VIE D’ANNE CATHERINE EMMERICH

  TOME DEUXIEME (1819-1824)

 

CHAPITRE VII

 

AVENT ET NOEL 1819.

VOYAGES EN VISION A UNE VILLE D8 JUIFS EN ABYSSINIE ET A LA MONTAGNE DITE DES PROPHÈTES, PAR DELA LE THIBET. TRAVAUX POUR DES ENFANTS PAUVRES. CÉLÉBRATION DU SAINT TEMPS DE L'AVENT ET DE NOEL. SOUFFRANCES MYSTIQUES.

 

         1. Le premier dimanche de l'Avent, une pauvre vieille juive de Dulmen demanda à voir Anne Catherine et la pria de lui faire une aumône pour son mari gravement malade. Elle accueillit avec beaucoup de bonté cette femme plongée dans l'affliction, lui donna quelques gros d'argent, et la renvoya touchée et consolée par ses paroles affectueuses. Cette juive était déjà venue la voir antérieurement pour lui exposer sa détresse et avait mis dès lors une grande confiance dans Anne Catherine. Celle-ci, à cette occasion, se sentit prise d'une telle compassion pour les pauvres juifs qu'elle se tourna vers Dieu, lui adressant d'ardentes prières pour leur salut. Ces prières furent exaucées d'une façon merveilleuse. Peu de jours après, elle raconta au Pèlerin la vision suivante qu'au commencement elle traitait de « pur rêve dont elle ne savait que penser, » mais il fut bientôt manifeste que, dans cette vision, une grande tâche de prière pour le commencement de l'année ecclésiastique lui avait été assignée, et que la juive était venue à elle comme un messager de Dieu qui devait recevoir non-seulement pour elle-même, mais pour toute sa race l'assistance de la pieuse vierge. La charité dont elle avait été l'objet avait préparé le coeur de la pauvre femme délaissée à accueillir la vérité : le désir du salut devint ardent chez elle et la miséricorde de Dieu lui ouvrit les voies extraordinaires par lesquelles elle devait y arriver.


         « Il me sembla que la vieille juive Meyr, à laquelle j'avais fait l'aumône, venait de mourir et d'aller en purgatoire, et que son âme venait à moi pour me remercier ; car c'était par moi qu'elle était arrivée à croire en Jésus-Christ. Elle avait pensé, disait-elle, aux aumônes que je lui avais faites si souvent, quoique généralement personne ne donne aux pauvres juifs, et elle avait ressenti tout à coup un vif désir de mourir pour Jésus, si la foi en Jésus était la vraie foi : or c'était par moi que son coeur avait été touché. C'était comme si la chose était déjà arrivée ou pouvait arriver : car ce devait être une excitation à rendre grâces et à prier pour cela. La vieille Meyr n'était pas morte : mais son âme, pendant le sommeil, était dégagée des liens du corps pour venir à moi et me diriger, en sorte qu'elle pût aller en purgatoire si elle mourait dans ces sentiments. Sa mère, disait-elle, avait eu aussi, avant sa mort, un pressentiment de la vérité du christianisme et certainement elle n'était pas réprouvée. Je vis alors l'âme de cette mère dans un lieu triste et sombre où il n'y avait aucune espèce d'assistance à sa portée. Elle était comme dans un cachot muré, sans aucun moyen de s'aider ou d'agir le moins du monde, et près d'elle, au-dessus et au-dessous, se trouvent un nombre infini d'âmes dans le même état. J'eus le pressentiment consolant qu'aucune âme n'était perdue sans ressource, parmi celles que l’ignorance seule avait empêchées de connaître Jésus, qui avaient eu pourtant un désir vague de le connaître et n'avaient point vécu dans un état de péché grave. L'âme de la juive dit encore qu'elle voulait me conduire à un endroit d'où sa famille était originaire et d'où ses ancêtres maternels avaient été chassés pour quelque acte de cruauté. Elle me dit aussi qu'elle voulait me conduire dans un lieu où vivaient des gens de sa religion, parmi lesquels il y en avait de très-pieux : mais comme personne ne les instruisait, ils restaient nécessairement dans leur erreur. « Il fallait pourtant, disait-elle, que je cherchasse à toucher leurs coeurs. » Je la suivis volontiers : l’âme apparaissait bien plus belle que la pauvre vieille femme encore vivante. Mon guide était près de moi et quand la juive me disait par erreur quelque chose qui n'était pas tout à fait vrai, je le voyais apparaître plus brillant et me dire ce qui était en réalité. Alors elle paraissait aussi remarquer mon guide, car elle demandait toujours avec curiosité : « Qui t'a dit cela ? Est-ce le Messie ? » - Nous nous avançâmes dans une direction qui nous fit dépasser Rome, puis la mer ; ensuite nous traversâmes l'Égypte. Je n'y vis pas beaucoup d'eau, seulement au milieu un grand fleuve blanc qui déborde souvent et rend la terre fertile. Du reste, il y a presque partout du sable et des collines de sable que le vent pousse, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il y a là aussi au milieu du désert de très-grands édifices, hauts, épais, massifs, tels qu'on n'en voit nulle part, et construits avec de grandes pierres très-pesantes. Ce ne sont pas des maisons : ils sont pleins à l’intérieur de grands caveaux et de passages où il y a une énorme quantité de corps morts. Mais c'est tout autre chose que les tombeaux souterrains de Rome. Les corps sont tout emmaillottés comme de petits enfants, ils sont durs, raides, d'un brun sombre, et il y a par-dessus des peintures de toute espèce. Sur ces monuments, on voit çà et là des figures sculptées, taillées, raides et sans grâce. J'ai été conduite dans un de ces édifices, et j'y ai vu une grande quantité de corps ainsi arrangés, mais pas un seul n'est lumineux. Nous allâmes ensuite de plus en plus loin vers le midi, à travers de grands déserts de sable où je vis très-souvent des bêtes de couleurs variées, semblables à de grands chats, lesquelles couraient très-vite. Je vis aussi çà et là sur des collines de hauts bâtiments de forme ronde, couverts de paille, avec des tours et des arbres à l’entour. Nous allâmes, en nous élevant toujours, à travers du sable blanc où se trouvaient des pierres vertes et polies comme du verre. Ensuite nous entrâmes dans un pays de montagnes escarpées et déchirées qui allaient toujours s'élevant : je fus étonnée de voir que parmi ces rochers il y avait çà et là des endroits très-fertiles. Montant toujours, nous arrivâmes enfin dans une grande ville très-étrange, peuplée de Juifs. Cette ville ne peut se comparer à rien de ce que j'ai jamais vu, quant à l'étroitesse, à l’obscurité, à la multitude et à l’embrouillement des rues et des maisons. On ne peut y aller nulle part en voiture ; il y a des montagnes et des rochers qui semblent au moment de s'écrouler sur vous, et tout est plein de cavernes, de grottes et de trous de rochers. Il faut continuellement faire des détours et grimper. C'est moins une ville qu'un énorme groupe de montagnes bâties en haut et en bas, avec des excavations, des tours, des caveaux et des blocs de pierre carrés. Nous ne touchâmes pas tout à fait la terre ; nous ne passâmes pourtant pas au-dessus des maisons, mais entre celles-ci, le long des murs et toujours en montant. Il me semblait que tout cela était creux et pouvait s'effondrer et s'écrouler tout à coup. Il ne paraissait pas qu'il y eût là de chrétiens, seulement sur un point écarté de la montagne habitaient des gens qui n'étaient pas Juifs. Je vis sur un côté un édifice de pierre haut, long et de forme quadrangulaire : il y avait dans le haut des ouvertures rondes devant lesquelles étaient des barres de fer. Je pensai que c'était une église juive. Il y avait çà et là au-dessus des maisons et derrière elles des jardins établis sur des plates-formes de rochers. L'âme de la vieille Meyr m'avait déjà raconté sur la route qu'il était vrai qu'à des époques antérieures les Juifs, dans notre pays et ailleurs, avaient égorgé plusieurs chrétiens, surtout des enfants, parce qu'ils se servaient de leur sang pour toute sorte de pratiques superstitieuses et de sortilèges. Elle-même avait cru que cela devait se faire : mais elle savait maintenant que c'était une superstition et une cruauté abominables. Dans ce pays-ci et dans d'autres contrées plus éloignées, ils le faisaient encore, mais très-secrètement, à cause des relations d'affaires qu'ils étaient obligés d'avoir avec les chrétiens. Entrés dans la ville, nous nous engageâmes tout près de la porte dans une longue et étroite gorge formée par des maisons, dans laquelle on courait de vrais dangers : on croyait que c'était une rue dont on pouvait sortir, mais elle aboutissait à un angle plein de cavernes et de trous qui conduisaient au milieu des rochers. Des figures de toute espèce étaient taillées à l’entrée de ces cavernes. J'eus le sentiment qu'il y avait eu là bien des meurtres, et que peu de voyageurs sortaient vivants de ces lieux. Je n'entrai pas dans les excavations, tout cela me causait beaucoup d'effroi. Je ne sais pas non plus comment nous sortîmes de là.


         « L'âme de la juive Meyr dit alors qu'elle voulait me conduire près d'une famille très-pieuse dont la vie était presque sainte : tous les gens de cette population juive la regardent comme leur espérance et croient qu'il doit sortir d'elle un Sauveur, peut-être le Messie.  « Cette famille est très-pieuse, disait-elle, ainsi que tous ceux qui ont des rapports intimes avec elle, » et elle voulait me la faire voir. Nous traversâmes alors la ville montueuse dans laquelle nous étions entrés du côté du nord, et nous montâmes dans la direction du levant. Nous arrivâmes là sur un plateau où l’on avait la vue libre du côté oriental. Il y avait là une rangée de maisons à l’extrémité de laquelle, vers le midi, la place aboutissait à un grand édifice, très-solidement, bâti, au delà duquel s'élevaient encore des montagnes et des jardins. L'âme de la Juive me dit que c'était là l'habitation des sept soeurs. Elles descendent de Judith : l'aînée, qui n'est pas mariée, porte aussi le nom de Judith, et toute la cité juive attend d'elle qu'elle sera un jour pour eux ce que Judith fut pour leurs ancêtres : elle demeure, ajouta-t-elle, dans la grande et forte maison qui termine la place. L'âme de la Juive me pria d'être bienveillante pour ces pieuses personnes quoiqu'elles n'eussent aucune connaissance du Messie, et de toucher leur coeur comme j'avais touché le sien. J'ai oublié de dire qu'il était nuit quand nous fîmes ce voyage dans la ville, et que je vis dans toutes les cavités et dans tous les recoins des gens qui dormaient. Je vis parmi ce peuple beaucoup de gens simples, pieux et très-différents des Juifs de chez nous. Ils avaient beaucoup plus de franchise et de dignité : ils étaient à certains égards, par rapport aux nôtres, ce qu'est l'or en comparaison du cuivre et du plomb : il y avait pourtant aussi parmi eux beaucoup de superstitions et de pratiques abominables, une malpropreté horrible et comme de la sorcellerie.


         « Arrivés sur la place, nous entrâmes dans la première maison, qui était celle d'une des sept soeurs. Elle était à l'angle : nous traversâmes un vestibule rond, puis nous entrâmes dans une pièce carrée où cette femme avait sa chambre à coucher. Elle avait le nez recourbé. L'âme de la Juive me parla encore des excellentes qualités de cette personne. Mais quand elle me disait quelque chose d'inexact, mon conducteur s'approchait de moi, c’est-à-dire qu'il apparaissait et rectifiait la chose. Elle semblait voir aussi cette apparition, et quand je redressais son erreur, elle demandait avec une curiosité où se montrait en même temps l'ignorance en quête du vrai : « Est-ce le Messie qui t'a dit cela ? » Je répondais : « Non, c'est son serviteur. » Lorsque je vis la soeur de Judith dormant, je m'aperçus tout de suite que ce n'était pas une femme de bien. Je vis qu'elle commettait le crime d'adultère et admettait en secret des étrangers chez elle. Elle parut avoir un certain sentiment de notre présence, car elle se mit sur son séant et regarda tout autour d'elle d'un air effrayé. Elle se leva ensuite et parcourut la maison. Je dis alors à l'âme de la Juive qu'elle devait voir que cette personne se conduisait mal. Elle se montra très-surprise quand elle s'en aperçut, et me demanda si cela aussi m'avait été dit par le Messie. Nous allâmes ensuite dans les maisons voisines, habitées par les six autres soeurs, qui avaient aussi des nez recourbés, mais chacune à un moindre degré que l'autre. Toutes, plus ou moins, valaient mieux que la première qui était la pire. Je ne me souviens plus très-bien comment il se fit que je les trouvai seules. Je sais seulement que toutes étaient mariées, et que quelques-unes avaient plusieurs enfants. Elles ne manquaient de rien, leurs demeures étaient garnies de bons tapis : elles avaient aussi un ménage bien monté et des belles lampes brillantes suspendues dans les chambres. Mais toutes vivaient de ce que leur donnait Judith, leur soeur aînée, qui habitait la grande maison. La sixième soeur que nous visitâmes n'était pas chez elle : elle était chez leur mère commune qui logeait dans une petite maison, en avant de celle de Judith et placée tout contre. Nous y entrâmes par une petite cour ronde, et je vis dans la chambre par la fenêtre cette mère, une vieille Juive, en compagnie de la sixième soeur, à laquelle elle se plaignait avec beaucoup d'aigreur et de colère de ce que sa fille Judith lui donnait moins qu'aux autres, favorisant de préférence cette fille débauchée dont il a été question, et de ce qu'elle l’avait mise, elle qui était sa mère, à la porte de sa maison. C'était un odieux spectacle que de voir cette vieille Juive gronder ainsi et se répandre en violentes invectives.


