La Voie Métaphysique


     Nul problème ne tient plus au cœur de l'homme que celui de sa destinée. Qu'est-il venu faire ici-bas sur la terre et que deviendra-t-il après sa mort ? L'homme et son devenir : voilà bien la question qui sert de thème fondamental à toutes les philosophies comme à toutes les religions. Et si, à cette question, l'on a donné des réponses différentes selon les temps et les lieux, il semble bien en définitive que ces réponses peuvent, dans l'ensemble, se ramener à deux types essentiels : la réponse chrétienne et l'autre, la non-chrétienne, l'anti-chrétienne. Nous traiterons aujourd'hui de cette dernière qui, en opposition à Celui qui a dit : « je suis la Voie », s'intitule elle-même « la Voie métaphysique ».
 

I

     Pour les adeptes de la « Voie métaphysique », l'homme n'est pas une entité, mais un agrégat composé de trois éléments : corps, âme et esprit ; ces trois éléments existent séparément en dehors de l'homme, c'est leur réunion temporaire dans un même individu qui forme l'être humain. Cet agrégat doit cependant posséder une certaine homogénéité que marque Précisément la continuité de son devenir à travers les phases successives de son destin. Il y a par conséquent en lui une force qui, tenant étroitement unis les uns aux autres les trois éléments dont il est composé, en garantit et en assure la cohésion.

     Si donc il naît, vit et meurt, l'individu ne demeure le même individu au cours de son existence passagère que parce que derrière lui, comme pour le soutenir et le pousser en avant, se cache un élément qui, toujours semblable à lui-même, n'est affecté ni par la naissance ni même par la mort de l'individu. Cet élément, simple, éternel, immuable, c'est la personnalité ; il subsiste en dehors des individus qu'il fait naître et anime, de sorte que, lorsque meurt un individu qu'il a fait naître, il en appelle un autre à l'existence conformément à la loi des renaissances et poursuit ainsi d'individus en individus la série de ses manifestations, jusqu'à ce que le devenir universel ait atteint son terme suprême par la réintégration de tous les êtres dans la Perfection.

     Qu'est-ce maintenant que cette « personnalité » qui se manifeste à travers une succession indéfinie d'individus, sans cesser à aucun moment d'être toujours, identique et semblable à elle-même ? Étrangère et supérieure par essence à l'ordre des existences individuelles, élément d'éternité au milieu des êtres qui passent, elle ne saurait en soi appartenir au monde du devenir phénoménal. C'est, nous dit-on, une « parcelle infinitésimale de la Perfection », une « émanation de la Volonté du Ciel ». La personnalité est donc d'essence divine. Il n'y a d'ailleurs pour tout ce qui possède l'existence qu'une seule et même essence, celle même à qui appartient de toute éternité la Perfection ; de sorte que l'Univers, avec tous les êtres qui le composent, ne se distingue pas par son essence de la Perfection. Mais l'Univers n'est pas encore parvenu au terme de ses modifications ; il est soumis à la loi du changement, c'est-à-dire qu'il n'a pas seulement une essence, mais aussi une nature et des qualités qui, dépendant de l'état du devenir aux divers moments de la durée, confèrent à chaque être en évolution une forme particulière où s'exprime sa limite. La limite, voilà ce qui détermine, spécialise, divise les êtres et déclenche leur écoulement dans le « courant des formes » ; si la limite était supprimée par l'extinction des formes, toute divisibilité disparaîtrait et l'Univers ne se distinguerait plus de l'Unité essentielle. En fait, l'Univers évolué se confondra avec la Perfection.
 

II

     L'émission des êtres dans une forme-limite qui a pour effet de les séparer de la Perfection ne doit pas être conçue comme une chute de la personnalité dans un monde inférieur où elle serait appelée à subir un châtiment mérité par sa faute. La modification que la forme apporte aux êtres en les assujettissant à la loi du devenir est un bien et ils peuvent tirer de ce bien un avantage à la condition de se conformer à la Volonté du Ciel, qui est toujours parfaite. Il s'agit donc de savoir quelle est la Volonté du Ciel et comment cette Volonté doit être accomplie.

