fut le premier des miracles de Jésus.
Un jour pourtant, durant ces trente années, les soupçons
de Satan se réveillèrent avec effroi, c’est quand Jésus,
à l’âge de douze ans, parut dans le temple de Jérusalem
et qu’au milieu des docteurs ravis et étonnés, il laissa
parler son cœur, ce cœur, trésor de toute vérité,
de toute science, de toute sagesse, en même temps que de tout
amour. Penchée vers lui dans la stupéfaction et l’admiration,
cette assemblée de Pharisiens et de Scribes se demande : « Quel
est donc cet enfant merveilleux ? » Quelques-uns sont pensifs : les
réponses et les interrogations de l’enfant ont rappelé
que les temps marqués pour la venue du Christ sont accomplis.
Mais une erreur, celle d’un Christ politique et conquérant, qui
doit mettre Israël en possession de l’empire du monde, domine cette
assemblée. Les rayons de lumière partis des lèvres
de l’enfant, viennent s’y briser et s’éteindre. Les docteurs
n’ont rien compris. Mais il en est un qui a compris pour eux, et c’est
Satan. Lui, il sait que cet enfant de douze ans est le même que
celui dont les anges ont célébré la naissance et
que les mages ont adoré. Ses réponses et ses questions
qu’il vient d’entendre, l’ont encore plus surpris que les docteurs !
il soupçonne la Sagesse éternelle et il tremble. Mais
voici qu’une circonstance inattendue vient calmer ses appréhensions
: C’est une humble femme qui s’est approchée de Jésus,
en lui adressant ce reproche ou plutôt cette douce plainte : Mon
Fils, pourquoi en avez-vous usé ainsi avec nous ? Voilà
que votre père et moi nous vous cherchions, étant tout
affligés … L’enfant s’est humilié. Il a repris silencieux
et obéissant le chemin de Nazareth. Le voile d’obscurité,
un instant soulevé, retombe durant dix-huit ans sur sa vie. L’enfer
est rassuré.
II
Jourdain, qu’est-ce qui t’émeut et pourquoi tressaillez-vous,
sables du désert ? C’est qu’une voix soudaine et puissante a
retenti, criant à tous : Faites pénitence, le royaume
de Dieu approche ! Jean-Baptiste, le Précurseur, est apparu.
À sa prédication, la Judée, la Samarie, la Galilée
se sont levées. Les foules se précipitent. Jérusalem
elle-même est ébranlée. Le sanhédrin envoie
une délégation avec cette question : Qui êtes-vous
? êtes-vous le Christ? et Jean-Baptiste a répondu : Je
ne le suis pas. Mais il en vient un après moi, qui est plus grand
que moi, car il était avant moi. Et je ne suis pas digne de délier
les courroies de sa chaussure .
Invisiblement mêlé à la délégation,
Satan a entendu la réponse, et le trouble s’est de nouveau emparé
de lui. Mais ce trouble se change bientôt en terreur, lorsqu’il
entend cette autre parole : Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui
enlève les péchés du monde, car, en parlant de
la sorte, Jean-Baptiste a désigné Jésus.
Qui peut enlever les péchés, si ce n’est Dieu seul ? Il
est donc le Fils de Dieu ! Ce raisonnement, que l’ange déchu
placera plus d’une fois sur les lèvres des Juifs et qu’il se
fait à lui-même en ce moment, était juste, et l’ange
déchu a raison de trembler. Mais quel contraste s’est produit
soudain. Ce Jésus dont on vient de dire qu’il enlève les
péchés du monde, voici qu’il est descendu dans les eaux
du Jourdain, se mêlant à la foule des pécheurs et
demandant humblement à Jean-Baptiste d’être admis, lui
aussi, au baptême de la pénitence. « S’il a besoin du baptême
de la pénitence, se hâte de penser Satan avec soulagement,
c’est qu’il n’est pas le Saint des saints, il n’est pas le Fils de Dieu.
Est-ce que le Fils de Dieu aurait besoin du baptême de la pénitence
? » Il ne se doute pas, ange de l’orgueil, que le Fils de Dieu s’étant
incarné pour expier les péchés du monde, il fallait,
avant cette expiation qui aura lieu au Calvaire, qu’il acceptât
d’abord ouvertement la charge de tous ces péchés, qu’il
en prit publiquement la responsabilité devant Dieu. Or, c’est
dans les eaux du Jourdain, au jour de son baptême, que Jésus
se présente publiquement comme pécheur, comme pénitent
au nom du genre humain. Satan a bien aperçu l’attitude du
pécheur, et elle a dissipa ses appréhensions; il ne croit
plus que Jésus soit le Saint des saints, le Fils de Dieu. Mais
ce qu’il n’a pas vu, ce qui lui a échappé, c’est l’acte
intérieur de Jésus acceptant dans le secret de sa volonté,
devant son Père, la charge de tous nos péchés.
