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VINGT-CINQUIÈME DEGRÉ

De l'Humilité, qui donne la mort à toutes les passions.

1. Quiconque prétendrait expliquer les sentiments que donne la charité, et les effets qu'elle produit, selon toute l'intensité de l'ardeur qui lui est propre : ceux de l'humilité, d'après ses abaissements profonds; ceux de la chasteté, d'après son excellence céleste; ceux de l'illumination divine, d'après tout l'éclat de ses rayons et de sa lumière; ceux de la crainte de Dieu, d'après les mouvements qu'elle donne; ceux d'une ferme confiance en Dieu, selon la tendresse et l'immobilité de ses regards, et faire comprendre par des paroles claires et précises, à ceux qui n'ont jamais eu ni le sentiment ni le goût des douceurs inexprimables de ces dons et de ces vertus, en quoi les uns et les autres consistent : celui-là ressemblerait incontestablement à un homme qui, par ses paroles, ou par le moyen des comparaisons, voudrait faire concevoir la douceur du miel à ceux qui n'en ont jamais mangé. Or n'est-il pas évident que l'un et l'autre de ces deux hommes perdraient leur peine et leur travail, et parleraient en vain ? Nous ne disons rien autre chose du dernier; mais nous ajoutons pour le premier que, ou il ignore ce qu'il doit dire, et c'est un insensé, ou, s'il sait sur quoi il doit parler, c'est un téméraire et un orgueilleux,
2. C'est pourquoi je ne veux ici que montrer ce trésor caché et renfermé dans des vases fragiles, ou plutôt dans la fragilité des hommes, afin de reconnaître les autres vertus qu'il contient, car je n'ai pas la téméraire prétention de vous le faire comprendre; aucune parole ne serait capable de vous donner une véritable idée de soi, excellence et de ses qualités. Son titre seul et son inscription sont incompréhensibles à l'esprit humain, car ils sont tout célestes; et ceux qui ont voulu les faire comprendre, se sont engagés dans des peines et des recherches infinies et vaines. Or SAINTE HUMILITÉ sont les deux mots qui font l'inscription de ce trésor étonnant.
3. Que tous ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu, viennent avec nous et entrent dans cette vertu, comme dans un conseil tout spirituel et rempli de sagesse; qu'ils y apportent non point avec les mains du corps, mais avec celles de l'intelligence, les tables des connaissances que Dieu Lui-même a gravées dans leurs coeurs : et, étant ainsi réunis, nous examinerons ensemble quel est le sens et la vertu de cette inscription si vénérable. L'un dira, sans doute, que lÕhumilité est l'oubli constant et parfait des bonnes Ïuvres — l'autre, qu'elle consiste à se regarder comme le dernier des hommes et le plus grand des pécheurs; un autre affirmera qu'elle est la connaissance exacte que nous avons de notre faiblesse et de notre fragilité; un autre qu'elle nous porte à prévenir nos frères, afin de nous réconcilier parfaitement avec eux, et à résister victorieusement à une colère naissante, par la patience et la soumission; celui-ci soutiendra que lÕhumilité est un aveu sincère et une reconnaissance publique que nous faisons des grâces que nous avons reçues de Dieu, et des miséricordes infinies dont Il a usé à notre égard; et celui-là, qu'elle consiste dans le sentiment d'un coeur contrit et repentant et dans l'abnégation entière de sa propre volonté. Pour moi, je suis forcé d'avouer qu'après avoir entendu toutes ces définitions de l'humilité, et après les avoir attentivement méditées, il m'est impossible de comprendre toute l'étendue de cette vertu. Ainsi tout ce que je peux faire ici, c'est qu'étant le dernier et le moindre de tous, de ramasser comme un petit chien, les miettes de la table, cÕest-à-dire, de la bouche de ces hommes sages et éclairées, et de dire que l'humilité est une grâce précieuse que Dieu fait à une âme, laquelle ne peut être exprimée par des paroles, et qui n'est connue que de ceux qui en ont fait une heureuse expérience; que c'est un trésor incompréhensible; qu'elle tire son nom de Dieu même; qu'elle est un don tout divin, car il est dit : Apprenez, non d'un ange, non des hommes, non dans les livres, mais de Moi, c'est-à-dire, de la présence, des lumières, et de l'opération de mon Esprit en vous, que Je suis doux et humble de coeur, d'esprit et de volonté; et vous trouverez le repos de vos âmes" par la cessation des tentations et par la fin de vos combats. (Mt 11,29)
4. L'humilité est une vigne toute sainte et toute spirituelle; mais elle se présente sous des formes différentes, selon les circonstances et les saisons. Ainsi elle ne paraît pas pendant l'hiver, c'est-à-dire dans le temps que les passions agitent et tourmentent le coeur, comme dans le printemps, c'est-à-dire lorsque l'âme est embaumée du parfum des vertus; ni pendant cette dernière saison, comme en été, c'est-à-dire quand les vertus sont parvenues à une heureuse et parfaite maturité. Mais ces différents points de vue sous lesquels nous pouvons considérer que l'humilité, tendent tous à nous faire voir et comprendre que, dans cette admirable vertu, tout est propre à procurer à notre âme la joie et l'abondance des autres vertus, et qu'ils sont tous des signes, des symboles, des marques et des preuves des fruits précieux et salutaires qu'elle produit en nous. En effet, lorsque les raisins de cette vigne spirituelle commencent à fleurir dans notre coeur, nous commençons nous-mêmes, non pas sans quelque peine à détester les louanges et la gloire qui nous viennent des créatures, à chasser et à rejeter loin de nous tout mouvement de colère et d'emportement; mais quand cette reine des vertus a pris de fortes et profondes racines dans notre âme, qu'elle y a grandi, qu'elle s'y est fortifiée, et qu'elle y a fait les progrès convenables, non seulement nous nÕavons plus que du mépris pour nos bonnes Ïuvres; mais elles nous paraissent encore si viles et si méprisables, que nous en avons horreur : nous sommes persuadés que par la dissipation des dons de Dieu, nous augmentons tous les jours en nous le poids et le nombre de nos prévarications, et que cette surabondance de grâces, dont nous nous sentons si indignes, ne nous servira peut-être, à cause du mauvais usage que nous en faisons, qu'à nous faire condamner à des châtiments plus sévères. C'est pour cela que notre âme demeure invulnérable sous les coups mêmes de nos ennemis, et que, retirée, dans, le retranchement inexpugnable de sa faiblesse, elle est tranquille et en paix, entend, sans se troubler, les cris furieux et menaçants des voleurs, regarde leurs efforts et leurs tentations comme des jeux impuissants, et connaît qu'ils ne peuvent ni la blesser ni l'atteindre; car cet humble sentiment de nous-mêmes est une trésorerie dans laquelle sont renfermées toutes les vertus, et qui est défendue par des citadelles imprenables. 5. Telles sont les choses que j'ai osé dire sur les premières fleurs de l'humilité, et des premiers fruits qu'elle produit promptement au milieu de ses fleurs continuelles. Mais quant à l'abondance et à la qualité de ses fruits, il n'est pas possible de les exprimer par des paroles, surtout leur qualité. Je tâcherai seulement, et autant que je le pourrai, de vous dire quelque chose des propriétés admirables de l'humilité. 6. La pénitence qui est exacte et véritable, les larmes qu'elle fait répandre et qui lavent la conscience de toutes ses souillures, et l'humilité de ceux qui,commencent à servir Dieu, sont trois choses qui diffèrent entre elles, comme la farine, la pâte et le pain. En effet la pénitence brise et réduit en poudre une âme contrite et repentante; l'eau salutaire des pleurs l'unit, et, si j'ose l'exprimer, la pétrit avec Dieu; et embrasée par les ardeurs de la charité, elle forme le pain solide de l'humilité, et jette loin d'elle tout le vain et toute enflure de l'orgueil : ce qui fait que cette chaîne, composée de trois anneaux, donne heureusement à l'âme une force surnaturelle et invincible, ou, pour parler plus clairement, cette iris céleste et à trois couleurs a des manières d'agir et de procéder, et des propriétés qui lui sont essentielles et qui lui appartiennent en propre; de sorte que ce qu'on dira de l'une de ces couleurs ou de l'un de ces anneaux, puisse se dire des autres. C'est pourquoi ce que je n'ai fait que vous indiquer, je vais tâcher de vous l'expliquer plus au long. 7. La première et l'excellente qualité de cet admirable trinité, consiste à supporter de bon coeur, avec joie et empressement les mépris et les humiliations, à les recevoir et à les aimer comme un remède très propre à guérir notre âme de toutes ses maladies spirituelles, et comme un moyen efficace pour effacer et faire entièrement disparaître tous nos péchés. La seconde propriété de l'humilité consiste à triompher parfaitement de la colère, et à ne se servir que de la modération et de la modestie pour terrasser et étouffer cette passion. La troisième propriété, qui est la plus parfaite, consiste à croire intérieurement, à être bien convaincu et persuadé qu'on n'a rien de bon, et à désirer avec ardeur de recevoir les instructions et les réprimandes capables de nous faire acquérir quelque bien. 8. Le Christ, comme on le sait, est la fin de la loi et des prophètes pour la justification de tous ceux qui croient en Lui mais là vaine gloire et l'orgueil sont la fin de toutes les passions impures pour la perte de ceux qui négligent de les combattre et de s'en corriger; comme la biche est lÕennemie mortelle des serpents, de même l'humilité est l'ennemie mortelle des passions et des vices. C'est elle qui préserve ou délivre de leur poison funeste tous ceux qui la prennent pour leur compagne fidèle et constante. En effet, avec elle vit-on jamais le venin de l'hypocrisie et de la médisance ? Le serpent infernal demeura-t-il jamais dans un coeur où règne l'humilité ? N'est-ce pas cette admirable vertu qui l'arrache de notre coeur, le tue et l'anéantit ? Ceux qui la possèdent, ne donnent aucun signe de haine, de contradiction, d'arrogance, ni de tergiversation; et, si on les voit s'animer quelquefois, ce n'est que lorsqu'ils s'aperçoivent que la foi est en danger. 9. On voit donc celui qui s'est uni avec l'humilité par les liens d'un mariage spirituel, doux et paisible, porté à la componction et à la miséricorde, mais surtout calme et tranquille, joyeux et content, plein de condescendance et de bienveillance pour les autres, rempli de ferveur et de vigilance; et, pour tout dire en un mot, il est victorieux de toutes ses passions, selon cette parole de David : Le Seigneur s'est souvenu de nous dans notre humiliation, et nous a délivrés des mains de nos ennemis (Ps 135,23-24), c'est-à-dire, de nos passions et des souillures qu'elles ont faites à notre âme. 10. Un moine humble est bien éloigné de vouloir curieusement pénétrer dans les secrets de Dieu; mais celui dont le coeur est enflé par l'orgueil, désire même sonder la profondeur de ses jugements incompréhensibles. 11. Un jour que les démons observaient d'une manière toute particulière, un des plus sages religieux, et qu'ils lui donnaient intérieurement de grandes louanges sur la bonté de son âme, il leur répondit avec une sagesse admirable : Si vous cessiez de me louer sur l'heureux état de mon âme, je pourrais me croire quelque chose de grand et de bon; mais en le faisant comme vous le faites, les éloges que vous me donnez, ne servent qu'à me faire connaître et sentir les souillures et la corruption de mon coeur; car je sais qu'il est immonde aux yeux du Seigneur, le coeur qui s'enfle et s'élève par des sentiments de vanité. Si donc vous désirez que je devienne un orgueilleux, taisez-vous et retirez-vous, ou si vous voulez que je sois rempli d'humilité, continuez de me donner des louanges. Frappés et consternés par cette apostrophe contradictoire, les démons prirent promptement la fuite et disparurent. 12. Que votre âme, semblable à une citerne, ne soit pas tantôt remplie des eaux vivifiantes de la sainte humilité, et tantôt desséchée par les ardeurs de la vaine gloire et de l'orgueil, mais qu'elle soit une source intarissable où l'humilité produise le calme des passions, et fasse couler un ruisseau de pauvreté volontaire. 13. Sachez donc, mes amis, que c'est dans les saintes vallées de l'humilité qu'on recueille avec abondance le froment et les autres fruits spirituels. Oui, les âmes humbles sont des vallées qui, placées au milieu des montagnes des travaux, des peines et des vertus, demeurent toujours abaissées par les sentiments que nourrit en elles la vue de leur bassesse et de leur néant. 