Un Fléau plus redoutable que la Guerre, la Peste, la Famine.
Abbé AUGUSTIN LÉMANN
CHANOINE HONORAIRE DE LA PRIMATIALE DE LYON
PROFESSEUR AUX FACULTÉS CATHOLIQUES
NIHIL OBSTAT
Élie Blanc, Profess. à la Faculté de Théologie
IMPRIMATUR Lugd. die 17 dec. 1907
† Petrus Card. Coullié, Arch. Lugd. et Vienn.
I
On rapporte une vision du prophète zacharie: le parchemin de malédiction qui volait dans les airs.
Il est un fléau plus redoutable que la guerre,
Il est un fléau plus redoutable que la peste,
Il est un fléau plus redoutable que la famine.
Quel est donc ce fléau plus redoutable que la guerre, la peste et la
famine?
Un ancien prophète des Hébreux, qui vivait six siècles
avant l’ère chrétienne, Zacharie, fils de Barachie, le fait connaître
d’une façon symbolique au chapitre cinquième de ses prophéties.
Voici le texte de cette vision, d’après la Vulgate ou version latine
des Écritures :
«Je levai les yeux, et je regardai: et voici, il y avait un livre qui volait.
Et un ange me dit: Que vois-tu? Je lui dis: Je vois un livre qui vole; sa longueur
est de vingt coudées, et sa largeur de dix coudées.Il me dit :
C’est une malédiction qui va se répandre, sur la face de toute
la terre; car tout voleur sera jugé par ce qui est écrit là,
et tout parjure sera de même jugé d’après ce livre. Je le
ferai sortir, dit le Seigneur des armées; et il viendra dans la maison
du voleur, et dans la maison du parjure; et il demeurera au milieu de cette
maison, et il la consumera avec son bois et ses pierres.» (Zach., v, 1-5.)
D’après cette traduction, le livre volant dans les airs serait celui
de la Bible qui, en plusieurs endroits, contient en effet des malédictions
contre les voleurs et les parjures.
Mais une traduction différente a été proposée, d’après
le texte hébreu de cette vision, par certains exégètes,
entre autres par le savant chevalier Drach, rabbin converti, qui fut mon maître
vénéré dans l’étude de l’hébreu (1)
.
Selon lui, le livre de malédiction aperçu par Zacharie n’aurait
pas été la Bible, mais un parchemin de malédiction qui
autorisait le vol et le parjure. «On suppose communément, dit-il, que
ce livre peut représenter la Loi de Dieu, parce qu’elle renferme des malédictions contre ceux qui en transgressent les préceptes.
Mais le nom de malédiction paraît mieux convenir à
un objet de malédiction tel que pouvaient être les fausses maximes
et les faux principes qui se répandirent parmi les Juifs.» (2)
Cette opinion pourrait encore s’autoriser de la signification propre du verbe
hébreu naggah, rendu dans la Vulgate par sera jugé,
judicabitur. Le verbe naggah, en effet, a en hébreu deux
acceptions. Il signifie tout à la fois être jugé, condamné
et être déclaré absous, innocent. Cette seconde signification
est même la principale (3).
«On lit dans l’hébreu, remarque encore M. Drach, naqqah, justificabitur,
ce qui pourrait signifier que ce livre de malédiction favorise les vices,
et tel fut en effet le caractère de ces fausses maximes et de ces faux
principes qui se répandirent chez les Juifs.» (4)
D’après cette opinion, le livre de malédiction que le prophète
Zacharie aperçut volant dans les airs, ne serait pas la Bible, mais une
écriture de perversion justifiant ou déclarant absous le vol et
le parjure. Tout en respectant profondément la traduction de la Vulgate,
dont il est sagement prescrit qu’il faut éviter de s’en écarter,
qu’il me soit cependant permis d’accepter comme un sens accomadatice l’opinion du chevalier Drach.
Alors on aura cette traduction, modifiée d’après l’hébreu
:
«Ayant levé les yeux, je vis un rouleau (5)
de parchemin qui volait dans les airs.
Et un ange me dit: Que vois-tu? Je vois un rouleau qui vole, long de vingt coudées
et large de dix.
Il me dit: C’est une malédiction qui va se répandre, sur la face
de toute la terre; car tout voleur sera jugé par ce qui est écrit
là, et tout parjure sera de même jugé d’après ce
livre.
Je le ferai sortir, dit le Seigneur des armées; et il viendra dans la
maison du voleur, et dans la maison du parjure; et il demeurera au milieu de
cette maison, et il la consumera avec son bois et ses pierres.» (Zacharie,
v, 1-5.)
C’était donc une écriture pleine d’erreurs et d’impiété
que le prophète Zacharie aperçut. C’était un parchemin
déployé, digne d’être appelé en tout sens La
Malédiction. Il volait par les airs, parcourant le monde avec rapidité
et répandant sur toute la surface de la terre les malignes influences
dont il était la source. Il tendait, en effet, à justifier les
vols et les parjures. Car tout voleur, disait son texte, est déclaré
innocent par l’écriture de ce rouleau, et tout parjure est également
déclaré innocent. On devait donc s’attendre à voir,
sous l’influence d’une telle écriture, les vols se multiplier et aussi
les parjures. On enlèvera au prochain son bien, sa réputation,
son innocence. La fraude sera mise en œuvre, et non seulement elle réussira,
mais elle sera louée comme action de justice. Le monde sera plein de
brigandages et d’iniquités, et ce déluge de maux sera approuvé
par la funeste écriture du parchemin qui était porté dans
les airs comme en triomphe et qui volait sur la tête des hommes,
comme s’il venait du ciel.
II
Ce parchemin de malédiction qui volait dans les airs, symbole de la mauvaise
presse.
Quelles pages quels écrits, quels livres, quelles affirmations, le prophète
Zacharie a-t-il eu la mission de dénoncer, en faisant ainsi connaître
l’objet de sa vision, le contenu de ce parchemin volant? À coup sûr, les
malfaisantes doctrines, les faux principes, les dangereuses maximes qu’allaient
répandre parmi les Juifs les sectes funestes des Pharisiens et des Sadducéens.
Ces sectes dangereuses et toutes puissantes, qui glorifiaient le parjure et
le vol, finiront par attirer sur l’ancien peuple de Dieu les châtiments
de la colère divine et la ruine même de leur nation. L’ensemble
de leurs doctrines aura été pour le peuple juif le parchemin volant de malédiction. (6)
De l’ancien peuple de Dieu portons nos regards sur les nations modernes. Car,
selon une remarque de saint Augustin, les événements qui se sont
accomplis chez le peuple juif, ont été souvent la figure de ce
qui devait se passer chez les peuples chrétiens.