La substitution, figurée par Jacob couvert des habits d’Esaü,
s’est accomplie sans que Satan s’en doute. « C’est bien la voix de Jacob,
avait murmuré le vieil Isaac palpant son fils, c’est bien la
voix de Jacob, mais ce sont les mains, les mains d’Esaü ». Et une
lumière divine découvrant alors à Isaac l’acte
de Jésus dans le lointain des âges, sa substitution à
la personne de tous les pécheurs, le patriarche ému avait
entonné sur sa couche ce chant prophétique d’allégresse
et de reconnaissance: L’odeur qui s’exhale de mon fils est semblable
à celle d’un champ fertile et béni du Seigneur ! Que les
peuples vous soient assujettis, Ô mon fils, et que les tribus vous adorent
! Mais aujourd’hui, sur les rives du Jourdain, la scène s’est
agrandie. à peine Jésus est-il sorti des eaux, que les
voûtes du firmament s’ouvrent, l’Esprit saint en descend sous
la forme d’une colombe et, dans les hauteurs des cieux, retentit la
grande voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui
j’ai mis toutes mes complaisances !
Pour le coup, Satan, à peine rassuré depuis un instant,
est redevenu perplexe. La substitution de Jésus accomplie dans
le secret de sa volonté, lui a échappé. Mais il
a vu le ciel s’ouvrir, la colombe en descendre, il a entendu la voix
qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé.— « C’est donc le
Fils ! plus de doute possible. » Mais bientôt il se reprend, se
disant à lui-même : « Cependant quel fils ? Est-ce le Fils
naturel, consubstantiel du Père ? ou bien ne serait-ce qu’un
fils adoptif, un de ces mortels privilégiés comme j’en
ai tant vus dans l’histoire du peuple de Dieu ? Les princes d’Israël
ne sont-ils pas appelés dans la Bible des fils de Dieu ? David
était un fils de Dieu ; Ezéchias, Josias l’étaient
aussi. Serait-ce de la sorte que Jésus est le fils de Dieu ?
Il semble que oui. Car le vrai Fils de Dieu, son Fils naturel, consubstantiel,
ne se serait pas placé comme pécheur, ainsi que Jésus
vient de le faire, aux pieds du Baptiste. Entre le péché
et Dieu, je le sais par moi-même, il y a un abîme. Cet homme
qui vient de recevoir le baptême des pécheurs, n’est donc
pas le Fils de Dieu ! » Ainsi raisonnait Satan pour se rassurer. Mais
un instant après, voici qu’il se disait : « Cependant le ciel
s’est ouvert sur sa tête. La voix que j’ai entendue a dit : Celui-ci
est mon Fils, non pas un fils adoptif, mais mon Fils bien-aimé.
La voix a même ajouté : en qui j’ai mis toutes mes complaisances.
Mais les complaisances de Dieu, en qui peuvent-elles se concentrer tout
entières, si ce n’est dans son Fils naturel, consubstantiel.
Il est donc le-Fils de Dieu »!
Tiraillé de la sorte en sens contraire, parce qu’il ignore le
mystère accompli de l’Incarnation, c’est-à-dire du Verbe
de Dieu subsistant en deux natures, dont l’une, la nature humaine, porte
actuellement le fardeau de nos péchés , Satan n’y tient
plus. Son intelligence est bouleversée, d’autant qu’à
cette heure il rapproche de ce qu’il vient de voir et d’entendre, tous
les contrastes, toutes les oppositions qui, depuis trente ans, s’étaient
produites dans la vie de Jésus. Il a vu sa naissance annoncée
par les anges, suivie du miracle de l’étoile et de l’adoration
des mages. Il a été témoin que Simon, dans le temple,
l’a appelé le Salut de Dieu et que les Docteurs de la Loi sont
restes muets d’admiration devant sa sagesse. Il a entendu Jean-Baptiste
l’appeler Celui qui enlève les péchés du monde,
et, maintenant, voici qu’une voix majestueuse, celle de Dieu même,
l’a proclamé son Fils bien-aimé. Tout cela incline Satan
à croire que Jésus est le Fils naturel de Dieu. Mais,
d’un autre côté, il l’a vu naître dans la pauvreté,
présenté au Temple comme pécheur, fuir en Égypte,
obéir à une femme ; il l’a vu, il n’y a qu’un instant,
solliciter et recevoir le baptême de la pénitence ; demain
il l’apercevra dans un désert sujet à la faim, à
la soif, à toutes les misères de l’humanité. Or
Satan, dans son orgueil, ne peut se résoudre à regarder
comme Dieu celui qui, portant une nature tirée d’une masse soumise
au péché, a été vu si souvent réduit
au misérable état du dernier des hommes. Le voilà
donc incertain, indécis, inquiet, concernant l’idée qu’il
doit se former de Jésus. Incapable de concilier des contradictions
manifestes que la seule science de Dieu avait su concevoir et que sa
seule puissance avait pu exécuter, il faut cependant qu’il se
tire d’embarras, qu’il fasse cesser ses angoisses. Jusqu’à ce
jour il n’a été qu’observateur, s’embusquant depuis trente
ans, pour surprendre, pour saisir, pour deviner. Désormais c’est
d’une manière plus directe, plus efficace, qu’il va s’assurer
si Jésus ne serait pas le Fils naturel de Dieu .