14. Remarquez que le psalmiste ne dit pas : J'ai jeûné, j'ai passé les nuits dans les veilles, j'ai reposé sur la terre nue; mais qu'il dit : je me suis humilié, et le Seigneur m'a délivré et sauvé (Ps 114,6). A 15. Si la pénitence, et les larmes qu'elle nous fait répandre, ont le pouvoir de nous élever jusqu'aux cieux, c'est la sainte humilité qui nous ouvre les portes de cet heureux séjour. C'est pourquoi la pénitence, les larmes et l'humilité sont une respectable trinité dans l'unité de l'humilité qui les contient toutes, et une admirable unité dans cette étonnante trinité. 16. Aussi, comme le soleil éclaire toutes les créatures visibles, de même l'humilité affermit et perfectionne tout ce que la piété nous inspire, et, comme tout est plongé dans les ténèbres en l'absence du soleil, de même encore sans l'humilité, nos bonnes Ïuvres languissent et, sentent mauvais. 17. Il n'est qu'un seul lieu sur toute la surface de la terre qui n'ait vu le soleil qu'une seule fois, et souvent la lumière d'une seule bonne pensée a suffi pour produire l'humilité dans un coeur. Il n'est encore qu'un seul jour dans la durée des siècles, où tout le genre humain se soit livré à la joie, il n'est que la seule humilité qui soit une vertu inimitable aux démons. 18. S'élever, ne pas s'élever, et s'humilier, sont trois choses bien différentes. En effet celui qui s'élève, s'avise de juger de tout; celui qui ne s'élève pas, ne juge personne et se condamne lui-même, et celui qui s'humilie, quoiqu'il soit innocent, se regarde toujours comme coupable. 19. Il y a encore une différence dÕêtre humble, travailler à devenir humble, et louer ceux qui s'exercent dans la pratique de cette vertu. La première de ces trois choses regarde ceux qui ont atteint la perfection; la seconde convient à ceux qui se sont sincèrement soumis au joug de l'obéissance, et la troisième est le propre de tous les chrétiens. 20. Quand on pratique l'humilité de tout son coeur, on prend bien garde d'en être dépouillé par l'indiscrétion des paroles; car l'humilité n'a ni langue ni porte. 21. Lorsqu'un cheval est tout seul dans un champ, il parait courir bien vite; mais court-il avec d'autres chevaux, il ne semble plus être le même. 22. Raisonnez ainsi d'un âme. Commence-t-elle à ne plus se flatter des dons et à ne plus se glorifier des ornements qu'elle a reçus de la nature, cesse-t-elle de s'y complaire, c'est un heureux symptôme de guérison et d'humilité; mais aime-t-elle à respirer la fumée infecte de l'orgueil, alors il lui est impossible de flairer les doux et suaves parfums de l'humilité. 23. Celui qui m'aime, dit la sainte humilité, ne doit faire de reproches à personne, ne juger personne, ne dominer sur personne; ne faire jamais le bel esprit. Ceux qui se sont unis intimement avec moi, n'ont d'autres lois à observer que celles que je leur donnerai. 24. Il y avait un religieux qui faisait tous ses efforts pour acquérir l'humilité; un jour les démons lui inspirèrent une violente pensée de vaine gloire; mais ce saint et généreux athlète repoussa victorieusement cette tentation, en se servant d'un pieux stratagème que Dieu lui suggéra. Il se leva tout d'un coup et se mit à écrire sur les murs de sa cellule, les noms des principales et des plus éminentes vertus, telles que la parfaite charité, l'humilité angélique, l'oraison pure et fervente, la chasteté intègre et sans tâche, et quelques autres semblables. Or toutes les fois que les pensées d'orgueil revenaient à la charge pour le porter à ce vice, il leur disait : Allons trouver nos juges; et il se présentant devant les noms qu'il avait écrits, il se disait tout haut à lui-même : Tant que tu n'auras pas ces vertus en partage, tu dois reconnaître que tu es encore bien loin de Dieu. 25. Personne nÕa jamais pu connaître ni expliquer la nature et les qualités constitutives du soleil, et nous ne le connaissons que par les effets qu'il produit. 26. Ne devons-nous pas en dire autant de l'humilité ? car cette vertu est un secours tout divin; c'est un voile admirable qui nous cache à nous-mêmes la vue et la connaissance de nos bonnes Ïuvres; c'est une intelligence profonde et parfaite de notre bassesse, laquelle empêche que les voleurs n'approchent de notre âme; c'est une tour forte et puissante, dont parle David, et qui nous défend des efforts de nos ennemis; enfin c'est un rempart qui fait que les enfants d'iniquité, ne peuvent pas nous nuire, et qui dissipe et met en fuite ceux qui nous haïssent. 27. Mais, outre ces propriétés, elle en a d'autres qui ne sont pas moins admirables, et qu'une âme qui a le bonheur de posséder cette vertu, sait fort bien distinguer. Or toutes ces qualités, si vous en exceptez une seule, sont des indices de sa présence dans un coeur. Vous pourrez donc reconnaître avec une espèce de certitude que vous possédez l'humilité, lorsque vous vous trouverez rempli intérieurement d'une lumière inexprimable, d'un amour inénarrable pour la prière, mais surtout, lorsque cette vertu purifiera votre coeur, et le rendra incapable de juger et de condamner vos frères, même en leur voyant faire des chutes et des fautes. Le précurseur de tout ceci, cÕest la haine de toute vaine gloire. 28. La connaissance de nous-mêmes et des affections les plus secrètes de notre coeur sèment et produisent en nous la sainte humilité : de telle sorte que, si ce n'est pas cette connaissance qui la sème dans notre âme, il sera de toute impossibilité qu'elle y pousse jusqu'à donner quelques fleurs. 29. En effet cette connaissance salutaire nous procure la crainte du Seigneur, et cette crainte salutaire nous conduit bien vite à la porte de la charité. 30. C'est pourquoi nous pouvons dire ici que l'humilité est la porte du royaume des cieux, qu'elle nous y introduit et que c'est de ceux qui pratiquent cette vertu, que le Seigneur veut parler lorsqu'il dit : Qu'ils entreront dans le ciel, qu'ils sortiront de la vie présente sans aucune crainte, et qu'ils trouveront de gras pâturages et des lieux pleins de verdure. (cf. Jn 10,8-9) Ils renoncent donc à leur salut, deviennent les meurtriers de leur âme, ceux qui prétendent entrer dans le ciel par une autre porte que par la porte de l'humilité. 31. Mais pour venir à bout de nous connaître, ayons sans cesse les yeux fixés sur nous. Et si, lorsque nous serons parvenus à nous connaître, nous sommes bien convaincus que les autres sont meilleurs que nous, nous aurons quelque sujet de penser et de croire que nous ne sommes pas fort éloignés de la miséricordes. 32. Il est impossible de tirer du feu de la neige; mais serait-il moins difficile de trouver l'humilité dans le coeur d'un hétérodoxe, et d'un enfant opiniâtre de l'erreur ? l'humilité, en effet, n'est-elle pas un bien propre aux personnes pieuses et qui mènent une vie pure et irréprochable ? 33. Nous disons assez facilement que nous sommes de grands pécheurs, peut-être le croyons nous bien sincèrement; mais ce n'est pas précisément cet aveu qui nous fera connaître et éprouver si notre coeur est véritablement humble, ou superbe. Ce sont les humiliations et les mépris qui nous donneront l'idée réelle de nos dispositions. 34. Quiconque désire avec une sainte ardeur d'arriver heureusement au port sûr et tranquille de l'humilité, doit chercher et employer tous les moyens capables de l'y conduire et de l'y faire entrer : tels que les résolutions fermes, les raisonnements salutaires, les pensées raisonnables, les prières ferventes, les méditations profondes, les supplications assidues, en un mot, tout ce qu'il pourra imaginer lui être utile pour la fin qu'il se propose, jusquÕà ce qui enfin, aidé de la grâce de Dieu, il se soit exercé dans les actions les plus viles et les plus humiliantes, qu'il ait retiré le vaisseau qui porte son âme, de la mer orageuse de l'orgueil, et qu'il l'ait introduit dans le port de l'humilité; car faisons attention que celui qui s'est délivré de l'orgueil, a bientôt satisfait à la justice de Dieu pour ses péchés. Le publicain de l'Évangile nous démontre cette consolante vérité. 35. Savons-nous pourquoi certaines personnes ont conservé jusqu'à leur dernière heure le souvenir de leurs fautes, lesquelles cependant leur avaient été pardonnées ? c'était afin de nourrir et d'augmenter en elles l'esprit d'humilité, et de détruire de plus en plus l'orgueil et la vaine gloire. Nous en voyons d'autres méditer continuellement sur la Passion du Christ, afin de se reconnaître toujours pour être les infortunés débiteurs de la Justice de Dieu; d'autres, ne pas perdre de vue les fautes journalières dans lesquelles elles tombent, afin de s'humilier sans cesse, et de se regarder comme les plus méprisables des hommes; d'autres encore, se servir des tentations qui leur arrivent, des chutes et des péchés qu'ils font, afin de se procurer l'humilité, cette admirable mère des vertus; d'autres enfin, considérer et croire que s'ils existent encore, ce ne doit être que pour s'humilier davantage devant Dieu, et cette pensée ne les abandonne jamais : ils se répètent continuellement qu'ayant reçu du Seigneur des dons plus abondants, ils doivent se juger indignes d'une si grande libéralité, et ne voir dans les nouvelles faveurs dont Dieu les favorise, que de nouvelles dettes ajoutées aux premières. Or, c'est dans une conduite pareille que consiste le vrai bonheur, et où se trouve la véritable récompense des efforts et des violences qu'on se fait. 36. Si donc il vous arrive de voir, ou d'entendre dire que des personnes sont parvenues en peu de temps à la paix souveraine de l'âme, sachez bien qu'elles ne sont arrivées à cette perfection qu'en suivant cette conduite, qui est la voie la plus sûre, la plus heureuse et la plus courte. 37. La charité et l'humilité sont deux compagnes fidèles, la première nous élève vers le ciel, et la seconde nous y soutient et nous empêche d'en descendre. 38. Autre qu'être contrit, se connaître et avoir l'humilité. Ce sont trois choses différentes. La connaissance et la pensée de nos péchés et de nos chutes nous excitent au repentir, et répandent une sainte tristesse dans notre âme. En effet, celui qui a le malheur de tomber, se foule et se brise; mais il apprend à se défier de lui-même à recourir à la prière, à mettre une humble confiance et Dieu, à s'appuyer, pour se soutenir, sur le bâton de l'espérance, et à s'en servir pour chasser le désespoir qui, comme un chien furieux, voudrait le dévorer. La connaissance de nous-mêmes est l'intelligence que nous avons acquise de notre capacité réelle et de nos moyens; c'est encore un sentiment vif et profond de nos faiblesses et de nos péchés, L'humilité est une doctrine sainte que le Christ enseigne à ceux qui s'en rendent dignes par sa grâce, qu'il place dans l'intérieur de leur âme, comme sur un lit nuptial, et dont toute l'éloquence des hommes ne pourrait exprimer ni faire comprendre la puissance et la vertu. 39. Dire qu'on a le bonheur de sentir en soi-même les doux parfums de l'humilité, et néanmoins se laisser encore émouvoir par les louanges des hommes, ne fut-ce que pour un instant, c'est se tromper trop grossièrement, c'est trop méconnaître qu'on s'est trompé. 40. J'entendis un jour un saint homme dire dans la ferveur que lui inspirait sa profonde humilité : Ne nous donnez " point, Seigneur, non, ne nous donnez point la gloire, mais donnez-la tout entière à votre saint Nom. (Ps 113,9) Il connaissait par sa propre expérience que notre nature est si faible, qu'elle est dans l'impossibilité de se préserver, par ses propres forces, des blessures que les ennemis du salut veulent lui faire. Vous serez, ô mon Dieu, le sujet de mes louanges dans une grande assemblée (Ps 21,26), c'est-à-dire, dans les siècles infinis de l'éternité; car pour nous, devons-nous ajouter, nous ne pouvons recevoir de la gloire avant la vie future, sans que nous soyons misérablement exposés à nous perdre par la vanité qu'elle nous inspirerait. 