Qu’aperçoit-on dans nos temps modernes?
Le rouleau de malédiction volant dans les airs n’a-t-il pas reparu ?
Si l’ange qui adressa cette demande à Zacharie : Que vois-tu? nous faisait la même question, chacun ne pourrait-il pas répondre
: Je vois un rouleau qui vole, et l’ange ne pourrait-il pas ajouter,
en employant, non plus le futur, mais le présent : C’est la malédiction
qui se répand sur la surface de toute la terre.
La mauvaise presse ne mérite-t-elle pas, en effet, l’épithète
de Malédiction?
Ne rappelle-t-elle pas les dimensions extraordinaires du rouleau déployé? Il était long de vingt coudées et large de dix. Les six
et parfois huit pages de chaque édition quotidienne de la mauvaise presse,
ajoutées bout à bout, n’atteignent-elles pas, si elles ne les
surpassent, les mêmes dimensions?
Comme le rouleau de malédiction, cette mauvaise presse ne vole-t-elle
pas dans les airs, tant sa diffusion est énorme, tant elle est répandue
avec célérité aux quatre coins du monde par des porteurs
qui courent la distribuer dans les villes, les villages, les hameaux et jusque
dans des demeures perchées au plus haut des montagnes?
Comme le rouleau de malédiction, ne projette-t-elle pas sur toute la
surface de la terre les plus pernicieuses doctrines, les funestes maximes dont
elle abonde?
Comme le rouleau de malédiction ne s’emploie-t-elle pas à justifier
le vol et le parjure?
Eh bien! la main sur la conscience, tous ces pernicieux effets ne sont-ils pas
plus redoutables que ceux de la guerre, de la peste, de la famine?
En temps de guerre, tous les coups ne portent pas, la stratégie moderne
prescrivant qu’on se batte à distance. Au contraire, les coups aux croyances,
aux mœurs, au respect dû à l’autorité, à l’obéissance,
à la propriété, à la liberté, portent toujours,
ces coups partant d’entre les mains mêmes du lecteur, par le journal meurtrier
qui est sous ses yeux; et ces coups pénètrent, blessent et, trop
souvent, hélas! tuent pour toujours.
Quand la peste sévit, les gouvernements, les villes, les municipalités,
les services publics, prennent des précautions. On organise des quarantaines,
on isole, on désinfecte. Aucune précaution de ce genre contre
la mauvaise presse; nulle entrave, nul barrage: liberté de se répandre
lui est laissée; on va même jusqu’à favoriser son expansion.
Lorsqu’une famine menace de désoler une région, on se hâte
de la conjurer, de la limiter par des transports rapides de farines, de pommes
de terre, de riz, de conserves; transports d’autant plus rapides que la vapeur
et l’électricité abrègent les distances. Une famine plus
désastreuse que celle de la rareté du pain, la famine des vérités
nécessaires, résultant de la négation de l’idée
de Dieu, de son existence, de l’immortalité de l’âme, d’un jugement
après la mort, de la réalité des récompenses ou
des peines éternelles, cette famine est en train de s’établir
sur une partie du monde; et la mauvaise presse, loin de s’en émouvoir
et d’y porter remède, se fait gloire d’y contribuer et de travailler
à l’étendre.
Mais aussi qu’on nombre, s’il est possible, toutes les blessures, toutes les
maladies morales, toutes les ruines, toutes les désolations, tous les
affaissements, toutes les corruptions, toutes les morts qu’a produites dans
les familles et dans la société l’influence de la mauvaise presse!
Qu’on additionne, en particulier, les vols et les parjures dont elle est responsable!
Il existait un pays, la France, universellement réputé pour sa
fidélité à la parole donnée, au respect de sa signature;
un pays où la sécurité du droit et de la propriété
paraissait si inviolable, qu’un étranger, ravi d’un tel séjour,
avait pu dire: «Tout homme a deux patries, la sienne et la France.» Or, voici
que, sous l’influence journalière d’une presse oublieuse des traditions
nationales, le parjure et le vol sont devenus, en France, tellement érigés
en principe, que, dans son ciel autrefois si radieux, semble planer le parchemin de malédiction avec ses paroles: «Tout voleur est déclaré
innocent par l’écriture de ce rouleau, et tout parjure est également
déclaré innocent.» Qu’on ne nous taxe pas d’exagération!
La rupture du Concordat, telle qu’elle s’est produite, n’a-t-elle pas été
un parjure? La signature de la France n’a-t-elle pas été protestée?
et cette protestation lamentable ne sera-t-elle pas enregistrée par l’histoire
comme une faillite de l’honneur?
Si le parjure, par les excitations et les applaudissements de la mauvaise presse,
s’est trouvé ainsi érigé à l’état de principe,
ne peut-on pas en dire autant du vol? N’est-ce point stimulé, commandé,
poussé par la mauvaise presse que le gouvernement a commencé et
achevé de dépouiller l’Église de France et même les
morts, au mépris du droit et de toute justice?
«Il n’y a pas deux règles de justice, l’une à l’usage des simples
citoyens, l’autre à l’usage de l’État. Le même commandement
qui dit :
Bien d’autrui tu ne prendras,
Ni retiendras à ton escient,
doit régir la conduite des collectivités comme celle des individus.
Toute propriété est sacrée, celle-là l’est deux
fois qui a été constituée par les dons volontaires des
catholiques, afin d’assurer le recrutement du clergé, l’entretien du
culte, et la prière publique pour les défunts. Or, cette propriété,
la loi de séparation ne la respecte pas, elle la viole au contraire.»
(7)
Aussi, un journal a-t-il pu dire, non sans justesse: «Briand, parce qu’il est
politicien, détrousse toute une catégorie de citoyens de leurs
propriétés légitimes et il est aux honneurs, tandis que
ses imitateurs des maisons centrales sont au cachot pour avoir fait exactement
la même chose n’étant ni députés, ni ministres». (8)
Une pareille comparaison établie, sans qu’on ait osé poursuivre,
entre le Parlement des lois et une maison affectée à la répression
du brigandage, ne fait-elle pas songer à l’apostrophe que lança
le Christ : «Il est écrit: Ma maison sera appelée une maison
de prière; mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs»
(9). Ceux que le Christ traita de la sorte
se turent également, tant ils se sentaient coupables.
III
Ce qui est à redouter.
L’ange qui fit connaître au prophète Zacharie le contenu du parchemin
volant dans les airs, a déclaré ensuite, au nom du Seigneur, les
châtiments qu’allaient entraîner les funestes principes innocentés
par l’écriture de ce parchemin.