III
Quel moyen Satan emploiera-t-il ?
Un seul, mais redoutable, et dont il usera successivement comme Serpent
et comme Lion, double dénomination qui lui est affectée
par l’Écriture, conformément à sa manière
d’agir, Satan emploiera la question.
Qu’est-ce donc que la question ?
Questionner quelqu’un, c’est d’abord l’interroger à l’aide de
la parole, pour apprendre de lui ce que l’on a intérêt
ou ce qu’on est curieux de savoir. De tous les voiles d’ici-bas, aucun
n’était plus apte que la parole, avec ses inflexions, ses grâces,
ses contours, à dissimuler les artifices du serpent, son adresse
à insinuer, son venin caché et d’un si terrible effet.
C’est par la parole, en lui posant des questions, que le Serpent, dans
l’Éden, avait prévalu contre Adam. Ce moyen lui ayant
réussi, il va le reprendre contre Jésus-Christ :
- Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent pains.
Jésus est au désert, affaibli par un jeûne de quarante
jours. Le moment est donc bien choisi : un homme qui a faim n’est-il
pas à demi vaincu ?
Si tu es le Fils de Dieu ! Pourquoi cette manière de s’exprimer
dans la bouche du Serpent, sinon parce qu’il sait que le Fils de Dieu
doit venir ? Mais il ne pense pas qu’il soit venu, qu’il soit là,
devant lui, à cause des signes de faiblesse, de défaillance,
d’infirmité corporelle que présente Jésus à
cette heure.
Et cependant le Serpent n’est pas rassuré, car après avoir
dit : Si tu es le Fils de Dieu, il ajoute : Dis que ces pierres deviennent
pains . Ô perfide habileté du Serpent ! Il n’a pas dit à
Jésus : Change ces pierres en pains, mais dis que ces pierres
deviennent pains. Ah ! C’est qu’il sait que le Fils de Dieu n’a pas
besoin de faire, mais simplement de dire pour opérer des prodiges.
Il sait que la création entière est l’œuvre non de l’action,
mais d’un simple commandement de Dieu. Et c’est pourquoi si Jésus,
cédant à cette perfide tentation, avait d’un seul mot,
d’un seul fiat, changé les pierres en pains, le Serpent eût
pris la fuite, certain qu’il eût été de se trouver
en présence du Fils de Dieu, de Celui qui, d’une parole, avait
créé le monde .
Mais Jésus a répondu : Il est écrit que l’homme
ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche
de Dieu .
Réponse simple, tirée de l’Écriture, elle vient
percer le Serpent comme d’une flèche . En même temps qu’elle
rappelait la dignité de la personne humaine, elle restait muette
sur la divinité de Jésus.
Le Serpent n’a rien découvert. Mais il ne se tient pas pour battu,
et, dans des circonstances particulièrement dramatiques, il va
poser à Jésus une seconde question.
Alors, dit l’évangile, le démon saisissant Jésus
entre ses bras le transporta à la ville sainte et le déposa
sur le pinacle du Temple .
Grand Dieu, est-ce possible ? Jésus, lui que les anges adorent,
lui qui est la sainteté par essence et que la plus pure des vierges
n’est pas même digne de toucher, Jésus serré entre
les bras immondes de Satan, porté sur les ailes de l’ange déchu,
est-ce possible ? Oui, oui, tout est possible à son amour pour
nous. Mais quelle était donc, en ce moment la pensée de
Satan ? Il se disait : Si cet homme est le Saint des saints, le Fils
de Dieu, il repoussera mon attouchement avec horreur et se découvrira
.
Une fois de plus l’humilité et la patience de Jésus
le rendirent impénétrable. Le souffle empesté de
Satan passa sur son visage : d’une manière rapide, invisible,
il se trouva transporté, à travers les airs, sur le
point le plus élevé du Temple. Satan l’y déposait
pour le provoquer, Jésus se laissait faire pour le vaincre .
« Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, lui dit alors le Serpent,
car il est écrit que Dieu a confié aux anges la garde
de tes voies » .
Mais, Serpent, puisque tu te fatigues à découvrir si cet
homme est le Fils de Dieu, pourquoi ne l’invites-tu pas plutôt
à monter au ciel ? Monter, n’est-ce pas le propre de Dieu ? Si
tu es le Fils de Dieu, monte au ciel ! Ah ! il s’en garderait bien,
répond un Père de l’Église. Devenu l’ennemi du
ciel depuis qu’il en a été précipité, il
n’ose pas, même en tentant les hommes, leur insinuer de monter
au ciel. Son Œuvre à lui est de les entraîner en bas, de
les précipiter, de les faire tomber comme il est tombé
lui-même le premier de tous : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi
en bas !