41. Si la fin, lÕhorrible perfection et le dernier degré de l'orgueil consistent à faire semblant, pour s'attirer des louanges et de la gloire, d'être orné des vertus que l'on n'a réellement pas; le comble et la perfection de l'humilité consistent à laisser croire, afin de paraître plus vil et plus méprisable, qu'on est coupable de certaines fautes dans lesquelles on n'est pas tombé. C'est, sans doute, pour cette fin, qu'un saint religieux prit en présence de ses frères du pain et du fromage, et mangea l'un et l'autre, il prétendait par là donner à penser qu'il n'était pas aussi mortifié qu'on le croyait. C'est encore pour la même fin et pour se faire regarder comme un insensé, qu'un autre quitta ses habits pour entrer dans une ville. Il était bien loin de se conduire de la sorte, à cause de quelques mauvaises pensées; car la modestie et la chasteté étaient son partage. Ceux qui sont humbles n'ont pas à craindre d'offenser les autres; car ils ont reçu de Dieu, par le moyen de la prière, toutes les grâces et tous les doits nécessaires pour donner satisfaction à tout le monde. Au reste, comme toute leur inclination est pour la pratique de l'humilité, ils se mettent fort peu en peine des railleries et du blâme des hommes. Nous sommes tout-puissants dans Dieu, lorsquÕIl exauce les vÏux que nous Lui adressons. 42. Soyez donc dans la volonté sincère de déplaire aux hommes plutôt qu'à Dieu; car il prend plaisir de nous voir rechercher avec empressement les mépris et les humiliations, afin de tourmenter, de persécuter et d'exterminer en nous la vraie estime que nous avons de nous-mêmes, et la vaine gloire que nous recevons des applaudissements des hommes. 43. Il est certain que la fuite du monde et la retraite nous font admirablement bien entrer dans les exercices de l'humilité, et qu'il n'appartient qu'aux âmes fortes et généreuses de s'exposer ainsi aux railleries et aux mépris de leurs proches et de leurs amis. Ne soyez pas surpris de toute que je viens de dire, car personne n'a jamais pu d'un seul pas monter sur cette échelle divine. 44. Rappelez-vous que nous saurons enfin que nous sommes les disciples de Dieu, non parce que les démons nous obéissent, mais parce qu'ainsi qu'il nous l'enseigne Lui-même, nos noms sont écrits dans le ciel de l'humilité (cf. Jn 13,35 et Lc 10,20). 45. La nature des citronniers est telle, que, lorsqu'ils poussent leurs branches en haut, c'est la preuve d'une stérilité absolue, et que s'ils les laissent tomber, c'est un signe qu'ils donneront des fruits en abondance. Quiconque saura réfléchir, comprendra ce que nous voulons exprimer ici. 46. L'humilité est une échelle par laquelle on monte jusqu'à Dieu; mais les uns montent jusqu'au trentième échelon; les autres, jusqu'au soixantième, et les autres, jusqu'au centième. Ceux qui ont, par la victoire entière sur les mauvaises inclinations de leur coeur, obtenu de jouir de la paix parfaite, montent sur le plus élevé, qui est le centième; le second convient à ceux qui marchent courageusement dans les voies du salut; quand au premier, qui est le plus bas, tous peuvent espérer d'y monter. 47. Celui qui se connaît, se gardera bien d'entreprendre des choses qui soient au dessus de ses forces; mais il marchera avec constance dans les voies de l'humilité. 48. Les petits oiseaux tremblent à la vue d'un épervier, et les âmes solidement humbles craignent et redoutent le bruit des contestations. 49. Bien des personnes sont parvenues au salut, sans avoir été ni prophètes ni thaumaturges, et sans avoir reçu des révélations extraordinaires; mais jamais personne n'y est parvenu, et n'y parviendra jamais sans l'humilité. N'est-ce pas cette vertu qui est la gardienne fidèle même des dons extraordinaires ? n'est-il pas misérablement arrivé que ces dons célestes ont été la cause ou l'occasion que des coeurs, qui n'étaient pas sincèrement vertueux, ont honteusement chassé l'humilité loin d'eux ? 50. Or nous devons admirer ici comment Dieu, afin de nous faire pratiquer, comme malgré nous, la sainte vertu d'humilité, a voulu par une providence toute particulière que les autres vissent et connussent mieux nos fautes que nous ne les connaissons nous-mêmes. Il nous a donc mis dans la nécessité de reconnaître et d'avouer que ce n'est point à nous que nous pouvons attribuer le salut et la guérison de notre âme, mais à l'assistance de nos frères et au secours de Dieu. 51. Celui qui est véritablement humble déteste sa propre volonté, et ne la regarde que comme une trompeuse; et, par la confiance qu'il met en Dieu dans ses prières, il apprend ce qu'il doit savoir et faire. Pour remplir les devoirs de l'obéissance, il ne considère ni la vie ni les mÏurs des personnes qui le dirigent; mais il s'abandonne entièrement aux soins paternels de Dieu, et se rappelle qu'autrefois le Seigneur se servit de la voix d'un âne pour donner des instructions à Balaam. Et quand même cet humble et fidèle serviteur de Dieu n'agirait, ne penserait et ne parlerait en toute chose que d'une manière très conforme à sa sainte volonté, il se garderait bien encore de se fier à son propre jugement; car, il faut le dire : une âme vraiment humble n'a pas une moindre peine, ne souffre pas un moindre tourment, de se fier à son propre discernement, qu'un coeur superbe, de se soumettre au jugement des autres. 52. Il me semble donc qu'il n'y a que les anges qui soient incapables de tomber dans quelques faiblesses; car j'entends un ange terrestre me dire : Il est vrai que je ne me sens coupable sur rien, mais je ne suis pas justifié pour cela; car ce n'est pas à moi, mais au Seigneur, de me juger. (1 Cor 4,4) C'est pourquoi nous devons nous reprendre et nous condamner nous-mêmes sévèrement, afin que, par ce mépris et cette humiliation volontaires, nous puissions effacer les fautes dans lesquelles nous tombons sans nous en apercevoir. Nous devons en agir ainsi, parce qu'autrement nous aurions un compte terrible à rendre à lÕheure de la mort. 53. Celui qui demande au Seigneur des grâces dont il se juge indigne à cause du peu de mérite de ses bonnes Ïuvres, recevra en vertu du sentiment de son indignité des dons, et des faveurs qui surpasseront infailliblement la valeur réelle des vertus qu'il a pratiquées. C'est ce que nous fait connaître l'exemple du publicain qui, tout en osant ne demander que la rémission de ses péchés, reçut une pleine et entière justification. C'est encore ce que nous apprend le bon larron : il se contenta, par humilité, de demander au Seigneur de Se ressouvenir de lui dans son royaume; il reçut le paradis tout entier en héritage. (cf. Lc 23,43). 54. Comme dans le monde, par lÕordre que Dieu y a réglé, on ne voit dans aucune créature des feux grands ou petits; de même dans l'ordre de la grâce on ne voit pas que le feu de la concupiscence subsiste dans un coeur solidement et sincèrement humble : or, cette concupiscence est la matière et la cause de tous les vices dans lesquels nous avons le malheur de tomber. En effet tant que nous tombons volontairement dans le péché, nous ne sommes pas véritablement humbles, et nous sentons la présence de la concupiscence. 55. L Seigneur sachant combien les habitudes corporelles contribuent puissamment à former l'âme à la vie de l'humilité, et voulant nous servir Lui-même d'exemple, se ceignit d'un linge pour laver les pieds à ses apôtres et pour nous apprendre le chemin qui conduit à l'humilité. En effet les affections de notre âme se forment assez ordinairement par les actions du corps, et elle s'accoutume facilement à ce que le corps fait extérieurement. 56. LÕautorité que Dieu donna à lÕun des anges, non point afin qu'il en abus pour s'enorgueillir. Il fut cependant la cause et l'occasion de son orgueil. 57. Celui qui est assis sur le trône, tient une autre conduite que celui qui est sur un fumier. C'est pour cette raison que Job, cet homme si saint et si juste, en demeurant sur son fumier et hors de sa ville, put acquérir une humilité parfaite, et dire à Dieu du fond de son coeur : Je m'humilie et m'abaisse devant vous, ô mon Dieu, je reconnais ma bassesse, et je fais pénitence dans la poussière et dans la cendre (Job 42,6). 58. Je vois encore Manassès, roi de Juda, qui était un des plus grands pécheurs du monde; car outre une infinité de crimes dont il s'était rendu coupable, il avait profané le temple de Dieu et avait remplacé le culte qu'on devait rendre à sa Majesté souveraine, par le culte, impie et sacrilège qu'il rendait et faisait rendre aux idoles : de sorte que, quand même l'univers entier aurait fait des jeûnes rigoureux pour ce roi criminel, cette pénitence nÕaurait pas été capable de lui obtenir le pardon de ses exécrables impiétés. Cependant l'humilité eut la vertu de guérir les plaies désespérées et incurables de cet indigne monarque. 59. Aussi David, en parlant à Dieu, n'hésite pas de lui dire : Si vous avez souhaité, ô mon Dieu, un sacrifice, je n'aurais pas manqué de vous en offrir; mais vous n'auriez pas pour agréables les holocaustes que je vous offrirais, c'est-à-dire les jeûnes qui affligent le corps, le sacrifice que je dois vous offrir, c'est le sacrifice d'un coeur brisé de douleur; car vous ne mépriserez pas un coeur contrit et humilié. (Ps 50,18) Aussi, lorsque le prophète, au nom du Seigneur, lui eut reproché l'homicide et l'adultère qu'il avait commis, l'humilité fit prononcer à ce prince ces paroles : J'ai péché contre le Seigneur (cf. 2 Sam 12,13); et au même moment, Dieu lui fit faire par le même prophète, cette consolante réponse : Le Seigneur vous a pardonné votre péché. (ibid.) 61. Nos pères, ces hommes si recommandables, nous ont enseigné que les travaux et les pénibles exercices du corps sont comme le chemin qui nous conduit à la pratiqué de l'humilité, et qu'ils sont le fondement sur lequel repose cette vertu. Pour moi je ne pense pas tout-à-fait de même; car je crois que c'est l'obéissance qui nous mène à l'humilité, et que ce sont la droiture et la sincérité du coeur qui lui servent de base et de fondement. En effet la droiture du coeur déteste la vaine gloire. 62. Si l'orgueil a pu changer les anges en démons, l'humilité, si elle pouvait devenir leur partage, serait capable de transformer les démons en anges. Que les hommes qui ont eu le malheur de pécher, relèvent donc leur courage abattu ! 63. Hâtons-nous de travailler de toutes nos forces pour arriver à la possession de l'humilité. Que si nous ne pouvons pas parvenir jusqu'à la perfection de cette vertu, efforçons-nous de nous appuyer sur ses épaules; et si malheureusement il nous arrivait de faire quelque chute et de succomber à quelque tentation, gardons-nous bien de nous séparer de lÕhumilité, tenons-la fortement embrassée; car je serais grandement étonné que celui qui se séparerait de lÕhumilité, fût capable de recevoir quelque grâce qui pût le conduire au salut éternel. 64. Les nerfs qui fortifient l'humilité, et les moyens qui la font acquérir, sont les vertus suivantes : la pauvreté, la fuite du monde, le soin de ne pas paraître sage, un la simplicité dans les paroles,sincère, la demande de l'aumône, le silence sur la noblesse de sa naissance, le renoncement à la liberté de parole et dÕallure, lÕéloignement du bavardage. Toutes ces choses sont de simples marques qui annoncent qu'on a le bonheur de posséder cette incomparable vertu. 65. Rien ne contribue davantage et, plus efficacement à nous humilier qu'une extrême pauvreté, et un état dans lequel on ne peut vivre que par les aumônes qu'on demande et qu'on reçoit. Lorsque nous pouvons nous élever, et que néanmoins nous faisons tous nos efforts pour nous abaisser et pour chasser loin de nous toute enflure du coeur cÕest alors, oui, c'est alors que nous montrons et que nous donnons des preuves que nous possédons la véritable sagesse, et que nous sommes réellement les serviteurs et les amis de Dieu. 66. Quand donc vous vous armez pour combattre quelque vice, ne manquez pas d'appeler l'humilité à votre secours; car avec elle vous marcherez hardiment sur l'aspic et sur le basilic, et vous foulerez aux pieds le lion et le dragon (Ps 90,13) sans qu'ils puissent vous nuire ni les uns ni les autres , c'est-à-dire, le péché, le désespoir, le dragon du corps. 67. L'humilité est un canal céleste qui possède la vertu de retirer notre âme de l'abîme du péché et de l'élever jusqu'au ciel. 68. Quelqu'un ayant un jour aperçu dans le fond de son âme la beauté ravissante de cette vertu, tout hors de lui-même, il se permit de lui demander quel était celui de qui elle avait reçu le jour et l'existence. Elle lui répandit avec un doux sourire : Comment se fait-il que vous désiriez connaître le nom de mon père ? Il est sans nom, aussi bien que moi; je ne vous expliquerai cette merveille que lorsque vous serez entré dans la possession de Dieu, à qui soient toute gloire et tout honneur dans tous les siècles des siècles. Amen. Je termine ce degré en disant que, comme c'est la mer qui est la cause et la nourrice de toutes les fontaines, de même l'humilité est la source de la discrétion.
