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Connaissance
de Jésus-Christ
«
C'est la vie éternelle qu'ils Te connaissent, Toi, le seul vrai
Dieu
et Celui
que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
(Jean,
XVII, 3).
Une connaissance qui sert à définir la vie éternelle
ne saurait évidemment consister en la simple possession de notions
purement intellectuelles ; car tout incroyant peut acquérir ces
notions sans jamais découvrir le chemin qui mène à
la vie éternelle. D'ailleurs, la connaissance du vrai Dieu et de
Celui qu'il a envoyé déborde par son seul objet le cadre
de toute recherche philosophique ou scientifique : il ne s'agit pas ici
de déterminer, par une analyse abstraite et toute spéculative,
la nature et les attributs de l'Être Suprême ; il ne s'agit
même pas de s'élever, par le seul spectacle des choses de
ce monde, de la vue des créatures à l'idée d'un Créateur
suivant un procédé dialectique, qui demeure un exercice de
la raison humaine ; nous irons jusqu'à déclarer que la Théologie
elle-même, appuyée cependant sur les données de la
Révélation, est impuissante à nous procurer une connaissance
qui, dépassant les capacités compréhensives de notre
entendement, nous ouvre l'accès de la vie surnaturelle. Mais, s'il
est vrai qu'on ne saurait parler ici ni de science ni de métaphysique
ni même de théologie, parce que la connaissance du vrai Dieu
et de Celui qu'il a envoyé n'appartient pas au domaine de la pure
raison, même éclairée par la foi, n'aurions-nous pas
affaire à cette « sagesse secrète » qui, dès
les premiers temps du Christianisme, portait le nom de « gnose »
et à laquelle un Saint Jean et surtout un Saint Paul font de fréquentes
et curieuses ,allusions.
Qu'il y ait dans la doctrine chrétienne, derrière la catéchèse
officielle de l'Eglise, un enseignement ésotérique réservé
à une minorité d'initiés, il est difficile de l'admettre
en présence de la déclaration du Maître lui-même
qui, non seulement a affirmé « avoir parlé ouvertement
au monde et n'avoir rien dit en secret » (Jean,
XVIII, 20), mais de plus a formellement prescrit à ses
apôtres « de ne point mettre la lampe sous le boisseau, mais
au contraire de la placer sur un support, afin que ceux qui entrent voient
la lumière » (Luc, VIII, 16).
Il y avait sans doute dans l'Eglise primitive ce qu'on a appelé
« le secret de l'arcane », mais ce secret s'appliquait exclusivement
au mystère de la consécration des oblats, qu'il convenait
de ne pas révéler aux païens afin de le soustraire aux
profanations ou aux blasphèmes.
Il reste néanmoins que l'enseignement des apôtres paraissait
bien comporter des degrés : « Pour moi, mes frères,
écrivait Saint Paul aux Corinthiens, je n'ai pu vous parler comme
à des hommes spirituels, mais je vous ai parlé comme à
des hommes charnels, comme à des petits enfants en Christ. Je vous
ai donné du lait et non de la nourriture solide, car vous ne pouviez
pas la supporter » (I Cor. III, 1-2 et Hebr.
V, 12). Est-ce à dire qu'il faille voir dans cette hiérarchisation
de la catéchèse apostolique la distinction établie
par les gnostiques entre l'enseignement exotérique et l'enseignement
ésotérique ? Le même Saint Paul écrivait encore
à ses fidèles de Corinthe : « Lorsque je suis venu
chez vous, ce n'est pas avec une supériorité de langage ou
de sagesse. Car je n'ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous
autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié
» (I Cor,II, 1-2). Si la doctrine
chrétienne n'est exposée aux fidèles que par degrés,
suivant le progrès de la vie spirituelle dans l'âme des auditeurs
(Hebr.