Ces châtiments, les voici : «Je la ferai sortir la malédiction,
dit le Seigneur des armées, et elle entrera dans la maison du voleur
et dans la maison du parjure, elle demeurera au milieu de cette maison, et elle
la consumera avec son bois et ses pierres.»
Cette menace s’est accomplie à l’égard de l’ancien peuple hébreu;
tout a été détruit chez lui; la ville de Jérusalem
et le temple de Salomon. À cause de la mauvaise presse, qui ne cesse de justifier,
d’innocenter le parjure et le vol, d’encourager les méchants et leurs
entreprises, la France n’a-t-elle pas à redouter que, de ces feuilles
malsaines et impies, ne sorte aussi la malédiction?
Ne commence-t-elle pas à en sortir?
Regardons autour de nous.
Bossuet, commentant l’Apocalypse, disait: «Je tremble en mettant les mains sur
l’avenir». S’il eût vécu au début de ce xxe siècle,
il eût dit: «Je tremble en mettant les mains sur le présent.»
Qu’est-ce donc que le présent?
Le présent n’est plus la foi. Les antiques croyances à la révélation
mosaïque et chrétienne, qui firent longtemps la vie et la joie des
peuples, ont disparu chez nous devant le mépris, devant le rire des débauchés
et le droit au blasphème.
Le présent n’est plus même la raison, l’idée de Dieu est
en péril. Le présent n’est plus la justice. Ceux qui gouvernent
l’ont oubliée; et notre sol n’aura bientôt plus d’asile à
lui offrir.
Le présent n’est plus l’honneur. On rencontre par milliers des cœurs
inclinés bassement vers la terre, et devenus presque semblables au froid
métal pour lequel ils se sont vendus.
Le présent n’est plus la vertu. On dit que les mœurs sont infâmes,
et qu’il y a un effrayant retour des hommes, par grandes masses, vers l’animalité.
Le présent n’est plus la fraternité. L’égalité civile
et la division des fortunes avaient bien diminué la distance qui séparait
le pauvre du riche; mais, en se rapprochant, ils semblent avoir trouvé
des raisons nouvelles de se haïr, et jettent l’un sur l’autre des regards
pleins de terreur et d’envie.
Le présent n’est plus l’ordre. La liberté chez le peuple veut
dévorer l’autorité, l’autorité au pouvoir veut étouffer
la liberté: on ne sait plus où marche le grand corps de l’État,
qui tantôt se heurtant à une démocratie sans limites, tantôt
à une autocratie sans contrepoids, incertain de sa route et de son but,
est plutôt semblable à un homme ivre qu’à une société.
Le présent n’est plus la paix. Jamais l’horizon n’avait entendu un tel
bruit d’armes, et l’imagination entrevoit des lacs de sang que ne pourront dessécher
ni les vents avec leurs brûlantes ardeurs, ni le soleil avec tous ses
feux.
Et voilà!… N’est-ce pas la malédiction qui commence à sortir
de la mauvaise Presse. Qu’on pèse cet avertissement de l’ange qui parla
au prophète Zacharie : «Je la ferai sortir cette malédiction,
dit le Seigneur des armées, et elle entrera dans la maison du voleur
et dans la maison du parjure, elle demeurera au milieu de cette maison, et elle
la consumera avec son bois et ses pierres.» Rien n’est épargné.
La malédiction ne s’arrête pas au seuil de la maison des coupables;
elle pénètre partout, elle consume ce qu’il y a de plus résistant,
de plus solide, les pierres elles-mêmes : « Vous voyez cette belle
architecture, ces grands édifices! En vérité, je vous le
dis, il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit détruite »
(10) . Cette belle architecture, qui fut
longtemps celle de la France, n’est-elle pas en train de s’affaisser, de se
lézarder, parce que, solidaire de sa mauvaise Presse, la France attire
sur elle quelque chose de la malédiction? En demeurant dans des généralités,
il n’est point dans
nos intentions d’absoudre les écrivains de la mauvaise Presse, ses collaborateurs,
les subalternes qui la répandent. Dieu les connaît, ses regards
sont fixés sur eux. Qu’ils sachent que la malédiction ne les épargnera
pas, et ses effets sont redoutables, rien ne restera des méchants; on
pourra croire qu’ils auront été dévorés par le feu.
Que cette rigueur de la justice divine ne soit pas à scandale. Si l’on
doit rendre compte au Tribunal du souverain Juge d’une parole qui passe (11),
vain son qui s’évanouit dans l’air, quel compte rendra-t-on des mauvais
journaux, des mauvais livres qui demeurent, et qui empoisonnent, pour des siècles,
des générations entières?
IV
Devoirs des catholiques par rapport à la presse.
Dans un louable élan de patriotisme contre « tous ceux qui osent médire
de la patrie et déclarent qu’il ne faut pas défendre la France,
qu’il faut déserter les rangs au jour du danger », M. Clemenceau, président
du Conseil des Ministres, a prononcé cette belle parole :
« Quand un pays en est arrivé là, il ne lui reste plus qu’à
se dissoudre et à mourir. Nous ne voulons pas que la France meure (12).»
Nous non plus, nous surtout, catholiques, nous ne voulons pas que la France
meure; et parce que l’une des principales causes de sa maladie est, avec la
négation du patriotisme, le venin dont l’a infectée la mauvaise
Presse, nous demandons à grands cris que cette mauvaise Presse soit refrénée.
Ce n’est point contre la liberté de la Presse que nous protestons, mais
contre la licence qui lui est accordée.
Mais, en attendant que le frein nécessaire lui soit imposé, à
nous tous, catholiques, des devoirs incombent.
Le premier de ces devoirs, c’est de lutter contre la mauvaise Presse à
l’aide de l’Évangile. L’apôtre saint Jean rapporte vers la
fin de son Apocalypse, qui correspond aux derniers âges du monde, qu’il vit un ange qui volait par le milieu du ciel, portant l’Évangile
éternel, pour l’annoncer à ceux qui habitent sur la terre, à
toute nation, tribu, langue et peuple. Il disait d’une forte voix: «Craignez
le Seigneur, et rendez-lui gloire, car l’heure de son jugement est venue (13).»
De cet ange saint Jean n’a pas dit le nom. Que chaque catholique soit cet ange!
Que chaque catholique confonde par les paroles de vérité renfermées
dans l’Évangile les erreurs et les mensonges de la mauvaise Presse. Rien
n’est fort contre l’erreur et le mensonge comme les paroles de l’Évangile!