         « Nous laissâmes ces femmes se quereller et nous primes le parti d'aller voir Judith elle-même dans le château. Mais entre nous et l’énorme édifice en pierre, il y avait un gouffre très-large et très-profond où l'on ne pouvait regarder sans avoir le vertige : on le traversait sur un pont fermé par un grillage ne fer. Ce pont n'avait pour plancher qu'une grille à travers laquelle l'oeil plongeait à une profondeur effrayante dans un ravin où l'on avait jeté toute espèce d'immondices, d'ossements et de débris. Je voulus avancer, mais je ne pus passer sur la grille. Quelque chose me retenait en arrière : il me semblait que je ne devais pas entrer sans Judith. Il me fallut l'attendre en ce lieu : car c'était là ce qui m'était prescrit. Cependant le jour commença à paraître et je reconnus que tout le côté de la montagne sur lequel nous nous trouvions était plus agréable et plus fertile. Le côté nord par lequel nous étions venues était beaucoup plus sauvage et plus inculte. Je remarquai que la porte du château était fermée par une grande poutre ayant la forme d'une croix, ce qui m'étonna. Judith, la fille aînée, vint alors tout à coup à nous devant le pont. Elle ne venait pas du côté par lequel nous étions arrivées. Elle était sortie pour distribuer en secret des aumônes dans la ville et elle en revenait maintenant. Elle est âgée d'environ trente ans : elle a une haute stature et une majesté tout à fait extraordinaire. Je n'ai jamais vu de femme aussi forte et aussi hardie : elle est pleine de résolution et a vraiment l'air d'une héroïne. Son visage est plein de noblesse : pourtant son nez dévie quelque peu, mais d'une façon à peine sensible. Toute sa personne et tous ses gestes ont quelque chose d'extraordinaire et, pour ainsi dire, d'héroïque. Avec cela elle a une âme sincère, simple, pure et courageuse. Je ne pus, dès la première vue, m'empêcher de ressentir de la sympathie pour elle. Elle portait un manteau. Son vêtement, depuis le cou jusqu'aux hanches, était très-juste, collant et comme lacé : sur la poitrine il était fortement serré ; elle semblait avoir un fort et large corset. Elle avait autour du cou quelque chose comme une chaîne d'or ou un autre ornement ; elle portait aussi de grosses perles en pendants d'oreilles. Ses manches étaient larges et retenues par des chaînettes ou des agrafes. Sa robe était longue et son vêtement d'une étoffe à larges raies de diverses couleurs. Autour de sa tête était roulée une sorte de bourrelet bariolé ; elle avait aussi un voile. A son bras était suspendue une corbeille assez grande, à claire voie ; les baguettes étaient noires, les cercles blancs. Comme elle rentrait chez elle de la course qu'elle avait faite pendant la nuit, elle m'aperçut à l’entrée du pont. Elle sembla très-effrayée, se retira en arrière sans cependant s'enfuir et s'écria : « 0 mon Dieu ! que me veux-tu ? d'où me vient ceci ? » Elle se remit pourtant bientôt et me demanda qui j'étais et comment j'étais venue là. Je lui répondis que j'étais une chrétienne et une religieuse, et que j'avais été conduite en ce pays parce qu'il s'y trouvait des gens de bien et désirant se sauver, qui étaient sans instruction. Quand elle apprit que j’étais chrétienne, elle se montra très-étonnée que je fusse arrivée jusque-là par ces chemins dangereux, parce qu'il était presque impossible qu'un chrétien y arrivât vivant. Je lui dis que ce n'était pas la curiosité qui m'amenait : mais que l'âme qui était près de moi m'avait conduite là pour toucher son coeur. C'était, dis-je encore, l’anniversaire de la venue du Christ, du Messie, et il revient tous les ans. J'ajoutai qu'elle devait considérer l’état misérable de son peuple, se tourner vers le Rédempteur, etc. Judith ressentit à ces paroles une émotion toujours croissante, et elle se persuada de plus en plus que je lui parlais présente en esprit et non corporellement. Et il me sembla qu'elle dit ou pensa qu'elle voulait éprouver si j'étais un être naturel ou surnaturel. Elle me prit avec elle pour m'emmener dans sa maison au delà du pont. On n'avait ouvert à travers ce pont qu'un étroit passage : mais on pouvait l’élargir. Arrivée prés de la grande poutre en croix qui était devant la porte, elle n'eut besoin que de lever quelque chose et la porte s'ouvrit. On passait d'abord par une avant-cour où conduisaient plusieurs portes. On voyait de côté et d'autre divers travaux de sculpture, notamment de vieux bustes de couleur jaune. Elle me conduisit d'abord dans une pièce où plusieurs femmes étaient assises par terre, les jambes croisées, le long d'une table longue, étroite et de la hauteur d'un escabeau ; elles y prenaient quelque nourriture. C'était là que Judith voulait me mettre à l’épreuve. Elle me fit d'abord entrer dans la salle, j'allai derrière les femmes qui y étaient assises en cercle. Lorsque Judith entra, elles se levèrent, allèrent au-devant d'elle et s'inclinèrent légèrement pour lui marquer leur respect : mais elles ne m'aperçurent pas. Elles avaient devant elles des tasses noires dans lesquelles elles buvaient : alors Judith prit un plat, tourna autour des femmes et me le présenta, le dirigeant contre ma poitrine , elle voulait savoir si j'étais présente en esprit ou corporellement. Quand elle vit que je déclinais son offre et qu'aucune des femmes ne m'apercevait, elle devint très pensive et entra avec moi dans sa chambre à coucher. Elle se comportait toujours comme une personne qui est seule, qui veut se convaincre qu'elle est seule, et qui pourtant se persuade qu'elle ne l’est pas. Elle me parlait avec quelque timidité, mais sans crainte. C'était vraiment une Judith, une femme très-courageuse. Sa chambre était très-simple : il y avait tout autour plusieurs coussins : il y avait aussi contre les murs de ces vieux bustes dont j'ai parlé. Elle s'entretint là longtemps avec moi. Je lui parlai de celle de ses soeurs qui menait une mauvaise vie. Elle en était affligée et voulait y mettre ordre. Je lui parlai aussi de sa mère que j'avais entendue vomir tant d'injures. Elle me dit que, pour avoir la paix, elle lui avait fait bâtir la petite maison attenante au château. Cette mère avait été fort en colère de ce qu'on la renvoyait et de ce que Judith faisait plus de bien à l'une qu'à l'autre, car toutes vivaient de ses dons, parce qu'elle ne voulait pas qu'elles fissent l’usure. Elle leur porte l’argent pendant la nuit. Du reste, beaucoup d'autres personnes de la ville vivaient à ses dépens : car son père, qui était mort, lui avait laissé un grand trésor que personne au monde ne connaissait, sinon elle seule. Son père avait une grande tendresse pour elle, et lui avait tout laissé. Les habitants de la ville fondaient sur elle l’espérance de grands événements, et ses bienfaits secrets leur faisaient voir en elle une créature surhumaine, parce qu'ils ne connaissaient pas l’existence du trésor qu'elle possédait. Son peuple avait été très-opprimé et avait beaucoup souffert par suite d'une terrible guerre. Elle était disposée à tout faire pour lui, et c'était pour cela que le « défunt » (elle nommait ainsi son père), lui avait laissé le trésor. Tous désiraient qu'elle se mariât : car ils espéraient qu'il leur naîtrait d'elle un Sauveur : mais elle s'y était toujours refusée par suite d'un certain sentiment intérieur. Mon apparition a fait sur elle une impression qu'elle n'avait jamais connue, et elle pressent que le Messie pourrait bien âtre né dans la personne de Jésus-Christ. Elle veut s'enquérir avec plus de soin à ce sujet, et si elle arrive à être convaincue, elle s'efforcera de conduire son peuple dans la voie du salut. Elle sait que tous la suivraient : peut-être est-ce là le salut qu'on attend d'elle. Après m'avoir parlé de la sorte, elle me conduisit dans une espèce de caveau par une porte cachée dans le plancher de sa chambre. Elle avait une lampe à la main et me montra son immense trésor. Je n'ai jamais vu tant d'or à la fois. Le sol et les parois en étaient comme revêtus : il y avait aussi une énorme quantité de pierres précieuses. Quand elle y prenait quelque chose, il fallait comme arracher un morceau de cette masse. Elle me conduisit ensuite dans toute la maison, notamment dans une salle où étaient assis des hommes avec des bandeaux et des bourrelets sur la tête, et des vêtements bordés de fourrure ; ils fumaient dans de longues pipes et buvaient comme les femmes de la première salle. Il se trouvait des nègres parmi eux. Dans une autre chambre, des hommes et des femmes étaient ensemble. Elle me conduisit au second étage dans une pièce qui était très grande et merveilleusement arrangée. Contre les murs, tout autour et au-dessus des portes, il y avait toute sorte de bustes d'hommes des anciens temps portant de grandes barbes. Ils étaient jaunes et leur physionomie avait quelque chose de vénérable. Il y avait dans cette salle toute espèce de meubles singuliers, tous antiques et artistement sculptés. Cela me rappela l'église des Jésuites de Coesfeld, mais ici tout était d'un travail plus soigné. Au milieu était suspendue une grande lampe et, si je ne me trompe, sept autres lampes à l’entour. Il y avait aussi quelque chose qui ressemblait à un autel avec des rouleaux posés dessus : c'était vraiment un ensemble admirable. Près de cette pièce, il y en avait une autre où étaient couchés plusieurs vieillards décrépits et très-affaiblis par l’âge ; ils semblaient être là pour y être soignés.

Derrière la maison se trouvait un jardin qui s'élevait sur la pente de la montagne où étaient pratiquées diverses terrasses. Il y avait là de grands arbres artistement taillés et étendant au loin leurs branches. Judith me fit sortir de la maison par ce côté, et nous allâmes toujours en montant. Elle me montra aussi dans le lointain un vieil édifice ruiné avec des tours écroulées et me dit que les limites de son peuple s'étendaient autrefois jusque-là ; mais il avait été vaincu par un peuple voisin qui l’avait repoussé en arrière. Ils ne cessaient pas de craindre des revers semblables : c'est pourquoi ces murs étaient toujours pour eux un avertissement. Je vis les murs et je vis aussi de l'eau dans le lointain. Nous allâmes, toujours montant, à travers des ravins et des bâtiments extraordinaires. Souvent les rochers surplombaient, et c'étaient comme des maisons et des arbres qui semblaient se précipiter sur le passant. Nous allâmes aussi dans une autre partie de la ville : il y avait là un large rocher très-escarpé, semblable à une haute muraille, dans lequel étaient pratiqués des espèces d'escaliers. Sur divers points, notamment dans le milieu, jaillissait une source d'eau limpide. On racontait, me dit-elle, que cette ville souffrant beaucoup du manque d'eau, un homme merveilleux, un chrétien, qui vivait anciennement dans ces pays, était descendu de ce rocher et qu'il avait frappé de son bâton l’endroit d'où cette source avait jailli pour soulager la détresse générale. Autrefois l'eau était conduite partout au moyen de nombreux canaux : mais maintenant tout cela n'existait plus, et il n'y avait plus à couler que le premier jet. Judith me quitta près de cette fontaine, elle revint chez elle et je poursuivis mon voyage. Nous ne primes pas congé l’une de l’autre. C'était toujours comme un rêve pour elle et elle se sépara de moi comme si elle avait cessé de me voir. Je suivis un chemin qui alla encore en montant pendant longtemps. Je vis par endroits des arbres sous lesquels étaient par terre de gros fruits jaunes : je vis aussi des champs fertiles, de belles fleurs, et notamment des abeilles en très-grand nombre, mais dans des ruches différentes des nôtres (c'étaient des coffres carrés, se terminant en pointe par le haut, noirs, et comme revêtus d'un enduit). J'étais alors hors des montagnes habitées par les Juifs, et je vis des hommes qui vivaient sous de grands arbres dont les branches s'étendaient au loin et qui semblaient leur servir de maisons. Ils avaient peu de mobilier. Je les vis filer : quelques-uns avaient aussi des espèces de métiers sur lesquels ils semblaient tisser. Leurs troupeaux, où se trouvaient des animaux semblables à ceux que possédaient les mages d'Orient, couraient autour d'eux. Ils avaient aussi avec eux comme des ânes de grande taille Tous ces animaux étaient très-familiers avec eux. Ces gens vivaient aussi en partie dans des hottes formées de couvertures suspendues. Ils ne séjournaient pas longtemps dans le même endroit et se déplaçaient sans cesse. J'arrivai aussi là, à travers des pierres et des buissons, à une grande salle souterraine, semblable à un caveau ; elle était en très-bon état et soutenue par beaucoup de piliers carrés peu élevés, où étaient taillées des figures et des inscriptions de toute espèce. Il y avait aussi là comme un autel : c'était une grosse pierre où étaient pratiquées de grandes ouvertures au-dessus et par côtés comme des fours à cuire le pain, et je m'étonnais beaucoup que ces gens ne se servissent pas de cette grande salle. Les gens des environs étaient bons, simples et ne se doutaient pas que leur foi ne fût pas la vraie foi. J'arrivai enfin au bord de la mer que je traversai et je revins à la maison. »

 

« 21 juin 1820. J'ai encore eu cette nuit un grand voyage à faire. J'ai été dans le château de Judith au-dessus de la grande ville de la montagne. Je ne trouvai plus ses soeurs dans les maisons qui précèdent le château. Je ne sais pas où elles étaient. Je me souviens qu'elle avait promis formellement de mettre un terme aux désordres d'une des soeurs : du reste, je trouvai tout comme la première fois : seulement le jour était plus avancé. La maison était encore remplie de Juifs étrangers, ils étaient en haut dans la salle qui servait de synagogue et ils priaient. J'allai près de Judith, elle était seule, assise dans sa chambre et lisait un livre. Je sentis en elle quelque chose d'inexprimablement noble, grand et touchant : je la regardai avec joie et je ne doute plus qu'elle ne devienne chrétienne, si Dieu lui envoie une occasion, et alors certainement une grande partie de son peuple l’imitera. Je ne puis voir sans une grande sympathie et une grande espérance cette femme avec sa beauté, son port majestueux, son courage, sa tendresse de coeur, son humilité et avec cela ce je ne sais quoi qui annonce en elle une personne née pour commander. Je l'ai vue encore une fois pendant mon avant-dernière grande maladie, et j'ai oublié d'en parler : j'ai fait aussi tout le voyage qui se rapporte à elle. »

 

2. Dans la seconde semaine de l'Avent, Anne Catherine fut conduite par son ange sur la plus haute cime d'une montagne qui s'élève dans le Thibet et qui est d'ailleurs complètement inaccessible. Elle vit là, gardés par Élie, les trésors de toutes les connaissances divines communiquées aux hommes par les anges et les prophètes depuis le commencement du monde, et elle fut informée que le mystérieux livre prophétique qui lui avait été confié venait aussi de là. Ce n'était pas la première fois qu'elle venait dans ce lieu merveilleux, car elle y avait été conduite par son ange à différentes reprises pendant le cours de chaque année ecclésiastique ; elle l'avait été également dans le paradis qui ne lui semblait pas très-éloigné de là. Ces deux endroits lui paraissaient avoir de grands rapports entre eux, et dans tous les deux elle avait coutume de rencontrer les mêmes saints gardiens. Elle y alla parce que l'infusion de la lumière prophétique et la tâche expiatoire qu'elle avait à remplir au moyen de cette lumière lui donnaient un certain droit de participer aux biens conservés en ce lieu, et parce qu'elle avait besoin des forces et des dons surhumains qui y étaient octroyés pour suffire à sa mission si pénible et si étendue.

         Elle ne put, comme elle le reconnut à plusieurs reprises, rapporter sur la terre que l'impression générale de ce qu'elle avait vu là, et elle ne fut en état de reproduire que par des ébauches très-imparfaites le tableau dans lequel elle avait vu l'efficacité prophétique de l'homme de Dieu Élie se perpétuant jusqu'à la fin des temps et les rapports personnels qui la rattachaient à lui et à sa charge de prophète.


         « 9, 10 décembre 1819. Cette nuit j'ai parcouru dans diverses directions la terre promise, telle qu'elle était au temps de Notre-Seigneur. Je fus d'abord à Bethléhem comme pour aller au-devant de la sainte Famille. Je suivis ensuite de lieu en lieu toutes les routes déjà connues de moi et je vis des tableaux de la vie enseignante du Seigneur. Ainsi je le vis distribuer du pain, par le ministère de deux de ses disciples, à une multitude rassemblée autour de lui et après cela raconter une parabole. Les gens étaient assis au penchant d'une colline sous de grands arbres élancés qui n'avaient que tout en haut leur couronne de verdure sous les arbres étaient des buissons avec des baies rouges et jaunes qui ressemblaient un peu à des mûres sauvages ; un cours d'eau tombait de la hauteur et se partageait, il y avait là une herbe très moelleuse, fine comme de la soie, et au-dessous comme une mousse épaisse : je pris de ce gazon ; quand je voulais toucher d'autres objets, je les sentais s'échapper de mes mains et je voyais que c'étaient seulement des images du temps passé : mais, quant au gazon, j'en eus la sensation. Le Seigneur portait, comme toujours, une longue tunique de laine jaunâtre ; ses cheveux séparés tombaient sur ses épaules ; son visage était calme, brillant, sérieux : son front était très-blanc et il en sortait une lueur. Les deux hommes qui distribuaient le pain le rompaient en morceaux : les hommes, les femmes, les enfants, couraient à eux, se réconfortaient, puis s'asseyaient. Derrière le Seigneur, il y avait un cours d'eau. Je vis de cette sorte plusieurs autres tableaux. et j'allai rapidement de lieu en lieu. Partant de Jérusalem, je m'avançai bien loin vers l'orient. Je passai plusieurs fois dans le voisinage de grands amas d'eau et par-dessus des montagnes qu'avaient franchies les mages de l'Orient pour venir à Bethléhem. Je traversai aussi des pays très peuplés, mais je ne touchais pas les lieux habités : la plupart du temps je passais par des déserts. J'arrivai ensuite dans une contrée où il faisait très-froid et je fus conduite de plus en plus haut jusqu'à un point extrêmement élevé le long des montagnes, du couchant au levant, se dirigeait une grande route sur laquelle je vis passer des troupes d'hommes. Il y avait une race de petite taille, mais très-vive dans ses mouvements : ils avaient avec eux de petits étendards ; ceux de l'autre race étaient d'une haute taille : ce n'étaient pas des chrétiens. Cette route allait en descendant : mon chemin conduisait en haut à une région d'une beauté incroyable. Là il faisait chaud et tout était vert et fertile : il y avait des fleurs merveilleusement belles, de beaux bosquets et de belles forêts ; une quantité d'animaux prenaient leurs ébats tout autour ils ne paraissaient pas méchants. Cette contrée n'était habitée par aucune créature humaine et jamais aucun homme n'y venait : car de la grande route on ne voyait que des nuages. J'aperçus des troupes d'animaux semblables à de petits chevreuils avec des jambes très-fines ; ils n'avaient pas de cornes, leur robe était d'un brun clair tacheté de noir. Je vis aussi un animal trapu de couleur noire ressemblant presque à un cochon, puis des animaux comme des boucs de grande taille, mais plus semblables encore à des chevreuils ; ils étaient très-familiers, très-légers à la course : ils avaient de beaux yeux fort brillants : j'en vis d'autres semblables à des moutons ; ils étaient très-gras, avaient comme une perruque de laine et des queues très-épaisses : d'autres ressemblant à des ânes, mais mouchetés ; des troupeaux comme de petites chèvres jaunes et de petits chevaux : de grands oiseaux à longues jambes qui couraient très-vite, d'autres semblables à des poulets agréablement tachetés, et enfin une quantité de jolis oiseaux très-petits et de couleurs variées. Tous ces animaux prenaient librement leurs ébats, comme s'ils eussent ignoré l'existence des hommes. De cette contrée de paradis, il me fallut monter plus haut, et c'était comme si j'étais encore conduite à travers les nuages. J'arrivai ainsi au sommet de cette haute région de montagnes où je vis beaucoup de choses merveilleuses. Au haut de la montagne était une grande plaine et dans cette plaine un lac ; dans le lac une île verdoyante qui se liait au continent par une langue de terre également verdoyante. Cette île était entourée de grands arbres semblables à des cèdres. Je fus élevée au sommet d'un de ces arbres et, me tenant fortement aux branches, je vis d'en haut toute l'île. On y voyait s'élever un certain nombre de tours très-élancées : chacune avait un petit porche, comme si on eût bâti une chapelle au-dessus de la porte. Ces porches étaient tout couverts d'une verdure fraîche, de mousse ou de lierre : il y avait là une végétation continue, quelque chose de vivant. Les tours avaient à peu près la hauteur d'un clocher d'église ordinaire, mais elles étaient très-minces, en sorte qu'elles rappelaient les hautes colonnes que, pendant le voyage, j'avais vues dans de vieilles villes en ruines. Elles étaient de différentes formes, rondes ou octogones. Les rondes avaient des toits en forme d'oignons : les octogones avaient de larges auvents. Les rondes étaient de grosse pierre polie et veinée, les autres avaient toute sorte de saillies et d'assises formant des images symboliques : on pouvait grimper en haut à, l'aide des pierres saillantes. Ces pierres étaient de couleurs variées, brunes, rouges, noires et disposées de diverses manières. Les tours ne s'élevaient pas au-dessus des arbres prodigieusement hauts, au sommet de l'un desquels je me trouvais. Il y avait, à ce qu'il me sembla, autant de tours dans l'île que d'arbres à l'entour. Les arbres étaient de l'espèce des sapins et avaient des feuilles comme des aiguilles : ils portaient des fruits jaunes couverts d'écailles, moins longs que les pommes de pin, ayant plutôt la forme de pommes ordinaires. Ils avaient des troncs très-massifs et couverts dans le bas d'une écorce rugueuse : plus haut, entre les branches, ils étaient plus lisses. Les branches formaient à l'entour des cercles très-réguliers : ces arbres avaient en tout quelque chose de très-symétrique et ils étaient droits comme des cierges : ils n'étaient pas rapprochés les uns des autres et il s'en fallait beaucoup qu'ils se touchassent à la circonférence. Tout le sol de l'île était recouvert d'une verdure épaisse, fine et courte ; ce n'était pas du gazon, mais une plante frisée à feuilles très-menues, comme de la mousse, aussi épaisse et aussi agréable que le coussin le plus moelleux.