VI,I), ceux-ci néanmoins sont appelés à
la connaître un jour tout entière, de sorte qu'aucune partie
de la doctrine ne demeure réservée à un groupe choisi,
seul admis à cette initiation : il n'y a qu'une doctrine dans l'Eglise
et cette doctrine est le bien de tous les fidèles, sans distinction
de sexe, de race ou de culture.
II
« Pourtant, dit encore Saint Paul, c'est bien une sagesse que nous
prêchons parmi les parfaits, mais une sagesse qui n'est pas celle
de ce monde, ni des princes de ce monde dont le règne va finir.
Nous prêchons une sagesse de Dieu mystérieuse et cachée,
que Dieu avant les siècles avait prédestinée pour
notre glorification. Aucun des princes de ce monde ne l'a connue, car,
s'ils l'avaient connue, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur
de Gloire. » (1 Cor. II, 6, 8).
Y a-t-il donc en face de la « gnose » condamnée par
l'Eglise et contre laquelle St Jean met en garde ceux qu'il appelle «
ses petits enfants » (I Ep. II, 18-19 ;
IV, 1-6), une « gnose » orthodoxe dont l'enseignement,
selon St Paul, serait réservé aux seuls parfaits, c'est-à-dire
aux spirituels ? La fausse «gnose », en effet, est cette «
sagesse du monde qui est folie devant Dieu » (1
Cor. III, 19) ; mais la vraie « gnose » est la «
sagesse de Dieu » qui est « scandale pour les juifs et folie
pour les Gentils » (l Cor., I, 21-23).
Et cette « gnose », à laquelle St Paul donne le nom
de « doctrine de la Croix » (I Cor.,I,
18), dont il dit qu'elle a pour objet « la connaissance
du Christ dans la puissance de sa résurrection et la communion de
ses souffrances » (Phil., III, 8),
c'est proprement le « mystère du Christ »
(Ephes., III, 4), dont la révélation a été
faite « par l'Esprit aux Saints Apôtres et aux Saints Prophètes
de Dieu » (Ephes.,III, 6).
Et ce que Dieu nous a révélé par son Esprit, il n'est
permis d'en parler qu'« avec les paroles qu'enseigne l'Esprit, en
exprimant les choses spirituelles par un langage spirituel » (l
Cor., II, 13). Aussi l' « intelligence du mystère
du Christ » (Ephès., III, 4)
est-elle l'oeuvre dans les âmes de l'Esprit-Saint qui, confondant
les sages du siècle « afin que nulle chair ne se glorifie
devant Dieu » (1, Cor., 1-29),
ne manifeste les « profondeurs de Dieu » (1,
Cor., II, 10) qu'à ceux « qui ont reçu,
non l'Esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu , (1,
Cor., 11, 12). C'est aux seuls spirituels qu'il est donné
de posséder « le sens du Christ » (1Cor.,
11,16).
Mais tout chrétien n'est-il pas appelé à devenir par
le progrès même de sa vie surnaturelle un « homme spirituel
» ? Disons mieux on n'est vraiment chrétien qu'à la
condition d'être un « spirituel ». En effet « l'homme
animal ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont
une folie pour lui ; et il ne peut les connaître, parce que c'est
seulement par l'Esprit qu'on en juge » (1
Cor., 11, 14). S'il y avait moins de « charnels »
parmi ceux qui se disent chrétiens, il y aurait aussi plus de justice
et de charité dans les rapports entre les hommes. Le vrai chrétien
doit être un « temple en lequel habite l'Esprit de Dieu »
(I
Cor.,III, 16) ; et celui « qui vit par l'Esprit, marche
aussi par l'Esprit » (Galat. V., 25).
Or que veut, de ceux qu'il conduit, l'Esprit de Dieu ? C'est que «
nous ne soyons plus des enfants flottants et emportés à tout
vent de doctrine, par la tromperie des hommes, par leur astuce pour induire
en erreur, mais que, pratiquant la vérité dans la charité,
nous croissions à tous égards en union avec celui qui est
le chef, Jésus-Christ » (Ephès.