     La Perfection, telle qu'elle est en soi, dans sa pure essence, est inconnaissable, puisque, à cet égard, elle demeure sans manifestation. C'est seulement lorsqu'elle s'est manifestée que, sans cesser d'être elle-même, elle devient intelligible à l'entendement humain. Or, cette manifestation la fait apparaître comme Force, Puissance, Cause initiale et universelle,
Volonté créatrice, qui porte en soi tous les êtres à l'état de possibles et, par la vertu de sa toute-puissance, les fait passer successivement à l'existence. Et comment l'Activité du Ciel fait-elle naître les passibles à l'existence ? Par la production des formes. Ainsi l'Être en soi ne se manifeste qu'en s'écoulant dans le courant des formes. L'Univers, qui est l'ensemble des êtres en évolution, est de la sorte comme l'envers de la Perfection, c'est-à-dire la Perfection, non plus immobile dans l'Unité simple de sa pure essence, mais s'écoulant dans la durée par la production des formes qui multiplient l'Être en le divisant à l'infini.

     La forme n'est donc pas essentielle à l'Être, mais elle est la condition de la manifestation de l'Être, parce qu'elle est le moyen direct de la modification sans laquelle l'Être resterait éternellement ce qu'il est en soi, à savoir l'Unité non manifestée, inconnaissable. Mais aussi, parce qu'elle n'est pas essentielle à l'Être, la forme ne saurait être le but définitif de la création ; la modification que l'Être subit pour se manifester tend d'elle-même à se résorber : le terme de l'évolution, c'est précisément la « transformation », c'est-à-dire la réintégration des êtres hors de la forme dans l'Unité. Ainsi, d'une part, production des êtres par modification de l'Être, au moyen de la forme ; d'autre part, retour des êtres en modification dans l'Être immodifié, par la transformation. « La Voie du Ciel comprend à la fois l'émission dans les formes et le retour hors des formes » : « Voyage en dehors et retour en dedans ». Celui qui veut accomplir la Volonté du Ciel doit suivre la Voie du Ciel.
 

III

     Sur cette Voie quelle place est réservée à l'homme ? Entraîné dans le courant du devenir qui emporte tous les êtres vers leur destin, l'être humain subit, comme tous les êtres, la loi du déterminisme évolutif. Il n'a donc pas dans l'Univers une situation privilégiée, un sort particulier. Son caractère humain n'est même pas un attribut qui lui appartienne en propre et d'une façon définitive : il n'est que l'expression d'une stase, d'un état provisoire que traverse la personnalité dans son retour vers l'Unité.

     L'état humain, nous l'avons dit, est constitué par l'assemblage de trois éléments qui ne sont pas toujours et nécessairement unis sous cette forme ; avant de parvenir à cet état, la personnalité est passée par d'autres états et, cet état humain, elle le dépassera à son tour pour atteindre, à travers une série d'états supérieurs, le terme de son voyage, au-delà de tous les états évolutifs. Si nous représentons chacun de ces états successifs par une circonférence, nous obtenons une suite de circonférences dont aucune n'est fermée, mais qui se superposent les unes aux autres par un mouvement continu de rotation autour d'un axe vertical , ce mouvement donne à l'évolution de l'Univers la figure d'un cylindre de révolution autour duquel est tracée une hélice. Tous les êtres se meuvent sur la surface du cylindre en suivant le pas de l'hélice ; la courbe comprise entre deux points correspondants de l'hélice constitue une révolution de l'hélice et détermine un moment de l'évolution des êtres, une modification tout entière, un état ou une stase. Si, à l'instant où il sort d'une modification pour entrer dans la modification suivante, l'Univers était abandonné à lui-même, il prendrait en ce point la tangente à .l'hélice. Mais la Volonté du Ciel, qui est représentée par l'axe vertical du cylindre, le contraint à monter vers l'Unité ct, l'aspirant vers le haut, lui fait décrire l'hélice dont chaque pas mesure ainsi « la force attractive de la Divinité ». C'est pourquoi l'Univers tend, en passant de modification en modification, vers la fin de toute modification ; et la force ascensionnelle qui l'anime le conduit finalement, par une convergence vers le sommet de tous les éléments qui le composent, jusqu'au Centre d'attraction lui-même, le point métaphysique qui est l'Unité, où s'opère la réintégration de tous les êtres, Ainsi, au terme de ses révolutions, le cylindre hélicoïdal prend la forme d'un cône et ce cône a pour sommet le point métaphysique, qui est le lieu géométrique de la Perfection. Tel est, selon la Volonté du Ciel, le destin de l'Univers et de tous les êtres écoulés dans le courant des formes.