Elles participent à la puissance de Celui qui triompha de Satan au désert
de la Tentation : Vade Satana, Retire-toi, Satan; Retire-toi, mauvaise
Presse, qui affectes la gloire et le règne de la Vérité.
C’est le Seigneur qu’il faut adorer; c’est à lui seul qu’il faut rendre
gloire!.
Étudions donc l’Évangile pour en instruire le peuple, pour le
préserver ou le ramener. Que ce livre de Bénédiction
vole de par le monde, contre le parchemin de Malédiction. Qu’il
soit annoncé, communiqué, expliqué à tous ceux qui
habitent sur la terre de France, à toute ville, à tout village,
à tout hameau, à toute demeure!
Le second devoir pour les catholiques, c’est un respect absolu de l’Index
et de ses condamnations.
Une campagne de dénigrement et de révolte a été
récemment organisée contre l’Index.
Si l’Index n’existait pas, il faudrait l’inventer. Qu’est-ce donc que l’Index?
Le devoir qu’a l’Église de prémunir les fidèles contre
les ouvrages dangereux soit pour la foi, soit pour la morale. Ce devoir, elle
l’accomplit par une Congrégation dont les membres sont choisis par le
Pape et qui, après un examen très sérieux des ouvrages
qui leur sont déférés, prononcent que tels d’entre eux
sont dangereux et qu’on ne doit pas les lire ni les communiquer. Le Pape sanctionne
la défense, et l’auteur ou les auteurs sont invités à reconnaître
leurs erreurs et à retirer leurs ouvrages de la circulation.
Quoi de plus louable, de plus nécessaire que cette Congrégation
de l’Index et sa surveillance doctrinale et morale? Lorsque, dans une cité,
un endroit dangereux pour la sécurité des passants s’est produit,
ne se hâte-t-on pas d’établir un barrage avec indication de ne
point passer par cet endroit. Loin de se plaindre, chacun des passants se montre
reconnaissant de cet avertissement et se hâte de se détourner.
Ainsi agit l’Église pour la sécurité et le salut des âmes,
pour l’intégrité de la foi et la sainteté de la morale; Prenez garde, dit-elle, par les avertissements et les prohibitions
de l’Index, on ne passe pas par ici sans danger, on ne lit pas ce livre sans
péril! C’est, pour avoir négligé ces bienfaisantes indications
de l’Index que s’est produite cette dégradation des lectures, signalée
déjà au siècle dernier par le R. P. Lacordaire . « Parmi
les symptômes dont nous sommes témoins, écrivait le grand
moine, il n’en est pas de plus visible, pas de plus triste non plus, que la
passion des livres chimériques, c’est-à-dire des livres qui ne
disent rien à la raison et ne s’adressent qu’à l’imagination et
aux sens. Le nombre en est incalculable; on ne se contente même plus,
et depuis longtemps, de les publier sous la forme matériellement sérieuse
d’un volume. On les jette au monde par feuilles détachées, comme
les oracles tombaient autrefois du chêne de Dodone, et il n’est pas de
journal ou de revue qui estime pouvoir vivre sans offrir à ses lecteurs
ce puéril aliment. La France est inondée chaque jour de pages
médiocres par le style et nulles par le fond, qu’un homme ne peut lire
sans mépris pour lui-même (14).»
Voilà ce que censurait en 1858 le P. Lacordaire. Il ne s’agissait cependant
que « des livres chimériques, c’est-à-dire des livres
qui ne disent rien à la raison et ne s’adressent qu’à l’imagination
et aux sens», et le moins libéral n’hésiterait pas à leur
infliger la note de dégradants. On ne tint pas compte de cet
avertissement. Quelques années passèrent, environ quinze ans,
et en décembre 1872, tous les évêques de Suisse qu’on ne
soupçonnera certainement pas d’intolérance pour la liberté
de la Presse, effrayés des maux incalculables que préparaient
à leur pays et à l’avenir, non plus seulement les livres chimériques,
mais les livres mauvais et notamment la mauvaise presse, jetèrent
ensemble ce cri d’alarme aux fidèles de leurs diocèses, sur le rôle de la Presse.
« Qui a répandu dans les masses l’incrédulité qui jadis
n’apparaissait çà et là, comme un fantôme, que dans
quelques têtes folles ou dans quelques repaires de sociétés
secrètes? Qui a ravi l’espérance du ciel à de prétendus
esprits forts? Qui les a poussés à ne plus chercher leur bonheur
que sur cette terre? Qui les a livrés aux sens réprouvés,
aux désirs mauvais, aux passions honteuses? D’où leur vient cette
soif ardente de jouissances sensuelles? D’où s’exhalent ces miasmes pestilentiels
de luxure infectant l’atmosphère que respirent tout âme et toute
condition? D’où provient cet impétueux torrent de débauche
et de libertinage qui de ses flots rapides envahit tout, entraîne tout,
engloutit tout dans des gouffres dévorants? Qui a brisé dans les
cœurs la droiture de la conscience, dans les États la puissance du droit,
dans les nations le respect de l’ordre? D’où vient que nous voyons entasser
crimes sur crimes, l’ordre social et la paix publique disparaître en quelques
instants et les peuples languir, succomber sous le faix dont les écrasent
l’ordre armé au dedans et la paix armée au dehors?
Ah! la responsabilité de tous ces maux, c’est sur la presse antichrétienne
qu’elle retombe de tout son poids. Oui, c’est elle qui les a engendrés.
Dans la plupart des grandes villes de l’Europe, des plumes innombrables largement
rétribuées, jettent chaque jour feu et flamme sur tout ce qui
est chrétien et catholique. Ailleurs des centaines de grands et de petits
journaux s’empressent de les imiter. C’est ainsi que, sans relâche, le
poison fatal s’infiltre dans un nombre incalculable de familles et s’insinue
dans des millions d’âmes.
Voilà comment travaille au service de l’incrédulité et
contre le christianisme cet instrument prodigieux que nous appelons la presse
journalière. Voilà comment on fait la guerre à l’Eglise.
Voilà comment on sème parmi le peuple, qui n’y prend point garde,
les principes les plus corrupteurs. Ce serait un miracle si cette puissance
d’activité si étonnante n’obtenait pas les effets déplorables
dont nos yeux sont témoins.
Après cela, oseriez-vous, N. T. C. F., recevoir chez vous un journal
hostile à l’Église, un journal qui viendrait accomplir auprès
de vous, auprès de vos enfants, une œuvre de corruption? Oh! de grâce,
détournez ce malheur de vos familles, écartez cette responsabilité
de vos consciences; épargnez cette affliction à votre Mère,
la sainte Église; éloignez cette douleur de vos pères et
de vos pasteurs; et « si quelqu’un vient à vous, qui n’apporte pas la
doctrine du Christ, gardez-vous de le recevoir dans vos maisons. » (15).