On ne remarquait pas dans l’île, ni dans toute la contrée, la moindre trace de sentier ou de chemin. Près de chaque tour était un petit jardin entouré de beaux arbres couverts de fleurs, disposés en cercle ou autrement, et divisé élégamment en plates-bandes avec une grande variété d'arbrisseaux et de massifs. Mais là aussi tout était verdoyant et les jardins différaient d'aspect suivant la différence des tours. Quand du haut de mon arbre je promenais mes regards sur l’île, je pouvais voir à son autre extrémité l’eau du lac, mais non la montagne. Cette eau était vive et d'une limpidité extraordinaire : elle traversait l’île par différents bras et se déversait sous terre par plusieurs rigoles plus ou moins larges.


         « Vis-à-vis de l’étroite langue de terre, dans la verte plaine, s'élevait une très-grande tente s'étendant en long, qui semblait d'étoffe grise ; elle était décorée à l'intérieur, sur le derrière, de larges pans d'étoffes de diverses couleurs et couverte de toute espèce de figures peintes ou brodées. Autour de la table qui se trouvait au milieu, étaient des sièges de pierre sans dossiers ayant la forme de coussins ; ils étaient recouverts d'une verdure toujours fraîche. Sur le siège d'honneur placé au milieu, derrière la table de pierre qui était basse et de forme ovale, un homme entouré d'une auréole comme celle des saints était assis les jambes croisées, à la manière orientale, et écrivait avec une plume de roseau sur un grand volume. La plume était comme une petite branche. A droite et à gauche on voyait plusieurs grands livres et parchemins roulés sur des baguettes terminées par des boutons ; et près de la tente il y avait dans la terre un trou qui semblait revêtu de maçonnerie et où était allumé un feu dont la flamme ne dépassait pas le bord. Toute la contrée environnante était comme une belle île verdoyante entourée de nuages. Le ciel au-dessus de ma tête était d'une sérénité inexprimable. Je ne vis du soleil qu'un demi-cercle de rayons brillant derrière des nuages. Ce demi-cercle appartenait à un disque qui paraissait beaucoup plus grand que chez nous. L'aspect général avait quelque chose d'indiciblement saint ; c'était une solitude, mais pleine de charme. Quand j'avais ce spectacle sous les yeux, il me semblait savoir et comprendre ce qu'était et ce que signifiait tout cela, mais je sentais que je ne pouvais pas rapporter avec moi et conserver cette connaissance. Mon conducteur avait été à mes côtés jusque-là, mais, près de la tente, il devint invisible pour moi.


         « Comme je considérais tout cela, je me dis : « Qu'ai-je à faire ici, et pourquoi faut-il qu'une pauvre créature comme moi voie toutes ces choses ! » Alors la figure me dit de dessous la tente : « C'est parce que tu as une part dans ceci. » Cela redoubla encore mon étonnement et je descendis ou je volai vers elle dans la tente où elle était assise, vêtue comme le sont les esprits que je vois : elle avait dans son extérieur et son apparence quelque chose qui rappelait Jean-Baptiste ou Elie : Les livres et les volumes nombreux qui étaient par terre autour d'elle étaient très-anciens et très-précieux. Sur quelques-uns de ces livres étaient des ornements et des figures de métal en relief, par exemple un homme tenant un livre à la main. La figure me dit ou me fit connaître d'une autre manière que ces livres contenaient tout ce qu'il y avait de plus saint parmi ce qui venait des hommes ; qu'elle examinait, comparait tout et jetait ce qui était faux dans le feu allumé pris de la tente.


Il me dit qu'il était là pour que personne ne pût y arriver qu'il était chargé de veiller sur tout cela et le gardait jusqu'à ce que le temps fût venu d'en faire usage. Ce temps aurait pu venir déjà dans certaines occasions ; mais il y avait toujours de grands obstacles. Je lui demandai s’il n'avait pas le sentiment de l’attente si longue qui lui était imposée. Il me répondit : « En Dieu il n'y a pas de temps. » Il me dit aussi que je devais tout voir, me conduisit hors de la tente et me montra le pays d'alentour. La tente avait à peu près la hauteur de deux hommes : elle était longue comme d'ici à l'église de la ville : sa largeur était d'environ la moitié de sa hauteur. Il y avait au sommet une espèce de noeud par lequel la tente était comme pendue à un fil qui montait et se perdait dans l'air, en sorte que je ne pouvais comprendre où il était attaché. Aux quatre coins étaient des colonnes que l'on pouvait presque embrasser avec les deux mains. Elles étaient veinées comme les tours à surface polie et se terminaient par des boutons verts. La tente était ouverte par devant et sur les côtés. Au milieu de la table était posé un livre d'une dimension extraordinaire qu'on pouvait ouvrir et fermer : il semblait qu'il fit assujetti sur la table. L'homme regardait dans ce livre pour en vérifier l'exactitude. Il me sembla qu'il y avait une porte sous la table et qu'un grand et saint trésor, une chose sainte était conservée là. Les sièges, couverts d'une végétation verdoyante, étaient rangés autour de la table de manière qu'on pût circuler dans l'intervalle. Les livres, fort nombreux, étaient posés derrière ces sièges à droite et à gauche : ceux qui étaient à gauche devaient être brûlés. Il me conduisit autour de ces livres : il y avait sur les couvertures des figures de toute espèce : c'étaient des hommes portant des escaliers, des livres, de petites églises, des tours ou des tablettes. Il me dit qu'il examinait tout cela, le confrontait, et brûlait ce qui était inutile et faux. Les hommes n'étaient pas encore en état de supporter ce qui se trouvait là : un autre devait venir auparavant. Ce qui était rejeté se trouvait à gauche. Il me montra alors la contrée environnante, et je fis, en longeant la rive extérieure, le tour du lac dont la surface était parfaitement de niveau avec l’île. Cette eau, que je sentais courir sous mes pieds, se déversait sous la montagne par beaucoup de canaux et reparaissait au jour bien au-dessous, sous forme de sources grandes et petites. Il me semblait que toute cette partie du monde recevait de là salut et bénédiction : en haut, elle ne débordait nulle part. En descendant au levant et au midi, tout était verdoyant et couvert de belles fleurs ; au couchant et au nord, il y avait aussi de la verdure, mais pas de fleurs. Arrivée à l'extrémité du lac, je traversai l'eau sans pont et je passai dans l'île que je parcourus en circulant au milieu des tours. Tout le sol semblait être un lit de mousse très épais et très-fort ; on eût dit que tout était creux en-dessous ; les tours sortaient de la mousse comme une excroissance naturelle, et, autour de chacune d'elles, était un jardin à travers lequel coulaient des ruisseaux qui se jetaient dans le lac ou qui sortaient du lac, ce que je ne puis pas bien préciser. Dans ces jardins aussi, il n'y avait pas de sentier, et pourtant les arbres, les buissons et les fleurs étaient rangés symétriquement. Je vis des roses, mais bien plus grandes que les nôtres : il y en avait de rouges, de blanches, de jaunes, d'autres de couleur sombre : je vis des fleurs très-hautes, des espèces de lis, dont quelques-uns étaient bleus avec des raies blanches, et aussi une tige de la hauteur d'un arbre avec de larges feuilles de palmier, laquelle portait à son sommet une fleur semblable à une très-grande assiette. J'eus le sentiment que dans les tours étaient conservés les plus grands trésors de l'humanité : il me semblait que des corps saints y reposaient. Entre quelques-unes de ces tours je vis un chariot très-étrange avec quatre roues basses : quatre personnes pouvaient bien s'y asseoir ; il y avait deux bancs et plus en avant un petit siège.

Ce char, comme tout le reste ici, était tout revêtu d'une végétation verte ou bien d'une rouille verte. Il était sans timon et tout orné de figures sculptées, si bien qu'à la première vue je crus qu'il s'y trouvait des personnes assises. La caisse était faite de ces figures travaillées à
jour : elle était très-mince, et comme de métal : les roues étaient épaisses comme celles des chariots romains. Celui-ci me sembla assez léger pour pouvoir être tiré par des hommes. Je regardais tout très-attentivement, parce que l'homme m'avait dit : « Tu as ici ta part et tu peux tout de suite en prendre possession. » Je ne pouvais nullement comprendre quelle espèce de part je pouvais avoir là. Qu'ai-je à faire, me disais-je, de ce singulier chariot, de ces tours et de ces livres ? Mais j'avais une vive impression de la sainteté du lieu. C'était pour moi comme si, avec cette eau, le salut de plusieurs époques était descendu dans les vallées et comme si les hommes eux-mêmes étaient venus de ces montagnes d'où ils étaient descendus toujours plus bas et s'étaient enfoncés toujours plus profondément. J'avais aussi le sentiment que des présents célestes étaient là conservés, gardés, purifiés, préparés d'avance pour les hommes. J'eus de tout cela une perception très-claire mais il me semblait que je ne pouvais emporter avec moi cette clarté : je conservai seulement l'impression générale.


         «Lorsque je rentrai dans la tente, l'homme me dit encore une fois la même chose : « Tu as une part dans tout cela et tu peux tout de suite en prendre possession.» Et comme je lui représentais mon inaptitude, il me dit avec une assurance tranquille : « Tu reviendras bientôt vers moi. » Il ne sortit pas de la tente pendant que j'y étais, mais il tournait sans cesse autour de la table et des livres. La table n'avait pas autant poussé au vert que les sièges : ceux-ci en général étaient moins verts que les objets voisins des tours, car ici il y avait moins d'humidité. Cependant dans la tente et tout autour le sol était couvert de mousse. La table, comme aussi les sièges, avait quelque chose qui donnait l'idée d'un produit végétal. Le pied de la table semblait servir de coffre et il y avait dedans quelque chose de saint. Dans la tente, j'eus l'impression qu'un corps saint y était enterré : il me semblait qu'il y avait là-dessous un souterrain, et qu'une odeur suave s'exhalait d'un tombeau sacré. J'eus le sentiment que l'homme n'était pas toujours dans cette tente auprès des livres. Il m'avait accueilli et m'avait parlé comme s'il m'eût connu et qu'il eût su que je devais venir : il me dit avec la même assurance que je reviendrais et me montra un chemin descendant ; j'allai dans la direction du midi, je passai de nouveau par la partie escarpée de la montagne, puis à travers les nuages, et je descendis dans la riante contrée ou il y avait tant d'animaux. Je vis beaucoup de petites sources jaillir de la montagne, se précipiter en cascades et courir en bas : je vis aussi des oiseaux, plus grands qu'une oie, à peu près de la couleur de la perdrix, ayant trois ongles devant et un seul derrière, avec une queue un peu abaisse et un long cou, puis d'autres oiseaux au plumage bleuâtre, ressemblant assez à l'autruche, mais plus petits : je vis enfin tous les autres animaux.


         « Dans ce voyage, je vis de nouveau bien des choses et plus d'êtres humains que lors des premiers voyages. Je traversai une fois une petite rivière, qui, comme je le connus intérieurement, sortait du lac d'en haut : plus tard j'en suivis les bords, puis je la perdis de vue. J'arrivai alors à un endroit où de pauvres gens de couleurs diverses se tenaient sous des buttes. Il me sembla que c'étaient des chrétiens captifs. Je vis venir à eux d'autres hommes au teint brun, ayant des linges blancs autour de la tête. Ils leur portaient de la nourriture dans des corbeilles tressées : ils faisaient cela en étendant le bras en avant comme s'ils avaient peur, puis ils s'enfuyaient, l'air épouvanté, comme s'ils se fussent exposés à quelque danger. Ces gens vivaient dans une ville en ruines et habitaient des cabanes de construction légère. Je vis aussi de l'eau où croissaient des roseaux d'une épaisseur et d'une force tout à fait extraordinaires. Je revins ensuite près de la rivière : à cet endroit, elle était très-large, semée d'écueils, d’îlots de sable et de beaux massifs de verdure parmi lesquels elle se jouait. C'était le même cours d'eau qui venait de la haute montagne et que j'avais traversé plus haut, lorsqu'il était encore petit une grande quantité de gens au teint brun, hommes, femmes et enfants, vêtus de différentes manières, étaient occupés sur les rochers et les flots à boire et à se laver. Ils avaient l'air d’être venus de loin. Il y avait dans leur manière d’être quelque chose qui me rappela ce que j'avais vu sur les bords du Jourdain dans la terre sainte. Il se trouvait là aussi un homme de grande taille qui semblait être leur prêtre. Il remplissait d'eau des vases qu'ils emportaient. J'ai vu encore beaucoup d'autres choses : je n'étais pas loin du pays où a été saint François Xavier : je traversai la mer en passant par-dessus des îles innombrables.


         « 22 décembre. Je sais pourquoi j'étais allée sur la montagne : mon livre se trouve parmi les écrits qui sont sur la table : il me sera rendu pour que je lise les cinq dernières feuilles. L'homme assis devant la table reviendra en son temps. Son char reste là comme souvenir éternel. C'est sur ce char qu'il monta à cette hauteur, et les hommes, à leur grand étonnement, le verront redescendre sur ce char. C'est là, sur cette montagne, la plus élevée qui soit au monde et où personne ne peut arriver, qu'ont été mis en sûreté, lorsque la corruption s'est accrue parmi les hommes, des trésors et des mystères sacrés. Le lac ; file, les tours n'existent que pour que ces trésors soient conservés et garantis de toute atteinte. C'est par la vertu de l'eau qui est sur ce sommet que toutes choses sont rafraîchies et renouvelées. Le fleuve qui descend de là et dont l'eau est l'objet d'une si grande vénération pour les hommes que j'ai vus, a réellement une vertu et les fortifie : c'est pourquoi ils l'estiment plus que leurs vins. Tous les hommes, tous les biens sont descendus de cette hauteur, et tout ce qui devait être garanti de la dévastation y a été préservé.


         « L'homme qui est sur la montagne m'a connue : car j'ai là ma part. Nous nous connaissons tous, nous tenons tous les uns aux autres. Je ne puis pas bien l'exprimer ; mais nous sommes comme une semence répandue dans le monde entier. Le paradis n'est pas loin de là. J'ai vu déjà antérieurement comment Elie vit toujours dans un jardin devant le paradis.