VINGT-SIXIÈME DEGRÉ
Du Discernement dans les pensées, les vices et les vertus.
1. Le discernement dans les personnes qui commencent à servir Dieu, est une connaissance exacte qu'elles ont de l'état de leur âme; par rapport à celles qui ont déjà fait quelques progrès dans le service du Seigneur, c'est un sentiment intérieur qui leur fait distinguer avec certitude le bien proprement dit de celui qui est seulement naturel et qui souvent fait la guerre au bien surnaturel; et dans celles qui ont heureusement atteint la perfection, c'est une connaissance qu'elles ont reçue des lumières que Dieu a répandues abondamment dans leur âme, par laquelle, non seulement elles sondent les plis et les replis de leur cœur, mais peuvent pénétrer jusque dans l'intérieur de leurs frères. Mais si nous voulons définir le discernement d'une manière générale et qui puisse tout renfermer et convenir à tout, nous dirons et qu'elle est et qu'elle doit être une lumière intérieure qui nous fait connaître avec certitude, en tout temps, en tout lieu et dans toutes nos actions, qu'elle est la sainte et adorable volonté de Dieu, et que ceux-là seuls la reçoivent qui sont purs dans leurs affections, dans leurs actions et dans leurs paroles. 2. Celui qui par l'esprit de Dieu a vaincu trois ennemis de son salut, vient bien facilement à bout de terrasser les cinq autres; mais celui qui néglige d'attaquer et de vaincre ces trois ennemis, ne peut compter sur aucune autre victoire. Le discernement est donc une conscience sans tâche, elle n'habite que dans ceux dont les sens sont purs et chastes. 3. Personne, soit qu'il voie par lui-même, soit qu'il entende raconter aux autres que dans l'état religieux il arrive des choses extraordinaires et surnaturelles, ne peut, parce qu'il n'en connaît pas la nature, les révoquer en doute; car où habite Dieu, qui est au dessus de la nature, là il peut bien se trouver des choses au dessus de la nature et de ses lois ordinaires. 4. La paresse, l'orgueil, et l'envie des démons, sont les trois principales armes dont ces esprits infernaux se servent pour nous faire la guerre. La première de ces armes doit nous couvrir de confusion, la seconde nous précipite dans la dernière des misères; la troisième, est une véritable félicité et un bonheur parfait. 5. Après Dieu, c'est à notre conscience que nous devons recourir, comme à la règle que nous avons à suivre : c'est elle qui est chargée de nous faire connaître de quel côté s'élèvent les vents impétueux des tentations, de nous avertir quand il est à propos de tendre les voiles, et de nous diriger de manière que nous puissions éviter un triste naufrage. 6. Les démons, dans tous nos exercices de piété, nous tendent des pièges pour nous faire tomber dans trois fosses qu'ils ont eux-mêmes creusées. Ils s'efforcent d'abord de nous détourner de bien faire; ensuite, s'ils se voient vaincus dans ce premier combat, ils cherchent à corrompre notre cœur par des intentions mauvaises qu'ils nous inspirent, et à nous empêcher de ne nous proposer pour fin que la Gloire de Dieu; enfin, si dans cette seconde attaque, leurs efforts ne leur ont servi de rien, ils se cachent dans l'intérieur de notre âme, qui est tranquille, afin de lui inspirer que nous sommes vraiment heureux de ne rien faire que selon la Volonté de Dieu et pour sa plus grande gloire. Or nous résisterons à la première tentation par une grande diligence, une scrupuleuse exactitude à nos devoirs, et par la pensée et le souvenir de la mort; à la seconde, par l'obéissance et le mépris de nous-mêmes; et à la troisième, par la connaissance de notre imperfection et de l'inutilité de nos œuvres. C'est là le grand travail que nous avons continuellement à faire jusqu'à ce que le feu de l'amour de Dieu nous fasse entrer dans son sanctuaire. Car alors nous ne serons plus inquiétés, ni portés aux péchés, à cause de nos vieilles habitudes. Dieu, qui est un feu purifiant (Heb 12,29), consumera toutes les ardeurs funestes de la concupiscence, arrêtera tous ses mouvements déréglés, nous préservera de la présomption, et nous empêchera de tomber, soit dans l’aveuglement intérieur, soit dans l'aveuglement extérieur. 7. Mais les démons font précisément le contraire; car aussitôt qu'ils ont pu rendre notre âme leur triste esclave, ils y éteignent toute sorte de lumières, et nous réduisent à une telle pauvreté, qu'il ne nous reste ni prudence, ni discernement, ni connaissance, ni respect pour rien, et que nous n'avons pour partage que l'indolence, la stupeur, l'endurcissement, l'indiscrétion et l'aveuglement. 8. Ils connaissent par leur propre expérience, tout ce que nous venons de dire, ceux qui ont eu le bonheur de sortir de l'abîme d'impureté par le moyen des jeûnes et des autres austérités de la pénitence de renoncer à une confiance insensée dans leurs propres forces, pour suivre les règles de la modestie, et d'abandonner une honteuse impudence pour observer les lois de la pudeur. Ils savent qu'aussitôt que leur âme fut délivrée et guérie de ses maladies mortelles, que leur esprit se trouva hors de ces ténèbres épaisses dans lesquelles il était enseveli, et que leur cœur fut purifié de la corruption du péché, ils eurent honte d'eux-mêmes, des actions qu'ils avaient faites et des paroles qu'ils avaient dites pendant leur déplorable captivité. 9. En effet, à moins que la lumière divine ne s'obscurcisse dans une âme, et qu'elle ne tombe dans les ténèbres d'une nuit funeste, les démons sont dans l'impuissance de lui enlever sa sainteté et son innocence, de l'immoler à leur fureur et de la perdre. Oui, je le répète tant qu'une âme en cette vie est éclairée des rayons du soleil de justice, les démons sont privés du pouvoir de lui faire du mal. Or les démons ravissent à une âme le trésor précieux de son innocence, en la soumettant, sans qu'elle s'en aperçoive, sous leur esclavage; ils l'immolent à leur fureur, lorsqu'ils étouffent en elle toutes les lumières de la conscience, de sorte qu'ils la précipitent dans des crimes honteux et détestables; enfin ils achèvent de la perdre, lorsqu'après l'avoir fait tomber dans le péché, ils la livrent aux horreurs du désespoir. 10. Que personne ne s'avise ici d'alléguer sa faiblesse pour excuse, et ne dise que les commandements de Dieu sont impossibles; car il en est qui, sur plisseurs choses, vont même au delà de ce que l'Évangile commande et pour en être assuré, faites attention à celui qui aima son prochain plus que lui-même. 11. Que ceux qui sont humbles, prennent courage, quand même il leur arrive d'être troublés par leurs passions ! car, bien que dans un temps ils aient eu le malheur d'être tombés dans toute sorte de péchés, de s'être laissé prendre à tous les pièges du démon, et d'avoir éprouvé toutes les maladies spirituelles, si Dieu leur accorde enfin la guérison, ils pourront encore servir eux-mêmes aux autres de médecins, de phares, de lampes et pilotes; leur faire connaître les différents symptômes des maladies de l'âme, et, par l'expérience qu'ils en ont faite, les préserver des dangers auxquels ils seraient exposés. 12. S'il se trouve des gens qui, quoique tyrannisés par leurs passions, soient capables de donner à leurs frères des leçons utiles et simples, je suis bien éloigné de le leur défendre — qu'ils le fassent; car il pourra fort bien arriver qu'à cause des exhortations qu'ils feront, ils prennent honte d'eux-mêmes, et commencent à faire mieux et à mener une meilleure vie. Cependant ces personnes ne peuvent pas se mêler de gouverner ni de conduire leurs frères. J'ai vu des hommes qui, étant tombés dans le bourbier du vice, et s'y roulant de plus en plus, ne laissaient pas de raconter à ceux qu'ils voyaient exposés au même péril, comment et pourquoi ils avaient été eux-mêmes victimes de leur témérité. Or ils pourraient de la sorte pour préserver les autres de la chute qu'ils avaient faite, et les empêcher de tomber dans l’abîme où ils se voyaient. Mais qu'est-il arrivé ? Dieu, qui est infini en miséricorde, comme il l'est en puissance, eut égard aux charitables intentions de ces personnes, et les délivra des chaînes odieuses de leurs péchés. Quant à ceux qui, de sang froid, se soumettent volontairement au joug tyrannique des passions, tout ce qu'ils ont à faire, c'est de garder le silence c'est par ce seul moyen qu'ils pourront donner des leçons aux autres. Aussi leur est-il nécessaire de se rappeler ces paroles : Jésus commença d'abord à a faire, et ensuite Il enseigna. (Ac 1,1) 13. La mer que nous avons à traverser, ô humbles religieux, est terrible et furieuse : elle est continuellement agitée par des vents impétueux, et bouleversée par des tempêtes effrayantes; elle est remplie d'écueils menaçants, de gouffres profonds, de pirates impitoyables, de golfes dangereux, de bancs de sable; elle est peuplée de monstres affreux, couverte de flots et de vagues écumantes. Or les écueils de cette mer sont la colère, qui cause tout-à-coup dans une âme un embrasement terrible; les gouffres sont ces vertiges qui s'emparent de nous et nous précipitent dans le désespoir, qui est un abîme sans fond; ces syrtes et ces bancs de sable, sont les ténèbres de notre esprit, lesquelles nous font souvent prendre le mal pour le bien; ces monstres, nous représentent notre propre corps pesant, lourd et dangereux par les passions cruelles qu'il nourrit et fomente; ces pirates dévastateurs, sont les ministres et les auteurs de la vaine gloire, lesquels nous enlèvent impitoyablement tout le bagage et tout le trésor de nos bonnes œuvres, fruit de nos travaux et de nos sueurs; par les flots, entendons les excès et les dérèglements de l'intempérance, qui nous jette brusquement dans la gueule et sous la dent des monstres de l'enfer; et par tourbillons, comprenons l'orgueil qui, chassé du ciel où le démon lui donna naissance, veut maintenant nous élever jusqu'aux cieux pour nous faire tomber jusqu'au plus profond de l’abîme. 