C’est encore par un texte de l’Écriture que Jésus répondit
: Il est aussi écrit : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu
» . C’était à Satan : Oui, Dieu a ordonné à
ses anges de conduire le juste dans ses voies, mais non vers les abîmes
où il s’exposerait volontairement à tomber. Si tu appelles
voie le précipice, c’est le chemin que tu as suivi ; ce n’est
point celui que je dois prendre .
Pour la seconde fois, le Serpent n’a rien découvert.
Non seulement il n’a rien découvert, mais parce que Jésus
avait refusé de faire les deux miracles qu’il lui avait demandés
et qu’il s’était laissé transporter sans opposer la moindre
résistante, il attribue à la faiblesse de l’homme et à
l’impuissance d’un inférieur ce qui n’était toujours qu’un
miracle de la patience et de l’humilité de l’Homme-Dieu. Il se
persuade donc que Jésus n’est rien qu’un simple homme , et le
prenant de nouveau entre ses bras, il le transporte sur la cime d’une
haute montagne, d’où lui indiquant tous les royaumes de la terre
avec leur gloire , il lui dit : «Eh bien ! Je te donnerai cette immense
variété de royaumes si, te prosternant devant moi, tu
m’adores» . Par cette proposition qui fait frémir, son dessein
était de pousser le Sauveur à une telle extrémité
qu’il ne lui fut plus possible de se cacher. S’il est le Fils de Dieu,
se disait-il, il entendra ma proposition avec une telle horreur qu’il
se découvrira, exigeant que je l’adore lui-même comme mon
Créateur et mon Seigneur .
Vade Satana, Retire-toi Satan, car il est écrit: Tu adoreras
le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul. La voix du Sauveur
a changé de ton. Lorsque le diable lui avait dit : Si tu es le
Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent pains! «Si tu es le Fils
de Dieu, jette-toi en bas,» c’est avec une majesté pleine de
calme que Jésus avait supporté l’injure de cette double
tentation, s’abstenant de gourmander le tentateur ; mais lorsque celui-ci
ose revendiquer les honneurs divins, Jésus s’indigne et c’est
avec un ton de mépris et d’horreur qu’il le repousse : Vade Satana,
Retire-toi Satan ! enseignant, cette fois, que lorsqu’il s’agit des
injures faites à Dieu, il ne faut pas même vouloir les
entendre.
Et le Serpent a disparu : C’était pour questionner Jésus
par la parole, afin de découvrir s’il était le Fils naturel
de Dieu qu’il était venu ; mais Jésus a répondu
avec une telle prudence et une telle sagesse que le Serpent n’a rien
découvert. Le voilà aussi embarrassé, plus embarrassé
qu’auparavant .
IV
Ce fut après cette défaite de Satan, au désert
de la Tentation, que Jésus commença son ministère
public. Il dura trois ans.
Toutes les bourgades, toutes les villes de la Palestine le virent alors
transformer les choses, en changer la nature par sa seule volonté,
marcher sur les eaux, apaiser la mer, arrêter les vents, guérir
les maladies, commander à la vie et à la mort. En même
temps que de tels prodiges publiaient sa divinité, la sainteté
de sa doctrine frappait d’admiration, car il parlait des choses du ciel
comme quelqu’un qui y habite. Le Serpent suivait, observant et écoutant.
Or un jour vint où il fut contraint de se dire : «C’est bien
le Messie, le Christ promis dans la Loi. Sur ce point, plus de doute
possible, car tous les signes, tous les caractères annoncés
par les prophètes, il les accomplit. Il est né à
Bethléem, il a été glorifié par une étoile
, il a habité Nazareth , il a eu un précurseur et maintenant
voici que, selon l’annonce d’Isaïe, il rend la vue aux aveugles,
l’ouïe aux sourds, l’usage de leurs membres aux paralytiques, la
vie même aux morts. Il est donc le Christ! Au reste ne l’a-t-il
pas déclaré lui-même ? » Près du puits de
Jacob, à une Samaritaine, qui en appelait au Christ, ne l’ai-je
pas entendu lui répondre : Je le suis, moi qui te parle. Mais
s’il est le Christ, est-il aussi le Fils de Dieu? Assurément,
toutes les prophéties annoncent que le Christ ne sera autre que
le Fils de Dieu. Mais ce Jésus, qui présente évidemment
tous les signes messianiques, est-il vraiment le Fils de Dieu ? Je soupçonne,
j’ai le pressentiment qu’il pourrait bien l’être. Cependant je
ne vois rien resplendir en lui de la nature divine. Sans doute l’éclat
de ses miracles, leur nombre toujours croissant sembleraient établir
qu’il est Dieu. Mais ces miracles, qui les produit ? Est-ce un homme
privilégié auquel Dieu aurait communiqué quelque
chose de sa puissance, ou bien serait-ce le Fils de Dieu lui-même,