     Comment l'homme pourrait-il échapper au destin qui régit tous les êtres et suivre une autre voie que celle qui lui a été tracée par la Volonté du Ciel ? Il n'y a pas de chemin par où il puisse se soustraire à la loi de l'universel déterminisme. « L'humanité est une spire de l'hélice ; l'espèce humaine actuelle est un des points de la spire ». La Volonté du Ciel, qui s'exerce sur elle comme sur tous les êtres qui s'écoulent dans le courant des formes, ne peut manquer de l'entraîner dans le mouvement général et uniforme qui emporte tout l'Univers dans sa montée vers l'Unité. Tous les éléments qui, en un point donné de la spire, entrent simultanément dans une modification, sortent ensemble de cette modification pour entrer ensemble dans la modification suivante ; de sorte que l'origine et la fin sont les mêmes pour tous les êtres : « le sort final de l'Humanité et de l'Univers est un sort commun et unique ». L'Humanité naît, lorsque la loi de l'évolution amène à l'existence le cycle humain ; l'humanité meurt, lorsque le cycle humain, ayant achevé sa course, passe à la modification suivante. Et ce passage s'effectue simplement par un changement dans la nature et la constitution relative des êtres en modification.

     Il n'en est pas autrement si nous considérons un individu humain, en particulier, au sein du cycle où il évolue ; naître, c'est pour lui entrer dans le cycle humain mourir, c'est sortir de ce cycle pour entrer dans un autre cycle, supérieur au cycle humain. Et dans cette succession des cycles, « la mort est un avancement sur la naissance », car l'entrée dans un nouveau cycle correspond à l'acquisition d'un élément supérieur. L'entrée dans la stase humaine comportait la possession d'un élément qui ne se rencontrait pas dans la stase antérieure, à savoir l'Esprit; l'entrée dans la stase supra-humaine comporte l'accession à un nouvel élément, dont nous ne connaissons pas la valeur, mais dont nous devons affirmer qu'il est supérieur au plus élevé des éléments humains. Ainsi, de stase en stase, la personnalité s'enrichit, d'attributs toujours, plus parfaits jusqu'à ce qu'au terme de sa montée vers l'Unité elle se confonde, par l'abolition de toute forme, avec la Perfection totale.
  

IV

     Quelles directives tirer de cette métaphysique pour la conduite de notre vie morale ? Il est évident tout d'abord que les notions de liberté, de bien et de mal, de sanctions n'ont ici qu'une valeur toute relative. L'homme, en effet, n'est pas maître de choisir sa voie : « il n'y a pas de liberté contre la Volonté du Ciel ». Les êtres qu'elle a jetés dans le courant du devenir, la Perfection les ramène à elle d'un mouvement nécessaire pour les absorber finalement dans son sein ; de sorte que le sens et la suite des modifications par lesquelles passent tous les êtres sont invariables. Or l'humanité fait partie, à sa place naturelle, des modifications de l'Univers ; elle est un des éléments normaux de l'évolution : chaque être humain vient d'où tout est sorti, il va où tout retourne, et la stase où il se trouve n'a pas plus d'importance que les autres. « La liberté des êtres n'existe pas, en tant que parcelles lancées dans le courant par la Volonté du Ciel et devant être recueillies par cette Volonté. »

     Est-ce à dire que l'individu ne soit rien de plus qu'un jouet entre les mains du Destin ? S'il n'est maître ni de sa naissance qui l'introduit dans un cycle d'existence qu'il n'a pas désiré, ni de sa mort qui le fait entrer dans un autre cycle d'existence qu'il ne choisit pas, il reste qu'entre ces deux limites, il est libre et responsable de ses actes. Mais on voit tout de suite que cette liberté ne porte pas à conséquence et que cette responsabilité n'est guère redoutable. Chaque être est ce qu'il est et il ne peut être autrement qu'il n'est. La personnalité qui poursuit de stase en stase le chemin que lui a tracé la Volonté du Ciel est éternelle, immuable, toujours identique à elle-même dans son essence, de sorte qu'elle atteint nécessairement son but, quoi qu'il advienne à l'individu qu'à chacune de ses stases elle anime. Ce que fait sur la terre l'individu n'a donc aucune importance au regard du Ciel et il n'y a pour lui, en définitive, ni mérite qui appelle la récompense ni démérite qui comporte le châtiment ; il n'y a, même pas pour lui d'au-delà, puisque son existence» éphémère s'achève avec la stase qui l'a fait naître. Quant à la personnalité, elle demeure jusqu'à la transformation finale ce qu'elle a été dès l'origine, une réalité de l'ordre de l'Absolu, transcendante à tous les individus qu'elle a successivement animés.