14. Ceux qui sont des hommes consommés dans les sciences, connaissent très bien les choses convenables d'abord à ceux qui commencent leurs études; celles qui conviennent à ceux qui ont fait quelques progrès; enfin celles qui sont propres à ceux qui sont devenus capables de donner des leçons aux autres. Prenons bien garde qu'après avoir longtemps étudié, on ne nous trouve toujours qu'aux premiers éléments de la science spirituelle et religieuse. N'est-il pas honteux pour un vieillard de ne se voir qu'aux écoles de l'enfance. Or voici le véritable alphabet de ceux qui veulent apprendre la science religieuse : A. l'obéissance; B. le jeûne; C. le cilice; D. la cendre; E. les larmes; F. la confession; G. le silence; H. l'humilité; I. les veilles; K. la générosité; L. le froid; M. le travail; N. les afflictions; O. les mépris; P. la contrition; Q. l'oubli des injures; R. la charité fraternelle. S. la douceur; T. la foi sainte et exempte de curiosité; V. l'indifférence pour le monde; X. une sainte aversion pour les parents; Y. un détachement parfait de toute chose; Z. une grande simplicité unie à une grande innocence, et une abjection volontaire. Quant à ceux qui ont déjà fait quelques progrès dans la science religieuse, leur étude et leur application particulières doivent être de s'efforcer de remporter une victoire complète sur la vaine gloire et sur la colère, de nourrir et d'augmenter en eux l'espérance des biens à venir, de rendre plus parfaite la paix de leur âme et plus grande, la circonspection de leur esprit, de graver de plus en plus dans leur mémoire le souvenir et la pensée des jugements de Dieu, de perfectionner leurs sentiments de tendresse et de commisération pour leurs frères, d'exercer envers eux les devoirs de l'hospitalité avec affection et prudence, d'être plus doux et plus modérés dans les corrections, plus fervents et plus recueillis dans la prière, enfin, de mépriser entièrement les richesses. Pour ce qui regarde les parfaits qui, par une piété fervente, ont consacré à Dieu toutes les pensées de leur esprit, tous les sentiments de leur cœur et toutes les actions de leur corps, voici l'alphabet qui leur convient : Ils doivent : A. conserver leur cœur libre de toute passion; B. nourrir dans eux une charité parfaite; C. pratiquer une humilité profonde; D. avoir un éloignement absolu de toutes les vanités du siècle; E. être dévorés d'un zèle ardent pour conserver la Présence de Jésus Christ; F. user d'un soin tout particulier pour défendre le trésor de leurs prières et des lumières qu'ils ont reçues, des embûches et des pièges des démons qui veulent le leur enlever; G. s'enrichir de plus en plus des dons et des illuminations célestes; H. désirer ardemment la fin de leur vie; I. n'avoir que de l'aversion pour la vie présente; K. éviter tout ce qui peut flatter la chair; L. mériter de devenir auprès de Dieu des avocats et des intercesseurs pour tout le monde; M. faire en sorte d'engager Dieu à faire miséricorde aux hommes; N. participer au ministère des anges; O. devenir des trésors de science; P. se rendre dignes d'être les interprètes des vérités surnaturelles et des mystères; Q. mériter d'être les dépositaires des secrets du ciel; R. sauver les hommes; S. soumettre les démons; T. triompher des passions et des vices; V. vaincre la chair; X. gouverner la nature entière; Y. faire une guerre à toute outrance au péché; Z. être des temples vivants de la paix souveraine du cœur, et par la grâce des imitateurs parfaits de notre Seigneur Jésus Christ. 15. Lorsque nous nous sentons frappés d'une maladie grave, c'est alors que nous devons redoubler de soin et de vigilance. En effet c'est dans ces moments où les démons, nous voyant comme abattus par la maladie, et incapables par la faiblesse de notre corps, de nous servir de nos saints exercices qui étaient les armes avec lesquelles nous les mettions en fuite, ont coutume de faire les derniers efforts pour nous vaincre. Pendant leurs maladies les gens du monde sont exposés aux emportements de la colère, et quelques fois à l'impiété des blasphèmes, mais les moines et ceux qui vivent loin du siècle, s'ils ont en abondance les choses qui leur sont nécessaires, sont exposés aux tentations d'intempérance, et même de luxure. Quant à ceux qui sont privés de secours lorsqu'ils sont malades, comme les solitaires, ils sont terriblement tentés de se livrer à la négligence, à l'ennui et à la tristesse. 16. J'ai même vu quelquefois que le démon de l'incontinence augmentait les douleurs de certains malades, au point de leur donner des mouvements par lesquels leur conscience pouvait être troublée. Or je ne pouvais me rendre raison comment, au milieu d'aussi grandes souffrances, la chair fût encore capable de se révolter contre l'esprit; mais comme je retournai ensuite pour les visiter, je les trouvai sur leur lit de douleur tellement soulagés par les secours spirituels que Dieu leur avait accordés et par les sentiments de componction qu'il leur avait inspirés, que la consolation qu'ils avaient ainsi reçue, leur ôtait le sentiment de leurs souffrances, et leur faisait désirer de ne jamais en être délivrés. Enfin je retournai encore les voir, et je les trouvai toujours malades; mais je remarquai que leurs douleurs et leurs souffrances avaient été des remèdes salutaires et efficaces pour les guérir de leurs maladies spirituelles. J'adorai Dieu et le remerciai de la grâce qu'il faisait aux hommes en se servant de leur corps de boue pour les purifier et les sanctifier. 17. Il y a dans le fond de notre âme un sentiment tout spirituel, lequel nous porte sans cesse à le chercher dans nous, quand même il ne s'y trouve pas et lorsque nous avons le bonheur de le trouver, nous ne tardons pas de voir les ténèbres produites par les passions déréglées se dissiper et disparaître de notre esprit. C'est ce qui a fait dire à un homme sage cette parole remarquable : Vous trouverez en vous un sentiment tout divin. 18. La vie monastique doit remplir tous les sentiments du cœur, régler toutes nos actions, veiller sur nos paroles, former nos pensées et présider à tous nos mouvements : autrement ce ne serait pas une vie monastique, et bien moins, une vie angélique. 19. Concevez la différence qu'il y a entre la providence de Dieu, le secours de sa grâce, la protection qu'Il accorde, la miséricorde dont il use à notre égard et les consolations dont il nous fait jouir. Sa providence brille d'une manière frappante dans tous les ouvrages de l'univers, mais nous ne voyons le secours de sa grâce qu'au milieu des fidèles; sa protection, que parmi ceux qui sont vraiment fidèles; nous observons sa Miséricorde dans ses serviteurs dévoués, et ses Consolations parmi ceux qui l'aiment sincèrement. 20. Parfois, ce qui a coutume d'être un bon remède pour certaines personnes, devient un poison véritable pour d'autres, et que ce même remède donné à la même personne, mais dans des circonstances différentes, lui est salutaire dans un temps, et funeste dans un autre. 21. J'ai vu un médecin spirituel, également ignorant et indiscret, lequel accabla si mal à propos de reproches un pauvre malade qui languissait sous le poids de ses péchés, qu'il le poussa dans les horreurs du désespoir. S'en ai vu un autre, plein de science et de sagesse, qui, par des reproches humiliantes, fit comme une incision dans un cœur gonflé d'orgueil, et en fit heureusement sortir toute la corruption infecte qui le gâtait et le salissait. 22. J'ai vu le même malade spirituel qui tantôt, pour se guérir des passions qui corrompaient son cœur, avalait comme un breuvage salutaire toute l'amertume de l'obéissance, et en devenait vigoureux, ardent, laborieux et vigilant, et tantôt, pour rendre la vue à l'œil de son âme, se tenait dans une immobilité et un silence parfaits, ne regardant personne et ne parlant à personne. Que celui qui a des oreilles pour entendre, comprenne ce que je veux dire ici ! 23. Il y en a, et je vous avoue que je ne sais comment car je n’ai point cherché à connaître par moi-même et par mon propre jugement comment arrivaient ces dons et ces faveurs précieuses, mais enfin il y en a qui sont naturellement portés à la continence, au repos de l'âme, à la modestie, à la douceur et à la componction du cœur. Il y en a d'autres qui ont des inclinations opposées à ces vertus, et qui combattent de tout leur pouvoir ce mauvais naturel. Or, quoique ces derniers ne triomphent pas toujours de leurs penchants, je les crois préférables aux premiers; car ils triomphent de la nature même. 24. Ne venez donc pas vous glorifier devant moi, vous qui, sans travail et sans peine, jouissez de ces dons et de ces faveurs de la nature; mais confessez avec humilité que le souverain Dispensateur des dons ne vous a si bien favorisés, que parce qu'Il connaissait votre extrême faiblesse, qu'Il prévoyait que, sans ces grâces toutes gratuites, vous vous seriez perdus, et parce que dans sa Bonté infinie, Il voulait vous sauver. Nous devons encore observer qu'une bonne éducation, des instructions salutaires reçues dans notre enfance, les exercices spirituels auxquels nous nous sommes livrés pendant notre adolescence, peuvent dans la suite de notre vie nous porter à pratiquer la vertu et à faire profession dans la vie monastique; mais que toutes ces choses peuvent nous en détourner, si elles n'ont pas été bonnes et chrétiennes. 25. Les anges sont une lumière pour les moines; les moines doivent être la lumière des autres hommes. C'est pourquoi ils sont obligés spécialement à faire tous leurs efforts pour devenir des hommes exemplaires, et pour ne jamais, soit dans leurs paroles, soit dans leurs actions, donner lieu à personne de se scandaliser; car si la lumière se change en ténèbres, que deviendront les ténèbres elles-mêmes, je veux dire ceux qui vivent au milieu du monde ? (cf. Mt 6,23) 26. Si donc vous m'écoutez et que vous désiriez suivre mes avis, vous n'oublierez pas qu'il nous importe beaucoup de ne pas être légers ni inconstants, et de ne pas diviser les forces de notre âme, déjà si pauvre et si faible, si nous voulons combattre avec quelque avantage les milliers d'ennemis qui nous attaquent; car autrement il nous serait impossible de connaître et d'éviter les ruses infinies dont ils se servent pour nous perdre. 27. Munissons-nous donc des secours que nous offre la très sainte Trinité, et employons trois vertus pour faire la guerre à trois vices différents. Si nous ne le faisons pas, nous nous exposons évidemment à des maux et à des inquiétudes innombrables. 28. En effet, si Dieu, qui autrefois changea la met en terre ferme, est avec nous, ne serons-nous pas semblables aux Israélites ? éclairés et protégés par sa Présence, nous passerons sans danger à travers les flots mugissants, et nous verrons nos Égyptiens ensevelis sous les eaux; mais, au contraire, si Dieu ne nous assiste pas qui pourra seulement entendre, sans frémir, le bruit confus des vagues et des flots ? qui sera capable de se soutenir devant les efforts furieux de sa propre chair ? 29. Si Dieu, par les bonnes œuvres que sa grâce nous fera pratiquer, se montre dans notre cœur, aussitôt tous nos ennemis, qui sont les siens, seront dissipés et mis en déroute; et si, par la sainteté et la ferveur de nos prières, nous L'appelons à notre secours, tous ceux qui, selon l'expression de David, haïssent le Seigneur, prendront la fuite en sa présence (cf. Ps 67,2), et nous pouvons ajouter : à la nôtre. 30. N'oublions pas que ce ne sera point avec des paroles vaines et stériles, que nous apprendrons les choses célestes; mais par nos travaux, nos efforts et nos sueurs. Il ne s'agira pas en effet à la fin de notre vie de présenter au souverain Juge des paroles, mais des œuvres. 31. Lorsque quelqu'un apprend qu'un trésor est caché quelque part, il s'empresse de fouiller pour le trouver, et s'il le trouve, il le garde avec un grand soin. Ceux qui sont riches sans avoir travaillé pour le devenir, dissipent ordinairement leur fortune. 