en personne ? » Et la perplexité du Serpent était grande,
et, en soi, elle était pleinement justifiée. Car tous
ces miracles que Jésus accomplissait, n’étaient que des
effets extérieurs, temporels, de sa puissance divine ; ils ne
montraient en rien à découvert ni la nature divine, ni
la Personne divine. Les effets extérieurs de cette puissance
divine résidant en Jésus, tels que la guérison
d’un paralytique, la vue rendue à un aveugle, la résurrection
d’un mort, le Serpent les apercevait, les contemplait, les discutait
; mais la Personne divine elle-même de Jésus, il ne la
découvrait pas, voilée qu’elle était par sa nature
humaine, mieux que l’avait été l’Arche d’alliance par
le voile du Saint des Saints. Assurément pour les âmes
humbles et croyantes, pour Pierre, pour les apôtres, pour Marie-Madeleine,
pour tous ceux qui cherchaient avec sincérité le royaume
de Dieu, ces miracles de Jésus, surpassant les forces humaines,
Œuvres de sa vertu propre et semés par lui à tout venant
comme le laboureur sème le blé, ces miracles de Jésus
pour les âmes humbles et croyantes constituaient une preuve parfaite
de sa divinité bien qu’elles aussi ne vissent pas à découvert
la Personne divine ; mais leur foi allait au delà du voile, de
même qu’entourés de reflets lumineux, et pénétrés
d’une douce chaleur, nous croyons à la présence du soleil
sur l’horizon, bien qu’il s’y trouve voilé par des nuages. Pour
le Serpent, au contraire, monstre d’orgueil, outre que la Personne divine
de Jésus lui demeurait soustraite, la vue des infirmités
inhérentes à sa nature humaine achevait de le dérouter.
Au spectacle de ses miracles toujours croissants et d’une si extraordinaire
puissance, il conjecturait, il soupçonnait bien qu’il se trouve
peut-être en présence du Fils de Dieu ; mais, d’autre part,
en considérant les souffrances sans nombre qui marquèrent
le ministère public de Jésus, il se disait : «Impossible
que ce soit là le Fils de Dieu ! Oui il fait marcher les boiteux,
mais je le vois lui-même harassé de fatigue ; il rend la
vue aux aveugles, mais que de fois n’ai-je pas vu couler ses larmes
? Il rassasie les multitudes par une nourriture miraculeuse, mais, lui-même,
n’endure-t-il pas la faim et la soif ? Il ressuscite les morts, mais
voici que lui-même il craint la mort, car il vient de fuir pour
échapper aux Juifs. Tous ces miracles qu’il accomplit ne sont
donc que ceux d’un homme plus favorisé de Dieu, comme l’ont été,
avant lui et autant que lui, les patriarches et les prophètes.
Est-ce que Moïse n’a pas fait pleuvoir la manne ? Est-ce que Josué
n’a pas arrêté ? Le soleil ? » .
Trompé ainsi sur le compte du Fils de Dieu par le spectacle
de ses infirmités ; incapable, d’autre part, de pénétrer
le mystère de ses deux natures, l’une divine, qui brillait par
les miracles, l’autre humaine, qui succombera sous les injures,
le Serpent se fatiguait à se persuader qu’il ne se trouvait qu’en
présence d’un homme. Mais ses perplexités ne tardaient
pas à se réveiller avec plus d’acuité à
cause de cet océan indicible de miracles, sans cesse grossissant,
toujours plus éblouissant. Et c’est pourquoi sans discontinuer,
l’œil au guet, le jour, la nuit, il épiait les paroles, les actes,
les gestes, la démarche de cet homme extraordinaire, jusqu’à
son sommeil, jusqu’à sa respiration, s’efforçant de percer
le mystère qui l’entourait ; mais c’était le mystère
de l’Union hypostatique : toujours la Personne divine lui échappait
!
Il fallait cependant sortir d’embarras. C’est encore à la question
par la parole que le Serpent eut recours durant les trois années
du ministère public de Jésus, toutefois avec une modification.
Profondément humilié par la défaite subie au désert,
et rendu plus défiant, ce n’est plus par lui-même qu’il
ose désormais questionner Jésus, mais par des intermédiaires,
ses porte-parole, par la bouche des possédés .
Par une permission divine, il y avait alors en Judée beaucoup
plus de possédés qu’à aucune autre époque.
Il importait qu’on comprît par ces signes extérieurs de
l’enfer combien ignominieux et cruel est le joug de Satan.
C’est donc par l’intermédiaire des possédés que
le Serpent revient à la charge.
L’Évangile rapporte, en effet, ceci :
Tantôt c’est un seul démon mais un démon immonde
qui crie par la bouche d’un possédé : Qu’y a-t-il entre
nous et toi, Jésus de Nazareth ? Je sais qui tu es : le saint
de Dieu !
Tantôt ce sont plusieurs démons qui dominent ensemble le
bruit de la foule, et qui poussent cette même clameur : Tu es
le Fils de Dieu !