(II Jean, c. 9.) En rappelant ce précepte de l’Apôtre saint Jean
: « Si quelqu’un vient à vous qui ne vous apporte point la doctrine
du Christ, gardez-vous de le recevoir dans votre maison », les évêques
signataires de cette lettre pastorale ne faisaient qu’imiter la sage conduite
de la S. Congrégation de l’Index.
Et combien leurs alarmes se trouvaient justifiées! La négation
et le blasphème ne naissent pas en effet dans les âmes par une
génération spontanée; le serpent leur est présenté,
comme à Cléopâtre, dans un vase de fleurs. Le serpent! c’est
l’expression dont l’Écriture flétrit l’intelligence perverse qui
abuse de ses dons pour tromper une autre en la poussant au mal. Quel est ordinairement
le serpent qui fait à l’esprit la première blessure? Hélas!
un homme qu’on admire, plus souvent une page incrédule ou immorale. On
a lu le doute, la moquerie, la haine de Dieu déguisée en amour
des hommes. C’en est assez. On consent à mépriser ce qu’adorait
une mère, à ployer le genou devant ce qu’elle méprisait.
Il faut donc être reconnaissant des sages précautions de l’Index,
précautions maternelles, et leur obéir avec la docilité
de fils aimants et soumis.
Quant aux auteurs signalés par l’Index, il ne faut point s’imaginer que
les écrivains chrétiens qui acceptent docilement sa discipline,
qui courbent humblement leur front devant l’avertissement du Vatican, il ne
faut pas s’imaginer que ces hommes qui rejettent leur propre sentiment pour
se soumettre à ce qui leur est dicté par Celui à qui il
a été dit par la Vérité éternelle : Confirme
tes frères, perdent de leur valeur intrinsèque et soient,
par le fait d’une mise à l’Index, sous le coup d’un châtiment.
Non, pour ces chrétiens humbles et soumis, une mise à l’Index
n’est pas un châtiment, mais un avertissement paternel, pas autre chose.
Est-ce que Bellarmin, Fénelon, Mgr de Ségur, Mgr Maret, Rosmini,
le P. Croiset, César Cantu, désavouant et rectifiant dans leurs
ouvrages ce que l’Index avait signalé comme contraire à la vérité,
ont cessé de conserver autour de leur front la brillante auréole
dont leur tête était couronnée? Ceints de lauriers cueillis
dans les champs du labeur intellectuel, ils n’ont fait qu’ajouter à leur
gloire le mérite de l’obéissance et le bienfait d’un exemple toujours
applaudi! Que le malheureux Félicité de Lamennais, peut-être
l’esprit le plus extraordinaire du xixe siècle, n’a-t-il suivi cet exemple!
Des pieds du pape Grégoire XVI, son génie se fût relevé
tranquille et assagi.
Puissent tous les modernistes, tous ceux qu’ont avertis le décret «Lamentabili
sane exitu» de la Sainte Inquisition romaine et universelle, et ensuite l’encyclique
«Pascendi dominici gregis» de Notre Saint-Père le Pape Pie X, se détournant
de la voie funeste de ce malheureux Lamennais, mais entrant généreusement
et en foule dans le chemin glorieux tracé par notre Fénelon, consoler
par une prompte et entière soumission leur sainte mère l’Église,
en butte actuellement à tant d’attaques et à tant d’injustices!
Qu’ils aient tous des oreilles pour entendre ses gémissements et sa parole,
un cœur pour la conserver avec amour, une volonté pour la pratiquer!
C’est pour obtenir cette grâce que nous empruntons à l’Église
elle-même cette prière qui fait partie de sa liturgie sacrée:
«Rendez, Seigneur, la paix à nos jours troublés, car nul ne peut
combattre pour nous, si ce n’est vous, qui êtes notre Dieu. »
Un troisième devoir incombe aux catholiques, celui de soutenir et
de propager la Bonne Presse.
Un homme du dernier siècle, respectable entre tous, M. Baudon, président
du conseil général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul,
adressa à un congrès catholique tenu à Poitiers, en 1875,
sous la présidence de Mgr Pie, la note suivante, et le congrès
décida que la plus large publicité possible lui serait donnée (16).
Voici la plus notable partie de cette note :
« Un point sur lequel beaucoup de catholiques se font une fâcheuse illusion,
c’est leur devoir à l’égard de la Presse catholique. Peut-être
serons-nous amenés à dire ici des vérités sévères
mais l’intérêt engagé est trop grand pour ne pas les dire,
parce que les hommes les plus sérieusement pieux tombent souvent ici
dans des erreurs étranges.
« Ainsi: 1° beaucoup de catholiques ne lisent aucun bon journal et ne leur fournissent
l’appui ni d’un abonnement, ni d’un achat journalier.
« 2° Beaucoup de catholiques ne se bornent pas à cette première
faute: ils en joignent souvent une seconde, celle d’une sévérité
outrée pour les défauts des journaux catholiques. Ces journaux,
pour la plupart, vivent du zèle et du dévouement d’un homme de
cœur. Pour peu que le journal commette un de ces petits écarts qui sont
si inévitables lorsqu’il faut écrire chaque jour au courant de
la plume, sans avoir le temps de prendre conseil de personne, vite on tombe
sur lui, on l’écrase de reproches, de blâmes, et on fait le vide
autour de lui.
« 3° La masse des catholiques, et c’est un mal immense, ne lit, n’achète
que des journaux indifférents ou incroyants.
« 4° La masse des catholiques affaiblit ses croyances en lisant les mauvais
journaux.»
En terminant sa note, M. Baudon demandait aux catholiques de mettre au nombre
de leurs aumônes la diffusion des bons journaux. «Dans le siècle
où nous sommes, disait-il, la charité matérielle est très
en honneur: c’est la charité spirituelle qui fait défaut. Si on
comptait au rang de ses bonnes œuvres la diffusion des bons journaux, politiques
ou non, on ne ferait que justice, et on arriverait bien vite à des résultats
vraiment consolants. Car le bien produirait lui-même le bien.»
Qui ne reconnaîtrait, à l’exemple du congrès de Poitiers,
la justesse de ces observations? Les erreurs signalées se sont même
accrues depuis.