         « 26 décembre. J'ai vu de nouveau la montagne des prophètes. L'homme qui est dans la tente présentait à une figure venant du ciel et planant au-dessus de lui des feuillets et des livres, et il en recevait d'autres à la place. Cet esprit avait un extérieur différent du premier. Celui qui planait en l'air me rappela vivement saint Jean. Il était plus agile, plus prompt, plus aimable, plus délicat que l'homme de la tente, lequel avait quelque chose de plus énergique, de plus sévère, de plus strict, de plus inflexible. Le second se rapportait à lui comme le Nouveau Testament à l'Ancien, c'est pourquoi je l'appellerais volontiers Jean et j'appellerais l'autre Elie. C'était comme si Elie présentait à Jean des révélations ayant eu leur accomplissement et en recevait de nouvelles. Là-dessus je vis tout à coup, sortant de la nuée blanche, une source semblable à un jet d'eau s'élever perpendiculairement sous la forme d'un rayon d’apparence cristalline qui, à son extrémité supérieure, se divisait en rayons et en gouttes innombrables, lesquels retombaient, en formant d'immenses cascades, jusqu'aux lieux les plus éloignés de la terre : et je vis des hommes illuminés par ces rayons dans des maisons, dans des cabanes, dans des villes de diverses parties du monde. Je vis aussi, parmi les protestants les plus attachés à leur secte, des individus recevoir par là la lumière : elle commence à se mouvoir et à germer en eux. »

 

         3. Le 27 décembre, jour de la fête de saint Jean l'Evangéliste, elle vit l’Eglise romaine brillante comme un soleil. Il en partait des rayons qui se répandaient sur le monde entier : « Il me fut dit que cela se rapportait à l’Apocalypse de saint Jean, sur laquelle diverses personnes dans l’Eglise doivent recevoir des lumières et cette lumière tombera tout entière sur l’Eglise. J'ai vu une vision très distincte à ce sujet, mais je ne puis pas bien la reproduire. »

         Pendant toute l’octave de la fête elle eut continuellement des visions touchant l’Eglise, mais ne put raconter avec quelques détails que ce qui suit. Elle ne put pas énoncer une idée bien complète du rapport intime qui unissait ces visions à celles de la montagne des prophètes, toutefois on peut bien induire des courtes indications fournies par elle que le Pèlerin, en cette occasion, a sauvé au moins des fragments d'un cycle de visions singulièrement grandiose :

         « Je vis l’église de Saint-Pierre et une énorme quantité d'hommes qui travaillaient à la renverser, mais j'en vis aussi d'autres qui y faisaient des réparations. Des lignes de manoeuvres occupés de ce double travail s'étendaient à travers le monde entier et je fus étonnée de l'ensemble avec lequel tout se faisait. Les démolisseurs détachaient de gros morceaux ; c'étaient particulièrement des sectaires en grand nombre et avec eux des apostats. Ces gens, en faisant leur travail de destruction, semblaient suivre certaines prescriptions et une certaine règle : ils portaient des tabliers blancs bordés d'un ruban bleu et garnis de poches, avec des truelles fichées dans la ceinture. Ils avaient d'ailleurs des vêtements de toute espèce : il se trouvait parmi eux des hommes de distinction, grands et gros, avec des uniformes et des croix, lesquels toutefois ne mettaient pas eux-mêmes la main à l’ouvrage, mais marquaient sur les murs avec la truelle les places où il fallait démolir. Je vis avec horreur qu'il y avait aussi parmi eux des prêtres catholiques. Souvent, quand ils ne savaient pas bien comment s'y prendre, ils s'approchaient, pour s'en instruire, d'un des leurs qui avait un grand livre où l’on aurait dit que toutes les manières de bâtir et de démolir étaient décrites. Alors ils marquaient de nouveau exactement avec la truelle un point qui devait être attaqué et sur lequel la démolition. était promptement faite. Ces gens détruisaient avec un grand calme et d'une main sure, mais timidement, furtivement et l'oeil au guet. Je vis le Pape en prières : il était entouré de faux amis qui souvent faisaient le contraire de ce qu'il prescrivait. Je vis un petit homme noir (c'était un laïque) travailler à la ruine de l'église avec une grande activité.


Pendant que l’église était ainsi démolie d'un côté, on la rebâtissait de l'autre côté, mais avec très-peu de zèle. Je vis plusieurs membres du clergé que je connaissais. Le vicaire général me causa une grande joie. Il passa, sans se troubler, à travers les démolisseurs et donna des ordres pour maintenir et réparer. Je vis aussi mon confesseur traîner une grosse pierre qu'il apportait en faisant un long détour. J'en vis d'autres dire négligemment leur bréviaire et par intervalles apporter sous leur manteau une petite pierre ou la présenter à d'autres comme si c'eût été une grande rareté. Ils semblaient tous n'avoir ni confiance, ni ardeur, ni méthode, et ignorer absolument de quoi il s'agissait. C'était déplorable. Déjà toute la partie antérieure de l'église était abattue : il n'y restait plus debout que le sanctuaire avec le saint Sacrement. J'étais accablée de tristesse et je me demandais toujours où était donc cet homme que j'avais vu autrefois se tenir sur l'église pour la défendre, portant un vêtement rouge et tenant une bannière blanche. Alors je vis une femme pleine de majesté s'avancer dans la grande place qui est devant l'église. Elle avait son ample manteau relevé sur les deux bras et elle s'éleva doucement en l'air. Elle se posa sur la coupole et étendit sur toute l'étendue de l'église son manteau qui semblait rayonner d'or. Les démolisseurs venaient de prendre un instant de repos, mais, quand ils voulurent se remettre à l'oeuvre, il leur fut absolument impossible d'approcher de l'espace couvert par le manteau. Cependant, de l'autre côté, ceux qui rebâtissaient se mirent à travailler avec une incroyable activité. Il vint des hommes d'un très-grand âge, impotents, oubliés, puis beaucoup de jeunes gens forts et vigoureux, des femmes, des enfants, des ecclésiastiques et des séculiers, et l'édifice fut bientôt restauré entièrement. Je vis alors un nouveau Pape venir avec une procession. Il était plus jeune et beaucoup plus sévère que le précédent. On le reçut avec une grande pompe. Il semblait prêt à consacrer l'église, mais j'entendis une voix disant qu'une nouvelle consécration n'était pas nécessaire, que le très-saint Sacrement y était toujours resté. On devait alors célébrer très-solennellement une double fête : un jubilé universel et la restauration de l'église. Le Pape, avant de commencer la fête, avait déjà disposé ses gens qui repoussèrent et renvoyèrent de l'assemblée des fidèles, sans trouver aucune contradiction, une foule de membres du haut et du bas clergé. Je vis qu'ils quittèrent l'assemblée en murmurant et pleins de colère. Le Pape prit à son service de tout autres personnes, ecclésiastiques et même laïques. Alors commença la grande solennité dans l'église de Saint-Pierre. Les hommes au tablier blanc continuaient à travailler à leur oeuvre de démolition sans bruit et. avec circonspection, quand les autres ne les voyaient pas : ils étaient craintifs et avaient toujours l'oeil au guet. »

 

         4. « 30 décembre. Je vis de nouveau l'église de Saint-Pierre avec sa haute coupole. Saint Michel se tenait au sommet brillant de lumière, portant un vêtement rouge de sang et tenant à la main un grand étendard de guerre. Sur la terre il y avait un grand combat. Des verts et des bleus combattaient contre des blancs, et ces blancs, qui avaient au-dessus d'eux une épée rouge et flamboyante, paraissaient avoir le dessous : mais tous ignoraient pourquoi ils combattaient. L'église était toute rouge de sang comme l'ange, et il me fut dit qu'elle serait lavée dans le sang. Plus le combat durait, plus la couleur sanglante s'effaçait de l'église et elle devint de plus en plus transparente. Cependant l'ange descendit, alla aux blancs et je le vis plusieurs fois en avant de toutes leurs cohortes. Alors ils furent animés d'un courage merveilleux sans qu'ils sussent d'où cela leur venait ; c'était l'ange qui multipliait ses coups parmi les ennemis, lesquels s'enfuirent de tous côtés. Le glaive de feu qui était au-dessus des blancs victorieux disparut alors. Pendant le combat, des troupes d'ennemis passaient continuellement de leur côté et une fois il en vint une très-nombreuse. Au-dessus du champ de bataille, des troupes de saints parurent aussi dans l'air : ils montraient, indiquaient ce qu'il fallait faire, faisaient des signes avec la main : tous étaient différents entre eux, mais inspirés d'un même esprit et agissant dans un même esprit.


         « Lorsque l'ange fut descendu du haut de l'église, je vis au-dessus de lui dans le ciel une grande croix lumineuse à laquelle le Sauveur était attaché ; de ses plaies sortaient des faisceaux de rayons resplendissants qui se répandaient sur le monde. Les plaies étaient rouges et semblables à des portes éclatantes dont le centre était de la couleur du soleil. Il ne portait pas la couronne d'épines, mais de toutes les plaies de la tête partaient des rayons qui se dirigeaient horizontalement sur le monde. Les rayons des mains, du côté et des pieds avaient les couleurs de l’arc-en-ciel ; ils se divisaient en lignes très-menues, quelquefois aussi ils se réunissaient et atteignaient ainsi des villages, des villes, des maisons sur toute la surface du globe. Je les vis çà et là, tantôt de loin, tantôt de près, tomber sur divers mourants et aspirer les âmes qui, entrant dans un de ces rayons colorés, pénétraient dans la plaie du Seigneur. Les rayons de la plaie du côté se répandaient sur l’église placée au-dessous, comme un courant très abondant et très large. L'église en était tout illuminée, et je vis la plupart des âmes entrer dans le Seigneur par ce courant de rayons.


         « Je vis aussi planer à la surface du ciel un coeur resplendissant d'une lumière rouge, duquel partait une voie de rayons blancs qui conduisait dans la plaie du côté et une autre voie de rayons qui se répandait sur l’Eglise et sur beaucoup de pays ; ces rayons attiraient à eux un trèsgrand nombre d’âmes qui, par le coeur et la voie lumineuse, entraient dans le côté de Jésus. Il me fut dit que ce coeur était Marie. Outre ces rayons, je vis de toutes les plaies des échelles s'abaisser vers la terre ; quelques-unes n'y atteignaient pas tout à fait. Ces échelles étaient de formes différentes, étroites ou larges, avec des échelons qui s'étendaient plus ou moins loin. Elles étaient, soit isolées, soit pressées les unes contre les autres ; il pouvait bien y en avoir une trentaine. Elles étaient, suivant les couleurs du purgatoire, foncées d'abord, puis plus claires, d'une nuance grise et s'illuminant à mesure qu'elles montaient. Je vis beaucoup d'âmes grimper péniblement sur ces échelles. Plusieurs montaient rapidement, comme si quelqu'un les aidait et ne cessaient pas d'avancer, d'autres se pressaient confusément et retombaient sur des échelons inférieurs ; quelques-unes tombaient tout à fait dans les ténèbres. L'effort avec lequel elles gravissaient était très-touchant, comparé à l’attraction joyeuse à laquelle d'autres obéissaient. Il semblait que celles qui montaient toujours, aidées dans leur ascension, étaient dans un rapport plus intime avec l’Eglise que celles qui étaient empêchées, arrêtées, délaissées, précipitées. Je vis aussi beaucoup de ces âmes dont les corps étaient restés sur le champ de bataille, prendre chacune leur voie pour entrer dans le corps du Seigneur. Derrière la croix, dans les profondeurs du ciel, je vis des séries entières de tableaux représentant à une distance qui allait toujours s'éloignant la préparation de l'oeuvre de la rédemption ; mais je n'ai pas de paroles pour exprimer tout cela. Il semblait que ce fussent les stations de la voie de la grâce divine à travers l’histoire du monde jusqu'à son terme final dans la rédemption. Je ne restais pas toujours au même endroit. Je me mouvais de côté et d'autre à travers et entre les rayons, et je voyais tout. Ah ! ce que je vis était incommensurable, indescriptible. Je vis aussi tout à coup comme si la montagne des prophètes était poussée vers la croix et rapprochée d'elle ; cependant elle avait ses racines sur la terre et restait unie à elle. Elle me présenta le même aspect que lors de la première vision, et plus haut, derrière elle, je vis de merveilleux jardins tout lumineux dans lesquels j'apercevais des animaux et des plantes brillantes ; j'eus le sentiment que c'était le Paradis.


         « Pendant que le combat s'achevait sur la terre l’église et l’ange, qui disparut bientôt, étaient devenus blancs et lumineux. La croix aussi s'évanouit et à sa place se tenait debout sur l'église une grande femme brillante de lumière qui étendait au loin au-dessus d'elle son manteau d'or rayonnant. Dans l’église on vit s'opérer une réconciliation accompagnée de témoignages d'humilité. Je vis des évêques et des pasteurs s'approcher les uns des autres et échanger leurs livres : les sectes reconnaissaient l'Eglise à sa merveilleuse victoire et aux clartés de la révélation qu'elles avaient vues de leurs yeux rayonner sur elle. Ces clartés venaient des rayons du jet d'eau que saint Jean avait fait jaillir du lac de la montagne des prophètes. Lorsque je vis cette réunion, je ressentis une profonde impression de l'approche du royaume de Dieu. Je sentis une splendeur et une vie supérieure se manifester dans toute la nature, et une sainte émotion s'emparer de tous les hommes comme au temps où la naissance du Seigneur était proche, et je sentis tellement l’approche du royaume de Dieu que je me sentis forcée de courir à sa rencontre et de pousser des cris de joie (note). J'ai eu déjà le sentiment de l’avènement de Marie dans ses premiers ancêtres. Je vis leur souche s'ennoblir à mesure qu'elle s'approchait du point où elle produirait cette fleur. Je vis arriver Marie ; comment cela, je ne puis l’exprimer ; c'est de la même manière que j'ai toujours le pressentiment d'un rapprochement du royaume de Dieu. Je ne puis le comparer qu'à cet autre sentiment dont je parlais. Je l'ai vu s'approcher, attiré par l'adent désir de beaucoup de chrétiens, pleins d'humilité, d'amour et de foi ; c'était le désir qui l’attirait. Je vis sur la terre de petites troupes d'agneaux lumineux conduits par des bergers, et je vis tous ces bergers comme étant les bergers de celui qui, en qualité d'agneau, a donné son sang pour nous tous ; il y avait dans les hommes un amour infini et une force divine.

 

(note) Elle fit cela pendant la vision en priant à haute Voix.

 

Je vis des bergers que je connaissais et qui étaient voisins de moi, mais qui ne soupçonnaient rien de tout cela, et je désirais vivement les éveiller de leur sommeil. Je me réjouissais comme un enfant de ce que l'Église était ma mère, et j'eus une vision très-frappante des années de mon enfance, lorsque notre maître d'école nous répétait : « Celui qui ne regarde pas l'Église comme sa mère ne regarde pas non plus Dieu comme son père. » J'étais redevenu enfant et je me disais comme alors : « L'église est en pierre, comment donc peut-elle être ma mère ! Et pourtant il est vrai qu'elle est ma mère ! » Et je croyais en toute simplicité que j'entrais dans ma mère quand j'allais à l'église. C'est pourquoi je m'écriais aussi dans la vision : « Oui, elle est certainement ma mère. » Je vis alors tout à coup l'Église sous l'image d'une femme belle et majestueuse, et je lui demandai pourquoi elle se laissait ainsi négliger et maltraiter par les siens. Je la priai aussi de me donner son fils et elle mit dans mes bras l’enfant Jésus avec lequel je m'entretins longtemps. Alors j'eus la belle et douce assurance que Marie était l’Eglise et l'Église notre mère et Dieu notre père et Jésus notre frère. - Je fus toute joyeuse de ce qu'étant enfant j'étais entrée dans l’église, dans la mère de pierre et de ce que je m'étais dit, inspirée par la grâce de Dieu : « Oui, j'entre dans ma sainte mère. »

         « Je vis une grande fête dans l’église qui, après la victoire remportée, rayonnait comme un soleil. Je vis un nouveau Pape très-austère et très-énergique. Je vis, avant le commencement de la fête, beaucoup d'évêques et de pasteurs chassés par lui parce qu'ils étaient mauvais. Je vis les saints apôtres prendre une part toute spéciale à la célébration de cette fête dans l'église. Je vis alors tout près d'être exaucée la prière « que votre règne nous arrive. » Il me semblait voir des jardins célestes, brillants de lumière, descendre d'en haut, se réunir sur la terre à des endroits où le feu était allumé, et baigner tout ce qui était au-dessous dans une lumière primordiale. Les ennemis qui avaient pris la fuite dans le combat ne furent pas poursuivis ; mais ils se dispersèrent de tous côtés. »

 

         5. Ces visions sur l'Eglise se perdirent bientôt dans une grande vision de la Jérusalem céleste.

         Je vis dans les rues brillantes de la cité de Dieu une quantité de palais et de jardins éblouissants dans lesquels se mouvaient d'innombrables troupes de saints, louant Dieu et agissant d'en haut sur l'Église. Dans la Jérusalem céleste, il n'y a pas d'église ; le Christ lui-même est l'église. Marie a son trône au-dessus de la cité de Dieu et au-dessus d'elle le Christ et la très-sainte Trinité. De celle-ci, il tombe sur Marie comme une rosée de lumière qui de Marie se répand sur toute la cité sainte. Je vis au-dessous de la cité de Dieu l'église de Saint-Pierre et j'eus une grande joie de ce que, malgré toute l'indifférence des hommes, elle reçoit pourtant toujours en elle la véritable lumière d'en haut. Je vis les chemins qui mènent à la Jérusalem céleste, et je vis les saints pasteurs qui dirigent vers elle les âmes des élus prises dans leurs troupeaux. Sur ces chemins la foule n'était pas très-grande.