Parfois, c’est même toute une légion satanique en garnison
dans le corps et l’âme d’un malheureux Gérasénéen,
et qui vocifère : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus,
Fils de Dieu ? Es-tu venu ici nous tourmenter avant le temps? .
Toutes ces clameurs sont des questions. Mais elles ne sont plus posées
par le Serpent sous la forme adoptée au désert de la Tentation.
Alors il disait à Jésus : Si tu es le Fils de Dieu, dis
que ces pierres deviennent pains ! Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi
en bas ! Si tu es ? Maintenant ce sont des affirmations catégoriques
: Je sais qui tu es : le Saint de Dieu ! Tu es le Fils de Dieu ! Qu’y
a-t-il entre nous et toi, Jésus, Fils de Dieu ! Affirmations
catégoriques. Est-ce donc que Satan aurait cessé de douter
? Nullement. Mais en déclarant ainsi par la bouche des possédés
que Jésus est le Fils de Dieu, il parle plutôt d’après
des soupçons qu’avec certitude ; il affirme sans croire à
ce qu’il dit, afin d’amener Jésus à se découvrir.
Il y a plus. Pour arriver plus sûrement à ses fins, Satan
va jusqu’à simuler l’adoration : Les esprits immondes, dit saint
Marc, lorsqu’ils voyaient Jésus, se prosternaient devant lui
. Et encore : Un homme possédé d’un esprit immonde, voyant
Jésus de loin, accourut et l’adora . Quel changement d’attitude
! Quelle différence avec les prétentions au sommet de
la montagne ! Alors le Serpent disait à Jésus, en lui
indiquant tous les royaumes de la terre : Adore-moi, et je te donnerai
tout cela. Maintenant, c’est lui qui se prosterne et qui adore. Mensonge
! Dans les deux cas, ce sont toujours les artifices du Serpent. Hier
il se dressait avec orgueil, aujourd’hui il rampe avec astuce, hypocrite
toujours, afin de s’insinuer dans les secrets de Jésus.
Mais le Christ demeurait inaccessible. Aux questions insidieuses posées
par la bouche et l’attitude des possédés, il répondait
à Satan, ou bien en lui imposant silence : Obtuses, Tais-toi
; ou bien en lui adressant des menaces sévères, vehementer
comminabatur ; souvent aussi par un dédain qui ne permettait
aucune réplique, non sinebat ea loqui. Et le Serpent confondu,
refoulé, revenait encore à la charge, roulant autour de
l’homme mystérieux des anneaux impuissants, sifflant de dépit
et de rage, dardant sur lui des regards de feu.
Et ce qui achevait de l’exaspérer, c’est que tous ces possédés,
ses malheureuses victimes, dont il se servait pour amener Jésus
à se découvrir, Jésus les guérissait, l’obligeant
lui-même à se retirer de l’âme et du corps des possédés
: Sors de cet homme ! Esprit immonde, quitte cet homme ! Esprit sourd
et muet, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus ! Et
le démon contraint d’obéir, sortait avec rage du corps
et de l’âme des possédés, les mordant, les déchirant
une dernière fois, les laissant comme morts aux pieds de leur
libérateur. Mais tandis qu’il fuyait éperdu, Jésus
étendait la main, les possédés se relevaient guéris,
et, du milieu des foules, s’échappaient ces cris d’admiration
: Quelle est donc cette doctrine nouvelle attestée par de pareils
prodiges ? Jamais rien de semblable n’a été vu en Israël
!
C’est ainsi qu’au bout des trois années du ministère public
de Jésus, le Serpent ne se trouvait pas plus avancé qu’auparavant.
La question par la parole ne lui avait pas mieux réussi par la
bouche des possédés, qu’elle ne lui avait réussi
à lui-même au désert de la Tentation. Tout ce que
le langage renferme de finesse, de subtilité et de ruse, interrogations,
exclamations, affirmations, il avait tout employé pour découvrir
si celui qu’il savait être le Christ était aussi Fils de
Dieu ; mais le Christ était resté impénétrable.
V
Il existe ici-bas une autre manière de questionner. Si on questionne
par la parole, on questionne aussi par la souffrance. Que de fois la
torture n’a-t-elle pas arraché des aveux ! Les artifices du langage
n’ayant pas réussi, c’est à la violence que Satan va désormais
avoir recours. À la ruse du Serpent va succéder la férocité
du Lion, tamquam leo rugiens .
En prêtant au démon ce changement de tactique, qu’on se
garde de penser que nous procédons par supposition. Il y a un
livre inspiré, celui de la Sagesse, écrit près
de deux siècles avant Jésus-Christ, où se trouve
annoncé d’une manière prophétique ce qu’allaient
être les dernières tentatives de Satan et des Juifs, ses
suppôts, pour forcer Jésus à déclarer d’une
manière catégorique si, oui ou non, il était le
Fils de Dieu.
Voici cette page extraordinaire :
« Faisons tomber le Juste dans nos pièges, parce qu’il nous est
incommode ; qu’il est contraire à notre manière de vivre
; qu’il nous reproche les infractions de la Loi; et qu’il nous déshonore
en décriant les fautes de notre conduite.