1° Le nombre des catholiques qui ne lisent aucun bon journal et ne leur fournissent
aucun appui n’est-il pas effrayant? Pour se justifier, on les entend dire avec
emphase: je n’ai pas besoin d’être convaincu de la vérité
de ma religion, mais je tiens à savoir ce que disent ses ennemis. À cette
raison spécieuse on doit répondre qu’aucun catholique ne peut
se désintéresser, à l’heure présente, de cet instrument
à la fois merveilleux et terrible, qui s’appelle le journal. Tout catholique
doit écarter de lui-même et de ceux qui dépendent de lui
le mauvais journal. L’acheter ou s’y abonner, c’est le soutenir pécuniairement,
se faire son complice, s’associer au mal qu’il fait. Et puis, êtes-vous
bien assuré que le mauvais journal soit sans danger pour vous-même?
Votre religion est-elle donc si bien assise dans votre esprit et dans votre
cœur que vous n’ayez à craindre aucun ébranlement? Votre tempérament
est-il donc si vigoureux que, buvant chaque jour du poison, vous pouvez vous
flatter de n’en subir aucune atteinte? Étrange erreur! Ne voit-on pas
chaque jour des gens qu’on a connus très chrétiens, dire qu’ils
ont perdu la foi? Ou, s’ils ne sont pas tombés jusque-là, ne sentent-ils
pas dans leur intelligence des doutes, des hésitations, des amoindrissements
de vérité qu’ils ne connaissaient pas auparavant? Il n’y a donc
pas d’illusion à se faire. Nombre de catholiques s’empoisonnent journellement
par la lecture du mauvais journal. De là aussi, cette infériorité
numérique de la Presse catholique. Sous prétexte de reconnaître
l’ennemi on a déserté les rangs de la bonne cause; si l’ennemi
ne vous compte pas officiellement parmi les siens, il peut vous nommer ses auxiliaires:
À quel titre? Vous lui avez apporté votre argent.
2° « Beaucoup de catholiques ne se bornent pas à cette première
faute, disait la note lue au Congrès de Poitiers, ils en joignent souvent
une seconde, celle d’une sévérité outrée pour les
défauts des journaux catholiques.» On les accuse, on les dit mal rédigés,
sans intérêt. Mais à qui la faute? Aux catholiques qui ne
les soutiennent pas, qui ne leur donnent jamais un centime. Si ces journaux
végètent, c’est qu’ils sont réduits à un personnel
insuffisant, ils sont forcés de faire des économies de dépêches,
de correspondances, ce qui les constitue dans un état humiliant d’infériorité
vis-à-vis de la presse irréligieuse. Si vous ne vous abonniez
qu’a ces bons journaux, si vous leur faisiez parvenir vos annonces, vos informations,
vos rapports, vos prospectus, ils suffiraient à leurs besoins et répondraient
aussi à vos exigences.
Mais peut-être cette sévérité reprochée à
l’égard des journaux catholiques provenait-elle de la déviation,
des écarts en matière de doctrines religieuses dans lesquels étaient
tombés certains de ces journaux? Dans ce cas, rien de plus juste et de
plus louable que l’attitude de réserve et de défiance de la part
des catholiques. On doit, à l’exemple de l’Église, regarder comme
intangibles les vérités de la foi et les préceptes de la
morale; vérités et préceptes qu’on ne peut révoquer
en doute ou diminuer sans qu’aussitôt l’intelligence ne chancelle, hésitante
entre la vérité et l’erreur, sans qu’aussitôt ne soit obscurci
et troublé le pur miroir d’une âme, jalouse de refléter
le Christ et ses enseignements. C’est là ce qui explique l’intolérance
doctrinale de l’Église et c’est cette intolérance doctrinale de
l’Église qui a sauvé le monde du chaos. Aussi les vrais catholiques
considéreront-ils toujours comme l’une des plus graves offenses de l’homme
envers Dieu l’erreur qui s’obstine au sujet des grandes vérités
religieuses et morales.
Mais, grâce à la clairvoyance et à l’énergie de Pie
X la défiance à l’égard de certains journaux catholiques
n’aura bientôt, il faut l’espérer, plus l’occasion de se produire.
On sait, en effet, qu’aux termes de l’Encyclique «Pascendi», des censeurs d’office
doivent être institués dans tous les diocèses. «Ils seront
choisis parmi les prêtres du clergé tant régulier que séculier,
recommandables par leur âge, leur science, leur prudence, et qu’en matière
de doctrine à approuver ou à blâmer, ils se tiennent dans
le juste milieu.» — «Qu’à chaque journal et revue, ajoute l’Encyclique,
il soit assigné, autant que faire se pourra, un censeur dont ce sera
le devoir de parcourir en temps opportun chaque numéro publié,
et, s’il s’y rencontre quelque idée dangereuse, d’en imposer au plus
tôt la rétractation.» C’est là un bienfait hors ligne en
faveur des plumes catholiques dévouées à l’Église.
Le pouvoir censorial chez les peuples anciens était purement civil, il
ne s’appliquait qu’aux bonnes mœurs.
« Outre l’aréopage, remarque Montesquieu, il y avait à Athènes
des gardiens des mœurs et des gardiens des lois. À Lacédémone,
tous les vieillards étaient censeurs.
À Rome, deux magistrats particuliers avaient la censure… Il faut qu’ils rétablissent
dans la République tout ce qui a été corrompu, qu’ils notent
la tiédeur, jugent les négligences, et corrigent les fautes comme
les lois punissent les crimes » (17). À la
différence du pouvoir censorial dans l’antiquité, celui de l’Église
s’exerce non seulement sur les mœurs mais aussi sur les doctrines et ce pouvoir
censorial de l’Église est un pouvoir religieux qui a son origine et sa
sanction dans l’autorité divine. Il doit donc être scrupuleusement
respecté et obéi, comme si l’on obéissait à Dieu
lui-même.
Au reste quelle sécurité ne procure-t-il pas contre le danger
d’erreur. En établissant des censeurs, Pie X témoigne d’une connaissance
profonde de l’esprit de l’homme, il le délivre d’avance de tous les maux
que causent sa mobilité, son inconstance et ses velléités
orgueilleuses, combinées avec sa faiblesse native dans tout ce qui touche
au surnaturel. Loin de critiquer le Pape et de déclamer contre ce que
plusieurs ont osé appeler son despotisme religieux, qu’on lui
soit reconnaissant! Il n’a fait que réaliser dans le domaine de la religion
ce que Boileau conseillait dans celui des Belles-Lettres:
Faites choix d’un censeur solide et salutaire,
Que la raison conduise et le savoir éclaire.