32. Les habitudes vicieuses et invétérées ne se corrigent pas sans de grandes difficultés ni sans de grands efforts; les moines qui les ont encore fortifiées par de mauvaises actions continuellement répétées, ou tombent misérablement dans le désespoir, ou par leur aveuglement ne retirent aucun avantage de leur profession religieuse et de leur consécration à l'obéissance. Mais faut-il entièrement désespérer de ces personnes ? Non, parce que je sais que Dieu est tout-puissant et qu'Il peut les retirer de cet abîme. 33. Quelques personnes me proposèrent un jour une question fort difficile à résoudre, qui, à mon avis, surpasse la portée de l'esprit de ceux qui me ressemblent et qu'on ne trouve dans aucun ouvrage connu : Quels sont, me dirent-ils, les vices qu'enfantent les huit péchés capitaux, et quels sont les trois péchés de ces huit qui produisent les cinq autres ? Or, comme je ne pus répondre à cette question si hardie, je fus obligé d'avouer mon incapacité. Mais voici ce que ces pères m'en dirent eux-mêmes. L'intempérance est la mère de la luxure; la vaine gloire, de la paresse; la tristesse et la colère sont mères de l'orgueil, de l'envie et de l'avarice, et la vaine gloire est encore mère de l'orgueil. Quand ils m'eurent expliqué cette première chose, je me permis de demander à ces hommes vénérables de vouloir bien contenter mes désirs, en m'apprenant quels étaient les péchés produits par les péchés capitaux, et de quel péché chacun tirait son origine, et voici encore la réponse qu'ils me firent avec une bonté et une affection admirables : Il ne faut pas chercher de l'ordre et de la raison parmi des passions folles et impétueuses, puisqu'on n'y trouve que désordre et confusion. Ce fut ce qu'ils me démontrèrent par des exemples très justes et très convenables et par des raisons nombreuses, fortes convaincantes; et j'en dirai ici quelque chose pour vous donner la facilité de juger du reste. Ainsi, selon ces pères, les ris dissolus et à contretemps viennent, tantôt de l'incontinence, tantôt de l'intempérance, tantôt de la vaine gloire, principalement lorsqu'on se glorifie sans honte et sans pudeur; l'excès dans le sommeil est produit quelquefois par les excès de la bonne chère, d'autres fois par les jeûnes observés dans un esprit d'orgueil; ici par la paresse, là par les besoins réels de la nature, des paroles inutiles procèdent assez souvent et de l'intempérance et de la vaine gloire; on est esclave de la paresse ou parce qu'on se traite trop délicatement, ou parce qu'on manque de crainte de Dieu; les blasphèmes sont ordinairement les enfants de l'orgueil; ils peuvent encore être occasionnés en nous par notre penchant à croire que nos frères s'en rendent coupables; quelquefois cependant c'est le démon qui en est l'auteur, à cause de l'envie qu'il nous porte. L'endurcissement du cœur prend naissance, et dans la bonne chère, et dans une certaine indifférence pour les choses saintes, et dans l'affection que nous avons pour les créatures; cette affection mondaine et sensuelle peut elle-même venir de l'esprit d'impureté, l’avarice, d'intempérance, de vaine gloire et de plusieurs autres causes. La colère et la malice tirent communément leur origine de l'enflure du cœur et de l’estime que nous avons pour nous; l'hypocrisie est le fruit de la complaisance que nous avons en nous-mêmes, de la confiance que nous mettons dans notre conduite, laquelle nous excite à penser et à croire que nous sommes capables de nous suffire, d'être maîtres et les arbitres de nos actions. Les vertus opposées à ces vices prennent naissance dans des causes toutes contraires. Mais comme le temps me manque, je ne peux traiter de chacune d'elles en particulier; c'est pourquoi je me contente de dire que c'est l'humilité qui chasse tous les vices de notre cœur, et leur donne la mort, et que ceux qui ont le bonheur de posséder cette vertu, triomphent de tous les vices et de toutes les passions. La volupté et la méchanceté sont les mères fécondes de toute sorte de maux; et ceux qui sont esclaves de ces deux, vices redoutables, ne verront jamais le Seigneur. C'est ne rien faire que de terrasser la première, si nous n'abattons pas la seconde de ces deux passions. 34. Apprenons à craindre le Seigneur par la crainte que nous inspirent l'autorité et la puissance des princes et des magistrats, et la présence des animaux féroces; apprenons à l'aimer et à désirer de le posséder, par l'exemple des mondains : voyez comme ils se livrent à l'amour des créatures pour les beautés qu'ils aperçoivent dans elles. Sachons ici que rien ne nous défend de profiter des exemples des passion cherchant à établir les vices dans les cœurs, pour nous former aux vertus qui leur sont contraires. 35. Le siècle où nous vivons, est horriblement corrompu. On ne voit partout qu'orgueil et dissimulation. On pratique peut-être encore quelques vertus extérieures; mais sont-elles réelles et véritables ? voit-on aujourd'hui ces dons et ces faveurs extraordinaires dont autrefois Dieu se plaisait à récompenser la ferveur et la sincérité de la dévotion ? cependant le monde eut-il jamais plus besoin de ces dons et de ces grâces ? Mais ne soyons pas étonnés de cette absence et de cette privation; car ce ne sont pas précisément les travaux extérieurs qui nous font trouver et posséder Dieu, ce sont la simplicité et l'humilité du cœur, selon cette parole de saint Paul: La puissance du Seigneur se fait surtout remarquer dans la faiblesse de l'homme (cf. 2 Cor 12,9), et il est certain que Dieu ne rejettera jamais un cœur humble et docile. 36. Lorsque nous verrons quelques-uns de nos frères qui servent Dieu, tomber dans quelque maladie corporelle, ne soyons pas si méchants que de croire que cet accident fâcheux leur est arrivé par un secret jugement de Dieu qui les punit par là de quelques fautes qu'ils ont commises; mais dans la simplicité de notre cœur, et sans mauvaises pensées, prenons soin d'eux : car ils sont membres du corps auquel nous appartenons tous; ce sont des compagnons d'armes avec lesquels nous faisons la guerre à un ennemi commun. 37. Dieu envoie quelquefois des maladies pour purifier notre âme des souillures que les péchés lui ont faites, et quelquefois pour nous aider à chasser la vanité de notre esprit. 38. Il n'est pas rare encore que Dieu, dont la Bonté et la Miséricorde sont infinies, en nous voyant lâches et paresseux dans les saints exercices de la piété, Se serve de la maladie comme d'une mortification salutaire et plus facile pour humilier et affaiblir nos corps rebelles, pour purifier notre esprit des mauvaises pensées et pour délivrer notre cœur des passions déréglées. 39. Mais observons ici que pour toutes les choses qui nous arrivent, soit visibles, soit invisibles nous les recevons de trois manières différentes; d'abord, avec un esprit de douceur et d'humilité; ensuite, avec des sentiments de colère et de répugnance; enfin, avec une froide indifférence. C'est ce que j'ai vu moi-même dans trois frères qui avaient été corrigés et punis ensemble. Le premier ne souffrit la correction et n'accepta la pénitence qu’avec colère et indignation; le second endura l'une et reçut l'autre sans trouble et sans tristesse; enfin, le troisième supporta l'une et l'autre avec joie et contentement. 40. J'ai vu des cultivateurs semer les mêmes grains et se proposer des fins différentes; car les uns se proposaient dans la récolte qu'ils attendaient, de payer leurs créanciers, et les autres, d'augmenter leurs richesses; ceux-ci avaient l'intention de faire des présents à leurs maîtres, et ceux-là, de mériter de la part des passants des louanges sur leur excellente manière de cultiver leurs champs; d'autres ne désiraient avoir une récolte abondante, qu'afin de pouvoir contenter l'envie qui rongeait leur cœur, et de vexer leurs rivaux; et d'autres ne voulaient une belle récolte qu'afin d'éloigner d'eux la honte d'être regardés pour des négligents et des paresseux. Mais voici quelle est la semence dont se servent ces laboureurs : ce sont les jeûnes, les veilles, les aumônes, les services rendus à leurs frères, l'obéissance et autres choses semblables. Quant aux fins et aux intentions qu'ils se proposent, qu'on les examine et qu'on les cherche avec soin et sérieusement. 41. Que ce soit devant le Seigneur et avec les mêmes précautions que prennent ceux qui vont puiser de l'eau dans une fontaine; car il arrive quelquefois qu’en ne voulant puiser que de l'eau, on prend aussi des grenouilles. C'est ainsi que nous-mêmes, en voulant pratiquer la vertu, nous mêlons avec elle des défauts : par exemple, l'intempérance se mêle facilement avec l'hospitalité, l'amour sensuel avec la charité, la finesse avec la discrétion, la malice avec la prudence; la fourberie, la paresse, la lenteur, la contradiction, la mauvaise volonté de vivre à sa guise et selon ses goûts, et la désobéissance, avec la douceur; l'arrogance, la fierté, avec le silence; la vanité avec la joie spirituelle, la paresse avec l'espérance, le jugement téméraire avec la charité; la tiédeur, l'engourdissement, avec la solitude et la retraite; l'aigreur, avec la chasteté; une trop grande confiance en soi-même avec l'humilité; quant à la vaine gloire, regardons-la comme un fard, un collyre, ou plutôt comme un venin subtil qui cherche à s'insinuer dans toutes les vertus. 42. Ne nous affligeons pas, si Dieu, n'exauce pas nos prières et nos supplications, aussitôt que nous le désirerions; car il désire Lui-même ardemment que tous les hommes soient tout de suite délivrés des passions qui les troublent et les tyrannisent. 43. Tous ceux qui demandent à Dieu quelque grâce, ne sont pas écoutés, c'est, je crois, pour quelqu'une des raisons suivantes : c'est parce, qu'ils ne sollicitent pas cette faveur dans le temps qu'il convient, parce qu'ils ne la demandent pas avec les dispositions requises, parce qu'ils sont possédés de quelque sentiment de vaine gloire et d'orgueil; enfin parce que, s'ils étaient exaucés, ils tomberaient dans la tiédeur et dans la négligence. 44. Personne, je pense, ne doute que les démons et les passions me se retirent de notre âme, tantôt pour un temps, tantôt pour toujours; mais il y a fort peu de gens qui sachent pourquoi les uns et les autres nous abandonnent de la sorte. 45. Il arrive que les passions quittent, non seulement ceux qui ont la foi, mais aussi ceux qui ne l'ont pas; exceptons-en néanmoins une, laquelle demeure en eux, pour tenir, elle seule, la place de toutes les autres : or cette passion si funeste et si terrible, qu'elle a chassé les anges du ciel, c'est l'orgueil. 46. Remarquons que le feu céleste et divin de la charité consume entièrement la matière de nos péchés. Lorsque les démons, de leur plein gré, se retirent de nous et ne nous tentent plus par le moyen des passions. 47. Ils ne le font ordinairement que pour nous tromper par une fausse sécurité que ce calme et cette tranquillité inspirent, et pour s'emparer plus facilement et tout d'un coup, de notre pauvre cœur, l'empoisonner par les vices de telle sorte, qu'il soit dans le cas de se tendre des pièges à lui-même et de se faire une guerre cruelle. 