Il assure qu’il a la science de Dieu, et il s’appelle le Fils de Dieu.
Il s’est fait le censeur de nos pensées mêmes.
Sa seule vue nous est insupportable; parce que sa vie n’est pas semblable
à celle des autres, et qu’il suit une conduite toute différente.
Il nous considère comme des hommes de futilités; il s’abstient
de notre genre de vie comme d’une chose impure; il proclame bienheureuse
la fin des justes, et il se glorifie d’avoir Dieu pour Père.
Voyons donc si ses paroles sont véritables ; éprouvons
ce qui lui arrivera, et nous verrons quelle sera sa fin.
Car s’il est véritablement le Fils de Dieu, Dieu prendra sa défense,
et le délivrera des mains de ses ennemis.
Interrogeons-le par les outrages et par les tourments, afin que nous
reconnaissions quelle est sa douceur, et que nous fassions l’épreuve
de sa patience.
Condamnons-le à la mort la plus infâme : car si ses paroles
sont véritables, Dieu prendra soin de lui. »
Quelle page ou plutôt quel spectacle ! Interrogeons-le par les
outrages et par les tourments, n’est-ce pas la question décrétée
contre Jésus-Christ ! Il semble que l’on aperçoive Satan
à bout de tous les moyens possibles pour pénétrer
un secret qui le remplit d’inquiétude, Satan soufflant aux Juifs
la résolution d’attenter à la vie de Jésus.
C’est donc alors que se déroule cette scène lamentable
de la Passion, commencée au jardin de l’agonie, continuée
devant le Sanhédrin et le tribunal de Pilate, consommée
au Calvaire.
Aucune agonie n’est comparable à celle que souffrit Jésus
au jardin des Oliviers : tous ses pores laissèrent échapper
le sang. Chargé de liens et traîné ensuite devant
le Sanhédrin, où il est accusé comme séducteur,
comme malfaiteur, comme blasphémateur, il courbe la tête
et il se tait : c’est l’Agneau muet qui porte les péchés
de la terre.
À la vue de ce silence, de cette douceur surpassant les forces humaines,
Satan, qui rôde autour de la Victime, se sent troublé.
Jusqu’à cette heure les faiblesses, les infirmités corporelles
qu’il avait maintes fois constatées dans la vie de Jésus,
avaient toujours fini par calmer ses appréhensions ; maintenant
c’est la peur qui commence à s’emparer de lui. Une telle vertu
ne cache-t-elle pas quelque profond mystère, dont il y a lieu
de redouter les suites ? Mais Lion rugissant, il sent en même
temps la colère et la rage s’amonceler dans son cœur ; car nonobstant
toutes les accusations, tous les outrages, tous les blasphèmes
qu’il mettait dans la bouche de ceux dont il était le maître,
Jésus demeurait invincible dans son silence : Les efforts de
ceux qui sont leurs chefs, avait prophétisé David, sont
rendus vains par la résistance du rocher. Et c’est pourquoi chez
le Lion rugissant c’était le combat de la peur et de la rage.
Il voudrait se jeter sur l’homme incompréhensible, mais il n’ose
pas. Qui est-il donc celui qui me paraît au-dessus de l’homme
par ses étonnantes dispositions, et cependant un simple homme
par ses humiliations et par ses souffrances ?
Satan, cesse de t’agiter : le moment est venu de l’entendre !
Caïphe, en effet, s’est levé, Caïphe non moins perplexe
que Satan. S’adressant à Jésus : Je t’adjure, lui dit-il,
par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, Fils de Dieu .
À cette adjuration faite au nom du Dieu vivant, Jésus a relevé
la tête : Je le suis, répond-il, Ego sum !
Satan a-t-il cessé de douter, a-t-il passé des soupçons
à la certitude ? Est-il convaincu maintenant que Jésus,
qu’il sait être le Christ, est aussi le Fils de Dieu ? Non. Car
à peine Jésus a-t-il déclaré qui il est,
que tous les sanhédrites, Anciens, Scribes, Princes des prêtres,
se précipitant de leurs sièges, se sont jetés sur
Jésus. Les uns lui crachent au visage, les autres lui donnent
des soufflets, tous s’écrient : Il est digne de mort ! » La vue
de pareils outrages, de nouveau supportés d’une manière
muette, le doute chez Satan a repris le dessus. D’un bond, ainsi que
l’avait prophétisé le livre de la Sagesse, il a rapproché
ce silence du Fils de Dieu sur la terre du silence de son Père
dans les cieux : S’il était véritablement le Fils de Dieu,
Dieu ne prendrait-il pas sa défense et ne le délivrerait-il
pas de la main de ses ennemis ? Et le livre de la Sagesse qui avait
ainsi annoncé d’avance ce qu’étaient actuellement les
pensées secrètes de Satan et des Juifs, le livre de la
Sagesse termine la prophétie par ces paroles : Ils ont eu ces
pensées, et ils se sont égarés, parce que leur
malice les aveuglait. Ils ont ignoré les secrets de Dieu .