IV, 14), afin qu'au terme de cette croissance « nous parvenions
à l'unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu,
à l'état d'homme fait, à l'âge de la plénitude
du Christ » (Ephès., IV, 13).
Mais, pour devenir ainsi un « homme fait » en union spirituelle
avec Jésus-Christ, le chrétien ne doit-il pas « se
renouveler dans l'esprit de son intelligence » et « dépouiller
le vieil homme, corrompu par les convoitises trompeuses, pour revêtir
l'homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté
qu'engendre la vérité ? » (
Éphèse., IV, 2224). « Celui qui est dans
le Christ est une nouvelle créature et pour lui toutes choses sont
devenues nouvelles » (II Cor. V, 17)
; il faut donc qu'il soit né de nouveau, non plus « du sang,
ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme,
mais de Dieu » (Jean, I, 13).
Le divin Maître, ne l'avait-il pas déjà révélé
à Nicodème : « En vérité, en vérité
je te le dis, si un homme ne naît de l'Eau et de l'Esprit, il ne
peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est
chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit. Ne t'étonne
pas de ce que je t'ai dit : il faut que vous naissiez de nouveau. »
III
Cette ré-génération qui fait de l'homme un «
spirituel » doit renouveler la substance humaine tout entière,
à la fois dans son âme et dans son corps. C'est ici que l'ascèse
chrétienne joue un rôle nécessaire. Cette ascèse
ne consiste pas simplement à réprimer les convoitises de
la chair et du sang, il faut qu'elle fasse du corps comme de l'âme
une demeure pour l'Esprit-Saint. « Ne savez-vous pas, s'écrie
St Paul, que vos corps sont des membres du Christ ? Prendrais-je donc les
membres du Christ pour en faire des membres d'une prostituée ?...
Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est
en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez
point à vous-mêmes ? Car vous avez été rachetés
à grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre Corps » (1
Cor., VI, 15, 20)..
Glorifier Dieu dans son corps ! Comment cela est-il possible si ce corps,
« semé corruptible », demeure corruptible ; si «
semé méprisable », il demeure méprisable ; si,
« semé infirme », il demeure infirme ; si « semé
corps animal », il demeure « corps animal » ? «
S'il y a un corps animal, répond St Paul, il y a aussi un corps
spirituel », et, ajoute l'Apôtre, « ce n'est pas ce qui
est spirituel qui vient le premier, c'est ce qui est animal ; ce qui est
spirituel vient ensuite ». (I Cor., XV,
45-46). Il faut donc que ce qui est animal soit « spiritualisé
», pour que « le corps corruptible revête l'incorruptibilité,
que le corps mortel revête l'immortalité. » (I
Cor., XV, 53). Sans doute, ce sera le propre de la résurrection,
qui doit intervenir à la fin des temps, de transfigurer le corps
des élus en corps glorieux. Mais, s'il est vrai que le Christ a
possédé, dès sa naissance en ce monde, un corps glorieux
et que Dieu nous a prédestinés à être «
conformes à l'image de son Fils »
(Rom. VIII, 29). N'est-ce pas le devoir de tout chrétien,
s'il veut « revêtir Jésus-Christ » (Rom.,
XIII, 14), de poursuivre, à l'aide des disciplines que
l'ascèse met précisément à sa disposition,
cette « spiritualisation » de son corps animal qui aura son
achèvement dans la « glorification » des derniers jours
?