48. Je connais encore une autre ruse des démons quand ils cessent de nous fatiguer et de nous attaquer c'est que nous ayant déjà habitués au vice, ils n'ont pas besoin de nous tenter, et qu'en nous tentant ils craindraient de réveiller notre conscience qu'ils ont endormie. Nous pouvons dire ici que les enfants à la mamelle, sont la figure des pécheurs que les démons ont accoutumés au vice : lorsque leurs mères les retirent de leur sein, ils se mettent à sucer leurs doigts. 49. Sachons donc que ce sont la simplicité, l'innocence et l’intégrité de la vie, qui sont surtout capables de délivrer notre âme des perturbations et de l'agitation des passions, et de lui procurer une paix délicieuse, selon cette parole de David : C'est avec justice que j'attends mon salut du Seigneur, car c'est Lui qui sauve ceux qui ont le cœur droit, (cf. Ps 7,12) et Il nous délivre ainsi de nos maux, de manière qu'à peine nous en apercevons-nous et que nous sommes semblables aux petits enfants qu'on dépouille de leurs vêtements sans qu’ils aient le sentiment de leur nudité. 50. Les vices et la méchanceté ne sont point originairement dans la nature de l'homme, puisque Dieu n'est point l'auteur des passions. Mais il y a dans lui plusieurs bonnes inclinations naturelles que Dieu lui a données : telles sont, par exemple, la tendresse et la compassion pour les malheureux; ne voyons-nous pas les païens touchés de commisération pour ceux qui souffraient ? telles sont encore l'affection et la bienveillance : les animaux mêmes témoignent de la tristesse, en se voyant séparés les uns des autres; la foi, puisque nous sentons en nous une violente inclination à croire ce qu'on nous raconte; l'espérance, car nous n'empruntons et ne prêtons de l'argent, nous ne faisons des voyages sur terre et sur mer que dans l'espoir de quelques avantages et de quelque profit; et si l'amour que nous avons pour nos frères est fondé sur notre nature, et que la charité soit le lien et la perfection de la loi, il s'en suit que cette vertu, ainsi que les autres, n'est point hors de notre nature, et que ceux qui, pour ne pas pratiquer le bien, allèguent leur faiblesse, doivent être couverts de honte et de confusion. 51. Quant à la chasteté, à la douceur, à l’humilité, à la prière, aux veilles, aux jeûnes et à la componction, nous disons que ce ne sont pas des vertus qu'on puisse pratiquer par les seules forces de la nature. Or quelques-unes de ces vertus nous ont été enseignées par les hommes; d'autres, par les anges; d'autres, par le Verbe éternel de Dieu, qui nous en facilite la pratique par sa grâce. 52. Nous trouvons-nous dans l'indispensable nécessité de souffrir quelques maux ? la prudence nous dicte que nous devons toujours, si la chose est possible, choisir le moindre et le plus léger. Ainsi, par exemple, lorsque nous nous appliquons à la prière, s'il nous arrive quelques-uns de nos frères, faut-il alors interrompre notre saint exercice, ou faut-il, sans les saluer ni leur dire un seul mot, les laisser partir tout affligés de n'avoir pu s'entretenir un moment avec nous ? Je réponds ici que la charité est plus excellente que la prière; car celle-ci est une vertu particulière, et celle-là renferme toutes les vertus. 53. Dans ma tendre jeunesse il m'arriva qu’étant allé dans une ville, ou un gros bourg, je ne fus pas plus tôt à table, que je me sentis furieusement tenté sur l'intempérance et la vaine gloire; mais comme je craignais les effets déshonorants de la gourmandise, je préférai de succomber à la tentation de la vanité; car je connaissais que dans les jeunes gens le démon de la vaine gloire cède assez facilement le pas au démon de l'intempérance, et dans cela il n'y a rien qui doive nous étonner. Mais si dans les gens du monde l'avarice est pour eux la source funeste et principale de toute sorte de maux, disons-en autant de l'intempérance par rapport aux moines. 54. Ne manquons pas ici d'observer que Dieu permet quelquefois que des spirituels demeurent sujets à certains petits défauts, mais qui ne sont pas capables de les souiller ni d’offenser le Seigneur, afin que forcées à se faire des reproches continuels, elles puissent acquérir un grand trésor d'une humilité solide qu'il soit impossible à leurs ennemis de leur enlever. 55. Ceux qui n'ont pas vécu sous le joug salutaire de l'obéissance, ne sont pas capables de parvenir à une humilité sincère et véritable. Jugeons-en par ceux qui apprennent quelque art ou quelque métier : s'ils n'ont qu'eux-mêmes pour maîtres, feront-ils autre chose que de suivre les jeux de leur imagination ? connaîtront-ils les règles de cet art ? 56. Ce n'est pas sans raison que nos pères font consister la sainteté de la vie dans la pratique de l'humilité et de la tempérance, vertus qui, aux yeux des hommes, semblent être bien ordinaires et bien communes. En effet, la tempérance nous prive des plaisirs des sens, et l'humilité nous conserve dans cette privation et empêche aux voluptés charnelles de pousser en nous de nouveaux bourgeons. C'est pour la même fin que la pénitence a deux effets salutaires : elle efface en nous nos péchés, et nous fait acquérir l'humilité. 57. En général, les hommes pieux, se sentent portés à donner à ceux qui leur font des demandes et leur exposent leurs besoins; mais les personnes qui possèdent cette précieuse qualité dans un degré plus parfait, ne consultent que les besoins de leurs frères, et, pour faire des largesses, n'attendent pas qu'on les leur demande. Ne pas reprendre et ne pas exiger qu'on nous rende les choses qu'on nous a prises, ce n'est que le propre des hommes qui ont renoncé à toute affection pour les biens périssables. 58. Ne cessons donc jamais de considérer les vices et les vertus, afin que nous puissions savoir où nous en sommes par rapport à la piété. Commençons-nous? avançons-nous ? nous perfectionnons-nous ? 59. Les combats que nous livrent les démons, viennent de trois causes différentes : de notre amour pour les plaisirs, de notre orgueil et de l'envie qu'ils nous portent. Appelons heureux ceux qui sont les objets de l'envie des démons; mais disons qu'ils sont malheureux et bien malheureux, ceux qui se livrent à l'orgueil, et inutiles et vains, ceux qui sont esclaves des sens et attachés aux plaisirs de la chair. 60. Il est un certain sentiment, ou plutôt certaine habitude, qu'on doit appeler force et patience, par laquelle on ne redoute et l'on ne refuse aucun travail ni aucune peine : c'est cet esprit de force, de générosité et de patience qui enflammait tellement le cœur des martyrs, qu'ils allaient jusqu'à mépriser les tourments les plus affreux. 61. Nous devons mettre une grande différence entre veiller sur les pensées de notre esprit, et veiller sur les affections de notre cœur; car autant l'orient est éloigné de l'occident, autant la vigilance sur les affections de notre cœur l'emporte en dignité et en excellence sur la vigilance que nous exerçons sur les pensées de notre esprit, quoique l'une donne plus de travail et de peine que l'autre. 62. Se servir de la prière pour combattre les mauvaises pensées, les repousser avec horreur, les mépriser et e triompher entièrement, ne sont pas des choses qui ne se distinguent pas entre elles. Celui qui a dit à Dieu : Venez à mon aide, ô mon Dieu; Seigneur, hâtez-vous de me secourir (Ps 69,2), et autres paroles semblables, nous donne un exemple de ces trois choses; le même nous fait connaître la seconde, lorsqu'il dit : Je répondrai aux injustes accusations de ceux qui me chargent de reproches (Ps 118,42), et ailleurs : Vous nous avez mis en butte à tous nos voisins, (Ps 79,7); enfin il nous enseigne la troisième, celui qui a proféré ces mots : J'ai mis une garde à ma bouche; dans le temps que le pécheur s'élevait contre moi, je me suis tu et j’ai gardé le silence (Ps 38,2), et encore : Les orgueilleux agissaient avec beaucoup d'injustice à mon égard, mais je ne me suis pas détourné de votre sainte loi (Ps 118,51). Or celui qui possède la seconde de ces dispositions, a souvent besoin de recourir à la prière, parce qu'il n'est pas assez préparé ni assez fort pour résister aux démons; celui qui se sert de la prière, sans vouloir exciter en lui l'horreur des mauvaises pensées, ne pourra jamais les chasser ni les éloigner de son esprit; enfin celui qui possède la troisième, rejette avec dédain et décourage entièrement les démons. 63. On ne peut pas, naturellement parlant, saisir ni limiter ce qui est simple et spirituel. C'est Dieu seul, qui a tout créé, qui en est capable. 64. Comme ceux qui ont l'odorat excellent, sentent facilement les parfums aux approches d'une personne qui en a sur elle, quoiqu'elle les tienne cachés; de même une âme pure sent facilement en elle-même, par un don particulier de Dieu, la bonne odeur de la vertu qu'elle a reçue de lui. Je vais plus loin, et je ne crains pas de dire que quelquefois elle sent même dans les autres, sans qu'ils s'en aperçoivent, la mauvaise odeur du vice dont heureusement elle est délivrée. 65. S'il est vrai que tous ne peuvent prétendre à jouir de l’impassibilité, qui délivre de toutes les passions; il est également vrai que tous peuvent se réconcilier avec Dieu et obtenir le salut éternel. 66. Gardez-vous bien d'estimer et de vouloir imiter certaines personnes qui doivent totalement vous être étrangères, je veux dire ces gens curieux qui veulent témérairement pénétrer les secrets de la divine Providence, approfondir les illuminations que Dieu répand dans quelques âmes privilégiées, et prononcer dans eux-mêmes que Dieu fait acception des personnes. Toutes ces sortes de personnes font bien voir que réellement elles sont les tristes enfants et les malheureuses esclaves de l'orgueil. 