Et c’est pourquoi la férocité du Lion ira jusqu’au bout.
Ce n’est pas qu’il soit tranquille sur le compte de l’Homme qu’il vient
de faire condamner . Sa personne lui demeure une énigme. Mais
il se dit que mieux vaut la faire disparaître que de voir se continuer
un ministère qui menace de dissoudre son empire.
Il arriva donc qu’un peuple aveugle et en démence, obéissant
aux inspirations de l’enfer, rempli de ses fureurs, porta la main sur
son Dieu, en fit l’objet de ses railleries, accumula sur lui tous les
outrages, mit sur ses épaules saintes un poids d’infamie ; l’éleva
de terre, et lui fit boire jusqu’à la lie, sur la croix, le calice
de la douleur, après lui avoir fait épuiser, dans le prétoire,
le calice de l’ignominie. Or, tandis que la foule en délire remplissait
les airs d’affreuses vociférations, voici que, tout à
coup, dominant le tumulte, ce cri retentit : Si tu es le Fils de Dieu
descends de cette croix, et nous croirons en toi .
Que signifiait cette clameur, et qui donc l’avait suggérée
aux prêtres ? Ah ! c’était la même bouche qui, trois
ans plus tôt, avait porté cet autre défi : Si tu
es le Fils de Dieu jette-toi en bas .
Trompé par les abaissements de Jésus-Christ, Satan avait
osé porter la main au fruit défendu ; il avait osé
clouer dans la mort un homme dont le nom ne figurait pas sur sa liste,
et, dans sa méprise, croyant tomber sur Adam, il était
tombé sur Dieu. Et maintenant que l’Homme-Dieu crucifié
allait rendre le dernier soupir, Satan, troublé par les vertus
surhumaines qui rayonnaient aux deux bras de la croix ; troublé
par les défaillances extérieures de la nature qui commençaient
à se produire ; troublé par le souvenir de ces paroles
qu’il avait entendues : Lorsque j’aurai été élevé
de terre, j’attirerai tout à moi ; troublé et déjà
énervé par la vertu secrète qui s’échappait
de la croix; troublé et touché, non de repentir, mais
de regret d’avoir fait livrer à la mort un homme plus que jamais
suspect, Satan, ivre de terreur et de rage, voulait à toute
force arrêter le sacrifice, et faisant un effort désespéré,
livrant à Jésus-Christ une suprême et dernière
tentation, il lui criait par la bouche des prêtres : Si tu es
le Fils de Dieu, descends et nous croirons en toi .
Non, mon Dieu, non, ne descendez pas ! Restez, ah! restez, pour que
le sang divin puisse effacer nos fautes, pour qu’il puisse nous signer
au front et blanchir la robe de nos vierges. Restez, pour accomplir
les prophéties, notamment celle qui annonce que le Christ régnera
par le bois. Restez, car ce serait abandonner l’autel, interrompre le
sacrifice commencé avec tant d’amour ! Restez pour être
la mort de la mort, la ruine de l’enfer. Restez ! La nature entière
est à genoux, les vieilles cendres d’Adam tressaillent au pied
de la croix, les justes attendent dans les limbes. Restez, Ô Jésus-Christ,
restez !
Et le Christ ne descendit pas, mais inclinant la tête pour rendre
le dernier soupir, il jeta un grand cri, Clamans voce magna, emisit
spiritum. C’était le cri de la victoire ! pour avoir immolé
l’Innocent, le nouvel Adam sur lequel il n’avait aucun droit, Satan
perdait son droit sur tous les coupables, sur tous les descendants du
premier Adam ; l’humanité était rachetée, le joug
du démon était brisé.
Et la revanche était complète, calquée sur le plan
même de la chute, mais en opposition avec toutes les ruses, avec
tous les artifices du Serpent :
Celui qui avait trompé s’était laissé tromper
lui-même. Le Fils de Dieu, lui aussi, avait caché sa divinité,
mais il l’avait cachée sous les voiles de la nature même
que Satan avait vaincu.
Il y avait un arbre de vie, la Croix, en face de l’arbre dont le Serpent
s’était servi pour donner la mort.
Il y avait un fruit de vie, qui rendra immortels et comme des dieux
tous ceux qui se l’incorporeront par la foi et par la communion.
À l’aspect de la Croix les démons fuyaient éperdus, et
Satan lui-même, renversé au milieu des ruines de son empire,
avait la tête écrasée sous le pied d’une Femme.
Ah ! maintes fois, durant les trente-trois ans de la vie de Jésus,
il lui était arrivé de soupçonner, de conjecturer,
qu’il se trouvait en présence du Fils de Dieu, sans pouvoir jamais
en acquérir la certitude ; et c’est pourquoi saint Paul a pu
dire de lui et de tous ses suppôts : S’ils eussent connu le Seigneur
de la gloire, ils ne l’eussent jamais crucifié.