         « Je vis aussi mon chemin vers la cité de Dieu et je vis de là, comme du centre d'un vaste cercle, tous ceux auxquels j'ai été secourable de quelque manière. Je vis là tous, les enfants et les pauvres pour lesquels j'avais fait des pièces d'habillement, je m'étonnai et je me réjouis particulièrement des modes de toute espèce suivant lesquelles j'avais taillé les habits. Je vis ensuite toutes les scènes de ma vie dans lesquelles j'avais été utile, ne fût-ce qu'à une seule personne, par le conseil, l'exemple, l'assistance, la prière, la souffrance : je vis le fruit qu'ils en avaient tiré représenté sous forme de jardins provenus de là pour leur profit. Ils avaient entretenu, soigné ou laissé dépérir ces jardins de différentes manières. Et je vis ce qui était advenu de l'impression que j'avais jamais faite sur chacune des personnes avec lesquelles je m'étais trouvée en rapport. »

 

         6. Un trait caractéristique de la simplicité naïve de cette âme si favorisée et si héroïque dans ses souffrances, c'est qu'après cette grande contemplation touchant le chemin qui devait la mener à la Jérusalem céleste, le souvenir le plus vif qui lui restât était celui des actes qui, dans la vie ordinaire, lui causaient la joie la plus sensible, savoir, ses travaux manuels pour des malades et des enfants pauvres. Jour et nuit, au milieu de toutes ses souffrances, dans l'état de veille ou l'état contemplatif, elle était occupée sans relâche de travaux charitables de ce genre, et peut-être la candeur modeste de cette âme qui s'ignorait si complètement elle-même ne se manifestait jamais avec plus de charme que dans la douce joie dont elle : était pénétrée, chaque fois qu'elle avait achevé une provision de pièces d'habillement faites par elle pour des enfants pauvres. Le journal du Pèlerin contient là-dessus beaucoup de remarques écrites dans la fraîcheur de la première impression et qui peuvent être données ici sans y rien retrancher.

         « 18 novembre. Je la trouvai garnissant de vieux bas de grosse laine dont elle voulait faire présent à quelqu'un. Je pensai, qu'un travail si peu nécessaire était une perte de temps. Mais elle me donna de belles explications sur la manière dont il fallait faire la charité.

 

         « 12 décembre. Elle était ce matin d'une gaieté inaccoutumée. Elle travaillait activement à de petits bonnets et à des serre-tête, faits de loques de toute espèce, pour des enfants et des pauvres femmes à l'occasion de Noël.

Elle était enchantée de son travail ; elle riait et semblait tout illuminée. Son visage était plein de clarté et de pureté : il avait une expression de bonté et de finesse malicieuse ; on eût dit d'une personne qui veut en surprendre une autre en lui présentant un ami caché. Elle n'était jamais si joyeuse, disait-elle, que quand elle préparait quelque chose pour les enfants. Mais à cela se joignait aussi pour elle une étrange sensation. Elle était toujours comme absente et voyait une infinité de choses contrairement à sa volonté. Il lui fallait sans cesse rappeler ses esprits et regarder sa petite chambre et tout ce qui l'entourait pour se bien convaincre qu'elle était ici. Mais aussitôt tout disparaissait de nouveau et elle se trouvait dans un tout autre entourage.


         « 14 décembre. J'ai vu hier soir, raconta-t-elle, une femme d'ici qui est au moment d'accoucher confier à une autre femme qu'elle est pauvre au point de n'avoir rien pour emmaillotter son enfant quand il viendra au monde. Je me suis dit : « Ah ! si elle voulait venir me trouver ! » alors l’autre femme répondit : « Je verrai si je ne puis rien me procurer pour toi. » Et aujourd'hui celle-ci est venue chez moi, m'a raconté la détresse de l'autre et j'ai eu la joie de pouvoir la pourvoir de tout.


         « 13 décembre. Je l'ai trouvée encore aujourd'hui très gaie. Elle fait toujours des vêtements pour de pauvres enfants. Elle est toute joyeuse quand on lui donne de vieux habits et des chiffons pour les employer à cet usage. Elle a vu aussi de nouveau son argent se multiplier miraculeusement. Il y a deux jours elle ne savait comment se tirer d'affaire ; il ne lui restait plus que quatre thalers. Elle abandonna la chose à Dieu et trouva tout à coup dix écus en petite monnaie : elle croit que c'est parce qu'elle doit les dépenser tout de suite. Elle s'étonnait d'avoir déjà tant fait d'ouvrage. Ces chiffons lui sont plus chers que les plus magnifiques trésors. Pendant son travail, elle est toujours tellement en contemplation qu'elle voit courir

le tranchant des ciseaux comme dans un rêve et croit souvent qu'elle coupe en deux les objets qui l'entourent.


         « 18 décembre. Je la trouvai en conférence avec sa nièce qui lui parlait de pauvres enfants. Elle était très joyeuse dans ses souffrances et disait à l’enfant : « J'ai vu cette nuit un enfant qui avait une jaquette neuve, mais à laquelle il manquait une manche. - Oui, répondit la nièce, c'est la petite Gertrude à laquelle tu as donné une pièce d'étoffe pour une jaquette et il y manque toute une manche. Elle me l'a dit aujourd'hui à l’école. » La malade en fut touchée jusqu'aux larmes, et elle m'a avoué ensuite que, pendant son court entretien avec l'innocente enfant, elle avait ressenti une telle joie qu'elle avait été au moment de crier tout haut et qu'elle avait quelquefois renvoyé l'enfant pour ne pas la jeter dans le trouble.


         « 20 décembre. Elle a clos ses travaux pour aujourd'hui avec un signe de croix : elle s'est donné beaucoup de peine et a tout mis dans un ordre parfait. « J'ai préparé à peu près tous mes dons, me dit-elle, pour jusqu'à la moitié de l'hiver : après cela il faudra recommencer. Je n'ai pas honte de mendier pour les pauvres. La bonne sainte Lidwine l'a fait. Je l'ai vue dans sa chambre au rez-de-chaussée qui était bien deux fois grande comme la mienne. Les murs étaient de méchante argile et tout était très-pauvre. Quand on arrivait à la porte pour entrer, son lit était à droite et un drap noir pendant du plafond l'entourait comme un rideau. En face du lit, étaient deux petites fenêtres carrées avec des vitres rondes par lesquelles on avait vue sur une cour. Contre le mur, entre les deux fenêtres, était une espèce de petit autel, avec une croix et quelques ornements. La bonne Lidwine était couchée, pleine de patience, dans un endroit tout à fait sombre. Elle n'avait pas de lit de plume, elle avait sur elle une épaisse couverture noire recousue par endroits. Elle avait aussi un petit manteau noir qui la couvrait jusqu'aux mains. Elle paraissait dans un bien triste état et elle avait sur le visage beaucoup de marques rouges comme du feu. Je vis aussi près d'elle sa petite nièce. C'était une enfant extraordinairement bonne et aimable, grande à peu près comme ma nièce. Avec quelle compassion elle la soignait ! Lidwine l'envoya chez un homme demander de la viande pour les pauvres. Elle rapporta, entre autres choses, une épaule de cochon et des pois. Je la vis devant la porte de la chambre à gauche, dans un coin où était le foyer, faire cuire le tout dans un grand pot ou une marmite. J'eus ensuite une autre vision touchant l'ardent désir que la vierge avait de voir son époux céleste ; elle le vit venir à elle. Je le vis aussi ; c'était le même que le mien. Un homme s'était caché entre la porte et son lit et ce fut pour elle un dérangement au moment de l'approche de l'époux ; cela l'attrista excessivement et elle se mit à pleurer. Je ne pus m'empêcher de rire, car cela m'arrive aussi assez souvent. Je vis ses lèvres très-enflées.


         « 14 décembre. Ayant eu grand froid cette nuit, j'ai pensé aux pauvres qui devaient geler. Je vis alors mon époux qui me dit : « Tu n'as pas une vraie confiance en moi. T'ai-je laissée geler ? ne t'ai-je pas donné tout ce dont tu avais besoin ? Pourquoi ne donnes-tu pas aux pauvres les lits qui te restent ? Si tu en as besoin plus tard, je te les rendrai. » Alors je fus toute honteuse et je pris la résolution de donner les lits inutiles, en dépit de ma sueur.

         Elle fit cela réellement dans la soirée et dit : « Si des parents veulent me faire visite ; ils peuvent bien dormir sur une paillasse ou rester chez eux. »


         « 22 décembre. Elle s'écria en vision : « Je vois tous les enfants pour lesquels j'ai fait quelque chose. Comme ils sont joyeux ! ils portent. tous ces objets qui sont lumineux, et mon jeune garçon est aussi là. Viens, cher enfant, mets-toi là » (et elle lui désigna une place où se mettre !) Oh ! quelle soif j'ai de mon Sauveur c'est une sainte soif, mais elle est douce. L'autre soif est dégoûtante. Oh ! quelle soif doit avoir eue Marie de son enfant ! Elle ne l'a pourtant eu que neuf mois sous son coeur et je puis le recevoir si souvent dans la sainte communion ! Avec cette nourriture, avec ce moyen de se rassasier qui existe sur la terre, beaucoup pourtant meurent de faim et de soif, et le pays où ce salut est venu aux hommes est désolé et bouleversé comme l'est tout le monde actuel ! Mais les bienheureux ne laissent rien perdre : là où il y avait jadis une église, elle subsiste encore. Oh ! combien d'églises je vois ici autour de Bethléhem et dans le monde entier planer en l'air au-dessus des lieux qui ont jadis porté des églises ; et l'on y célèbre des fêtes. Là aussi est l'église où la conception de Marie fut si magnifiquement célébrée. La pureté sans tache de Marie consiste en ce qu'il n'y a jamais eu en elle aucun péché, aucune passion et que son corps sacré n'a jamais souffert d'une maladie. Au reste, elle n'eut aucune grâce sans sa coopération, sinon celle par laquelle elle conçut Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

 

         7. Il lui fut ensuite montré que, sur tout le chemin de la vie qu'elle avait parcouru, elle avait toujours été accompagnée du jeune garçon jusqu'à ce jour.

         « Ce que je vois maintenant en vision, dit-elle en racontant cette vision, m'est arrivé réellement en son temps. Lorsque j'étais encore enfant, le jeune garçon travaillait avec moi (note)....

 

(note) Les détails sur cette vision se trouvent dans le premier volume, page 37.

 

         « Lorsque j'avais dix ans, le jeune garçon me dit : « Ne voulons-nous pas voir ce qu'est devenue la petite crèche que nous avons construite il y a des années ? » Que peut-elle donc être devenue ? » pensai-je : mais le jeune garçon me dit que je n'avais qu'à aller avec lui et que nous la trouverions bientôt. Et quand nous la trouvâmes, les fleurs (note) avec lesquelles nous l’avions faite avaient formé des guirlandes et des couronnes. Quelques-unes n'étaient qu'à moitié finies et le jeune garçon dit : « Il y manque encore les perles qui doivent être en avant. Une seule petite couronne de perles était tout à fait achevée et je la passai à mon doigt. Mais je fus très-inquiète et très-effrayée envoyant que je ne pouvais plus la retirer. Je priai le jeune garçon de me l'ôter ; je craignais de ne pouvoir plus travailler. Il la remit à sa place et nous recouvrîmes le tout. Je crois que c'était seulement un symbole. Je ne me souviens pas de cette scène comme d'une chose qui soit arrivée réellement. Après cela, devenue grande fille, j'étais malade et je voulais aller au couvent : comme ma pauvreté m'en empêchait, ce qui me rendait toute triste, le jeune garçon me dit que cela ne faisait rien : que son père était suffisamment riche, que l’enfant Jésus, aussi, ne possédait rien et que j'entrerais au couvent. J'y entrai en effet et il y eut une fête nuptiale. Lorsque plus tard étant religieuse,j'étais malade et affligée parce que je manquais de tout, je disais toujours : « Oui, nous y voici. Tu as voulu pourvoir à tout, je dois toujours avoir suffisamment ; et maintenant tu ne viens pas et je ne reçois rien. » Alors le jeune garçon venait à moi la nuit et me portait de l'or, des perles et toute espèce d'objets précieux au point que j'étais toujours inquiète de savoir où je devais mettre tout cela. J'ai plusieurs fois reçu des choses de ce genre en vision, mais je ne sais pas ce que c'est devenu.

 

(note) Symbole de souffrances.

 

Je crois que ces présents étaient les symboles des dons que je recevais et qui se multipliaient miraculeusement comme l’argent de M. de Galen et le café le jour de sainte Catherine (note). J'étais aussi continuellement malade, puis quelquefois, bien portante pendant deux jours. J'avais dans cet état beaucoup de visions de l'enfant Jésus et je fus guérie plusieurs fois. Ensuite je me trouvai dans une autre situation, hors du couvent, très-malade, souvent dans une angoisse et une détresse extrêmes : mais toujours le jeune garçon me visitait et me portait conseil et secours. A la fin vint un tableau de l’avenir. Le jeune garçon me conduisit de nouveau aux guirlandes et aux fleurs de la crèche des enfants qui étaient dans une espèce de sacristie. Je les vis conservées dans un écrin sous forme de couronnes et de joyaux d'or ; et le jeune garçon me dit de nouveau : « Il n'y a plus que des perles à ajouter et alors tout cela sera utilisé dans l’Eglise. » J'appris que je mourrai alors (c'est-à-dire aussitôt que toutes les perles auront été ajoutées). »

(1) Voir le Tome 1

         8. En entrant dans le temps de l’Avent, elle eut, comme elle les avait eues depuis les jours de sa première enfance, des visions qui se reproduisaient tous les ans de la même manière, touchant le voyage de Marie et de saint Joseph de Nazareth à Bethléhem :


         « 27 novembre. J’allai à Bethléhem et je fis de là un bon bout de chemin à la rencontre de la Mère de Dieu et de Joseph. Je savais qu'ils entreraient dans une étable et j'allai, dans une joyeuse attente, au-devant des saints voyageurs.

 

Je les vis de nouveau bien distinctement s'avancer avec l’âne d'une façon aussi paisible et aussi gracieuse

qu'à l'ordinaire et je me réjouissais de revoir tout cela comme dès ma première jeunesse. Etant revenue assez loin sur mes pas, je trouvai l'étable. Je sortis de là et je vis dans le lointain Joseph et Marie avec leur bête de somme s'avancer dans la nuit entourés de lumière. Il semblait qu'un disque de lumière dans lequel se mouvait la sainte famille s'avançait avec eux dans la nuit : là où ils vont, la route s'éclaire devant eux comme à la lueur d'une lanterne. Anne et Joachim avaient préparé abondamment pour la sainte Vierge tout ce qui était nécessaire pour sa délivrance. Ils espéraient qu'elle pourrait revenir à temps pour en profiter : mais Marie pressentait qu'elle n'enfanterait pas chez ses parents : dans son humble et profonde émotion, elle ne prit de tout ce qui était préparé que deux objets. Elle avait à un degré qui ne peut s'exprimer le sentiment que la pauvreté était la seule chose qui lui convint et à laquelle elle fût destinée. Elle ne pouvait rien avoir de ce qui parait au dehors, car elle possédait tout en elle-même. Elle savait ou sentait ou voyait d'une manière dont elle ne se rendait pas compte que, comme le péché était entré dans le monde par une femme, de même l'expiation devait naître par une femme et c’est dans ce sentiment qu'elle avait dit : Voici la servante du Seigneur. Ainsi elle obéissait toujours à une voix intérieure qui, dans ces états où l'on est sous la conduite de la grâce, appelle et pousse irrésistiblement. Cette voix m'a souvent aussi appelée et poussée à de longs voyages, et jamais en vain.

         « 13 décembre. J'étais cette nuit dans le voisinage de Bethléhem dans une demeure de bergers basse et de forme carrée. Il s’y trouvait un couple de vieilles gens. Ils s'étaient fait à gauche une résidence séparée du reste par un mur de terre noire en talus. Il y avait un foyer prés duquel étaient suspendus au mur des houlettes de bergers et quelques plats. Le berger sortit de cette pièce et m'en indiqua une autre en face. Là, Marie et Joseph étaient assis par terre, les jambes croisées, contre la muraille, et ils gardaient le silence. Marie avait les mains jointes sur la poitrine, elle portait un vêtement blanchâtre et un voile. Je restai quelques moments auprès d'eux pour les révérer, puis je les quittai. Il y avait des buissons derrière la maison.