67. L'avarice, pour se cacher, se couvre quelquefois du manteau de l'humilité; la vaine gloire, au contraire, et l'incontinence portent à de grandes aumônes. Quant à nous, faisons tous nos efforts pour nous affranchir de ces deux passions détestables, et ne cessons d'avoir des sentiments de bienveillance envers les pauvres, et de leur faire du bien. 68. Quelques-uns ont dit qu'il y avait des démons ennemis d'autres démons, et qu'ils se faisaient la guerre les uns aux autres. Pour moi, tout ce que je sais, c'est qu'ils en veulent tous à la perte de nos âmes. 69. Nos exercices spirituels, soit extérieurs et visibles, soit intérieurs et invisibles, sont ordinairement précédés d'une bonne résolution et d'un bon propos, d'une sainte affection et d'un pieux désir; mais toutes ces heureuses dispositions, nous les devons à la grâce de Dieu, qui agit en nous et avec nous. 70. Sans le bon propos, nous ne ferions point de bonnes œuvres; car si, comme nous l'enseigne l'Ecclésiaste : tout ce qui se passe sous le ciel, doit se faire dans un temps convenable (Ec 3,1), nous sommes essentiellement obligés dans notre saint état, qui est une république céleste, à considérer avec la plus grande attention quelles sont les choses qui conviennent aux circonstances dans lesquelles nous nous trouvons, et de quelle manière elles conviennent; car il est certain que, pour ceux qui combattent dans la carrière de la vie religieuse, il y a un temps où ils jouissent d’une grande tranquillité d'âme et sont délivrés de tout trouble et de toute agitation. Or je ne parle ici qu'à ceux qui ne font que d'entrer dans cette sainte carrière. Il est encore certain qu'il y a un temps de larmes et un temps d'aridité et de dureté de cœur, un temps pour obéir et un temps pour commander, un temps pour jeûner et un temps pour manger, un temps de guerre où notre corps est précisément l'ennemi que nous avons à combattre, et un temps de paix où nous avons heureusement triomphé des ardeurs de la concupiscence, un temps de tempête et un temps de sérénité, un temps de tristesse et un temps de joie, un temps pour enseigner et un temps pour apprendre, un temps où l'enflure du cœur souille la conscience, et un temps où l'humilité la purifie; un temps de combat et un temps de repos, un temps de tranquillité et un temps de travail, un temps pour prier longuement et avec assiduité, et un temps pour exercer les fonctions de son état ou de son emploi. C'est pourquoi, loin de nous laisser entraîner par une ardeur pleine d'orgueil, ne faisons chaque chose qu'au temps qui lui est assigné et qui lui convient. Gardons-nous en hiver de chercher des fruits qu'on ne trouve que pendant l'été, et de vouloir moissonner quand il s'agit de semer; car il est un temps destiné à semer les grains précieux des travaux, des sueurs et des austérités, et un autre temps pour en recueillir les fruits inestimables et incompréhensibles. 71. Il est des personnes, qui, par une disposition secrète et impénétrable de la divine Providence, reçoivent la récompense de leurs travaux avant même de s'y livrer; d'autres, pendant qu'elles s'y appliquent; d'autres, après les avoir terminés; d’autres, enfin, ne la reçoivent qu'après leur mort. Nous devrions ici chercher à connaître quelles ont été les plus humbles de ces différentes personne. 72. Nous remarquerons qu'il est une espèce de désespoir qui vient de la multitude des péchés qu'on a commis, des reproches poignants de la conscience, et de la tristesse cruelle et insupportable que la vue de leur énormité inspire à une âme. Ce désespoir arrive ordinairement à ceux qui sont comme accablés par la multitude effrayante des blessures que leurs passions leur ont faites, et qui succombent sous le poids immense de leurs iniquités. Nous observerons aussi qu'il est une autre espèce de désespoir qui prend naissance dans l'orgueil et dans la folle estime que nous avons de nous-mêmes. Or cette nouvelle espèce de désespoir est le partage ordinaire des personnes qui, après être tombées dans quelques fautes considérables, ne veulent pas reconnaître qu'elles s'en sont rendues coupables. Mais si l'on veut tant soit peu réfléchir, on trouvera que celui qui a le malheur de se livrer au premier désespoir, se trouve exposé à tomber dans toute sorte de crimes, et que celui qui se livre au second, pourra fort bien extérieurement continuer d'être fidèle, aux saints exercices de la vie religieuse, quoique ses sentiments soient contraires à sa conduite. Cependant ces deux espèces de pécheurs désespérés peuvent obtenir leur guérison : le premier, en se corrigeant et en mettant une confiance fidèle; le second, en pratiquant l'humilité, et en cessant de faire des jugements téméraires. 73. Il est une chose fort extraordinaire et très surprenante, et qui néanmoins ne doit étonner personne, c'est d'entendre les gens tenir les discours les plus édifiants et de les voir tomber dans les fautes les plus effrayantes. L'orgueil dans le ciel a dénaturé et perdu les anges. 74. Que dans toutes vos actions et dans tous vos exercices, votre règle soit de bien examiner, si vos démarches et vos opérations corporelles, ainsi que celles qui, tout purement spirituelles, sont conformes à la loi de Dieu; et cette règle regarde aussi bien ceux qui sont soumis au joug de l'obéissance, que ceux qui ne reconnaissent point de supérieur. Ainsi par exemple, si dès le commencement de notre carrière religieuse nous nous livrons a quelque exercice, qu'il soit peu ou qu'il soit beaucoup important, et qu'après nous y être appliqués, nous n'en soyons pas devenus plus humbles, il est bien à craindre que cet exercice n'ait pas été fait de manière à pouvoir être agréable à Dieu et conforme à sa sainte Volonté. En effet, étant si novices dans les voies de la vie religieuse, c'est assurément l'humilité qui peut nous faire connaître si nos actions sont selon Dieu; comme dans ceux qui sont fort avancés dans la perfection, ce sont le repos de l'âme et l'affranchissement des passions, qui leur donnent cette connaissance; et dans ceux qui sont enfin parvenus à cette perfection, c'est une surabondance de lumière céleste. 75. Quelquefois les âmes élevées estiment peu les choses qui en effet sont d'une bien petite importance; mais souvent les esprit légers et superficiels regardent comme d'une grande importance ce qu'est ni bon ni parfait sous tous les rapports. 76. Lorsque l'air est pur, nous voyons briller les rayons du soleil; c'est ainsi qu’une âme que Dieu a purifiée par sa grâce, voit en elle-même briller les rayons de la lumière céleste. 77. Disons ici que faire une faute, mener une vie oisive, se laisser aller à la négligence, sentir des inclinations déréglées et les contenter, sont autant de choses qui doivent se distinguer les unes des autres. Que celui qui a reçu les lumières nécessaires pour pouvoir trouver cette différence, la cherche avec sincérité. 78. Plusieurs élèvent jusqu'au ciel et regardent comme le bonheur de la vie, la grâce et la puissance de faire des miracles et d'être grands devant les hommes par des faveurs et des grâces extraordinaires et surnaturelles; mais ils se trompent, mais ils ignorent que les dons du ciel qui nous exposent le moins à faire des chutes, sont les plus précieuses faveurs que nous puissions recevoir de Dieu. 79. Un homme qui est parfaitement purifié de ses péchés, connaît l'état et les dispositions intérieures du prochain, du moins d'une manière imparfaite. Le progressant, lui, juge de l’état de l’âme d’après le corps. 80. Un petit feu peut incendier tout une forêt, et une petite faute est capable de nous faire perdre tout le fruit de nos travaux spirituels. 81. Il existe un petit soulagement qu'on peut accorder à la chair rebelle et ennemie, lequel donne de la force à l'âme, sans exciter les ardeurs de la concupiscence; mais il est aussi de grandes fatigues qui la font révolter contre l'esprit. Dieu le permet ainsi, afin que, ne mettant point notre confiance en nous-mêmes nous ne la placions qu'en Dieu, qui par des moyens cachés peut mortifier en nous les feux les plus ardents de la concupiscence. 82. Voyons-nous des personnes qui nous aiment selon Dieu et pour Dieu, conservons à leur égard la retenue convenable, et gardons-nous bien d'user vis-à-vis d'elles de certaines familiarités; car il n'y a rien qui soit plus capable de nuire à l'amitié et de changer plus facilement les affections de tendresse en sentiments de haine et d'aversion, qu'une trop grande liberté. 83. Il est subtil et pénétrant l'œil de notre âme; car, si nous exceptons les anges, il surpasse en lumière et en finesse toutes les autres créatures. Aussi voyons-nous que ceux-là mêmes qui sont encore agités de leurs passions, pourvu qu'ils ne soient pas ensevelis dans la boue du péché, en vertu de la grande affection qu'ils ont pour leurs frères, connaissent les pensées et les sentiments qui sont dans leurs âmes. 84. Si rien n'est plus opposé à un être simple et spirituel que la matière et un corps, quiconque lira ces paroles, comprendra. 85. Les observations que les gens du monde avec leur esprit mondain et charnel font sur le cours de la divine Providence, ne peuvent produire en eux, et chez les moines, que des ténèbres épaisses et funestes. 86. Les personnes peu fermes et peu constantes dans la pratique de la vertu, ne doivent pas ignorer que c'est parce que Dieu prend un soin particulier de leur salut, qu'il permet qu'elles se trouvent exposées à des indispositions corporelles, à des dangers et à des accidents fâcheux et les gens parfaits dans le bien doivent voir dans calamités sensibles, une preuve bien consolante de la présence du saint Esprit, et une marque assurée de l'augmentation des dons célestes dans leur âme. 87. Nous devons nous défier d'un démon qui, lorsque nous sommes sur le point de nous endormir, cherche à remplir notre esprit de mauvaises pensées. Il espère que, par notre négligence à les chasser et à nous armer de la prière, nous nous livrerons au sommeil avec ces pensées, et qu'elles nous occasionneront de mauvais songes pendant la nuit. 88. Il est un esprit, que nous pouvons appeler précurseur, lequel se présente a nous à notre réveil, afin de nous tenter et de corrompre la pureté de notre âme par des pensées infâmes qu'il tâche de nous inspirer. C'est pourquoi nous devons employer le plus grand soin pour consacrer fidèlement à Dieu les prémices de chaque journée; car elle appartiendra sûrement à celui qui en aura été mis en possession le premier. Aussi un grand serviteur de Dieu me dit un jour cette parole remarquable : Je prévois et je connais ce que je serai pendant la journée par l'état dans lequel je me trouve, en la commençant. 89. Il y a plusieurs voies qui conduisent les âmes à la piété, mais il y a aussi plusieurs chemins qui peuvent les mener au malheur éternel. Or parmi ces voies qui font arriver au salut, il en est qui, ne convenant pas à quelques personnes, conviennent fort bien à d'autres; et cependant la conduite des unes et des autres est agréable à Dieu. 90. Dans toutes les tentations auxquelles nous sommes exposés, les démons font tous leurs efforts pour nous faire dire ou faire des choses qui ne conviennent pas. S'ils ne peuvent obtenir de nous ce qu'ils souhaitaient, ils cherchent fort adroitement à nous faire rendre à Dieu des actions de grâces de la victoire que nous avons remportée, dans l'esprit et avec les sentiments orgueilleux. 91. Ceux qui ont du goût pour les choses célestes, soit qu'ils aient renoncé volontairement aux choses de la terre, soit que la mort les en ait heureusement délivrés, montent glorieusement au ciel, tandis, au contraire, que ceux qui n'aiment que les choses de la terre, descendent, après leur mort en bas. Il n'y a point de milieu. 92. Mais n'est ce pas une chose surprenante que l'âme, qui a été créée dans notre corps et qui y a reçu sa nature et son existence, et non pas en elle-même, puisse néanmoins exister hors de notre corps, lorsque la mort l'en a séparée. 93. Les mères pieuses donnent naissance à des filles pieuses, et c'est le Seigneur qui a créé leurs mères. Or il n'y a point d'absurdité d’appliquer cette règle dans le sens contraire. 94. Celui qui ne se sent pas le courage nécessaire, ne doit pas aller à la guerre; c'est ce que Moïse, ou plutôt le Seigneur, avait autrefois défendu aux Israélites; car il est à craindre que le dernier égarement d'une âme ne soit pire que sa première chute.
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