Si les censeurs catholiques suivent exactement les sages prescriptions tracées
par l’Encyclique «Pascendi», et si les journaux catholiques rivalisent d’obéissance
par rapport à la direction des censeurs, on verra bientôt disparaître
dans la Presse catholique, d’un côté, toute déviation, tout
écart; de l’autre, tout reproche, toute sévérité,
toute défiance. Ce sera, dans le monde catholique, un retour à
ce beau temps de l’humanité alors que : « La terre n’avait qu’une
seule langue et qu’une même manière de parler (18).»
3° Le troisième reproche formulé au congrès de Poitiers
était celui-là: «La masse des catholiques, et c’est un mal immense,
n’achète que des journaux indifférents ou incroyants.»
Parlons d’abord des journaux indifférents. Ce sont ceux qui ne s’occupent
pas de religion. Ils ne sont pas mauvais en soi, puisqu’ils ne parlent ni contre
la foi ni contre la morale. Ils se bornent à des choses de chronique,
à des relations de faits divers, évitant de prendre position dans
les questions religieuses et morales.
Qu’un catholique, par manière de passe-temps, lise de temps à
autre l’une de ces feuilles, aucun blâme ne l’atteindra; mais qu’un bon
catholique les achète ordinairement, qu’il en fasse exclusivement sa
lecture quotidienne, pourra-t-on lui maintenir le titre de bon catholique? Ne
sera-ce pas, de sa part, se retirer, dans les circonstances présentes,
d’une lutte devenue obligatoire?
Il n’y a plus à se le dissimuler, une lutte suprême se trouve engagée
entre le Bien et le Mal, entre la Foi et l’Athéisme, entre l’Église
et la Franc-Maçonnerie, entre Dieu et Satan. Et le théâtre
de cette lutte s’étend sur les continents d’une mer à l’autre,
sur les mers d’un continent à l’autre, dans le monde d’un pôle
à l’autre. Tous ceux qui ont l’ambition de faire partie de la milice
de Dieu doivent prendre part à cette lutte. Personne n’est reçu
à venir dire: Je désire rester en repos. Ce n’est pas rester en
repos que de porter à une Presse indifférente des pièces
de monnaie, des subsides qui seraient si utiles à la Presse qui défend
Dieu et l’Église. Ne faut-il pas que la générosité
et un indomptable courage égalent, chez les serviteurs de Dieu, la rage
des serviteurs du mal et les privations qu’ils savent s’imposer? Ce sera surtout
pour ceux qui auront glorieusement combattu ici-bas les combats du Seigneur
que s’ouvriront toutes grandes les portes de la Cité céleste;
pour ceux qui auront servi et défendu avec cœur la cause de Dieu et de
l’Église.
Acheteurs catholiques ou abonnés des journaux indifférents, qu’il
vous plaise de méditer cette parole d’un écrivain en renom :
C’est un ami froid qu’un ami neutre (19).
Parlons maintenant des journaux incroyants. Tandis que les journaux indifférents
s’abstiennent, les incroyants se font une joie maligne de critiquer, d’attaquer,
de blasphémer journellement tout ce qui constitue non seulement notre
sainte religion, mais la société elle-même: croyances, pratiques,
institutions, personnes consacrées à Dieu, tout est dénigré,
tout y passe.
Lorsqu’on se penche par devoir sur certains de ces journaux, on éprouve
quelque chose de l’horreur qui s’empara de l’apôtre saint Jean, au spectacle
du puits de l’abîme, ouvert tout à coup devant ses regards: « Je
vis, dit-il, une étoile (un ange déchu) qui était tombée
du ciel sur la terre, et la clef du puits de l’abîme lui fut donnée.
Elle ouvrit le puits de l’abîme et il monta du puits une fumée
comme la fumée d’une grande fournaise » (20).
Enivrés par les ténèbres de cet abîme, les écrivains
des journaux athées ou incroyants semblent possédés par
les furies. Les blasphèmes gonflent leur cœur, étouffent leur
gorge, brûlent leurs lèvres. Entendez-les : « Dieu n’existe pas,
l’homme est Dieu. Le monde jusqu’à cette heure a vécu sous l’empire
des plus honteuses superstitions; la sagesse des siècles n’est que pure
ignorance; toute révélation est une imposture, tout gouvernement
est une tyrannie et toute obéissance une servitude; après cette
vie il n’y a ni ciel ni enfer; le monde que nous habitons a été
jusqu’à nos jours et est encore un enfer véritable, mais la science
et le progrès en feront bientôt un paradis. La liberté,
l’égalité et la fraternité sont des dogmes incompatibles
avec la superstition chrétienne; la propriété est un vol;
la véritable anarchie c’est l’ordre.» Voilà en résumé
les blasphèmes qui montent du puits de l’abîme et de certains journaux
incroyants. Leurs auteurs s’épuisent à les multiplier, espérant
qu’en les entassant de la sorte, ils pourront atteindre jusqu’au trône
de Dieu. Et des catholiques ne se détourneraient pas avec horreur de
pareils journaux, imprimant de tels blasphèmes!
La quatrième remarque énoncée au congrès de Poitiers
est des plus douloureuses: «La masse des catholiques affaiblit ses croyances
en lisant les mauvais journaux.»
Il ne saurait en être autrement.
L’apôtre saint Jean, après avoir parlé de la fumée
qui montait du puits de l’abîme, ajoute: « Et le soleil et l’air furent
obscurcis par la fumée du puits (21).»
Ce n’est pas en vain, en effet, qu’on penche sa tête sur les pages d’un
journal incroyant. Il s’en dégage une fumée de pestilence qui,
montant jusqu’à l’intelligence, obscurcit les croyances les mieux assises,
les vérités les mieux démontrées: Sol obscuratus
est, le soleil est obscurci! Oui, celui qui ne se fait pas scrupule de lire
journellement les mensonges et les blasphèmes vomis contre la religion
et contre l’Église perd nécessairement l’énergie et la
vivacité de sa foi.
En résumé, s’ils ne veulent plus encourir les reproches qu’entendit
le congrès de Poitiers, les catholiques doivent s’abstenir de lire les
mauvais journaux et de coopérer à leur diffusion soit en s’y abonnant,
soit en les achetant au numéro.
Une question se posera peut-être : Mais quels sont les mauvais journaux?
Les pages précédentes ont dû l’apprendre suffisamment .
Mais, pour ne laisser place à aucune échappatoire, qu’on écoute
cette réponse très nette et très autorisée donnée
par une plume épiscopale: «Quel est le mauvais journal? Le journal ouvertement
ordurier ou simplement persifleur de la morale, voilà le mauvais journal.