         « 14 décembre. J'allai de Flamske à la terre promise, comme si j'eusse été encore enfant. Je courus au-devant de Marie. J'allais en si grande hâte, je désirais si ardemment l'arrivée de l'enfant divin que je courus à travers Jérusalem et Bethléhem, mes cheveux volant au vent. Je voulais leur chercher un bon logement pour cette nuit. Il n'y avait pas très-loin de la première maison que j'avais vue à celle que je trouvai : mais il y en avait plusieurs autres dans l’intervalle. J'entrai dans une grande maison de bergers au côté antérieur de laquelle était adossée l'étable des brebis. Le berger et sa femme étaient jeunes tous les deux. Je vis aussi la sainte famille arriver ; la nuit était avancée. Le berger fit des représentations à saint Joseph, mais avec bienveillance, sur ce qu'il voyageait si tard avec Marie. Marie était assise de côté sur l'âne ; on y avait établi un siège au-dessous duquel il y avait quelque chose pour poser les pieds. Marie, à en juger par sa taille, était très-voisine du moment où elle devait mettre au monde le Messie enfant. Ils laissèrent leur bête devant la porte et le berger les conduisit, je crois, dans l'étable des brebis. Ils furent accueillis très-amicalement et allèrent dans une partie séparée où ils firent leurs arrangements et s'établirent. Je ne les vis jamais beaucoup manger, ils avaient avec eux de petits pains assez minces. Je me suis entretenue avec la Mère de Dieu en toute simplicité, et comme j'avais mon ouvrage avec moi, je lui ai dit : « Je sais bien que je ne puis vous être bonne à rien, mais je voudrais faire quelque chose pour de pauvres enfants ; ayez donc la bonté de m'indiquer les plus nécessiteux. » Elle me dit de continuer paisiblement mon travail et qu'elle m'indiquerait ceux qui en avaient le plus besoin. Alors je me mis dans un coin obscur où personne ne me voyait et je travaillai vaillamment : j'achevai ainsi beaucoup de choses. Je vis la sainte famille se préparer à partir.



         « 16 décembre. Je voyageai vers Bethléhem et je fis le chemin avec une vraie fatigue, mais très-vite. J'allai ensuite à la maison de bergers où je savais que Marie devait arriver cette nuit. Je la vis dans le lointain avec Joseph : elle s'avançait, montée sur l'âne et entourée de lumière. Cette maison était une des meilleures, on pouvait de là voir Bethléhem. A l'intérieur elle était arrangée comme toutes les autres, le foyer était séparé : on y voyait toute sorte de vases et d'ustensiles à l'usage des bergers ; de l'autre côté, il y avait une pièce séparée où je crus que Marie et Joseph entreraient. Il se trouvait aussi un verger près de la maison et derrière celle-ci le bercail des brebis qui n'était pas clos de murs, mais était soutenu par quatre pieux. Les habitants de la maison étaient un jeune homme et sa femme : c'étaient des gens très-polis. Au commencement, lorsque j'arrivai, ils demandèrent ce que je voulais. Je leur dis que je voulais attendre Joseph et Marie qui devaient venir là aujourd'hui, ils me dirent que cela s'était passé ainsi à une époque antérieure, que maintenant cela n'arrivait plus, et ils furent un peu malhonnêtes. Mais je leur répondis que cela arrivait de nouveau tous les ans, puisqu'on en faisait la fête. Ils se montrèrent de nouveau affables et obligeants, et comme je m'asseyais avec mon ouvrage dans un coin devant lequel ils devaient passer, ils voulurent me donner de la lumière pour mon travail. Je leur dis que je n'en avais pas besoin - je m'assis dans un endroit obscur où je me mis à travailler et à tailler ; car j'y voyais très-bien. Mais voici la cause pour laquelle ces gens me dirent que cela avait existé autrefois et n'existait plus maintenant. En entrant dans la maison, je m'étais dit aussi : « Comment cela se fait-il ? Ces gens étaient ici à une époque éloignée, ils y sont encore pourtant cela n'existe pas aujourd'hui. » Je me dis ensuite « Pourquoi t'embarrasser dans ces subtilités ? prends ce que tu trouves.» Alors je me tranquillisai et me rassurai mais ces gens répondirent aussitôt à mon doute par un doute semblable. C'était un miroir : « ce que tu veux que les hommes fassent pour toi, fais-le pour eux. »


         « Lorsque Joseph et Marie arrivèrent, ces gens les reçurent amicalement. Marie descendit de l'âne et Joseph prit son bagage avec lui. Ils allèrent dans la petite chambre à droite et Joseph s'assit sur son paquet : Marie s'assit par terre contre le mur. Ces hôtes étaient les premiers qui leur offraient quelque chose. Ils placèrent devant eux un petit escabeau sur lequel étaient de petites écuelles ovales et plates. Sur l'une étaient de petits pains ronds, sur l'autre de petits fruits. Mais ils n'en mangèrent pas. Je vis que Joseph en prit quelque chose qu'il emporta. Je crois qu'il y avait un pauvre à l'extérieur. L’âne était attaché devant la porte. Quoique ne mangeant pas de ce qui leur était offert, ils le reçurent avec humilité et non sans émotion. Je ne pouvais m’empêcher d'admirer cette humilité avec laquelle ils recevaient toujours ce qu'on leur donnait. Là-dessus je m'approchai d'eux, tout intimidée, je leur rendis hommage et je demandai à la sainte Vierge que, quand elle aurait son fils, elle daignât le prier de vouloir que je ne fasse et ne désire rien que sa très-sainte volonté. Je lui parlai de mon travail, la priant de me dire comment je devais tout faire et tout distribuer. Elle me répondit qu'il fallait seulement travailler, que tout s'arrangerait pour le mieux. Alors je me blottis timidement dans mon petit coin et je continuai à travailler activement. Je n'attendis pas le départ de la sainte famille.


         «Mon guide me conduisit à quelque distance de Bethléhem, à peu pris dans la direction du midi. Là tout était désert ; nous étions dans le temps actuel. Mais je vis devant moi un jardin entouré d'arbres de forme pyramidale et ayant de jolies feuilles. Il s'y trouvait de belles plates-bandes ; tout était vert et émaillé de petites fleurs. Je vis alors au milieu, sur une colonne autour de laquelle grimpait un gros cep de vigne, une petite église octogone, tout entourée de raisins. A l'extérieur on n'apercevait que des feuilles, mais en s'approchant de l'église on voyait pendre des grappes longues d'une aune, si bien qu'on ne pouvait comprendre comment les branches ne se cassaient pas sous leur poids. Ce cep avait bien la grosseur d'un bras de faible dimension. Des huit côtés de cette petite église, qui n'avait pas de portes et dont les murs étaient diaphanes et faciles à traverser, montaient autant de chemins. Dans l'église était un autel sur lequel parurent trois tableaux appartenant à ce saint temps. C'était d'abord le voyage de Marie avec Joseph à Bethléhem, puis l'enfant Jésus dans la crèche et enfin la fuite en Egypte. Ces tableaux étaient comme vivants sur l'autel. Des huit côtés planaient douze des ancêtres de Marie et de Joseph qui assistaient à ces scènes comme à des fêtes. Mon guide me dit qu'autrefois il y avait eu là une église dans laquelle les parents de la sainte famille et leurs descendants avaient toujours célébré le souvenir de ces saints mystères. Mais comme elle était détruite, cette fête continuait à être célébrée jusqu'à la fin des temps par ces bienheureux. Je fus alors ramenée promptement chez moi.


         «Mon état pendant ces jours-ci est très-singulier. Je ne suis jamais comme on est sur la terre. Je vois toujours autour de moi, de près et de loin, beaucoup de personnages et de scènes diverses. Je vois des hommes mourir par l'effet d'une faim spirituelle. Je vois beaucoup de maux se répandre de tous côtés. Je vois les gens tantôt ici, tantôt dans des îles, sous des cabanes ou au milieu des forêts. Je les vois apprendre là et oublier ici, mais je ne vois partout que misère et obscurcissement. Puis je vois de nouveau le ciel ouvert, mais combien tous ces hommes me paraissent pauvres et insensés. Ils s'attachent à toute sorte d'immondices et vont au rebours du bon sens. Puis je pousse ces gens en avant, restant moi-même en arrière, et tout cela se montre à moi trouble et obscur. De plus, je ressens constamment un profond dégoût de la vie. Tout ce qui est de la terre m'apparaît comme abominable et je suis tourmentée d'une faim violente : mais elle n'est pas accompagnée de dégoût : elle a de la douceur. La faim corporelle est quelque chose de si dégoûtant !

         « 23 décembre. C'est par le crépuscule du soir que je rencontrai Joseph et Marie devant Bethléhem. Ils s'étaient arrêtés sous un arbre, à côté de la route, devant l'entrée de la ville. Marie descendit de l’âne et Joseph alla seul dans la ville pour chercher un logement dans les premières maisons. La petite ville en cet endroit n'avait pas proprement de porte, mais le chemin passait entre deux pans de mur comme par une porte ruinée. Joseph chercha inutilement à se loger, car il y avait un très grand nombre d'étrangers à Bethléhem. Pendant ce temps je restai près de la Mère de Dieu. Lorsque Joseph revint, il dit à la sainte Vierge qu'il n'avait trouvé aucun logement dans le voisinage et alors, marchant à pied près de son époux qui conduisait l'âne, elle entra dans Bethléhem. Joseph et Marie allèrent se faire inscrire : l'homme qui était là lui fit des représentations sur ce qu'il amenait sa femme avec lui, car ce n'était nullement nécessaire.

Joseph rougit devant Marie, craignant qu'elle ne pensât qu'il avait ici une mauvaise réputation. Il lui dit que, voyant tant de monde partout, ils feraient bien d'aller d'un autre côté où ils trouveraient certainement à se loger. Tout intimidés, ils suivirent la rue qui était plutôt un chemin rural qu'une rue, car les maisons étaient sur des collines. De l'autre côté où les maisons étaient séparées et dispersées, il y avait dans un endroit situé plus bas un très-bel arbre isolé dont les rameaux couvraient de leur ombre un grand espace : le tronc était lisse et les branches s'étendaient autour comme un toit. Joseph conduisit sous cet arbre la sainte Vierge avec l'âne, puis il la quitta de nouveau pour chercher un logement. Au commencement elle resta debout, le dos appuyé à l'arbre : sa robe sans ceinture formait beaucoup de plis : un voile blanc lui couvrait la tête. L'âne avait la tête tournée vers l'arbre : beaucoup de gens, allant dans tous les sens, passaient devant elle et la regardaient, ne sachant pas que le Rédempteur fût si près d'eux. Combien elle était patiente, dans son attente silencieuse ! combien elle était humble ! Ah ! elle devait attendre longtemps. Elle s'assit, les jambes croisées sous elle, les mains jointes sur la poitrine et la tête baissée. Joseph revint plein de tristesse : il n'avait pas trouvé de logement. Il partit de nouveau ; elle attendit encore avec une grande patience et il revint encore sans apporter de consolation. Il dit alors qu'il connaissait un endroit situé à quelque distance en avant de la ville et où les bergers s'installaient quelquefois ; ils trouveraient certainement là un abri et quand même les bergers viendraient, il serait facile de s'entendre avec eux. Ils s'avancèrent donc un peu plus loin et suivirent à gauche un sentier qui longeait la ville et où il n'y avait pas de passants. Bientôt le chemin redevint montant. Il y avait là, devant une colline, des arbres de diverses espèces, des térébinthes ou des cèdres et d'autres arbres avec de petites feuilles comme celles du buis. Dans cette colline était pratiquée une grotte ou un caveau qui était fermé par une porte en clayonnage. Joseph y entra : puis il commença par porter au dehors divers objets qui l'encombraient. Marie et l'âne attendirent devant la porte. Bientôt il la fit entrer. Il était tout triste. La grotte n'avait que dix pieds de hauteur et peut-être moins : à l'endroit où se trouvait la crèche, le sol était plus élevé. Marie s'assit sur une couverture elle avait près d'elle son paquet sur lequel elle s'appuyait. Il pouvait être neuf heures quand ils entrèrent dans la grotte. Joseph sortit de nouveau et rapporta un petit fagot de menu bois qui était déjà lié avec de larges feuilles de jonc ou de roseau. Il porta aussi des charbons ardents dans une espèce de hotte garnie d'un manche, les versa à l'entrée de la grotte et alluma du feu. Ils avaient avec eux les objets nécessaires pour faire du feu, ainsi que toute sorte de petits ustensiles du même genre. Je ne les vis pas faire rien cuire ni manger. Joseph sortit encore, puis revint de nouveau et se mit à pleurer. Il devait être près de minuit. Je vis alors pour la première fois la sainte Vierge priant à genoux : elle se coucha ensuite sur le tapis et appuya sa tête sur son bras ; le paquet lui servait d'oreiller. Joseph par humilité resta dans l'entrée de la grotte. Dans le haut de la grotte, il y avait, un peu sur le côté, trois ouvertures rondes recouvertes de grilles. Quand on venait de la porte et qu'on tournait à gauche dans l'intérieur, on arrivait à une autre chambre semblable creusée dans la colline ou le rocher, dont l'entrée était plus spacieuse et devant laquelle passait le chemin qui menait au champ d'où vinrent les bergers. Il y avait aussi, çà et là, de petites maisons sur les collines et des hangars en clayonnage reposant sur quatre, six ou huit poteaux.

         « Après cela je fus transportée dans une tout autre vision. Je vis Bethléhem dans son état actuel : on n'y pouvait plus rien reconnaître, tant il y avait partout de pauvreté et de dévastation. La grotte de la crèche était devenue une chapelle souterraine. On y disait encore la messe. Le lieu avait été agrandi, et il y avait divers ornements de marbre blanc et des figures. Au-dessus était une église semblable à un vieux cloître tombant en ruines : On ne célébrait le service divin que dans la grotte de la crèche : mais je vis une belle église spirituelle planer en l'air. Elle était octogone et avait un seul autel. Dans le haut, des choeurs de saints la remplissaient : sur l'autel était une représentation de la crèche devant laquelle des bergers s'agenouillaient, et des agneaux semblables à de petites nuées blanches venaient à travers l'air se ranger dans ce tableau. L'officiant était un vieillard à l'air affable avec des cheveux blancs et une longue barbe ; il portait des ornements sacerdotaux, très-amples et d'une forme antique : Il avait un capuce qui se ramenait en avant sur le front et s'ajustait aux deux joues. C'était saint Jérôme. Pendant la cérémonie, on encensa plus souvent qu'on ne le fait chez nous. On y donna aussi la sainte communion et je vis : comme je l’ai vu pour les apôtres, un petit corps lumineux entrer dans la bouche de ceux qui y participaient. Il y avait environ six prêtres qui prenaient part aux cérémonies. A la fin ils se placèrent devant l'autel en face les uns des autres, comme formant un choeur, et ils chantèrent. Alors la scène changea.

Jérôme resta seul et le milieu de l'église se remplit de religieuses de divers ordres. Elles se tenaient sur trois

rangs, formant un choeur, et chantaient. Je vis là notamment des Annonciades et sainte Jeanne, laquelle me dit que dès sa jeunesse elle avait toujours vu de cette façon tous ces mystères, ainsi que le grand bien qui en était résulté pour le genre humain : c'était pour cela qu'elle avait fondé son ordre. Maintenant elle était là avec toutes les religieuses qui avaient suivi son exemple, pour continuer la célébration de cette fête, parce qu'elle était presque tombée en oubli parmi les hommes. Je devais considérer ce qu'avait produit sa charité et donner les mêmes enseignements à mes enfants spirituels. Elle me dit encore bien d'autres choses de ce genre que je me proposai de laisser après moi à mes soeurs en religion. Dieu le rendra. Je vis aussi sainte Françoise et d'autres religieuses que je connaissais assister à la fête. »

 

         9. Le 23 décembre au soir le Pèlerin put en compagnie du confesseur passer deux heures près d'Anne Catherine qui resta pendant tout ce temps dans l'état de contemplation (note).

         « Elle ressentait, dit-il, des douleurs violentes dans tous ses membres et à toutes ses plaies ; elle les supportait et luttait joyeusement. Quelquefois elle ne pouvait s’empêcher de pousser des cris déchirants. Ses mains et ses doigts tremblaient de douleur : ils semblaient cueillir quelque chose et étaient agités de mouvements convulsifs.

 

(note) Il fut tellement ému qu'il commença son récit par ces paroles ; « pendant que j'écris ceci, je me sens profondément attristé de l'état misérable dans lequel nous vivons et où les suites et les effets de l’obscurcissement qui en résulte m’empêchent de considérer d'un oeil calme, pour les

reproduire exactement, les secrets célestes révélés par une créature favorisée de Dieu, pleine de simplicité et de naïveté. Je ne puis sauver que des ombres à demi effacées de visions qui prouvent la réalité et la subsistance dans un présent éternel de tous les mystères des relations de Dieu avec l'homme perdues par suite du péché. Et ces ombres, il me faut les saisir à la hâte et les dérober en quelque sorte. Je ne puis exprimer les sentiments que j'éprouve alors. Ceux qui pendant des années ont étouffé cette grâce et s’en sont moqués, ceux qui maintenant sont forcés de la reconnaître qui pourtant la troublent et ne savent ni la chercher, ni l’apprécier, pleureront avec moi quand ce miroir qui la réfléchit sera obscurci par la mort.

