Année 1974 n ° 2


Aperçus sur le problème du mal



    Le problème du mal est un des plus délicats à résoudre, des plus difficiles à exposer, des plus dangereux à approfondir. Ceci explique le grand nombre de penseurs qui l’ont scruté et la diversité des opinions qu’ils nous en ont offertes. En présenter une nouvelle serait assez présomptueux, aussi me bornerai-je à quelques généralités.
   Tout d’abord, la première question qui se présente à l’esprit est celle-ci : Dieu a-t-il crée le mal ?

    A mon avis, le mal, conçu comme une entité métaphysique, n’a pas d’existence propre. Il ne peut exister en Dieu puisque, par définition, celui-ci est un, par conséquent toujours identique à lui-même. Dieu créant le mal ne le pourrait créer que d’une façon absolue, définitive, excluant tout bien. Or, pas même sur notre terre, pourtant peu réjouissante, le mal ne possède ce caractère d’universalité, d’indiscontinuité, qui est le sceau du divin.

    Cependant, le mal existe bien pour nous qui, tour à tour, le commettons et le subissons. C’est que nous sommes multiples alors que la Divinité est une. Or la multiplicité engendre, entre ses éléments constitutifs, une série de rapports, rapports qu’on peut toujours inverser. Ceci revient à dire que le mal n’est qu’une possibilité et non une virtualité.

    Voici, par exemple, deux hommes. La distance qui les sépare n’est pas nulle, puisqu’elle est mesurable. Cependant l’abstraction distance n’a pas d’existence propre, indépendante de ces deux hommes, en tant qu’exprimant leurs relations spatiales. Que ceux-ci se déplacent, elle se modifiera, elle n’est qu’un rapport. Que les deux hommes échangent mutuellement leur place, voici ce rapport inversé, mais seulement par rapport à eux puisque la distance qui les sépare n’a pas varié. Ainsi, le mal, loin d’être une fatalité inhérente à la nature des choses (1), n’est au contraire qu’une inversion de l’ordre naturel, qui, née dans le domaine du relatif, ne peut affecter que les rapports des créatures entre elles, et, en tant qu’anomalie, n’a pas toujours existé et disparaîtra un jour.

    Le mal est une rupture d’harmonie, une dissonance dans le concert universel. Celui qui le commet est donc comparable à un astre désorbité, à un soldat qui abandonne son poste. La douleur qui en résulte n’est que l’expression de cette disharmonie. Si tout concept est vrai dans son plan, tout être est heureux tant qu’il occupe la place que le Créateur lui avait assignée dans le cosmos. Si l’homme expérimente la souffrance c’est qu’il a déserté son poste, s’il conserve, malgré tout, l’espérance, c’est qu’il le réintégrera quelque jour, jour qu’il peut hâter ou retarder selon sa bonne ou sa mauvaise volonté.

    Comme l’eau souterraine des puits artésiens jaillit soudain à travers la rude écorce terrestre pour s’élancer au niveau de son réservoir, l’âme humaine, emprisonnée sous la matière, tend sans cesse à se libérer de son emprise et s’élèvera un jour, définitivement, vers ces régions spirituelles dont elle tire son origine et dont elle n’a la prescience que parce qu’elle en eût jadis la conscience.

    Car, la raison pour laquelle le bien, qui est harmonie, finira par triompher, c’est que seul il possède une existence propre. C’est pourquoi les triades celtiques disent : « Trois choses s’accroissent continuellement : le Feu ou la Lumière, l’Intelligence ou la Vérité, l’Esprit ou la Vie. Ces trois choses finiront par prévaloir et, alors, ABRED (le monde élémentaire) sera détruit ».

    Il faut ici se garder de confondre le principe éternel avec l’origine temporelle. Le binaire est la loi des mondes déchus, l’unité est celle des mondes réintégrés. Le mal n’étant qu’un bien perverti, la perversion cessera, le bien seul demeurera. L’infinie perfection de Dieu et le fait qu’il n’a pas créé le mal, ne sont un « épouvantail » métaphysique qu’en apparence, et quelle que soit la solution qu’on apporte au problème de l’origine temporelle du mal, on ne doit en aucune façon confondre cette origine relative avec le principe, actuellement inconnaissable, dont il semble être une émanation, principe que nous n’avons pas à discuter pour l’instant.
    Rappelons seulement, pour terminer, l’affirmation précise de Jésus :  « Le Père seul est bon ! »



(1) C’est à cette triste conception, à ce pessimisme fondamental, qu’aboutissent en bonne logique les thèses panthéistes, tant de l’Europe que de l’Orient. Il est bien évident que si tout est Dieu ou parcelle de Dieu, la divinité est la source même du mal, et, étant au même degré celle du bien, on peut hardiment prétendre qu’elle est amorale. On conçoit aisément que, de telles théories, on puisse déduire l’amoralité et l’irresponsabilité du « sous-multiple divin » que nous sommes. Les pontifes de ces doctrines dissolvantes, faux bergers d’un troupeau en perdition, trouvent et trouveront toujours de nombreux et fervents disciples, parmi ceux que gène la morale et que n’étouffent pas les scrupules.