Mais, pour ressusciter avec le Christ, ne faut-il pas tout d'abord mourir
avec lui ? Ce « dépouillement de notre corps de chair »
(Coloss.,
II, 12) ne va pas en effet, sans que toute la substance humaine
subisse une sorte de « mort ». C'est bien ainsi qu'il faut
appeler le processus de désintégration physique que provoque,
dans l'économie générale de l'organisme humain, la
mise en oeuvre, rigoureusement appliquée, de procédés
« purgatifs », tels que pénitences, jeûnes prolongés,
macérations, continence sexuelle. Ces « purgations »,
lorsqu'elles sont pratiquées avec méthode et persévérance,
ont pour effet de dématérialiser la substance corporelle
et, en la rapprochant de la nature des corps ressuscités, de dégager
ses dons immanents de subtilité et d'agilité. Les pertes
de poids successives qu'on constate au cours du traitement ascétique
marquent le progrès de cette dématérialisation, qui
s'accompagne souvent chez les Saints de phénomènes de lévitation
et de bilocation. De tous temps on a travaillé, notamment dans certains
centres initiatiques, à transformer le corps matériel de
l'homme en corps subtil. Après Enoch, après Moïse, l'assomption
d'Élie vivant sur le char de feu (II, Rois,
II, 11) montre jusqu'à quel point l'oeuvre peut être
réalisée, s'il est vrai que le char de feu figurait aux yeux
du disciple la transfiguration du corps du Prophète en corps glorieux.
IV
Peut-être n'est-il pas permis à tout chrétien de tenter
cette « spiritualisation » de son corps de chair, tout au moins
sans la direction d'un maître éprouvé. Mais à
celui qui tentera et poursuivra l'expérience avec sincérité
et sévérité, je garantis qu'il aura sa récompense
: une heure viendra où le Christ lui manifestera sa présence
en lui par des signes qui , bien que n'appartenant pas au monde des choses
sensibles, n'en comportent pas moins une évidence qu'aucun raisonnement
ne peut détruire, parce qu'elle est d'ordre expérimental.
Voilà le roc contre lequel aucune puissance humaine ou démoniaque
ne saurait prévaloir, parce que de ce roc jaillit une source qui
coule pour la vie éternelle, et le chrétien qui a été
baigné dans cette eau salutaire est à jamais « renouvelé
pour la connaissance, conformément à l'image de Celui qui
l'a créé. » (Coloss., III,
10).
Connaître de la sorte Jésus-Christ, non plus par ouï-dire
ou sur la foi des livres, mais par un contact direct, immédiat,
personnel, dans un commerce d'âme à âme qui dévoile
au chrétien le Christ vivant en lui, non point à la manière
d'un souvenir ou comme un écho du passé, mais d'une vie profonde
et merveilleuse, comme une réalité actuelle et agissante,
un Christ ressuscité et Glorieux dont l'amour infini veille sur
tous les siens afin qu'ils demeurent en son Esprit comme son Esprit demeure
en eux : N'est-ce pas l'événement le plus formidable qui
puisse arriver à une conscience humaine ? Et, cependant, combien
de chrétiens réalisent vraiment l'importance de cet événement
! Je tiens pour assuré que tout homme de bonne volonté a,
au moins une fois dans sa vie, rencontré sur sa route Celui qui
demande : où vas-tu ? Hélas ! Ceux que préoccupe le
souci des choses de ce monde ne reconnaissent pas, entendent-ils seulement,
la voix qui les appelle et ils passent leur chemin, indifférents
à la grâce qui les sollicite.
C'est qu'en effet une âme n'est perméable à la grâce
du Christ que selon l'étendue et la profondeur de sa mortification.
Pascal a noté qu'on doit par les humiliations s'offrir aux illuminations.
S'il est vrai que n'avons rien que nous n'ayons reçu, encore faut-il
que nous nous préparions à recevoir et cette préparation
consiste principalement dans un effort ascétique de purification
intérieure qui, regardant toutes choses comme une balayure à
cause de l'excellence de la connaissance de Jésus-Christ »
(Phil.,
III, 8), spiritualise toute la substance humaine, à la
fois dans son corps et dans son âme, afin qu'au terme de cette «
spiritualisation » nous soyons « morts avec le Christ aux rudiments
du monde ».(Coloss., II, 20)
et que, renouvelés dans notre intelligence par son Esprit, nous
ressuscitions avec Lui dans la lumière de la Sagesse incréée.
«
Que la parole du Christ demeure en vous dans toute sa plénitude
et en toute sagesse » (Coloss. III, 16).
GABRIEL
HUAN.
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