« Jésus enfant, mon Sauveur, donnez-moi la patience. »

 

Elle avait fait tous ses présents, fini tous ses travaux, elle mit de côté et rangea tous les chiffons et tous les bouts de fil qui étaient restés, puis, épuisée de fatigue, elle s'affaissa sur elle-même pour porter â la crèche sa propre offrande de Noël, des douleurs infinies qu'elle voit toujours sous forme de fleurs. Elle dit bientôt

         « Dorothée m'accompagne à la crèche. Elle est venue me trouver. Elle m’a dit qu'on l’avait souvent injuriée à cause de la quantité de fleurs dont elle ornait l’autel : mais elle répondait toujours : « Quand les fleurs sont desséchées, Dieu reprend les couleurs et le parfum qu'il leur avait donnés : de même il fait sécher tous les péchés et ce qu'il y a de bon lui est offert, car cela vient de lui. » Elle a toujours été poussée en esprit par un désir ardent vers la crèche du Seigneur et elle y a tout offert en sacrifice. Le Pèlerin aussi doit porter à l’enfant Jésus toutes ses souffrances, toutes ses faiblesses, toutes ses fautes et ne plus rien reprendre. Il doit tout commencer à nouveau et demander à l’enfant Jésus le don d'un ardent amour, afin de trouver près de Dieu de plus grandes consolations. Je vois aussi saint Jérôme. Il a longtemps vécu ici et obtenu de Dieu par ses prières une telle flamme d'amour qu'il semblait en être consumé. »


         « Oh ! qui pourrait voir la beauté, la pureté et l’incomparable candeur de Marie ? Elle sait tout et pourtant il semble qu'elle n'ait la conscience de rien, tant elle est naïve ! Elle baisse les yeux, et quand elle regarde, son regard pénètre comme un rayon, comme la vérité, comme une lumière immaculée ! C'est parce qu'elle est parfaitement innocente, remplie de Dieu et sans retour sur elle-même. Personne ne peut résister à ce regard.


         « Je vois la crèche, et au-dessus d'elle sont en fête tous les bienheureux qui ont adoré l’enfant Jésus lors de sa naissance, ceux qui plus tard sont allés vénérer ce lieu et aussi tous ceux qui n'y ont été présents que par le désir et la dévotion : ils célèbrent dans une merveilleuse église spirituelle la veille de la Nativité du Rédempteur : ils tiennent la place de l'Église et de tous ceux qui désirent que ce saint lieu et ce saint temps soient fêtés. Ainsi fait l’Église triomphante pour l’Église militante : ainsi doit faire celle-ci pour l’Église souffrante. Oh ! combien cela est beau d'une beauté indescriptible ! Quelle bienheureuse assurance ! Je vois à l’entour, près et loin, de semblables églises spirituelles. Aucune force ne peut anéantir l'autel du Seigneur. Là où il n'est plus visible, il est maintenu debout, quoique invisible, par les esprits bienheureux. Rien ne passe de ce qui s'accomplit dans l’Église pour l'amour de Jésus. Là où les hommes ne méritent plus de célébrer la fête, des bienheureux la célèbrent à leur place, et tous les coeurs dont les aspirations vont là pour y rendre hommage à Dieu, y sont présents et y trouvent une sainte église et une fête céleste, quoique leurs sens grossiers ne s'en doutent pas : ils reçoivent la récompense de leur piété.

         « Mais, dans le ciel, je vois Marie qui, sur un trône magnifique, offre à son divin Fils lequel parait devant elle sous la forme d'enfant nouveau-né, sous la forme de jeune homme et sous celle de Sauveur crucifié, tous les coeurs qui l'ont aimé et qui ont jamais pris part à cette fête... »

 

         10. « Maintenant la malade était comme resplendissante de joie ; son esprit, sa parole, son visage étaient empreints d'une sérénité et d'une vie indescriptibles, et son langage exprimait avec une telle profondeur et une telle aisance les choses les plus sublimes et les plus mystérieuses que le Pèlerin se sentait remué jusqu'au fond de l’âme en l’écoutant. Il ne peut reproduire qu'une ombre bien pâle de ce que la parole de la voyante faisait sortir des ténèbres de la vie avec plus que des couleurs, avec des flammes.

« Voyez, s'écriait-elle, comme toute la nature brille et sourit dans l’innocence et la joie. C'est comme si un mort enveloppé dans son linceul se levait du sein de la pourriture, de la poussière et de la nuit du tombeau, et, par son apparition, témoignait qu'il est non-seulement vivant, revêtu de chair, jeune, florissant, joyeux, mais encore qu'il est immortel, innocent et pur, qu'il a été l’image sans tache de Dieu. Tout est vivant tout est ivre de joie pure et de reconnaissance. Oh ! les belles collines autour desquelles les arbres courent comme s'ils se dirigeaient en hâte vers la crèche, pour répandre aux pieds du Créateur qui visite ses créatures, les parfums, les fleurs et les fruits qu'ils tiennent de lui. Les fleurs partout ouvrent leurs calices et présentent leurs formes, leurs couleurs, leurs senteurs au Seigneur qui viendra bientôt se promener au milieu d'elles. Les sources murmurent, pleines de désir, et les fontaines dansent dans une joyeuse impatience comme des enfants qui attendent les présents de Noël. Les oiseaux font entendre des chants pleins de douceur et d'allégresse. Les agneaux bêlent et bondissent. Tous les animaux sont pacifiques et joyeux. Le sang coule plus pur et plus vivant dans toutes les veines. Tous les coeurs pieux qui étaient oppressés par un saint désir battent instinctivement à l'approche de la Rédemption. Tout est en mouvement. Les pécheurs sont saisis de tristesse, d'émotion, de repentir, d'espérance : les incorrigibles, les endurcis, les ennemis,. qui sont les futurs bourreaux du crucifié, sont dans l'anxiété, dans l'inquiétude, dans un état de trouble qu'ils ne comprennent pas : car eux aussi sentent que quelque chose d'incompréhensible se remue dans 1e temps dont la plénitude approche. Mais cette plénitude et tout le bonheur qu'elle engendre sont dans le coeur humble, pur, miséricordieux de Marie, lequel prie au-dessus du Sauveur, du monde, fait homme sous ce coeur, et qui, dans quelques heures, comme lumière devenue chair, entrera dans cette vie, dans son propre héritage où les siens ne l'ont pas reconnu. Ce que dit toute la nature dans ce moment où elle parle devant moi, lorsque son Créateur vient pour y faire son séjour, cela est écrit en haut sur la montagne dans les livres où la vérité est conservée jusqu'à ce que les temps soient accomplis. De même que dans la souche de David, la promesse fut préservée jusqu'à son accomplissement en Marie dans la plénitude des temps ; de même que cette souche fut soignée, protégée, purifiée jusqu'au moment où elle produisit dans la sainte Vierge la lumière du monde, de même ce saint de la montagne des prophètes purifie et conserve tous les trésors de la création et de la promesse, ainsi que la signification et l’essence de toute parole et de toute créature jusqu'à ce que les temps soient accomplis. Il rejette et efface tout ce qui est faux et mauvais ; alors c'est un courant aussi pur qu'au sortir du sein de Dieu, et c'est ainsi qu'il coule aujourd'hui dans la nature entière. Pourquoi les chercheurs s'efforcent-ils de trouver et ne trouvent-ils pas ? Ils devraient voir ici comment le bien engendre éternellement le bien et comment le mal engendre toujours le mal, s'il n'est pas supprimé par le repentir et par le sang de Jésus-Christ. De même que les bienheureux, les pieux vivants et les âmes souffrantes exercent continuellement par Jésus les uns sur les autres une action réciproque au moyen de laquelle ils s'aident mutuellement, guérissent et sont guéris, de même je vois un travail semblable se faire dans la nature entière. Ce que je vois est inexprimable. Tout homme simple qui suit Jésus reçoit cela comme un don. Mais c'est la merveilleuse grâce de ce temps qui subsiste pour toute l’éternité. Dans ces jours, le diable est enchaîné ; il rampe et se débat : c'est pourquoi je ne puis m'empêcher de haïr toutes les bêtes qui rampent. Le hideux démon qui pousse au mal est aujourd'hui abaissé et humilié et il ne peut rien faire pendant ces jours. C'est la grâce éternelle de ce temps. »


         Après ces paroles, le Pèlerin fut obligé de la quitter, mais deux jours après elle lui raconta ce qui suit :

         « J'ai vu saint Joseph sortir le soir avec une corbeille et quelques petits vases, comme s'il voulait chercher quelques aliments. Aucune parole ne peut rendre sa simplicité, sa bonne grâce et son humilité. Je vis Marie, dans le même coin où je l'avais vue, priant et ravie en extase : elle était à genoux et avait les mains médiocrement élevées. Le feu brûlait encore. Dans la paroi était assujettie une petite perche portant un flambeau ou une lampe allumée. Je vis tout plein de lumière, sans mélange d'aucune ombre, et je vis la flamme de la lampe un peu terne, comme nous parait au grand jour celle d'un flambeau. Il y avait dans cette flamme quelque chose de matériel. Marie était toute seule. Je pensai alors à tout ce que je voulais apporter près de la crèche au Sauveur qui était proche, et j'avais une longue route à faire. Je passai par une quantité d'endroits différents que j'avais souvent vus dans mes visions touchant la vie du Seigneur. Je vis chez les hommes de l'inquiétude, du trouble et une angoisse inexplicable. Je vis des Juifs dans leurs synagogues tout déconcertés et interrompant le culte divin. J'allai aussi dans ces environs à un endroit où on sacrifiait dans un temple d'idoles. Il y avait là une idole avec une gueule effroyablement large. Ils mirent dedans la chair offerte en sacrifice et l'idole tomba en morceaux : alors la peur et le désordre se mirent parmi eux et ils se dispersèrent de tous côtés.


         « J'allai aussi dans le pays de Nazareth et je visitai la maison de sainte Anne. C'était le moment d'avant la naissance du Sauveur. Je vis Anne et Joachim dormir dans des chambres séparées. Une lumière éclatante vint sur Anne et elle fut avertie en songe que Marie avait mis au monde un fils. Elle se réveilla et courut en hâte vers Joachim qui venait à sa rencontre et avait eu le même pressentiment. Ils prièrent et louèrent Dieu ensemble, les mains levées au ciel. D'autres personnes qui étaient dans la maison furent aussi remuées d'une manière extraordinaire et vinrent près de Joachim et d'Anne qu'ils trouvèrent ravis de joie : ils apprirent la naissance de l'enfant et louèrent Dieu avec eux. Tous ces gens ne savaient pas bien clairement que le nouveau-né était le Fils de Dieu. Mais ils savaient que c'était un enfant de salut, un enfant de la promesse : ils en avaient tous le sentiment intérieur et ils ne pouvaient l'exprimer. En outre ils étaient frappés du mouvement merveilleux qui avait lieu dans la nature et ce fut pour eux une nuit sanctifiée. Je vis encore çà et là des gens pieux, autour de Nazareth, se relever, éveillés par une douce joie intérieure, et, le sachant ou ne le sachant pas, célébrer par la prière l'entrée du Verbe fait chair dans la vie temporelle.


         « Dans tout le voyage que je fis pendant cette nuit de merveilleuse émotion, mon chemin me conduisit toujours à des scènes très-variées de gens ainsi remués au milieu de la nuit, courant ensemble, joyeux et priant, ou inquiets et agités ; je vis cela chez les peuples les plus divers. Mon voyage se fit très-rapidement vers le levant, en inclinant plus au midi que lorsque je me dirigeais vers la montagne d'Elie. Une fois, dans une grande ville en ruines où, parmi d'énormes colonnes et de magnifiques édifices à moitié détruits, beaucoup de gens habitaient des logements pratiqués dans ces édifices ou adossés à leurs murs, je vis un mouvement extraordinaire sur une grande place qui se trouvait entre les colonnes. Des hommes et des femmes couraient tumultueusement : il en arrivait beaucoup de la campagne et tous regardaient le ciel ; un très-grand nombre y regardait à travers de longs tubes d'environ huit pieds ayant une échancrure à l'endroit où l'on posait l'oeil : d'autres indiquaient quelque chose en l'air et tous disaient à peu près : «Quelle merveilleuse nuit. »Ils doivent avoir observé un signe dans le ciel, peut-être une comète ; c'était là sans doute la cause de leur agitation. Je ne me souviens pas d'avoir rien vu.


         « Continuant mon rapide voyage, je me portai de là très-vite vers un endroit où des gens, rassemblés au bord du fleuve sacré, y puisaient et y faisaient puiser de l'eau par leurs prêtres. Ils étaient cette fois beaucoup plus nombreux et il semblait qu'il y eût une fête. Lorsque j'arrivai là, il ne faisait pas nuit ; il était au contraire plein midi (note). Je n'avais pas pu m'entretenir avec tous les gens que j'avais vus précédemment. Je parlai à ceux-ci ; ils m'entendirent et furent émus par ma présence. Je leur dis que désormais ils ne devaient plus puiser là l'eau sainte, et qu'il leur fallait se tourner vers le Sauveur qui était né. Je ne sais plus comment je leur dis cela, mais ils furent émus et étonnés, et je les intimidai, spécialement plusieurs d'entre eux qui étaient très-recueillis, et très-pieux. Il y avait parmi eux des âmes extrêmement pures et sentant profondément. Je vis ceux-là aller dans ;leur temple où je ne vis pas d'idoles ; il y avait pourtant quelque chose comme une table pour les sacrifices. Ils se mirent à genoux, hommes, femmes ici enfants. Et les mères prirent leurs enfants devant elles et leur tinrent les mains élevées, comme pour prier ; c'était très-touchant.

         Je fus alors ramenée à la crèche. Le Sauveur était né.

 

(note) Ce devait être l'heure qu'il est dans ce pays quand il est minuit chez nous. Elle voit la naissance du Christ à Bethléhem comme ayant lieu à notre heure de minuit. Elle voit tous les événements d'alors comme scènes de nuit. Mais arrivée en ce lieu, elle sort de la vision du temps de la Nativité pour entrer dans le temps réel, et par conséquent elle voit l'heure qu'il était sur les bords du Gange lorsque son âme y arriva.

 

La sainte Vierge était assise au même endroit qu'auparavant, enveloppée dans un ample-voile, et tenait sur ses : genoux l'enfant Jésus emmailloté aussi dans des langes très-amples. On ne voyait pas le visage de l'enfant. Elle était immobile et semblait en extase. Un couple de bergers se tenait timidement à une distance respectueuse et quelques-uns regardaient d'en haut à travers les ouvertures de la grotte. J'adorai en silence. Lorsque les bergers furent partis, saint Joseph vint, portant sur le bras comme une couverture et aussi quelques aliments dans la corbeille. Lorsqu'il eut posé tout cela, il s'approcha de Marie et elle lui tendit l'enfant pour qu'il le prît. Il le tint dans ses bras avec une joie, une piété, une humilité infinies. Et je vis qu'il ne savait pas que c'était la seconde des personnes divines, mais il sentait que c'était l'enfant de la promesse qui apportait le salut au monde, que c'était un saint enfant.


         « Cependant je m'agenouillai, priant la Mère de Dieu de vouloir bien amener à son fils tous ceux que je connaissais comme ayant besoin de la grâce du salut. Et je vis en esprit tous ceux auxquels je pensais, et ma pensée était le signe que mon désir était exaucée. Je pensai à Judith sur la montagne et je la vis tout à coup dans sa maison, dans la salle où des lampes étaient suspendues, avec un grand nombre de personnes parmi lesquelles il semblait y avoir des étrangers. C'était comme une réunion religieuse. Ils paraissaient délibérer sur quelque chose et il y avait beaucoup d'émotion parmi eux. Je vis aussi chez Judith comme un souvenir de mon apparition et un désir mêlé de crainte de me voir revenir. Elle semblait se dire à elle-même que si le Messie était réellement venu et que si elle pouvait être bien certaine de ce que l’apparition lui avait dit, elle ferait ce qu'elle avait promis, pour pouvoir venir en aide à son peuple.


         « Il était jour. Marie était assise les jambes croisées à sa place ordinaire et l'enfant Jésus était couché près de ses pieds, emmailloté dans ses langes, mais le visage et les mains libres. Elle tenait quelque chose comme une pièce de toile qu'elle arrangeait ou préparait. Joseph était dans l’entrée, en face du foyer ; apprêtant, arrangeant quelque chose comme un appareil en bois pour y suspendre des ustensiles. Je me disais alors : « Bon vieillard, tu ne travailleras plus longtemps, il faudra bientôt partir. » J'étais debout près de l’âne. Il vint alors d'un endroit où Marie était entrée trois femmes figées. Elles paraissaient un peu connues de la sainte famille, car elles furent accueillies très-cordialement : Marie ne se leva pas. Elles apportaient une assez grande quantité de présents : de petits fruits, des canards, de grands oiseaux avec un bec rouge en forme d'alène qu'elles portaient sous le bras ou par les ailes, puis de petits pains ovales, allongés, ronds, épais d'un pouce, enfin de la toile et d'autres pièces d'étoffe. Tout cela fut reçu avec infiniment d'humilité et de gratitude. Elles étaient douces, bonnes et pieuses. Elles regardèrent l'enfant tout émues, mais ne le touchèrent pas, puis elles se retirèrent sans beaucoup d'adieux ni de cérémonies. Pendant ce temps je regardais l’âne avec beaucoup d'attention. Il avait le dos très-large et je disais en moi-même : « Bonne bête, tu as déjà eu beaucoup à porter ! » Je voulus aussi m'assurer de la vérité de ce que je voyais et je passai la main sur son poil ; je sentis quelque chose de doux comme de la soie et je me souvins du gazon que j'avais touché dans une autre occasion. Alors, du pays d'où les bergers étaient venus et où étaient les jardins avec des haies de baumiers, il arriva deux matrones avec trois petites filles d'environ huit ans. Elles paraissaient d'une classe plus élevée : elles semblaient aussi, plus que les premières, étrangères à la sainte famille et attirées plus spécialement par un appel miraculeux. Joseph les reçut avec beaucoup d'humilité.