     Dira-t-on que cette personnalité s'est enrichie au cours de son voyage dans le monde du devenir ou, tout au moins, qu'elle gardera, au sein de la Perfection où elle sera immergée, le souvenir des différents états qu'elle a traversés lors de son écoulement dans le courant des formes ? Mais comment la personnalité, qui est par définition une parcelle de la Perfection suprême, peut-elle acquérir une qualité qu'elle ne possède pas déjà de toute éternité ? Elle ne saurait rien gagner à vivre ces existences successives qui l'ont ramenée de stase et stase à son point de départ, puisqu'elle a été dès l'origine qu'elle est assurée d'être encore au terme de son voyage. Sans doute, l'individu, qui appartient tout entier au devenir, subit, selon sa manière de vivre et d'agir, les réactions du milieu où il évolue, de sorte qu'il peut parcourir dans le bonheur ou dans les larmes, selon sa conduite, le chemin de sa destinée éphémère ; et c'est ici que la liberté, avec les responsabilités qu'elle entraîne, joue son rôle, un rôle d'ailleurs tout provisoire et relatif. Mais les douleurs ou les joies de l'individu n'ont aucune influence sur la marche générale de l'évolution : « Que nous ayons bien ou mal agi, le cycle qui nous attend est le même pour nous tous et chaque échelon que nous gravissons nous rapproche tous, invinciblement et d'une même valeur, de l'Infini où nous sommes destinés. »

     Quant au souvenir que garderait de ses multiples avatars la personnalité réintégrée dans la Perfection totale, ce souvenir pourrait avoir pour elle son intérêt et son prix, si la possibilité était exclue que l'Activité du Ciel, après avoir tout réintégré, désintègre tout à nouveau. Or, si nous nous reportons à l'hélicoïde cylindrique que nous avons imaginée pour nous représenter l'évolution de l'Univers, nous constatons que « le cône, généré par le cylindre supposé à l'infini, comporte une autre nappe conique, opposée par le sommet à la première ; et ainsi l'Univers partirait le long d'une nouvelle hélice conique, les branches de la nappe s'écartant à l'infini. » Et ce qui est possible une fois l'est indéfiniment, de sorte que l'émission dans le courant des formes serait coéternelle à l'Activité du Ciel. C'est-à-dire que l'être, réintégré dans l'Unité, n'est pas assuré d'y trouver un repos définitif, parce qu'il est sujet à s'écouler de nouveau dans un autre courant des formes, sans qu'on ne puisse jamais fixer de terme à ses existences successives.
     Quel est celui d'entre nous qui oserait se déclarer satisfait d'une pareille destinée ? Sans doute, « les sentiments de l'homme sont spéciaux à l'homme et disparaissent avec lui », et ce n'est pas à l'homme qu'il appartient de dicter à la Divinité sa conduite. Mais il ne serait pas moins insensé d'accepter, sans autre examen, comme si elle était l'expression de la Vérité absolue, une doctrine métaphysique qui n'est, en définitive, qu'une construction de la raison humaine. Les adeptes de la « Voie métaphysique » se réclament assurément d'une « tradition primordiale » ; mais ils ne cachent pas que cette tradition ne comporte aucun élément surnaturel, aucune révélation d'En-Haut ; ils précisent « qu'elle se dit humaine et ne réclame que des lumières humaines, à l'exclusion de tout mystère divin et même de tout postulat métaphysique ». Nous sommes donc autorisés à lui discuter notre assentiment, si, malgré la simplicité, la clarté, la rigueur de sa logique, elle nous paraît méconnaître ce qui précisément échappe aux prises de toute logique humaine, le mystère profond de l'Être, qui n'est pas seulement l'Absolu des métaphysiciens, mais encore le Dieu créateur, tel que nous le dévoile une autre Tradition, primordiale elle aussi, mais de source surnaturelle.
     La « Voie métaphysique » n'est donc pas la seule voie qui soit ouverte à l'homme sur le chemin de sa destinée ; il y en a une autre, la « Voie chrétienne », celle précisément que le Christ est venu sur la terre révéler à tous les hommes de bonne volonté et à laquelle ses adversaires ont rendu ce témoignage émouvant : « Nous savons, Maître, que vous enseignez la Voie de Dieu selon la vérité ». (Matth. XXII, 16).
     Nous essaierons, dans une prochaine étude, d'en indiquer les thèmes principaux.

GABRIEL HUAN