Le journal notoirement impie et négateur du dogme ou simplement naturaliste,
sceptique et railleur des pratiques de la religion ou de la piété,
voilà le mauvais journal (22).
Le journal qui, correct par ailleurs, se met à l’aise avec la discipline
de l’Église, ne se gêne pas pour substituer sa propre sagesse à
celle de ses pasteurs, critiquer leurs directions et désaffectionner
le troupeau de leur houlette, voilà le mauvais journal.» Tous ces journaux
doivent être énergiquement écartés, ne point paraître
entre vos mains, ne point passer le seuil de vos maisons.
En sus de cette énergie, les catholiques doivent, par contre, s’abstenir
d’une sévérité outrée à l’égard des
journaux franchement catholiques qui suivent fidèlement les directions
du Pape et de leurs évêques. Si de petits écarts viennent
à se produire dans ces journaux, ne pas se hâter de les critiquer
avec acrimonie, mais s’employer charitablement à ce qu’ils ne se reproduisent
plus.
Cet ensemble de précautions ne constitue cependant que le côté
négatif des devoirs des catholiques. Des devoirs positifs leur incombent
en outre.
Lesquels?
Soutenir et propager les bons journaux; les soutenir en s’y abonnant ou en les
achetant au numéro; les propager, en les communiquant, en faisant leur
éloge, en leur procurant des lecteurs, des abonnements. Il va sans dire
que si ce second devoir positif s’impose également à tous les
vrais catholiques, il s’impose dans une mesure inégale, car il y a des
différences de situation, de liberté, de fortune, de loisirs.
Mais si le zèle échauffe le cœur, le cœur accomplit des merveilles.
Car le zèle est un feu qui brûle. C’est le zèle qui embrasait
le cœur des apôtres et leur faisait désirer de tout donner, de
se donner eux-mêmes. En avant donc, pour le soutien et la diffusion de
la bonne Presse! Nombre d’évêques ont déjà recommandé
cette marche en avant, Notre Saint-Père le Pape Pie X, plus que tout
autre et à plusieurs reprises. Nous ne citerons qu’une seule de ses recommandations,
celle qu’a rapportée notre Semaine Religieuse de Lyon, en date
du 8 novembre 1907.
Pie X s’adressait à M. le chanoine Ardant, directeur de la Croix
de Limoges, admis en audience: « Ah! la Presse, s’écria le Pape,
on ne comprend pas encore son importance. Ni les fidèles, ni le clergé
ne s’y dévouent comme il faudrait. Les vieux disent quelquefois
que c’est une œuvre nouvelle et qu’autrefois on sauvait bien tout de même
les âmes sans s’occuper de journaux. C’est bientôt dit : autrefois!
autrefois! Mais ces mauvaises têtes ne font pas attention qu’autrefois le poison de la mauvaise Presse n’était pas répandu partout et
que, par conséquent, le contrepoison des bons journaux n’était
pas également nécessaire. Il ne s’agit pas d’autrefois. Nous ne
sommes plus à autrefois; nous sommes à aujourd’hui. Eh
bien, c’est un fait qu’aujourd’hui le peuple chrétien est trompé,
empoisonné, perdu par les journaux impies. En vain, vous bâtiriez
des églises, vous prêcheriez des missions, vous fonderiez des écoles,
toutes vos bonnes œuvres, tous vos efforts seraient détruits si vous
ne saviez pas manier en même temps l’arme défensive et offensive
de la presse catholique, loyale, sincère.»
Le Pape s’animait en parlant. Ses yeux brillaient et je me rappelais les efforts
qu’il avait faits étant patriarche de Venise, pour soutenir son journal
la Difesa, dont il disait: «Si les ressources me manquaient, je vendrais
ma croix pectorale plutôt que de laisser tomber cette œuvre nécessaire.»
L’audience accordée à M. le chanoine Ardant se termina avec cette
parole: «Allez, mon fils, rappelez-vous bien qu’à l’heure actuelle la
Presse est une œuvre capitale.»
1) M. Drach était de l'Académie pontificale de Religion catholique, Membre de Saint-Grégoire -le-Grand, de Saint-Silvestre, Bibliothécaire honoraire de la S. Congrégation de la Propagande.
2) Sainte Bible de Vence, 5è édition soigneusement revue et augmentée d'un grand nombre de notes par M. Drach, rabbin converti, t.XVII, p.433. Paris,1829.
3) Il n'y a pas lieu de s'étonner de ce que le même verbe présente deux sens contraires. Ce cas n'est pas isolé dans la langue hébraïque. C'est ainsi que le verbe Barak y signifie tout à la fois bénir et maudire; que le verbe scherech signifie s'enraciner et déraciner.
4) Bible de Vence, t.XVII, p.433
5) Les Hébreux et les anciens écrivaient sur des peaux ou plusieurs morceaux de vélin attachés bout à bout et en longueur, que l'on roulait autour d'un bâton. On les dépliait lorsqu'on voulait lire. Le rouleau que Zacharie aperçut était tout déployé, puisqu'il y remarqua une longueur et une largeur extraordinaires.
6) Lire dans Bossuet : Corruptions et superstitions parmi les Juifs; fausses doctrines des Pharisiens. (Discours sur l'histoire universelle, seconde partie, chap. XVII, XVIII.
7) Mgr Dubois, évêque de Verdun.
8) Journal le Soleil, 8 novembre 1907.
9) S. Matthieu, XXI, 13.
10) S. Matthieu, XXIV, I; S. Marc, XIII, 1-2.
11) S. Matthieu, XII, 36.
12) Chambre des députés, le 21 mai 1907
13) Apocalypse XIV, 6-7
14) Lacordaire : Lettres à un jeune homme, p.20
15) Ont signés ce mandement :
† Joseph-Pierre, évêque de Sion.
† Etienne, évêque de Lausanne.
† Nicolas-François, évêque de Coire
† Charles-Jean, évêque de Saint-Gall.
† Eugène, évêque de Bâle.
† Etienne, évêque de Bethléem, abbé de St Maurice.
† Gaspard, évêque d'Hébron, à Genève.
† Gaspard, évêque d'Antipatris, auxiliaire à Coire.
16) Le congrès des Comités de l'Union catholique, ouvert le 18 août 1875, s'est prolongé jusqu'au 22 du même mois.
17) Montesquieu : De l'esprit des lois, livre V, Chap. VII
18) Gen., XI, I
19) Saint-Evremond, écrivain du XVII è siècle.
20) Apoc., IX, I.
21) Apoc., IX, 2
22) Mandement de Carême (1907) de Mgr Morelle, évêque de Saint-Brieuc.