         Elles apportaient des présents de plus de valeur, quoique d'un plus petit volume : des grains dans une écuelle, de petits fruits, puis un petit amas disposé régulièrement de feuilles d'or triangulaires et assez épaisses sur lesquelles était gravée une estampille comme un cachet. Je me dis alors : « Chose merveilleuse ! Cela ressemble aux représentations qu'on fait de l'oeil de Dieu ! mais non ! Comment puis-je comparer l'oeil de Dieu avec de la terre rouge ! »

         Marie se leva et leur mit l’enfant dans les bras. Chacune d'elles le tint un peu de temps : elles prièrent en silence, élevant leurs coeurs à Dieu : elles embrassèrent aussi l’en    fant. Joseph et Marie s'entretinrent avec elles et, lorsqu'elles partirent, Joseph les accompagna un bout de chemin. Toutes ces personnes vinrent comme en secret et évitèrent dans la ville tout ce qui aurait pu attirer l'attention. Celles-ci paraissaient venir d'une distance de quelques milles tout au moins. Pendant ces visites, Joseph se montrait toujours très-humble, il se retirait en arrière et regardait de loin.


         « Lorsque Joseph reconduisit ces femmes, je priai et j'exposai mes misères à Marie en toute confiance. Elle me consola et me répondit très-brièvement, comme trois mots seulement, sur trois points. Cette manière de parler est très-difficile à expliquer : c'est un avertissement donné à l'intérieur et cela se passe à peu prés ainsi : si, par exemple, elle voulait dire : « Ces souffrances te fortifieront spirituellement, tu n'y succomberas pas, elles te rendront plus clairvoyante et te feront vaincre plus pleinement, » je ne percevais rien, si ce n'est le sentiment de l’essence, de la force du ressort qui fait qu'un palmier, à ce qu'on dit, devient plus élastique et plus vigoureux par la pression d'un fardeau que supportent ses branches. Elle me dit de la même manière l'équivalent de ceci : La lutte avec ta soeur sera très-pénible, tu auras encore beaucoup à combattre,, le combat sera douloureux. Consolation ! Avec la lutte et la souffrance, la force surnaturelle s'accroitra. Plus tes souffrances seront vives, plus la vue sera chez toi claire, profonde et compréhensive., Pense au profit qui en résultera. » Je reçus ce dernier avis sous la forme d'une vive sensation des bases essentielles de la loi qui produit la pureté de l'or frappé au marteau et le poli du miroir. Elle me dit ensuite que je devais tout dire, ne rien taire, lors même que cela me paraîtrait sans importance. Tout a son but, je ne dois pas me laisser arrêter par l'idée que je ne comprends pas bien telle ou telle chose : je dois la dire, quoique mes paroles paraissent décousues et sans utilité. Après ma mort, il y aura des £conversations parmi les protestants et la conviction de la réalité de mon état y contribuera beaucoup ; je ne dois donc rien passer sous silence. »

 

         11. Le soir de la fête da Noël, de nouvelles souffrances lui furent annoncées en vision. Voici ce qu'elle raconta :

         « Trois religieuses, dont était sainte Françoise Romaine, vinrent m'apporter un vêtement parfaitement blanc et dentelé par en bas, où se voyait, sur le côté gauche un coeur rouge entouré de roses. Lorsque je touchai les roses, les épines me piquèrent jusqu'au sang. En un instant : elles me revêtirent de cette robe, et dirent que je devais la porter jusqu'à la nouvelle année, qu'alors je recevrais une robe grise avec une lourde croix de fer. Si, à la nouvelle année, je rends celle-ci exempte de taches comme elle l'est maintenant, la croix que je dois porter sur la robe grise sera peut-être très-allégée par là. Je crus que cela annonçait ma mort, et je dis : « N'est-il pas vrai que je dois mourir à présent ? » Mais elles me répondirent : « Non, tu auras encore beaucoup à souffrir, » après quoi elles me quittèrent. Cependant mon conducteur m'annonça de cruelles souffrances en paroles sévères, précises, qui me traversèrent l'âme comme des épées. Il me dit que je n'y succomberai pas ; mais que je m'attire moi-même ces souffrances à cause de tout ce que je prends à ma charge en vue de satisfaire pour autrui. Je dois être plus modérée, ne pas vouloir faire trop de bien et penser que cela n'est possible qu'à Jésus. Je fus prise alors de vives douleurs qui durèrent jusqu'à deux heures après minuit. J'étais couchée sur une herse couverte d'épines entrelacées dont les pointes pénétraient jusque dans les os. »


         Elle eut, à de courts intervalles, trois états de souffrances semblables à supporter. Le 29 décembre, le Pèlerin lui trouva le visage tout altéré par suite de ces inexprimables douleurs physiques et morales. Tous ses traits étaient tirés et allongés : entre les yeux, le front semblait faire un effort pour se ramasser et on voyait des indices de mouvements convulsifs au milieu de piqûres et de meurtrissures. «. Je n'ai pas dormi de toute la nuit, dit-elle, et j'ai failli mourir : cependant j'ai eu une consolation intérieure surnaturelle. C'était la douceur de la souffrance qui montait sans symbole visible à travers la racine intérieure de l'âme, et qui provenait de Dieu. La sainte Vierge m'a aussi consolée. Je vis l’inexprimable douleur qu'elle éprouva pendant la nuit de l'arrestation du Seigneur, et spécialement celle que lui causa le reniement de Pierre. Je la vis se plaindre à Jean : c'était à lui qu'elle se plaignait toujours. Je demandai aussi, pendant cette nuit, pourquoi l'état de ma soeur me faisait une si grande peine, me blessait si profondément et allait jusqu'à me mettre hors de moi, tandis que je pouvais supporter sans faiblir pis que cela. Il me fût dit : « Comme, tu perçois la lumière venant des ossements des saints par l'aptitude à sentir la communion des membres dans le corps de Jésus-Christ, de même tu perçois plus vivement, dans l'état de ta soeur l'obscurité, la colère et la séparation, parce que cet état vient en droite ligne par tes ascendants de la racine qu'a ta chair de péché dans Adam déchu. Tu sens son péché par ta chair dans la chair de tes parents et de tes ancêtres jusque dans la source de tout péché. C'est un péché venant de la racine qu'a ton corps dans la chute originelle. » - Je souffris, je veillai, je tombai dans l'affaissement, puis je me réveillai de nouveau et comptai les heures. Le matin, je criai de toutes mes forces vers mon époux pour qu'il ne m'abandonnât pas. Je le vis prendre congé de sa Mère ; je vis les douleurs de Marie, je le vis sur la montagne des Oliviers. Il me dit : « Veux-tu être mieux traitée que Marie, la plus pure, la plus aimée de toutes les créatures ? Que sont tes douleurs en comparaison des siennes ? » Alors il me fit voir une infinité de misères, de péchés, d'agonies de mourants dont plusieurs n'étaient pas préparés à souffrir et il dit : « Si tu veux porter secours, souffre ainsi ; comment sans cela la justice pourrait-elle être satisfaite ? » - Il me montra les tristesses de l'avenir : je vis combien peu de personnes prient et souffrent pour détourner les maux qui vont venir. Et je remerciai, je pris courage et je souffris joyeusement, car je l'avais vu. Il me dit encore : « Vois ces nombreux mourants ! dans quel état ils sont ! » et il me montra dans mon pays un prêtre mourant, tombé si bas qu’il ne pouvait pas même recevoir la communion avec foi et pureté de coeur. Je ne le connaissais pas et il me dit : « Souffre pour ceux-ci jusqu'à midi. » - Alors j'ai souffert joyeusement et je souffre encore et il y a déjà de l'adoucissement. »


         Vers l'heure de midi, son visage changea, le caractère poignant, déchirant des souffrances alla en s'affaiblissant, les douleurs s'en allèrent comme par une sorte d'écoulement et s'évanouirent successivement comme de l'eau qui tarit, pompée par le soleil. Les traits du visage, qui étaient devenus très-anguleux, se détendirent et s'arrondirent, sa physionomie devint calme, aimable, douce, reposée comme celle d'un enfant endormi et au moment précis de midi tout était passé. Elle était insensible et engourdie dans tous ses membres, une lassitude de plus en plus exempte de souffrance s'empara d'elle ; et aboutit

un état général d'insensibilité et d'engourdissement.


         « Le soir du dernier jour de l'année, elle fut constamment occupée de son voyage vers la céleste Jérusalem et elle récita souvent des vers sur la cité de Dieu tirés des hymnes du bréviaire. Elle dit une fois : « Il faut que,je sois souvent foulée aux pieds, mon jardin pousse trop vite, il ne produirait rien que des fleurs. » En même temps, dans cette vision, elle se vit très-souvent elle-même dans toutes les situations possibles de la vie et toujours avec le coeur coupé en morceaux. Elle dit

« Combien cette personne me touche ! souvent je ne puis supporter la vue de ses souffrances, je prie Dieu de me les cacher. »


         « Dans la nuit du 1er janvier 1820, les trois saintes religieuses vinrent de nouveau et lui retirèrent la robe blanche. Elle était restée sans tache. Elles lui mirent la robe grise qui lui avait été annoncée avec la pesante croix noire qu'elle devait laver de ses larmes et blanchir. Elle vit une grande quantité de pauvres âmes qui venaient lui rendre grâces pour leur délivrance, entre autres une vieille femme de son village pour laquelle elle avait toujours beaucoup prié. Elle sentit qu'elle les avait délivrées en gardant sans tache la robe blanche et cela la toucha beaucoup. « Lorsque j'ai reçu la robe grise, raconta-t-elle, j'ai vu encore une fois tous les tourments qui me sont réservés. J'ai eu en outre une apparition de sainte Thérèse qui m'a beaucoup consolée en me parlant de ses propres souffrances. Elle m'a aussi tranquillisée sur mes visions je ne dois pas me laisser troubler, mais tout dire ; il lui est arrivé de même que, plus elle s'est ouverte sur ses visions, plus elles sont devenues claires. Mon époux aussi s'est entretenu affectueusement avec moi et m'a donné l'explication de la robe grise. Elle est de soie, dit-il, parce que je suis blessée dans tout le corps.. Il ne faut pas que j'y fasse de déchirure par mon impatience. Elle est grise comme habit de pénitence et d'humiliation. Il me dit encore qu'étant malade, je ferais ce qu'il désirait : mais que si j'étais bien portante, je m'en laisserais empêcher par ma condescendance pour les autres. En outre, je devais dire tout ce qui me serait montré, quand même on s'en moquerait encore ; car telle était sa volonté. Tout a son utilité. Ce fut alors pour moi comme si j'étais transportée d'un lit d'épines sur un autre. J'offris tout pour les âmes en peine. »


         2 janvier. Le Pèlerin la trouva souffrant un vrai martyre. « Ce serait en vain, dit-il dans son journal, qu'on voudrait décrire la manière dont se produisaient les tortures auxquelles son âme était continuellement livrée : il faudrait, pour le comprendre, avoir observé sous toutes ses faces l'état inexplicable pour nous de cette personne. Elle souffre les douleurs les plus poignantes et n'en peut rien laisser voir : personne ne la comprend : il lui faut se démêler, comme elle le peut, à travers la vie de tous les jours sans y trouver d'appui, ni de sympathie. Elle ressentait si vivement la présence de la couronne d'épines sur sa tête, que quand tout son corps venait à se raidir, elle maintenait toujours sa tête libre pour ne pas y enfoncer les épines en outre, elle était flagellée et déchirée de coups par tout le corps ; elle avait les mains garrottées, le corps lié avec des cordes et rendait compte de tout cela avec la plus grande patience, au milieu d'angoisses qui faisaient couler de ses membres une sueur froide incessante. Tout à coup elle étendit les bras en croix avec une si violente tension qu'on crut que tout en elle allait se déchirer. Lorsqu'elle abaissa de nouveau les bras, elle resta dans l'impossibilité d'appuyer sa tête couronnée d'épines, et enfin elle l'inclina vers la poitrine, comme si elle eût été morte : tous ses membres étaient sans mouvement et comme sans vie. « Je suis prés des pauvres âmes, » soupira-t-elle. Quand elle fut un peu revenue à elle, elle communiqua très-péniblement ce qui suit :


         « J'ai eu trois violentes attaques, j'ai tout souffert sous la forme de la Passion de mon époux. Quand j'étais prés de succomber et que je gémissais, perdant tout courage, je voyais aussitôt la même souffrance éprouvée par lui dans un tableau ou comme dans la réalité ; j'ai ainsi revu toute sa Passion et absolument comme je la vois toujours le vendredi saint. Ainsi j'ai été flagellée, couronnée d'épines, traînée avec des cordes : je suis tombée par terre, j'ai été jetée et clouée sur la croix, j'ai vu le Seigneur descendre aux enfers et je suis aussi allée dans le purgatoire. J'y ai vu délivrer beaucoup de personnes que je connaissais et d'autres que je ne connaissais pas. J'ai vu le salut arriver à des âmes profondément tombées dans l'oubli et dans les ténèbres. J'en ai ressenti de la consolation.

         « J'ai eu la seconde attaque pour tous ceux qui n'étaient pas en état de supporter avec la patience nécessaire au salut de leurs âmes, les souffrances qui leur arrivaient ; pour des mourants, dont quelques-uns ne pouvaient recevoir le saint Sacrement. Et j'en ai vu beaucoup auxquels j'ai été secourable.

         « La troisième fois, c'est pour l'Eglise que j'ai souffert. J'ai eu alors la vision d'une grande église avec une tour très-haute et très-artistement travaillée, située dans une grande ville, près d'un large fleuve (note). Le patron de l'église était saint Etienne et je vis près de lui un autre saint qui fut martyrisé après lui.

 

(note) Ces détails semblent indiquer Vienne, capitale de l'Autriche. (Note du traducteur.)

 

Auprès de cette église, je vis beaucoup de gens de distinction, parmi lesquels plusieurs étrangers, avec des tabliers et des truelles ; ils semblaient envoyés là pour démolir cette église qui était couverte en ardoises et sa belle tour. Toute sorte de gens du pays se réunissaient à eux : il y avait là jusqu'à des prêtres et même des religieux. Cela me causa une telle affliction que j'appelai mon époux au secours ; je lui dis que saint François Xavier avait été tout-puissant avec la croix, en main, et je le suppliai de ne pas laisser l'ennemi triompher cette fois. Je vis ensuite cinq figures d'hommes entrer dans cette église, trois qui semblaient prêtres étaient revêtus d'ornements sacerdotaux pesants et antiques ; les deux autres étaient des ecclésiastiques tout jeunes qui paraissaient appelés aux saints ordres. Il me sembla aussi que ceux-ci reçurent la sainte communion et qu'ils étaient destinés à réveiller la vie dans les âmes. Tout à coup une flamme partit de la tour, se répandit sur tout le toit et il semblait que tout doit être consumé. Je pensai alors au large fleuve qui longeait l'un des côtés de la ville, me demandant si on ne pourrait pas avec son eau éteindre le feu. Mais les flammes blessèrent beaucoup de ceux qui avaient mis la main au travail de démolition : elles les chassèrent et l'église resta debout. Cependant je vis qu'elle ne serait ainsi sauvée qu'après le grand orage qui approchait. Cet incendie, dont l'aspect était effrayant, indiquait en premier lieu un grand danger, et en second lieu une nouvelle splendeur dans l'Église après la tempête. Dans ce pays ils ont déjà commencé à ruiner l'Église au moyen des écoles qu'ils livrent à l'incrédulité. »


         « Je vis un grand orage venir du nord. Il s'avançait en demi-cercle vers la ville à la haute tour et il s'étendit aussi vers le couchant. Je vis au loin des combats et des raies de sang dans le ciel au-dessus de plusieurs endroits, et je vis s'approcher des malheurs et des misères infinies pour l'Église. Les protestants se mirent partout à attaquer l'Église. Mais les serviteurs de l'Église sont si lâches ! ils ne font pas usage de la force qu'ils possèdent dans le sacerdoce. Je ne pus m’empêcher de pleurer amèrement à cette vue.

         Elle pleurait encore lorsqu'elle raconta cela et elle implorait Dieu pour qu'il la délivrât de ces visions. Elle pleura aussi sur tant de troupeaux sans pasteurs et elle exhorta à la prière, à la pénitence, à l'humilité pour détourner une partie des malheurs dont on était menacé.